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Mémoires historiques, t. I*'', p. 546 et suiv

SALONS ET CAHARETS 31I

M°"^ Saurin, Suard, Pourrai et Broutin; le chevalier de Chastellux, Saurin. Suard, Marmontel, l'abbé Arnaud, d'Alembert, Laharpe, Delille, Roucher;des musiciens, Grétry, Philidor et Hulmandel, et des artistes, Capperon, Traversa, Melico, Caillot et Duport. Après ce déjeuner qui était toujours exquis, on lisait des morceaux de prose ou des pièces de vers et on faisait de la musique. C'est là que fut entendu pour la première fois cet Orpbfe de Gluck que Rousseau aurait voulu ou ne jamais entendre, ou entendre toujours. C'est là aussi que Hulmandel, invisible, fit entendre des sons qui semblaient descendre du ciel... Hélas! c'était l'harmonica qui arrivait à Paris, à la suite d'un pianiste. C'est là encore que prit naissance la querelle des Gluckistes et des Piccinistes. Morellet, Marmontel et d'Alembert se rangèrent parmi les partisans du petit homme, maigre et pâle, Piccini, attiré en France par l'ambassadeur de Naples, Carraccioli. Marmontel s'y montra le plus fougueux. L'abbé Arnaud et Suard prirent feu, au contraire, pour Gluck. Comme Marmontel, avec l'aide de Morellet, pour procurer un libretto à leur protégé, arrangeait le Roland de Quinault, l'abbé Arnaud dit que Piccini faisait un OrUttdino et que Gluck ferait un Orlando. Le trait piqua au vif Marmontel. Il s'abstint de reparaître aux réunions de Morellet, « qui ne cessèrent pas pour cela, dit labbé d'un ton onctueux, parce que je n'ai jamais au que l'amitié imposât l'obligation de haïr ceux que vos amis n'aiment point et que je me croirais plutôt obligé d'aimer tous ceux qu'ils aiment. Ce commerce demeura possible, tant que je n'étais pas réuni avec Marmontel, mais lorsqu'en 17 70, il épousa m.i nièce, je cessai de rassembler des gens dont il fuyait la société... » Morellet rouvrit sa maison onze ans plus tard à une société politique, dont faisaient partie Laborde de Méréville, un financier qui prit part à la guerre de l'Indépendance et siégea à gauche à l'Assemblée constituante; Lenoir, avocat du Dauphiné, qui, à la même assemblée, siégea au centre, à titre de modérateur et collabora au journal de Perlet ; Dufresne, Saint- Léon, depuis commissaire à la liquidation ; de Vaines et

L'Etang, depuis commissaires à la Trésorerie; Garât l'aîné, futur député ; Trudaine de Montigny intendant des finances; Pastoret, conseiller à la Cour des aides, qui demanda à l'Assemblée constituante de transformer l'église Sainte-Geneviève en un Panthéon patriotique ; enfin Lacretelle aîné, avocat-littérateur, qui devint membre de l'Assemblée législative. C'était un club modéré où l'on discutait sans disputer les questions les plus l^aves. Dans ^intervalle, l'abbé avait vécu sur le pied d'une étroite intimité avec Franklin, qu'il avait connu en Angleterre, lorsque en 1772 il était allé y remplir une mission commercial*". Nous les retrouverons Pun et l'autre chez M™'= Helvétius.

La maison du plus fastueux des fermiers généraux était appelée la Ménagerie de M, de La "Popelinière, comme on avait dit la ménagerie M™° de Tencin, parce qu'il y rassemblait les personnages les plus divers, tels que les peintres Latour et Carie Vanloo, le musicien Rameau, le mécanicien Vaucanson, Marmontel, le comte de Kaunitz, lord d'Albermale. C'était à Passy. Vaucanson y fit l'essai de l'aspic automate qu'il avait inventé pour la Cléopâire de Marmontel. Rameau y donnait la primeur de ses opéras, et les jours de fête, à la messe de la chapelle, tenait l'orgue avec une verve qui eût scandalisé de vrais fidèles. La Popelinière avait un théâtre, sur lequel faisaient admirer leur prestesse deux danseuses de TOpéra, M'^'^^ Lany et Puvigné, quand on ne jouait pas des pièces du maître de céans, les seules qu'on y représentât. « Ces comédies, dit Marmontel, quoique médiocres, étaient d'assez bon goût et assez bien écrites, pour qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès en était d'autant plus assuré, que le spectacle était suivi d'un splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris étaient invitées. » M™'' Carie Vanloo s'y distinguait par « sa voix de rossignol ». Les ambassadeurs qu'on y remarquait le plus souvent, étaient ceux d'Autriche et d'Angleterre, le comte de Kaunitz et lord d'Albermale. On n'eût jamais cru, à première vue, que le comte fût un

homme dEtat hors ligne. Il était soigneux de sa personne, à tel point qu'au retour de la chasse, pour enlever le hâle, il s'enduisait le visage d'un jaune d'œuf. Lord d'Albermale était un diplomate d'un mérite moindre, mais plus goûté comme galant homme. H avait pour maîtresse une charmante jeune fille, M"" Gaucher, dont le nom d'enfance était Lolotte et qu'il adorait. Un soir qu'elle fixait longuement une étoile: « Ne la regardez pas tant, ma chère, lui dit-il; je ne puis pas vous la donner. >> On vantait la fidélité de Lolotte avec une abondance d'éloges qui perçait le cœur du pauvre La Popelinière, dont la femme, une ancienne maîtresse, l'avait trompé d'une façon si éclatante avec le maréchal de Richelieu.

Le salon du financier de Vaines réunissait des littérateurs que nous avons eu plus ou moins souvent l'occasion de citer: Suard, Saurin, l'abbé Arnaud, Roucher et Delille. Ils s'y occupaient « à discuter les scrupules du goût sur un mot, pour décider s'il était ou non le mot propre; sur un vers, pour savoir si la coupe, la césure et les sons en rendaient l'harmonie imitative; sur une période pour prononcer si elle se prolongeait avec grandeur et avec majesté, sans Jamais s'embarrasser dans les rapports de ses membres » (i). Ce genre de débats agréait fort à l'abbé Delille. Pourtant quelquefois il n'y prétait qu'une oreille distraite. Il craignait de voir, à travers la porte brusquement entr'ouverte, apparaître une tête de mégère. La femme, qu'une dispense lui avait permis d'épouser, n'entendait pas qu il perdit son temps à baguenauder dehors. Elle l'enfermait pour qu'il fît le plus de vers possible, car c'était une ménagère féroce, et chaque vers rapportait six livres. Quand il s'échappait, elle ne tardait pas à le rejoindre et à le ramener au logis, après l'avoir accablé d'invectives, fût-ce en présence des plus grands personnages. Le comte Daru et Parseval-Grandmaison assistèrent à une de ces scènes.

M""* de Rochefort que l'abbé Baudeau traite de « bégueule

I. Mémoires historiques sur la vie de {Monsieur Suard, t. II, p. 262.

spirituelle », tenait, dit-il, « un cercle de rébus et de nouvelles, présidé par un prestolet d'abbé de Luzine, ci-devant pré epteur du duc Bourbon, après avoir été secrétaire de Tévêque de Meaux, qui l'avait pris étant évêque à Poitiers, parce que le père Luzine était bailli d'une des terres de l'évêché. C'est un drôle bien tourné, robuste, effronté, qui a subjugué M'"= de Rochefort et le complaisant duc de Nivernais, et qui décide sur tout dans le cercle amphigourique, moitié spirituel et moitié absurde qu'ils tiennent tous les soirs au Luxembourg (i). »

C'était plus gai chez le fermier général Pelletier (2) où, au milieu d'un groupe de « huit ou dix garçons, tous amis de la joie (3) », s'escrimaient gaillardement Collé et Crébillon fils. Marmontel, qui quelquefois essayait d'entrer dans le jeu, recevait, il l'avoue lui-même, « des leçons de modestie un peu sévères». L'auteur des Fausses Infidélités, Barthe, n'avait pas plus de succès. Il avait l'habitude, lorsqu'il avait lancé un mot plaisant, de promener sa lorgnette sur l'assemblée pour juger de l'effet produit. Un jour qu'il fixait M. de Monticourt, celui-ci lui dit d'un ton cruellement poli : « Monsieur Barthe, je ne ris pas. » Ce M. de Monticourt, ami de Collé, était un maître persifleur qui, pour son adresse à donner des coups de pattes sans trop égratigner, avait été surnommé, dit Laujon, le chat de la société. Gentil-Bernard se tenait sur la réserve, à l'abri des coups de griffes.

L'auteur de VArt d'aimer, qui cumulait les fonctions de trésorier des dragons et de bibliothécaire du roi, à Choisy, avait été gratifié, par Louis XV, d'un terrain sur lequel il avait fait bâtir une jolie petite maison, séjour riani et voluptueux, où il recevait quelques poètes, entre autres Dorât. 11 « s'était fait peu

1. Mémoires, Revue rétrospective, i'"<= série, t. III, p. 75.

2. Collé, qui tenait en grand estime ce financier, raconte que, vantant sa probité devant M""= Piron ; « Quoi! lui dit-elle, un honiine qui a de l'esprit conin^e vous donne-t-il dans les préjugés du tien et du mien ? », t. U', p. 319.

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