Œuvres choisies de Laujon (iSii). t. IV, p. 225 et suiv
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vers, OÙ le défunt était glorifié aux dépens de Voltaire et qu'accompagnait ce singulier billet : « Voilà l'apothéose de Crébilloii qui a plus fumé de pipes en sa vie que Voltaire n'a pris de lavements et que Piron n'a bu de bouteilles... » Quand ce fut le tour de Galet, qui en avait réchappé quatre fois, car on lui avait fait quatre fois la ponction et tiré quarante pintes, Collé dit : « J'ai vu un homme qui mourait ferme. » Le pauvre hydropique buvait encore bravement deux pintes de vin blanc par jour. Marmontel rencontrant le fidèle ami de Galet qui larmoyait : « Je prends bien part à votre affliction, » lui dit-il. « Ah! monsieur, répondit Panard, elle est bien vive et bien profonde! Un ami de trente ans avec qui Je passais ma vie! A la promenade, au spectacle, au cabaret, toujours ensemble! Je l'ai perdu. Je ne chanterai plus, je ne boirai plus avec lui. Il est mort. Je suis seul au monde. Je ne sais plus que devenir. » Puis il ajouta en sanglotant : « Vous savez qu'il est mort au Temple? J'y suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe! Ah! monsieur, ils me l'ont mis sous une gouttière, lui qui, depuis Tâgederaison, n'avait pas bu un verre d'eau !» — La mort de quelques-uns de ses membres et la dispersion de plusieurs autres (La Bruère nommé secrétaire d'ambassade, Geniil-Bernard, nommé secrétaire général des dragons, Crébillon fils, parti en Angleterre) firent subir au Caveau une éclipse de soixante-sept ans.
11 fut donné à un seul survivant, Laujon, d'assister à sa résurrection qui fut des plus brillantes et qui eut lieu au restaurant du Rocher de Cancale. Le doyen des chansonniers, l'ancien confrère de Collé et de Piron put ainsi trinquer avec Armand Gouffé et Désaugiers. Il devait même, dans son extrême vieillesse^choquer son verre contre celui de Béranger. En dehors de l'ancien Caveau s'étaient tenus deux gais rimeurs dignes d'y figurer, à des titres bien différents : l'abbé de Lattaignant et Vadé. Celui-ci, que Collé définit « un galant homme qui a des mœurs et de l'honnêteté », ne quittait pas, selon le même annaliste, les méchants lieux et les tripots, gâté qu'il avait été par les « coquines de l'Opéra-Comique ». L'abbé, confiné en province,
dans son canonicat de Reims, n'apparaissait que rarement à Paris. Diigast de Bois Saint-Just raconte à son sujet une amusante anecdote. Deux Anglais, allant de Paris à Reims, demandaient ce qu'il y avait de curieux dans cette dernière ville : « La cathédrale et l'abbé de Lattaignant », leur répondit-on. Ils allèrent voir scrupuleusement l'une et l'autre. Après avoir admiré la cathédrale, ils s'apprêtèrent à contempler l'abbé qui, avisé de leur désir de le voir, vint à leur rencontre. Les deux insulaires l'examinèrent des pieds à la tête et l'ayant fait pirouetter : « Lui être laid, mais pas curieux », dirent-ils avec une conviction qui fit bien rire les témoins de cette scène et Lattaignant lui-même.
Si l'abbé de Lattaignant remplissaiten conscience ses fonctions ecclésiastiques, tout en baguenaudant sur le double mont, il n'en était pas de même de l'abbé Porquet qui faisait les délices de la petite cour de Lunéville. Ancien précepteur du chevalier de Boufflers, il était devenu l'aumônier de Stanislas, par la grâce de la marquise de Boufflers qui régnait sur le cœur de l'ex-roi de Pologne. 11 ne songeait qu'à aligner des rimes badines et avait été très embarrassé la première fois qu'il avait paru à la table de Stanislas: il ne savait pas son beiiedicUe. La marquise s'amusait fort de ce grotesque qui rêvait trois mois à un quatrain et dont la frêle charpente lui faisait dire à lui-même : « Je suis comme empaillé dans ma peau. » M™" de Boufflers avait été la maîtresse de M. de la Galaisière qui était devenu chancelier de Stanislas. Le roi ne l'ignorait pas et avait le bon esprit de ne pas se montrer jaloux. Un jour qu'assistant à la toilette de la dame, il l'accablait d'éloges sur la beauté de ses bras, la couleur de ses cheveux et la blancheur de sa gorge : « Eh bien! mon prince, ne m'épargnerez-vous pas? dit la marquise, agacée de toutes ces fadeurs. Ne me ferez-vous pas grâce du moindre compliment? Est-ce là tout? — Non, Madame, répondit le roi, ce n'est pas là tout,, mais mon chancelier vous dira le reste. » M. de la Galaisière, qui était présent, repartit sans s'émouvoir : « Je m'en charge, mon prince. » La cour de Stanislas se transportait quelquefois de
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Lunéville à Commeicy. Le comte de Tressan en était de fondation, comme M™* de Boufflers et son fils le chevalier. On y rencontrait souvent Saint-Lambert et M™* de Lenoncourt, rarement Voltaire et M'»"' Du Châtelet dont le mari était chambellan du roi.
Emilie Le Tonnelier de Breteuil^ marquise du Châtelet, trônait f" Cirey, entre Voltaire et le géomètre Clairaut, de qui elle tenait une grande partie de son bagage scientifique, et qui revenait d'un voyage aux pôles. Le rival de d'Alembert, d'une physionomie agréable, où la finesse n'excluait pas la candeur, était éperdument amoureux de la femme d'un contrôleur général, M™" de Fourqueux, qui faisait la sourde oreille. Ne se contentant pas de Tamitié qu elle lui offrait, il se consolait ailleurs. C'était à ce propos un homme de précaution : il y avait une demoiselle G... « qui ■demeurait chez lui, dit Tabbé Morellet parce que, en homme laborieux et appliqué, il voulait avoir sous la main les choses ■dont il avait besoin ». Au demeurant, d'un naturel gai, aimant la musique et la table. Son ami Maupertuis, avec qui la marquise .avait d'abord étudié les mathématiques, se rendit à une invitation de son ancienne élève et se montra très affable. Le frère puîné de 'M""" du Châtelet, l'abbé de Breteuil, grand vicaire à Sens, et que Voltaire déclarait « aussi solide en affaires qu'aimable à souper », apparaissait quelquefois et disparaissait sans bruit. Un jour arriva un petit collet de mince encolure, l'abbé de Lamarre, qui se -piquait de littérature et avait le cerveau à l'envers. 11 avait été à Jlome pour baiser la mule du pape et en avait rnpporté le mal de Naples. 11 avait eu ensuite l'ambition d'être le bjuffon du roi et, •congédié, venait demander à M'"^ du Châtelet de remplir le même •office auprès d'elle : « Mon ami, lui répondit-elle, la charge n'est pas vacante. » Les dames de l'entourage ordinaire de la marquise se réduisaient à deux : la comtesse de la Neuville, une châtelaine des environs de Vassy et M""" de Chambonin, une grosse et bonne femme, cousine de Voltaire qui l'appelait « mon gros chat ». Près de la comtesse soupirait l'abbé Michel Linant, médiocre poète et précepteur de l'enfant de la maison. |Ce Linant n'avait
de commun avec celui de M™" d'Epinay que la conformité du nom et de la fonction.
On s'occupait peu du mari, le marquis Trichàteau du Châtelet: ou il se trouvait à la Cour de Lorraine; ou il vivait chez lui, repoussé de tout le monde, goutteux et tombant du mal caduc. 11 partageait, sans doute, pour l'habitation, le sort des hôtes du Château qui n'avaient guère à s'en louer : « Tout ce qui n'est point l'appartement de la dame et de Voltaire, dit crûment M™'' de Grafigny, est d'une saloperie à dégoûter (1). »
Voltaire demeura sept ans (1733-1740) à Cirey. il y composa Âl{ire, Mérope, V Enfant prodigue et Mahomet. 11 fit, en outre, pour M"'° [du Châtelet, un Essai sur V Histoire générale depuis Charlemagne, pour faire suite à V Histoire universelle de Bossuet, qu'elle critiquait avec la plus grande amertume, s'indignant de la place considérable qu'y occupa « une nation aussi méprisable que les Juifs ». D'autre part, elle élaborait ses Institutions de pbjfsique, ou bataillait avec Mairan sur les forces vives, ou encore demeurait concentrée en elle-même pour faire, disait-elle, la revision de ses principes, ce qui lui attira ce coup de griffe de M™*" de Staal : « Elle a raison, car elle en trouve toujours quelques-uns de perdus. » Les entr'actes étaient remplis par des querelles et des raccommodements. L'aimable Saint-Lambert, sans penser à mal, apporta un nouveau trouble... 11 profita d'une absence de Voltaire et l'ancien proverbe reçut une application toute naturelle :
C'est aujourd'hui la Saint-Lambert :
Qui quitte sa place la perd.
Notez que la marquise avait quarante-trois ans. Or, un jour, à Lunéville, elle ressentit un certain frémissement qui lui prouva qu'elle avait trop compté sur son arrière-saison. «,< Quand elle a vu qu'elle s'était trompée, dit Collé, il a fallu nécessairement qu'elle cherchât, comme une honnête femme, la compagnie de son mari, qui, depuis douze ou quinze ans, ne lui avait dit un