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l'amour », gâté par l'amour banal. Comme on s^étonnait de ne le voir s'attacher nulle part : « Je n'ai jamais, répondit-il, perdu terre avec les femmes, si ce n'est dans le Ciel. » Il avait fini cependant par épouser une dame de la Cour de la duchesse du Maine,, très mûre, car elle avait quarante-huit ans, et qui mourut au bout de quelques mois. C'est à lui que Sieyès dut une grande partie du succès de sa brochure sur le tiers état : « Je viens de faire un ouvrage, » dit un jour Chamfort au comte de Lauraguais. — « Comment! un ouvrage, un livre! » demanda e comte. — « Non, pas un livre, je ne suis pas si bête, mais un titre de livre, et ce titre est tout. » Sieyès vint voir Chamfort chez M™" Helvétius qui sut le retenir et fit encore de nouvelles recrues, telles que Maiesherbes, le protecteur des encyclopédistes, dont le cœur, épris de justice, était naturellement ouvert aux aspirations nouvelles, et qui devait risquer sa vie en défendant le représentant du passé; le comte de Mirabeau qui, renié par la noblesse, se bombarda sur une enseigne « marchand de drap », pour être nommé député du tiers état; l'avocat Bergasse, célèbre par ses mémoires dans le procès Kornmann, autre député du tiers état; Volney qui avait exercé en Corse les fonctions de directeur de l'Agriculture et du Commerce, également député du tiers-état; Destutt de Tracy, un colonel d'infanterie philosophe, député de la noblesse, dont la sœur épousa Georges de La Fayette, fils du général ; Rœderer, ancien conseiller au Parlement de Metz, député du tiers état, qui, après avoir provoqué l'abolition des ordres monastiques et des titres nobiliaires,* a serpenté avec succès, selon l'expression de Mallet du Pan, au travers des orages et des partis, se réservant toujours des expédients, quel q.ue fût l'événement, » et qui, écrivain amateur, s'attira ce trait de Chénier dans le Discours sur la calomnie :
Je lisais Rœderer et baillais en silence.
Destutt de Tracy qui habitait aussi Auteuil, dans une maison située près de l'église paroissiale et occupée de nos jours par le savant M. Haureau, y rassemblait les membres de la secte des
idéologues, qu'on essaya vainement d'atteindre en supprimant la classe des sciences morales. C'étaient d'abord Cabanis et Volney, puis Ginguené, un littérateur de talent qui passa à la direction générale de l'instruction publique, à l'ambassade de Turin et au Tribunat ; l'helléniste-philosophe Thurot, destiné à suppléer Laromiguière et à inaugurer la chaire de philosophie grecque; Marie-Joseph Chénier, très apte et toujours prêt à traiter les questions pédagogiques; enfin l'ex-oratorien Daunou qui, à la Convention ne craignit pas d'affirmer hautement sa modération et fut le principal promoteur de la loi sur l'organisation de l'instruction publique.
Ces deux sociétés, qui étaient en communion d'idées, se côtoyèrent longtemps, mais sans se confondre.
De tous points fidèle à la mémoire de son mari qui n'eût pas manqué de prendre parti pour la Révolution, M"^" Helvétius l'avait saluée avec enthousiasme, à l'unisson de Cabanis et?de l'abbé de La Roche. Morellet seul élevait une voix discordante. Quoiqu'il prétendît qu'il n'avait pas plus de goût qu'autrefois pour « les capucinades » et qu'il mourrait <i le don Quichotte de la philosophie et les armes à la main », il attaquait avec aigreur toutes les mesures prises contre l'ancien régime. Il s'oublia même iusqu'à se railler du pauvre Chamfort ouvrant « sa bourse de cuir pour en tirer mille écus, c'est-à-dire les économies de vingt ans de privations et de travaux », au profit de la Caisse des dons patriotiques. La répulsion qu'il inspirait autour de lui le força de s'éloigner et sa vieille amie ne fit rien pour le retenir.
Sieyès triompha où avait échoué Morellet. Il amena habilement, insensiblement, W°-^ Helvétius et Cabanis à craindre de voir sombrer la France dans la tempête révolutionnaire. II ne cessait de frapper leur esprit par des mots saisissants, toujours en situation. Témoin celui-ci : On lui demandait ce qu'avait fait la Convention dans sa dernière séance : « Elle a, dit-il, passé à
l'ordre du jour sur cinq ou six motions » Puis il ajouta :
« Quand donc passera-t-elle au jour de l'ordre? » Plus tard il
tira un semblable parti des dissensions qui s'élevaient dans le Conseil des Cinq cents, et quand Bonaparte revint d'Egypte, il n'eut pas de peine à le faire accueillir comme un sauveur en le présentant à M™" Helvétius. Singulière aventure que l'introduction du futur ennemi des idéologues, dans un des foyers de l'idéologie, par le plus notable de ses membres, lequel argumentait ainsi contre les détracteurs des grandes théories : « Les théories, dit-il, sont la pratique des siècles, et leurs pratiques sont la théorie du moment qui s'écoule. » — Apparition d'un jour qui fut cause qu'un neveu vint habiter dans cette maison empreinte encore d'aimables souvenirs et remplacer la légende de Notre-Dame-d'Auteuil par celle du meurtre de Victor Noir.
M™'= Helvétius dit à Bonaparte en se promenant avec lui dans le jardin où elle a été inhumée: « Vous ne savez pas, général, combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre ! » Certes oui, il l'ignorait et moins que jamais aurait pu s'en douter à la veille du coup qu'il méditait. « Ces temps sont bien éloignés, écrivait M. Ambroise-Firmin Didot, à la fin de sa vie (i), et cependant je me rappelle encore l'anxiété avec laquelle M™" Helvétius, ses amis et la famille de Cabanis attendaient de Saint-Cloud les nouvelles du coup d'Etat du i8 brumaire, auquel Cabanis, l'ami intime de mon père, était initié. » Le fils aîné du chef de la dynastie des Didot (François-Ambroise), alors un des hôtes de la maison, occupait un petit pavillon audessus d'une grande volière dans laquelle M™*' Helvétius élevait les oiseaux les plus rares avec une passion qui s'était greffée sur son ancienne passion pour les chats et les chiens. Dans <;a sollicitude pour les bêtes, elle n'oubliait pas les pierrots qui, l'été, faisaient le désespoir de L'Amour, son jardinier, en dévorant tous les fruits. L'hiver elle se levait de bonne .leure pour leur donner à manger et finit par contracter un catarrhe dont elle mourut. Elle expira le 12 août 1800, entre ses deux fidèles amis, Cabanis et l'abbé de La Roche. Le premier pressant ses mains