Lettres inédilcs de Mademoiselle de Lespinasse, p
créditer le protecteur en vilipendant le protégé, qualifié par le libelle, de bâtard de Duvergier, premier commis du trésor royal chez qui son père putatif avait été laquais, et qui avait trouvé sa mère à son gré. De Vaines avait été, pour certains méfaits non spécitîés, enfermé à Charenton, puis, sorti de prison, il était monté sur les planches d'un théâtre dont l'avaient fait descendre les huées du parterre, et enfin il déshonorait, par ses exactions et sa duplicité, la haute fonction à laquelle il avait été appelé. L'auteur était resté inconnu, mais le complice avait été démasqué : c'était un sieur Ducroc, secrétaire de d'Alembert, qui le qualifia, comme il le méritait, mais à un autre point de vue, dans l'invocation que nous citerons plus loin.
Après plusieurs années d'intolérables souffrances, que l'opium seul calmait, M"" de Lespinasse s'endormit du dernier sommeil, le 22 mai 1776, veillée jusqu'à la fin par son compagnon de tous les instants, que relayaient deux autres amis, ses docteurs, comme elle les appelait, le duc de La Rochefoucauld et le marquis d'Anlezy. Ce dernier était un cousin, et la constance de son affection lui avait valu l'épithète de vilain bossu de la partde son autre parente, M™^ Du Deffand, toujours acharnée, au point d'écrire à Walpole qu'elle ne saurait pas devoir à Af^'^ de Lespinasse de la sauver de Véchafaud. Et voici ce qu'elle lui mande à cette date du 22 mai : « J'ai besoin de vous écrire ; il me semble que je dois vous rendre compte de tout ce qui m'intéresse ; je ne sais pas trop pourquoi M^'" de Lespinasse est morte cette nuit, à deux heures après minuit; c'aurait été pour moi autrefois un événement, aujourd'hui ce n'est rien du tout. » Elle avait veillé, elle aussi, sur la mourante. Elle avait fait guetter son dernier soupir pour l'expédier tout chaud.
Le comte de Guibert avait envoyé souvent, même la nuit, prendre des nouvelles de la malade qui lui en avait témoigné toute sa gratitude, mais qui, dans une lettre écrite peu de jours avant de mourir, avait encore, au milieu des plus vives protestations de tendresse, laissé percer l'éternel remords d'avoir trahi Vautre ; « ... Il n^y a point de dédommagement, point d'adou-
cissement à la perte que j'ai faite, disait-elle, il n'y fallait pas survivre. Voilà, mon ami, le seul sentiment d'amertume que je trouve dans mon âme contre vous... Adieu, mon ami, si jamais je reviens à la vie, j'aimerais encore à l'employer à vous aimer; mais il n'y a plus de temps. » II sanglotait au milieu des nombreux amis assemblés et éplorés, mais les quelques mots qu'il prononça sentent trop l'apprêt de l'oraison funèbre : « Nous voilà tous séparés et on peut nous appliquer ces paroles de l'Écriture : « Le Seigneur a frappé le berger et le troupeau s'est dispersé. »
Combien était différente la douleur de celui qui n'avait eu qu'à se plaindre de la morte ! Elle l'avait mis encore à une cruelle épreuve, en lui écrivant le i6 mai {à cinq heures du matin) : «Je vous dois tout. Je suis si sûre de votre amitié que je vais employer ce qui me reste de force à supporter une vie où je n'espère ni ne crains plus rien... Cependant comme je ne puis pas assez compter sur ma volonté et qu'elle pourrait bien céder à mon désespoir (i), je prends la précaution de vous écrire pour vous prier de brûler, sans les lire, tous les papiers qui sont dans un grand portefeuille noir. Je n'ai pas la force d"y toucher. Je mourrais en revoyant l'écriture de mon ami. »
D'Alembert ne put, hélas! résister à la tentation de jeter un coup d'œil sur ces papiers, il les lut et y découvrit ce que lui seul ignorait : Vami était l'amant! Il écrivit à Voltaire, le 24 juin : « Ma vie et mon âme sont dans le vide, et l'abîme de douleur oij je suis me paraît sans fond. J'essaye de me secouer et de me distraire, mais jusqu'à présent, sans succès... » Et un mois après (le 22 juillet), s'adressant à celle qui l'avait trompé (2) : «Hélas! s'écriait-il, j'ai perdu avec vous seize années de ma vie...» Puis venaient des reproches de toutes sortes, entre autres, celui-ci :
« Vous vous êtes plainte, je le sais, et plainte avec amer-
1. On a conclu de ce passage qu'elle avait pu avancer sa mort.
2. yiux mânes de Mademoiselle de Lespinasse. Cette pièce parut pour la première fois dans ses œuvres posthumes (1799).
tume, surtout dans les derniers mois de votre vie, de ma bienfaisance pour la malheureuse famille d'un domestique coupable (1). Vous avez laissé croire que ma compassion pour de pauvres enfants innocents, que ce misérable laissait dans l'abandon et dans l'indigence, tenait à un principe moins louable que mon invincible pitié pour les malheureux. Vous n'avez pas rougi de penser et peut-être de dire que j'étais le père de ces créatures infortunées. »
L'accusation du reste était au moins singulière, vu la réputation que d'Alembert devait à son filet de voix. On sait la réponse faite à un de ses admirateurs qui disait : « C'est un dieu ! » — ■* Si c'était un dieu, répondit une dame, il aurait commencé par se faire homme. » Forment partageait la même opinion et il l'exprima crûment dans une lettre écrite à d'Alembert, le 4 décembre 1754, au moment où il frappait à la porte des Quarante qui ne se firent pas prier pour le recevoir. « Vous vous imaginez qu'il n'y a qu'à se présenter à l'Académie pour y être admis, mais il faudrait pour cela qu'il n'y eût pas de duchesse de Chaulnes au monde. Apprenez que, malgré tous vos talents, vous n'auriez pas été reçu seulement à sa cour. Elle pense peut- €tre qu'il vous en manque quelques-uns qu'elle regarde comme indispensables à un grand homme. Elle a dit que vous n'étiez qu'un enfant : on entend cela ; elle croit même que dans un sérail vous traîneriez une éternelle enfance. » Rousseau, dans ses Confessions (2), s'est aussi égayé sur ce chapitre, à propos des relations intimes qui s'étaient établies entre M"* de Lespinasse et d'Alembert, avec lequel, dit-il, elle « a même fini par vivre, s'entend en tout bien tout honneur, et cela ne peut même s'entendre autrement ».
La blessure que d'aussi navrantes déceptions avaient faite au coeur de d'Alembert ne tarda pas, non à se guérir, mais à se cicatriser : les reproches firent place aux regrets. 11 était allé s'en-