‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 60 sur 148 · I . Son œuvre figure aujourd'hui au Palais de l'Institut · texte numérisé non relu

I . Son œuvre figure aujourd'hui au Palais de l'Institut

SALONS ET Cabarets 199

Vous saurez que, dans ma retraite,

Aujour l'hui Phidias-Pigal

A dessiné l'original

De mon vieux et maigre squelette.

Chacun rit vers le mont Jura, En voyant mes honneurs insignes; Mais la France entière dira Combien vous en étiez plus dignes.

« C'est un beau soufflet, mon cher et vrai philosophe, que vous donnez au fanatisme et aux lâches valets de ce monstre. Vous employez l'art du plus habile sculpteur de l'Europe pour laisser un témoignage d'amitié à votre vieil enfant perdu, à l'ennemi des tyrans, des Pompignan et desFréron, etc. Vous écrasez sous ce marbre la superstition, qui levait encore la tête. »

Pigalle n'opéra qu'avec les plus grandes difficultés; il ne pouvait obtenir une pose sérieuse. Tandis qu'on le modelait, Voltaire dictait des lettres à son secrétaire, tout en soufflant des pois et faisant les grimaces les plus diverses, selon son habitude. A bout de patience, lartiste après la seconde séance, fit faire un moule de ce qu'il avait pu saisir au vol et disparut le lendemain à la pointe du jour sans tambour ni trompette. Il ne tenait qu'à la tête. Arrivé à Paris, il emprunta le corps d'un vieux soldat pour achever sa statue. Le roi de Prusse voulut concourir à son érection et ayant chargé d'Alembert de fixer le chiffre de sa souscription : « Un écu, sire, et votre nom, » répondit le philosophe. L'impératrice de Russie ne jugea pas à propos d'y prendre part : il lui suffisait sans doute d'avoir envoyé des fourrures à Voltaire. Ses préférences étaient pour Diderot et Grimm.

Pendant son séjour en Russie, Grimm n'avait pas oublié jyimc Necker près de Catherine qui cependant le captivait fort. Ils échangeaient des nouvelles : il parlait de l'impératrice, et elle de Paris et de son monde. Comme il lui avait reproché de ne la'voir pas entretenu de sa santé, de son mari et de sa fille^ elle

lui répondit : «Je me suis méprise sur ce qui pouvait vous intéresser; j'ai cru vous plaire en vous donnant des nouvelles delà capitale; je pensais qu'à Pétersbourg on aimait les vers et les événements. Je ne vous dirai donc pas que l'on met de nouvelles entraves à l'impression, que tout Paris est divisé entre Grétry et Glouch, et que les plus modérés assurent qu'ils ont quelques gouttes de sang à verser pour l'un ou pour l'autre; qu'un jeune homme lit à lui seul tout une pièce mieux que la meilleure troupe possible, et qu'on emporte les femmes mortes ou mourantes au sortir de ce spectacle; que nous attendons l'empereur ce printemps; que M. de Buffon fait imprimer un ouvrage sur les éléments et un autre sur les planètes, où il nous dit au juste la température de chaque astre et presque le caractère de tous les habitants respectifs ; que l'éloge de Colbert continue à avoir le plus grand succès. Mais je vous dirai, en revanche, que les maîtres de ma fille sont très contents d'elle et que M. Necker engraisse que c'est une bénédiction. Ah ça, convenez, monsieur, que vous aviez un peu d'humeur quand vous m'avez écrit : j'en suis charmée : c'est le premier tort que vous aurez eu de votre vie, et l'on peut dire de vous ce que M™° Geoffrin dit d'elle-même : « Faites des vœux pour que j'aye un tort, afin que je le répare. » Je compte donc que vous m'aimerez un peu plus, et c'est dans cette douce confiance que je reprends l'air serein de l'amitié.

« Notre société est toujours la même. On y parle souvent de vous et l'on maudit votre absence, tout en convenant qu'elle est raisonnable. M»" Geoffrin continue à me gronder, à sa grande satisfaction et à la mienne. L'abbé Raynal exprime les étrangers jusqu'à la dernière goutte; l'ambassadeur (de Naples) rit et fait encore plus rire les autres; moi, j'écoute toujours avec quelque distinction. M. Necker ne parle, ni n'écoute, et se nourrit assez bien en suçant ses pâtes. M. Suard prend des mouches avec une dextérité charmante. Tout le monde vous attend et se forge des félicités des récits que vous allez nous faire. »

]Vime Necker correspondait aussi avec le compagnon de voyage

e Grimm, Diderot, dont l'entrain la charmait et qui dans le riiicipe avait porté sur elle un jugement plus que téméraire. Il en avait fait ainsi la confidence à M"° VoUand, le i8 août 1765 : «Savez-vous qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être vain? 11 y a ici une M""" Necker, jolie femme et bel esprit qui raffole de moi. C'est une persécution pour m'avoir chez elle... C'est une Genevoise sans fortune, à laquelle le banquier Necker vient de faire un très bel état. On disait : « Croyez-vous qu'une femme qui doit tout à son mari osât lui manquer? » On répondit : « Rien de plus in- « grat en ce monde. » Le polisson qui fit réponse, c'est moi. » Diderot conçut bientôt une autre opinion de M™* Necker et lui rendit justice en la définissant « une femme qui possède tout ce que la pureté d'une âme angélique ajoute à la finesse du goût ». Elle lui dirait, à propos des lettres qu'il lui avait écrites de Russie : «Je conserverai vos feuilles volantes comme si j'étais la postérité même. »

Après son premier dîner du vendredi, M™^ Necker avait noté un lambeau de conversation à laquelle prirent part Gentil-Bernard, Suard, Marmontel, l'abbé Morellet, Thomas et elle-même. Chacun des interlocuteurs s'y montre avec le caractère qui lui est propre : Necker, rêveur; Thomas, ampoulé; Marmontel, goguenard; Morellet, hérissé; Suard, taquin et Gentil-Bernard, doucereux ( 1 ) :

« M. Bernard.

Vous vous portez à merveille, madame : votre teint est plus frais que ces fleurs.

M"* Necker.

Les poètes sont galants.

M. Bernard.

Dites sensibles.

I. Le Salon de Madame Necker, d'après des documents lires des archives de Coppet, par le vicomte d'Haussonville, t. I*"", p. 127 et suivantes.

M»"" Necker.

L'on peut réunir ces deux qualités; mais je crains bien qu'elles ne se perdent; en vérité, Tabbé me met au désespoir; depuis une heure, il rugit contre les femmes et ces messieurs l'excitent et l'applaudissent.

L'abbé Morellet.

Oui, madame, je soutiens que les femmes n'ont pas l'ombre du bon sens, et je vous aurais convaincue si vous aviez daigné m'écouter; mais il est impossible de raisonner avec vous, et vous prouvez merveilleusement notre thèse. Qu'en dites-vous, monsieur Necker?

M. Necker (distrait).

Bien obligé, monsieur, je n'en mange pas.

M™*^ Necker.

jVlmo Riccoboni, par exemple, excelle dans son genre.

Page 1