I. Correspondance de Grimm, t. VIII, p
qui à table mangent au hasard et engloutissent pêle-mêle, avec une sorte de dédain, ce qui est nécessaire à la nourriture du corps (et j'ai vu la plupart des doctrinaires faire ainsi), peuvent être de grands raisonneurs et de hautes intelligences, mais ils ne sont pas des gens de goût. » Ce qui prouve que Grimm trouvait du charme dans la conversation de M"»" Necker, c'est qu'il lui reprochait de demeurer trop loin de lui : ^< Ce tort est impardonnable, Madame. Je sens que je vous verrais tous les jours et je sens encore mieux tout ce que je perds à vous voir si peu. »
jyjmc Necker était fille d'un pasteur protestant du canton de Vaud, Louis-Antoine Curchod. Elle avait été baptisée le 2 juin '737) sous le prénom de Suzanne, dans l'église du village de Crassier et avait reçu une éducation austère et une instruction solide. Elle savait le latin et passait pour ne pas ignorer le grec. Quant aux arts d'agrément, elle s'y adonnait sans succès; elle jouait médiocrement du clavecin, mal du violon, et ne maniait pas mieux le pinceau. Elle dansait gauchement mais avec passion. On a prétendu qu'elle n'avait d'autre beauté qu'une grande fraîcheur. Mais cette opinion est démentie par le portrait qu'elle a tracé d'elle-même et qui est d'une grande sincérité de touche : « Un visage qui annonce la jeunesse et la gaieté; le teint et les cheveux d'une blonde, animés par des yeux bleus, riants, vifs et doux; un nez petit mais bien tiré; une bouche relevée, dont le sourire accompagne celui des yeux avec quelque grâce; une taille grande et proportionnée, mais privée de cette élégance enchanteresse qui en augmente le prix; un air villageois dans la manière de se présenter, et une certaine brusquerie dans 1rs mouvements qui contraste prodigieusement avec une voix douce et une physionomie modeste; telle est l'esquisse d-'un tableau que vous pourrez trouver trop flatteur. »
Suzanne Curchod avait vingt-trois ans, lorsqu'elle perdit son père et vingt-six ans à la mort de sa mère. Restée sans fortune, elle risquait fort de passer sa vie dans la condition d'institutrice ou de demoiselle de compagnie, lorsqu'une rencontre inespérée vint la tirer de cette situation subalterne. Elle avait été recueillie
par une riche veuve, M"»" de Vermenoux, en villégiature sur les bords du lac de Genève, et qui, à Paris, avait été recherchée par un Genevois, lequel d'employé dans les bureaux du banquier Vernet, était devenu, avec Paide de son patron, Tun des chefs de la maison de banque connue sous la raison sociale Thelusson et Necker. Jacques Necker était issu de Louis-Frédéric Necker, professeur de droit, à qui son mérite personnel avait valu le titre de bourgeois de Genève. Il avait trente-deux ans en 1764, lorsqu'il apparut pour la première fois à Suzanne Curchod, chez M™" de Vermenoux qui l'avait ramenée à Paris et près de qui il vint reprendre sa cour. D'une carrure quelque peu massive, il se sauvait par les agréments d'une physionomie où, sous la finesse des traits, se devinait celle de l'intelligence. On ignore comment Suzanne Curchod devint la femme du prétendant de M"° de Vermenoux. Elle avait été promise elle-même à un autre, un avocat d'Yverdon, nommé Correvon, de qui elle reçut une lettre d'une rare bonhomie. Après lui avoir reproché de l'avoir accepté comme pis aller, il ajoutait presque avec des remords : « Mais pourquoi troubler votre joie en rappelant le passé? Je vous pardonne, très sincèrement, Mademoiselle et ma plus chère amie, tous vos procédés, et Je prie mon Dieu de toute mon âme qu'il veuille verser à pleines mains ses plus précieuses bénédictions sur vous, sur M. votre cher époux et sur toute votre postérité » La baronne d'Oberkirch, qui ne ménage pas les
Necker dans ses Mémoires, prétend que M™'' de Vermenoux aurait trouvé plaisant de se débarrasser du même coup de son soupirant et de sa demoiselle de compagnie : « Ils s'ennuieront tantensembl3, aurait-elle dit, que cela leur fera une occupation. » Que ce trait fût de M™« de Vermenoux ou de la baronne, il n'importe guère : la vérité est qu'au début de la lune de miel, M"^^ Necker écrivit à une de ses amies d'enfance : « J'ai épousé, ma chère, un homme qui est à mes yeux le plus aimable des mortels et Je t'assure que je ne suis pas la seule à en juger ainsi, j'ai eu du penchant pour lui dès que J'ai commencé aie connaître... A présent je ne vois plus que mon mari dans toute la nature;
tous mes goûts, tous mes sentiments se rapportent à lui; je ne fais cas des autres hommes que selon qu'ils se rapprochent plus ou moins de lui et je ne les compare que pour avoir le plaisir d'apercevoir les différences... Les attentions de mon mari sont incroyables, mais je ne suis sensible à rien qu'à son attachement, et je ne vois que lui dans la compagnie la plus agréable... » Et cette lune de miel dura toujours.
Les deux époux s'étaient installés dans un hôtel de la rue Michel-le-Comte, en plein Marais, où était le siège de la maison de banque. M™'' Necker qui avait sinon la passion, du moins le goût des lettres, forma le projet d'y réunir Télite de ceux qui les cultivaient. Son mari y accéda sans difficulté, mais seulement pour lui complaire. 11 avait, lui, la passion exclusive des questions financières et aurait sans doute rougi si on lui eût rappelé les comédies de sa vingtième année. La clientèle lettrée de jyimc Necker s'accrut bientôt au point que le salon de la rue Michel-le-Comte devint trop petit. M. Necker, dont les affaires avaient pris aussi plus d'importance et nécessitaient plus d'ampleur dans les bureaux, n'attendit pas que sa femme exprimât le désir d'un changement de demeure et transporta sa maison rue de Cléry, dans un grand et somptueux hôtel, appelé l'hôtel Leblanc, du nom de son ancien propriétaire Claude Leblanc, qui avait été secrétaire d'Etat au département de la guerre et que M™" de Prie avait fait jeter dans les cachots de la Bastille. Le ménage habita là jusqu'à l'époque où l'arrivée aux affaires de M. Necker lui ouvrit les portes du Contrôle général. L'installation faite, on agita la question du dîner : tous les jours de la semaine, sauf deux, ayant été pris : le lundi et le mercredi par M™* Geoffrin, le mardi par Helvétius, le jeudi et le dimanche par le baron d'Holbach, M'»'^ Necker choisit le vendredi, d'après les conseils de Marmontel, Raynal et Morellet; seulement à ses dîners, il y avait toujours un plat maigre pour les rares fidèles de l'Église catholique qui se seraient égarés dans l'antre.
Marmontel raconte que sa première entrevue avec M'"" Necker eut lieu dans un bal bourgeois et qu'elle l'aborda ainsi : « En
arrivant à Paris, lui dit-elle, l'un de mes désirs a été de connaître l'auteur des Contes moraiit. Je ne croyais pas faire au bal une si heureuse rencontre. l'espère que ce ne sera pas une aventure passagère... Necker, ajouta-t-elle en appelant son mari, venez vous joindre à moi pour engager M. Marmontel, l'auteur des Contes moraux, à nous faire l'honneur de nous venir voir. »Necker joignit ses instances à celles de sa femme, et Marmontel devint un des habitués de leur salon, mais un habitué quelque peu hostile, comme en témoigne le jugement qu'il porte sur eux. Selon lui, M"'e Necker, d'ailleurs très vertueuse et très instruite, était guindée, emphatique et débrouillait mal le chaos de ses idées. Elle ne comprenait pas M"»" de Sévigné dont elle fit pourtant l'éloge et n'estimait que Thomas et Buffon. Elle calculait tout : elle ne recherchait les gens de lettres que comme des trompettes, pour les faire sonner en l'honneur de son mari. Celui-ci était presque toujours muet : il n'ouvrait la bouche que pour lancer quelque mot finement aiguisé. C'était peu récréatif, ajoute Marmontel : on était tenu de le distraire chez lui et de le louer au dehors.
A cette peinture du vendredi quelque peu brutale, opposonsen une autre, tirée d'une charmante lettre de Galiani qu'il faut citer tout entière, pour montrer de quelle encre l'impertinent abbé écrivait à M"° Necker, qui le punissait souvent de ces incartadesdeplumeens'abstenant delui répondre. L'originalité du personnage éclate dès le premier mot :
Naples, 4 août 1770.
« Mais c'est à condition tiue vous ne me répondrez pas par une lettre trop belle, ni trop sublime; je veux savoir de vous, madame, tout bonnement, tout platement, comment vous portez-vous? Que faites-vous? Comment se porte M. Necker Que fait-il? Êtes-vous grosse? Vous amusez-vous? Vous ennuyezvous? Voilà mes demandes et mes curiosités. Elles sont naturelles, car, n'en doutez pas, il n'y a point de vendredi que je n'aille chez vous en esprit. J'arrive, je vous trouve tantôt ache-
vant votre parure, tantôt prolongée sur cette duchesse. Je m'assieds à vos pieds. Thomas en souffre tout bas, Morellet en enrage tout haut, Grimm, Suard en rient de bon cœur et mon cher comte de Creut2 ne s'en aperçoit pas. Marmontel trouve l'exemple digne d'être imité, et vous, madame, vous faites combattre deux de vos plus belles vertus, la pudeur et la politesse, et, dans cette souffrance, vous trouvez que je suis un petit monstre plus embarrassant qu'odieux.
« On annonce qu'on a servi. Nous sortons, les autres font gras, moi je fais maigre, je mange beaucoup de cette morue verte d'Ecosse, que j'aime fort, je me donne une indigestion tout en admirant Tadresse de l'abbé Morellet à couper un dindonneau. On sort de table, on est au café, tous parlent à la fois. L'abbé Raynal convient avec moi que Boston et l'Amérique anglaise sont à jamais séparés d'avec l'Angleterre; et dans le même moment Creutz et Marmontel conviennent que Grétry est le Pergolèse de la France; M. Necker trouve tout cela bon, baisse la tête, et s'en va.
« Voilà mes vendredis. Me voyez-vous chez vous comme je vous vois? Avez-vous autant d'imagination que moi? Si vous me voyez et si vous me touchez, vous sentirez qu'à présent je vous baise tendrement la main, mais vous souriez, adieu donc, je suis content. »
L'auteur des Contes moraux a oublié de rappeler dans ses Mémoires les services nombreux qu'il avait reçus de Necker pour lui et sa famille. 11 trouvait sans doute qu'il les avait assez payés par des protestations de reconnaissance hyperboliques, où il faisait intervenir le vox faucibus hœsit. Il ne s'est pas souvenu non plus des témoignages d'affection qu'il avait prodigués à M™* Necker pour l'aide qu'elle lui prétait près du contrôleur général. Dans les lettres qu'il lui écrivait alors, il regrettait de ne pouvoir remplacer « Madame » par « mon ange », qualificatif que lui méritait si bien la pureté de son âme, mais dont on avait trop abusé. Et un jour qu'elle devait faire un voyage en Angleterre, il avait juré qu'il irait la rejoindre à la nage et s'était écrié : « Pourquoi
l'amitié n'aurait-elle pas son Léandre comme l'amour? » Son oncle par alliance, l'abbé Morellet, mérita de son côté que M™* Necker le dépeignit ainsi dans une lettre à son ami Moultou : « C'est un ours mal léché qui ne se doute pas qu'il y ait un usage du monde. » il attaqua violemment le privilège de la Compagnie des Indes que défendait Nécker et vint s'asseoir à sa table, € comme si de rien n'était, dit Orimm, après en avoir reçu cinquante coups d'étrivières, bien appliqués, au milieu des acclamations du public ». Mais, dans ses Mémoires, labbé sut garder plus de mesure que Marmontel, tout en critiquant avec vivacité l'homme d'Etat et l'écrivain chez celui dont M™» de Marchais disait : « M. Necker aime la vertu comme on aime sa femme et la gloire comme on aime sa maîtresse. »
L'abbé Raynal préparait alors son Histoire philosophique et politique des établissements européens dans les Indes, un livre de com" pilation, relevé par des boutades que lui soufflait Du Bucq, Ancien élève des Jésuites, il avait été attaché comme prêtre desservant à la paroisse de Saint-Sulpice et après en avoir été expulsé, pour cause de simonie, était allé s'échouer au Mercure de France, Le prince de Ligne en fait un portrait |peu flatté. « Quel homme pesant que ce Raynal, quoique Gascon, dont l'accent était fait pour être amusant! » dit-il dans ses 'Notes sur la Correspondance de Laharpe. 11 racontait régulièrement deux fois de suite la même anecdote qu'on savait d'ailleurs, et il ne faisait, entre sa première et sa deuxième narration, que frapper de deux doigts bien secs sur une table, en disant : « C'est joli ! je ne sais pas si l'on en sent toute la finesse. » Lui présent, personne, selon Chamfort, ne pouvait parler : « Dînant à Neufchatel avec le prince Henri (de Prusse), il s'empara de la conversation et ne laissa pas au prince le temps de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à son tour. »
Les réceptions de l'été eurent lieu d'abord au château de Madrid que Necker avait loué, puis dans un château qu'il avait acheté à Saint-Ouen, proche de celui d'oii Louis XVlll lança sa fameuse Dé-
claration. Le carrosse de M.^" Necker allait chercher et ramenait ceux de ses invités qui en manquaient.
Ce fut à la table des Necker, le 17 avril 1770, que l'on décida l'érection d'une statue à Voltaire. La proposition, émanée de M""* Necker, réunit l'unanimité des votants que Grimm cite dans 'ordre suivant : à la droite de M™" Necker, Diderot, ensuite Suard, le chevalier de Chastellux, Grimm, le comte de Schomberg, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Necker, Saint-Lambert, Saurin, l'abbé Raynal, Helvétius, Bernard, l'abbé Arnaud et l'abbé Morellet. Le sculpteur Pigalle était présent, mais comme simple convive, désigné d'avance pour l'exécution de la statue (1).
Il ne tarda pas à se mettre en route pour Ferney. Voltaire écri- ■vait le 19 juin à M""" Necker :
« Quand les gens de mon village ont vu Pigalle déployer ■quelques instruments de son art : Tiens, tiens, disaient-ils, o« î^a ■le disséquer; cela sera drôle. C'est ainsi, Madame, vous le savez, que tout spectacle amuse les hommes : on va également aux marionnettes, au feu de la Saint-Jean, à l'Opéra-Comique, à la ^rand'messe, à un enterrement. Ma statue fera sourire quelques philosophes, et renfrognera les sourcils réprouvés de quelque coquin dhypocrite ou de quelque polisson de folliculaire, vanité •des vanités!
« Mais tout n'est pas vanité; ma tendre reconnaissance ipour mes amis et surtout pour vous, Madame, n'est pas vanité. »
Deux jours après, Voltaire adressait à d'Alembert la lettre suivante destinée aussi à ses amis du vendredi :
Vous qui, chez la belle Hypathie, Tous les Vendredis raisonnez De vertu, de philosophie, Et tant d'exemples en donnez,