‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 62 sur 148 · M. SUARD · texte numérisé non relu

M. SUARD

Ah! charmant objet, vous vous égayez. Mais, à propos, M. Thomas semble garder la neutralité, cela n'est pas bien.

M. Thomas.

J'avoue, monsieur, que les femmes peuvent manquer de ce feu divin qui nous anime, de ce noble enthousiasme qui prolonge nos veilles et les fait passer dans la postérité la plus reculée; mais si elles ne montent pas avec nous dans les cieux, elles embellissent la terre ; une femme honnête est le plus beau des spectacles pour une âme sensible.

M. Marmontel.

Honnête! à merveille, mon cher Thomas; mais, si vous vouliez bien emporter celles-là avec vous dans les cieux et laisser les autres pour ramper avec nous sur la terre.

M. Bernard.

Fi donc, monsieur! vous parlez comme un profane et vous oubliez que vous êtes dans le sanctuaire. »

On trouve encore dans les papiers de M"* Necker (1) un fragment de dialogue dont manque le commencement. C'est un débat philosophique qu'ouvrent des exclamations de celui que Diderot appelait « le petit ouragan », lesquelles répondaient à quelque article de foi :

« Naigeon.

Chimère! erreurs! préjugés!

f^mo Necker {sans écouter M. Naigeon).

Monsieur Diderot, reprenons une conversation qui m'intéresse, et qui me rend l'existence plus supportable. Ne me disiez-vous pas qu'il était possible d'expliquer la pensée par la suite des sensations ?

I Le Salot{ de Madame Necker, t. l^"". p. 166 et suivantes.

Naigeon.

Oui, certainement; avec la plus grande clarté, ah! sans doute !

Diderot.

Toute la nature n'est qu'une série de sensations graduées ; la pierre sent, mais très faiblement ; la plante sent plus que la pierre, l'huître plus que la plante, et c'est ainsi que je m'élève jusqu'à l'homme. De faibles sensations ne laissent aucun souvenir d'elles-mêmes. L'empreinte légère de mon doigt sur un corps dur ne saurait se conserver; mais des sensations plus fortes produisent enfin le souvenir; souvenir qui n'est autre chose que la pensée, ou, si vous l'aimez mieux, qu'une empreinte durable. La seule matière suffit donc à l'explication de tous ces phénomènes et, si elle est susceptible de sensations, elle est aussi susceptible de pensée.

M"»" Necker.

Je veux que les idées nous viennent des sens. Qu'en conclurons-nous ?... Je me juge toujours une et le foyer de ces idées, quel qu'il soit, est certainement indivisible.

Diderot.

C'est un sens collectif de tous les autres sens. jVjmo Necker.

Quelle est donc la nature de ce sens qui contient des choses abstraites, qui est tourmenté par des raisons métaphysiques, pour qui le néant est quelque chose, puisqu'il le distingue de l'existence; ce sens qui réagit sur lui-même, qui se forme de nouvelles pensées et qui, malgré les millions d'objets qu'il représente, qu'il renferme et sur lesquels il s'exerce, demeure toujours un et indivisible? Quelles sont les opérations de la matière qui ressemble à ces actes miraculeux de notre âme ? Ah ! monsieur Diderot, avouons notre ignorance; plus nos idées se multiplient sur ces objets, plus je me persuade que Dieu a traité les métaphysiciens comme les arctiitectes de Babel qui voulaient

monter au ciel malgré leur petitesse. 11 ne leur accorda le don des langues que pour les confondre par la multiplicité des mots et les empêcher de s'entendre. »

On s'effrayait à Genève de l'atmosphère anti-religieuse dans laquelle vivait fA°"' Necker, et son ami Moultou se faisait l'organe de ces appréhensions. « Je vis, il est vrai, lui répondit-elle, au milieu d'un grand nombre d'athées ; mais leurs arguments n'ont jamais même effleuré mon esprit; et s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur. > Une autre fois, à des reproches du même genre, elle fit une réponse plus chrétienne : « J'ai des amis athées, dit-elle, pourquoi non ? ce sont des amis malheureux. » Necker lança contre eux son livre sur l'Importance des opinions religieuses. « A voir un aussi gros volume employé à démontrer l'existence de Dieu, ne croirait-on pas, dit un bonhomme, qu'il y a vingt-quatre millions d'athées en France ? » — «Eh! plut à Dieu, repartit plaisamment Chamfort, plut à Dieu qu'il y en eut vingt-quatre millions en France ! » Variante de l'exclamation de l'abbé Galiani : « Dieu protège les athées! » — Buffon professait une grande admiration pour l'ouvrage de Necker et avait voué à sa femme une adoration qu'il exprimait en exagérant encore son lyrisme habituel, comme en témoigne ce fragment de leur correspondance.

0 Ce 18 juillet 1781.

« J'ai joui trop délicieusement de votre lettre, mon adorable amie, pour différer plus longtemps de partager ces délices de mon cœur ; je n'ai pu me lasser de la lire et relire; les hautes pensées et les sentiments profonds s'y trouvent à chaque ligne et sont exprimés d'une manière si noble et si touchante, que non seulement j'en suis pénétré, mais échauffé, exalté au point que j'en ai pris une idée plus élevée de la nature de l'amitié. Ah dieux! ce n'est point un sentiment sans feu, c'est au contraire une vraie chaleur de l'âme, une émotion, un mouvement plus doux, mais aussi vif que celui de toute autre pas-

sion: c'est une jouissance sans trouble, un bonheur encore plus qu'un plaisir; c'est une communication d'existence plus pure et néanmoins plus réelle que celle du sentiment d'amour; l'union des âmes est une pénétration, celle des corps n'est que de simple contact (pardonnez, bonne amie, ces expressions physiques, je suis dans ma vieille tour de nécromancien, je vous écris avec la même petite plumeetdu même caractère que j'ai écrit VHistoire naturelle; vous excuserez donc les défauts de l'écriture et les libertés d'expression en faveur de ma situation) ; mais pour l'union intime de deux âmes, ne faut-il pas qu'elles soient de niveau, et puis-je me flatter que la mienne s'élève jamais aussi haut que la vôtre? »

Cette prodigalité d'encens n'entamait nullement le sens rassis de M"° Necker qui a dit de celui que d'Alembert, Diderot et Condillac appelaient rhéteur, phrasier, voire même charlatan : « M. de Buffon ne m'a jamais parlé des merveilles du monde, sans me faire penser qu'il en était une. » Elle le raillait même à l'occasion avec un choix de traits qui n'étaient pas pour lui déplaire. « je ne porte jamais de montre, » lui disait-il un jour avec son accent bourguignon. « Je le crois bien, lui réponditelle, vous êtes comme les damnés du père Bridaine à qui, lorsqu'ils demandent l'heure qu'il est, on répond : Véternité. » Au demeurant, Buffon était d'un naturel accommodant. Comme on lui demandait si un personnage avait de l'esprit : « Vous m'enbarrassez, dit-il, par cette question, je n'ai jamais trouvé personne bête. » 11 trouvait charmants les vers les plus plats qu'on lui adressait et se louait lui-même avec une bonne foi qui désarmait. II avair le don de savoir écouter et semblait faire rayonner son intelligence autour de lui. Il n'avait commencé à écrire qu'à l'âge de quarante ans ; il y consacrait, infatigable au travail, quatorze heures par jour non sans profit : nous ne parlons pas de sa renommée. Son Histoire naturelle lui rapporta deux cent mille écus, tandis que le produit des chefs-d'œuvre de Voltaire ne s'éleva pas à dix mille. Ce dernier, comme on sait, l'avait fort raillé sur ses « coquilles », mais Buffon se vengea

spirituellement lors de leur raccommodement. Voltaire l'ayant appelé Archimède II, il répondit qu'on ne dirait jamais Voltaire second. Comme son illustre adversaire, il avait grand soin de sa santé. Il redoutait le froid qu'il regardait comme la principale cause de toutes les maladies et consultait fréquemment son thermomètre. 11 poussa la précaution jusqu'à s'accoter d'une jeune Sunamite pour réchauffer sa vieillesse. Il était toujours suivi de son secrétaire, le chevalier Aude, qui comptait une trentaine d'années lorsque, pour s'attachera sa personne, il avait quitté le service du marquis de Caraccioli. et qui était quelque peu intempérant de verve et de conduite. 11 titubait parfois en grimpant le double mont et s'y livrait à des écarts de langue dont M"" Necker cite un singulier échantillon {la faim qui se baigne dans un cercueil de rage), qu'elle amnistie, parce que, dans le « poème » d'où elle le tire, a été glissé un éloge de son mari. La Révolution devait débarrasser le chevalier de son pathos et le pousser dans l'excès opposé : de là une envolée de pièces de théâtre plus ou moins bouffonnes, dont trois sur Cadet Roussel et deux sur M™° Angot.

^me Necker partageait ses préférences entre Buffon et Thomas, Peut-être inclinait-elle davantage vers ce dernier, ce qui lui valut l'impertinente qualification de « la femme à Thomas ». Elle a dit de l'auteur de \' Essai sur les femmes qu'il « s'élevait trop quand il vivait seul, parce qu'il cherchait toujours son niveau ». L'apothéose est manifeste, Tépigramme aussi. On n'est pas femme impunément et on le fait sentir à ses amis les plus chers. M™" Necker a tracé de celui qui brûlait pour elle de l'amour le plus pur un portrait flatté non pour l'homme mais pour l'écrivain (1) : « M. Thomas n'est pas grand; son air est simple et modeste; sa figure et ses traits peuvent s'accorder avec la célébrité et ne l'annoncent pas.., M. Thomas écrit tantôt comme Bossuet, tantôt comme Tacite, et quelquefois comme Fontenelle... » 11 « a mis entre les richesses et lui deux barrières qu'il

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