‹ Ruelles, salons, et cabaretsChapitre 63 sur 148 · I. Mélanges manuscrits, t. 111, p · texte numérisé non relu

I. Mélanges manuscrits, t. 111, p

ne franchira point, la fierté et l'indifférence... » Elle avait été obligée, dans le principe, de refréner la vivacité des hommages que lui prodiguait Thomas et qui menaçaient de dépasser les limites du respect. « Je ne vous dis rien de mes sentiments, lui écrivait-il alors. Bien que vous les ayez condamnés à n'être que tendres et jamais passionnés, je sens bien qu'auprès de vous ils auront beaucoup de peine à vous obéir. » 11 finit pourtant sinon par modérer les battements de son cœur du moins par les assujettir à l'amitié seule. M™'^ Necker faisait l'accueil le plus empressé à un autre homme de bien, Ducis, à qui Thomas avait voué une affection toute fraternelle et qui le définissait « un chartreux du monde ». On sait que ne pouvant s'astreindre à un travail administratif et ne voulant rien devoirqu'à sa plume, Ducis sollicita du maréchal de Belle-lsle sa destitution d'une place de commis qu'il lui avait donnée (i) et ne voulut pas accepter une pension de 1.200 francs offerte par Wattelet; et qu'enfin il déclina non seulement sa nomination au Sénat, portée au Moniteur, sans qu'il en eût été avisé, mais encore l'offre de la croix que lui faisait l'homme de Brumaire, en alléguant qu'il avait refusé pis.

On a reproché à Ducis d'avoir édulcoré Shakespeare, comme si ce n'était pas l'unique moyen de faire passer sur la scène française celui que Voltaire qualifiait de « sauvage ivre » et dont V Othello adouci excitait encore l'indignation, au point d'arracher ce cri à un spectateur : « C'est un Maure qui a fait cela ; ce n'est pas un Français! » Ducis ne se sentait pas à l'aise dans la prose ; ce fut Thomas qui lui composa son discours de réception lorsqu'il remplaça Voltaire à l'Académie.

Les vides qui se produisaient parmi les Quarante étaient une des grandes préoccupations de M™" Necker : elle se considérait comme ayant charge de candidats à pourvoir, et ne manqua pas sans doute de prêter son appui à Dorât, qu'elle affectionnait et cjui lui adressa ce placet, au moment de poser sa candidature :

I. Il est juste d'ajouter que le maréchal ne consentit pas à le destituer de ses appointements qui étaient de deux mille francs, et que les ministres de la guerre, ses successeurs, les lui continuèrent.

•< J'ai tant confiance dans vos bontés, madame, que je ne crains pas d'y avoir recours dans cette occasion. Il me serait plus doux de vous devoir qu'à tout autre; et voilà pourquoi je me hasarde avec une sorte de sécurité. Vous connaissez beaucoup d'académiciens; ces messieurs ont autant de déférence pour votre goût que d'estime pour votre personne, et si vous vouliez appuyer auprès d'-eux le désir que j'ai d'être leur confrère, je suis sûr que leurs préventions ne tiendraient pas contre des démarches que vou? auriez l'air de favoriser. Voilà douze ans que je m'occupe et que le public accueille mes travaux avec bienveillance j'ai rencontré des oppositions cruelles, et dont je ne peux deviner le principe; des mœurs, de l'honnêteté, quelques autres avantages qu'on ne cite pas, quand ils sont seuls, mais qui doivent valoir par le reste ; tout cela n'est compté pour rien ; on évoque mestorts, on affaiblit mes titres, et l'on a été à la veille de me préférer un homme qui n'est célèbre que par des noirceurs, des chutes et une fausseté d'autant plus coupable qu'elle a les dehors de la franchise. Je vous ouvre mon âme, elle est vraie, et la vôtre lest trop, madame, pour se refuser à l'évidence des injustices qu'on m'a faites. Quel est l'académicien qui peut se plaindre de moi ? Je suis l'ami des uns, l'admirateur des autres, mes ouvrages sont semés de leurs éloges : au reste, madame, si vous vous intéressez à moi, vous ne serez point tout à fait isolée. »

11 cite comme ses soutiens un futur cardinal, le prince Louis de l'affaire du Collier, — puis Duclos, l'abbé de Voisenon, Thomas, Marmontel et Saurin. « Je crois, ajoute-t-il, qu'on a des vues sur l'abbé de Lisle, mais il est plus jeune que moi, il n'est connu que depuis deux ans, il n'a fait qu'une traduction, et, tout en convenant de son mérite dont je suis le plus zélé partisan, je crois qu'il peut attendre sans avoir le droit de se plaindre. Pardon, madame, de tous ces détails. Je ne ferai aucune démarche avant que j'aie reçu votre réponse. Si vous croyez que je puisse me présenter j'en courrai les risques; sinon je renfermerai mes vœux, mes prétentions, et j'aurai pour me consoler le plaisir de m'être conduit par vos conseils. (Ce 20 juin 1871.)

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Dorât se mit sur les rangs, assuré de la protection de ^mc Necker, et se consola de son échec, si Ton en croit ce qu'il lui écrivit peu de temps après :

« Je ne serai point de l'Académie; mais je serai de votre société et je ne ferai rien qui m'en rende indigne. J'aime mieux un caractère qu'un fauteuil et votre suffrage que celui des Quarante. » Le traducteur des Géorgiques n'avait pas été plus heureux que l'auteur des Baisers. 11 ne fut élu qu'en 1774. M"»* Necker avait dû ressentir un grand embarras pour prendre parti dans cette élection, car l'abbé Delille appartenait au groupe restreint de son intimité. Après un accident de voituie, où il avait failli rester sur place, elle lui écrivait pendant sa convalescence : « ... Autrefois Phaëton se précipita en conduisant le char d'Apollon ; aujourd'hui c'est Apollon qui se casse le cou en montant celui de Phaëton... Nous attendons votre rétablissement avec impatience et nous vous [prions de ne pas oublier alors nos petits soupers (i)- *

On a vu à quel point M"" de Lespinasse possédait l'art de tenir une assemblée. M"'= Necker, que sa position de femme de ministre obligeait, formulait ainsi son opinion à ce sujet (2) : « Le gouvernement d'une conversation ressemble beaucoup à celui d'un Etat: il faut qu'on se doute à peine de l'influence qui la conduit. L'administrateur et la maîtresse de maison ne doivent jamais se mêler des choses qui vont d'elles-mêmes, mais éviter les maux et les inconvénients qui viennent à la traverse, éloigner les obstacles, ranimer les objets qui languissent. Une maîtresse de maison doit empêcher que la conversation ne prenne un tour ennuyeux, désagréable ou dangereux ; mais elle ne doit faire aucun effort, tant que l'impulsion donnée suffit et n'a pas besoin d'être renouvelée : trop accélérer, c'est gêner. Il faut craindre aussi de dominer la conversation en cherchant les moyens de faire briller un homme en particulier, en la

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