Mémoires, t. !*■", p. loo et suiv
2. Œuvres {édit. J. Assézal et Maurice Tourneux , t. XVIU, p. 527 «t suiv.
caresser (1). » Le chevalier n'eut g;irde de ne pas se rendre à de si bonnes raisons, II entra lui-même plus avant encore dans le jeu ; très ferré sur le répertoire dramatique, il fit, par son érudition, l'admiration de M. de Bellegarde, qu'entre temps, variant ses exercices, il amusait par son habileté à contrefaire les gens. FrancLieil pour un tout autre motif le charmait par son talent de musicien consommé, au point de l'amener à ne pouvoir se passer de lui. Le beau-père inconsciemment exigea que le soupirant de sa bru ne la quittât pas.
Un écœurant épisode avait précédé la présentation de Francueil et marqué d'un dernier trait l'indignité de M. d'Epinay. Un jour sa femme, se sentant indisposée, fit appeler M"" d'Ette, qui lui révéla qu'elle portait la peine des infidélités d'un mari sans scrupule. Cruellement mortifiée d'un pareil outrage, M™" d'Epinay adressa au coupable les reproches les plus amers. « Eh bien ! ma chère amie, lui répondit-il impudemment, vivons paisiblement chacun de notre côté. Quant à moi, je vous déclare que je trouverai bon tout ce que vous ferez; j'attends de vous la même liberté. Nous ne nous reverrons jamais qu'heureux et confiants... Cette manière est divine et voilà réellement ce qui fait les bons ménages. Adieu, madame, ajouta-t-il, en faisant deux profondes révérences d'un air gai, je vais faire quelques courses dans le monde. Si j'apprends quelques nouvelles plaisantes, je viendrai ce soir en égayer le cercle paternel. Soyez sûre d'ailleurs de retrouver toujours en moi un époux prêt à rendre hommage à vos charmes, toutes les fois qu'il vous plaira de l'admettre auprès de vous à ce titre, et si vous lui tenez toujours rigueur, il n'en sera pas moins votre ami et votre serviteur.» M""" d'Epinay, qui rapporte elle-même cette scène, termine son récit par cette conclusion : « J'avais caché les torts de mon mari dans l'espérance de le ramener à force de générosité; hélas! je n'y ai rien gagné. Je ne dois avoir pour lui désormais d'autre sentiment que le mépris. »
I. La Jeunesse de Madame d'Epinay, par Lucien Perey et Gaston Maugars, p. 314 et suivantes.
Fiancueil était donc arrivé à point et ne devait pas attendre longtemps l'heure du berger. M"'' d'Ette était là d'ailleurs pour la faire sonner, dans l'intérêt de son influence. Elle ne cessait de vanter les mérites de Francueil. M™" d'Epinay en convenait : elle n'éprouvait plus l'impression du premier abord; elle était touchée de ses prévenances délicates et de l'affection respectueuse qu'il lui témoignait. Mais ce n'était là que viande creuse pour M"" d'Ette. La haine que vous portez à votre mari, lui disait-elle, « n'est autre chose que l'amour humilié et révolté. Vous ne guérirez de cette funeste maladie qu'en aimant quelque autre objet plus digne de vous ». M™" d'Epinay se récria vivement ; mais il faut citer textuellement ce curieux dialogue inséré dans ses {Mémoires : « Ah ! jamais! jamais! lui criai-je, en me retirant d'entre ses bras, comme si je redoutais de voir vérifier son opinion; je n'aimerai que M. d'Epinay. — Vous en aimerez d'autres, dit-eile en me retenant, et vous ferez bien : trouvez-en seulement d'assez aimables pour vous plaire. — Et premièrement, lui dis-je, voilà ce que je ne trouverai point, je vous jure sincèrement que, depuis que je suis dans le monde, je n'ai pas vu un homme autre que mon mari qui me parût mériter d'être distingué. — Je le crois bien, reprit-elle, vous n'avez jamais connu que de vieux radoteurs ou des fats : il n'est pas bien étonnant qu'aucun n'ait pu vous plaire. Dans tout ce qui vient chez vous, je ne connais pas un être capable de faire le bonheur d'une femme sensée. C'est un homme de trente ans, raisonnable, que je voudrais ; un homme en état de vous conseiller, de vous conduire, et qui prît assez de tendresse pour vous pour n'être occupé qu'à vous rendre heureuse. — Oui, lui répondis-je. cela serait charmant; mais oii trouve-t-on un homme d'esprit, aimable, enfin tel que vous venez de le dépeindre, qui se sacrifie pour vous, et se contente d'être votre ami, sans pousser ses prétentions jusqu'à vouloir être votre amant? — Mais je ne dis pas cela non plus, reprit M"" d'Ette; je prétends bien pour lui qu'il sera votre amant. » Et M°"= d'Epinay d'ajouter : «Mon premier mouvement fut d'être scandalisée; le second fut d'être bien aise
qu'une fille de bonne réputation, telle que M"" d'Ette, pût supposer qu'on pouvait avoir un amant sans crime, non que je me sentisse aucune disposition à suivre ses conseils, au contraire, mais je pouvais au moins ne plus paraître devant elle si affligée de l'indifférence de mon mari (i). »
M™" d'Epinay jurait qu'elle n'aurait jamais d'amant, mais elle n'était pas fâchée d'apprendre qu'elle pouvait en avoir un sans déchoir. Sa caution lui semblait des plus sérieuses. M"" d'Ette ne lui avait pas encore confié ce que tout le monde ignorait ou paraissait ignorer, — sa liaison avec le chevalier de Valory, qui se tenait sur le pied de la plus complète réserve. Et cette confidence, faite dans ce moment même, au lieu de nuire à la thèse soutenue, ne fit que la corroborer. La discrétion sauvait tout. M"" d'Ette ne jouissait-elle pas du meilleur renom? « Ce n'est, disait-elle, que l'inconstance d'une femme dans ses goijts, ou un mauvais choix, ou l'affiche qu'elle en fait, qui peut flétrir sa réputation. L'essentiel est dans le choix (3), » Le choix n'était plus à faire et il offrait toutes les garanties désirables. Pourtant il y eut encore des scrupules avant la chute et après.
Une mélancolie insurmontable envahit M™^ d'Epinay, et Francueil, pour y faire diversion, eut l'idée de suggérer à M. de Bellegarde d'établir un théâtre à la Chevrette. C'était aller au devant de ses vœux et c'est ce théâtre promptement édifié dans l'Orangerie, qui agaçait parfois M"" d'Ette et parfois la divertissait. Elle a donné un amusant compte-rendu de la première représentation, qui se composait de V Engagement téméraire de Rousseau. « Vous auriez été content de la comédie au-delà de ce que vous pouvez imaginer, écrit-elle au chevalier de Valory. Emilie (M™" d'Epinay) et M™" de Maupeou ont le talent le plus décidé. Emilie a un son de voix et un natuiel, des yeux, un sourire qui troublent l'âme, malgré qu'on en ait. La petite présidente est d'une folie et d'un leste à faire mourir de rire. Les hommes ne sont pas aussi excellents, mais ils ne gâtent rien.