‹ Ruines cléricales [microforme]Chapitre 3 sur 53 · Î LA SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

Î LA SITUATION RELIGIEUSE

Le peuple est un grand logicien qui ne manque jamais de conclure,

FÉIIX PyYarT,

L'Eglise catholique passe actuellement au Canada, et surtout dans la Province de Québec, par une crise d'une intensité douloureuse, mais dont les origines sont tellement sérieuses qu'il est nécessaire de Îles approfondir, ne serait-ce que pou: laisser, dius l’évolution qui se prépare, des traces de la période mouvementée que nous traversons, et des ‘locuments pour ceux qui écriront plus tard notre histoire nationale et religieuse.

Eusèbe, évêque de Césarée, commençait son histoire en assurant: “Qu'il dirait tout ce qui serait à la gloire de l'Eglise, et tairait tout ce qui serait à sa honte.”

‘C’est généralement ainsi que s'écrit l’histoire religieuse, mais cette méthode ne sera pas la nôtre. Puisque nous avons cité une autorité ecclésiastique, on nous permettra de remonter plus haut et de chercher notre guide dans des sphères encore plus élevées. Nous ne voulons porter atteinte à personne, nous n'avons de haine contre personne, nous voulons uniquement montrer ce que sont des hommes libres.

Il est écrit dans l'Evangile :

“Si vous pratiquez mes paroles, vous connaîtrez la

Vérité et cette Vérité vous rendra libre.”

Saint Athanase a développé cette pensée dans un noble et tier langage :

Il faut parler franchement, parce que nous n'avons

En. Li

pas reçu un esprit de servitude qui engendre la crainte: c'est à la liberté que l'esprit de Dieu nous « appelés.

Les historiens ecclésiastiques n’admirent peut-être pas, comme il faudrait, cet homme véritablement admirable. Saint Athanase brava les Empereurs toutpuissants, et, plutôt que de plier le genou, alla vivre de racines au fond des déserts de la Thébaïde. De là il gouvernait son diocèse, à la grande fureur de Julien l'Apostat qui écrivait :

“J'apprends qu'Athanase, avec son audace ordinaire, s’est mis en possession de ce qu’il appelle le trône épiscopal. Le scélérat ! il ose sous mon règne conférer le baptême! Lui, un petit homme de rien, il se fait gloire de braver la mort.”

Iln'y a pas pour nous de mort à braver, nous le savons, mais on avouera que, dans notre pays, il faut encore une certaine dose d'audace pour tenter de dire la vérité.

La détermination est dure à prendre, la lutte est très dramatique. L'homme x un objectif superbe, glorieux : défendre ses croyances, combattre pour ses convictions mais il a aussi un subjectif terrible, un subjectif de plomb qui le cloue au sol et l'empêche d'avancer. Comme le prisonnier du baron des Adrets, il s'avance sur le bord de la tour, il interroge l’espace du regard et il se rejette en arrière en murmurant : “ Sapristi, quel saut !”

Nous nous somines décidés sur le conseil de quelques amis à parler, à exposer nos vues sur la situation, nous avons vaincu les préjugés, les préventions qui nous retenaient, nous avons repoussé du coude tous ceux qui nous bafouillaient aux oreilles des paroles de crainte et d’effarement et nous voici :

Duns toute phase d'évolution, dans tout mouvement de modification essentielle, il faut distinguer entre les causes détermiaantes et les causes immédiates.

Les causes déterminantes, nous les étudierons tout

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au long dans cet ouvrage, les causes immédiates nous n'avons qu'à les énumérer, tellement elles sont connues.

Le clergé catholique vivait chez nous, depuis vingtcinq ans, dans une tranquillité de bon augure, qui flattait délicatement les fidèles et provoquait dans le monde entier une admiration audacieusement exploitée, lorsque tout à coup éclatent une série d’effroyables scandales :

Dans Montréal même, un prêtre se livre aux plus ignominieuses saturnales avec une de ses fidèles ;

À Sorel, un ecclésiastique se permet la conduite la plus indécente vis-à-vis d’un vieillard respectable ;

À Montréal encore, un prêtre est arrêté en compagnie d'une gourgandine qui l'aidait à fabriquer du whiskey de contrebande ;

A Black Lake, un prêtre fait ouvrir un cadavre encore chaud pour baptiser un enfant ; tandis qu'à Chambly un autre prêtre refusait de baptiser un enfant si la dîme n'était pas puyée ;

À Maskinongé, un énergumène rédemptoriste provoque un schisme en maudissant toute une paroisse et quatorze familles se font protestantes pour échapper aux insultes de cet affolé.

En pleine Eglise Notre-Dame une pénitente flagelle de son chapelet son directeur pour lequel elle s'était sentie prise d’une jalousie mystique.

Tous ces faits scandaleux survenant dans un délai de près de trois semaines ont causé l'explosion dont nous avons entrepris de donner les causes réelles.

Quelqu'un disait : ‘“ Les persécutions contemporaines sont plutôt des chäitiments que des épreuves.” Ces paroles ont un immense fond de vérité. Oui, nous le croyons et de nombreux prêtres le croient aussi ; la perturbation actuelle, comme la Grande Révolution, est une expiation. Nous ne voulons pas jeter de nouvelles pierres au clergé, il en a déjà tant reçn! Nous ne commettrons pas non plus l2 sottise de faire retomber sur le corps tout entier les fautes de

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l’un ou de plusieurs de ses meiubres, et nous savons aussi avec un trop illustre incrédule que : “ La vie séculière a toujours été plns vicieuse que celle des prêtres, mais les désordres de ceux-c1 ont toujours été plus remarquables à cause de leur contraste avec la règle. Telle est notre opinion et nous ajoutons que notre conviction, comme celle d’Edouard Drumont (La dernière bataille) est que : “ De tous les co officiellement constitués, le clergé est le plus digne.” Ainsi pense, ainsi raisonne tout homme instruit.

Mais la foule n'est pas obligée de raisonner de même ; elle raisonne des prêtres comme on raisonnait des Troyens : “ Ab uno disce omnes.” (Virgile, Eneide).

Un seul acte constitue pour elle l'habitude et ce que l’un fait les autres peuvent’le faire, les autres le font. De là la mésestime de tout le corps sacerdotal par la faute de l’un de ses membres.

Il est vrai qu'on est très exigeant pour le prêtre. Le P. Caussette disait un Jour : “ Z! ne faudrait voir le prétre qu'à l'autel.” Ce serait une bonne mesure pour qu'il ne déméritât pas aux yeux du monde.

Oh! l’on comprend à merveille la fascination produite sur les esprits par ces apparitions rares, au milieu du miroitement des gerbes pasquillées, de l'or ruisselant de lumière, des flots d'harmonie et des réveils argentins du carillon; les nuages panachés, tout parfumés, sélevant en colonne torse des degrés de l'autel pour se rejoindre, se replier au-dessus du tabernacle, formant autour du pontife un nimbe transparent ; les angles inclinés avec leurs torches ardentes, les voiles de velours et de soie festonnés autour du sanctuaire, les corbeilles de lys toujours éclos, toujours embaumés, la lumière douce, multicolore, tamisée par des verrières aux baies dentelées, ornées de saints d’azur et de pourpre, reflétant, sur leurs visages rayonnants, l'espérance et nu feraient du temple un Ciel, et du prêtre un

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Mais, lorsque le prêtre sort de l'autel et rentre dans

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da vie de chaque jour, abandonne son rôle spirituel “pour remplir celui qu'il a adopté, celui d'éducateur, nous sommes obligés d'établir en principe que:

“ Avec un clergé bon, vous aurez un peuple pas-

“sable ; avec un clergé passable vous aurez un peuple Æmauvais, et avec un clergé mauvais vous n'aurez que des Gomorrhes, des Sodomes ou des Babylones.” «la traduction dé la pensée d’un grand formateur de prêtres, Saint-Vincent-de-Paul. (Con férences aux mis-

C'est

.sionnaires.) ‘Si le peuple est mauvais, c’est notre : faute à nous, prêtres ; c'est nous qui le formons : à sa vertu on peut jauger la nôtre.”

Remontons plus haut, faisons la déduction plus com- “plète et disons ceci : “ Si le clergé est mauvais, c'est “que les formateurs du clergé sont médiocres.” Le peuple est gâté jusqu’à la moelle, c’est un fait indubi- ‘table, donc le clergé est mauvais, et si le clergé est

“mauvais, que sont les formateurs du clergé ? * Qu'ont-ils fait ?

Ce qu'ils ont fait :

Ils ont entassé ruines sur ruines, et ces ruines que nous allons étu lier ont déterminé la débâcle qui doit -fatalement survenir et qui n’est que la suite du mou- .vement opéré dans le monde entier mais qu'on eût pu

“éviter ici avec un peu de sagesse.

+ Peu de penseurs se rendent compte des causes gra- ‘ves et intrinsèques de l’affaissement si rapide du catho- * licisme contemporain. On voit des hommes honnêtes î . dépenser immensément d’ardeur et de zèle au sein d’une société profondément incroyante. Ecrivains, profes- -seurs, prédicateurs, curés, religieux de tous ordres,

“tout ce monde sue et s’épuise mais en tournant le dos

à l'avenir et en prenant les débris du passé pour le reconstruire minutieusement tel que nos pères le virent et tel qu’à des heures d’irrésistible colère, ils tentèrent de le renverser pour jamais. Là est le véritable antagonisme. | Que des hommes se trompent, cela se conçoit facile-

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ment. C’est le lot de leur faiblesse. L'œuvre du temps est de leur apporter lentement la lumière. Une heure vient qui les désabuse. Les masses se trompent souvent de la sorte. Mais elles n’ont pas de parti pris ; et, tout doucement, elle se laissent aller aux bonnes brises de raison qui les rafraîchissent, aux lueurs rayonnantes dont s’éclairent peu à peu leurs regards.

Dans le catholicisme, l’immobilisme n’est pas une faiblesse du moment, un égarement de quelques intelligences obtuses, c’est un enchaînement de caste, c’est un système de salut. En matière religieuse, l’absolu est toujours l'objectif des esprits. Et comme le sacerdoce arrive, par une pente insensible, à se faire le représentant visible et infaillible de Dieu, il en vient à conclure, avec une logique imperturbable et à laquelle il ne con: vient pas de se soustraire, que la conduite, la manière de démontrer la religion, de manifester le dogme par le culte et par les usages disciplinaires, tout cela est aussi parfait, aussi divin, s'imposant à l’humanité d’une façon aussi absclue et avec les mêmes droits à une soumission, que la foi elle-même promulguée par le divin législateur.

Avec cette erreur colossale, avec cette incroyable prétention il est d'une conséquence rigoureuse qu'il proclame dans le monde son immobilité absolue, S'il change, il lui semble qu'il déclare avoir mal fait, ou avoir fait moins bien autrefois.

L'individu n’a aucune répugnance à reconnaître qu'il a pu mal agir déjà, et qu’il lui est bon de faire mieux. C'est sur ce principe que repose la grande notion du

progrès. Nos pères ont désiré le bien, ils l’ont réalisé 3

comme ils ont pu. Nous parlons de leurs humbles et loyales conquêtes, et nous nous mettons avec ardeur

à faire mieux encore. (C’est un trésor qu'ils nous ont # légué et que nous allons accroître et léguer à notre ! tour. Rien de plus simple et de plus logique que 1

cette théorie. Elle fait la civilisation.

Les castes sacerdotales sont amenées à raisonner à |

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