Ruminations
Le solitaire pourrait écrire au front de sa demeure : « Que ce gîte austère, en plein paysage, te continue tes impressions de Tau dehors! Rapporte et gardes-y l'esprit d'éternelle vérité, le sens de simplicité originelle et le primordial abandon que tu puises aux sources mêmes de la nature dans tes sorties de chaque jour! Fais que ton cœur ressemble à cet intérieur tranquille! Entends, comme ceux des arbres, les conseils de tes vieux meubles rustiques ! A la reposante influence d'un pareil entour fruste, au bon charme naïf de ton chat et de ton chien philosophes, dépouille-toi des conventions sociales, des préjugés humains qui te composent des rancœurs et des regrets artificiels, et si, avec tout son passé d'amertume et
de révolte, tu sens revenir le vieil homme en toi, alors, surtout, écoute la voix de ta conscience qui te commande l'inaltérable résignation dont les choses te donnent l'exemple.
Les maternités et les perfidies, les charmes et les horreurs de la nature sont des contrastes nécessaires à l'homme, ce Protée volage de sensations, de jugements et de pensées, toujours ballotté entre les extrêmes, tiraillé par les contraires, retourué par les inverses, pratiquant tour à tour avec la même courte illusion la croyance et le doute, l'enthousiasme et le dégoût, la logique et l'inconséquence.
Oui î l'incomplet de la création, l'infirmité terrestre sont indispensables à l'humeur ombrageuse et vacillante de l'âme qui, raisonneuse et téméraire en ses fantaisies d'indifférence, en ses caprices de curiosité, a besoin, pour varier L'errant de son ennui dans sa prison charnelle. d'aimer, de contempler, de savourer avec inquiétude, d'alimenter ses souhaits de leurs propres
humiliations, ses rêves de leurs propres contraintes, de roidir ses essors de leurs propres refoulements, blasée qu'elle eût été d'une monotone perfection du Bien et du Beau : capable d'avoir inventé le Mal et le Hideux s'ils n'avaient pas existé.
Chez les êtres comme dans la nature, il y a du bon et du mauvais, du meilleur et du pire : c'est ce qui nous fait tour à tour si optimistes ou si pessimistes, si versatiles, si instables, si quittés et repris par des sensations incompatibles, par des sentiments qui se combattent.
Mais au fond, c'est en toute justice, en toute raison de cause, qu'à la soudaine irruption des événements qui nous donnent des leçons si contraires, au hasard des rencontres, des accidents, des circonstances, affectés forcément dans un sens ou dans un autre, nous devenons, avec tant d'obstination, à toute heure et partout, les si changeants impressionnables, du cœur et de la
pensée, les si sensibles caméléons de la conscience.
Les cieux, la terre et Tean dissous, évanouis ! Plus d'air et de lumière ! Morts et disparus les reflets, les frissons, les clartés et les souffles! Au lieu de la perceptible immensité, un abime indéfiniment gouffre, creusant toujours plus nilimité de sa profondeur toute nue età jamais inremplissable ; échappant aux lois du nombre, de la couleur et de la structure; n'ayant par conséquent ni dessus ni côtés, pas plus qu'iln'a de fond ni de milieu ; ténébreux par lui seul, sans vapeurs ni brumes, si immatériel que pas même une ombre d'àme n'y pourrait vivre son essence. Au-delà de tout l'impossible du rêve, de toute l'horreur inexprimable, tel je me ligure le Vide, monstre entre tous les Surnaturels, miracle entre tous les prodiges, puisque, engendré par l'informe, invisible et impalpable néant, il n'a pour unique habitant que le néant luimême.
Dans la solitude, les choses qui font le plus penser sont peut-être celles qui vivent le moins, comme les mares desséchées, les terrains chauves et les pierres.
La mort, lesténèbres, l'inconnu, l'inaccessible, l'immobilité, le silence, autant de divers éléments unis ou séparés, constitutifs du Mystère ! Mais il est fait aussi, augmenté surtout de tout ce que l'âme, perdue en sa cécité, occulte pour elle-même, lui apporte de sa propre énigme, de la nuit où elle rampe, de l'illusoire où elle se débat.
L'infini, le vide, le néant sont encore des abîmes où elle descend sa terreur, qu'elle sonde à la mesure de son vertige, qu'elle scrute, imagine et perçoit dans ses songes, mais le Pourquoi, le Comment, l'origine et le but de sa vie, sa destinée en un mot, voilà le gouffre suprême où sa pensée, sans cesse à reculons, refuse toujours de s'engloutir.
L'Amour est le chef-d'œuvre de la nature, puisque, non moins délectable que glorieux, il n'est jamais l'agent de la création qu'à travers le ravissement des êtres, vengés ainsi de l'éternité de la mort par chaque retour de volupté qui les redivinise une seconde.
Les Arts ont pour donnée ce qui existe : ce monde est le sujet qu'ils traitent. Ils reposent sur les apparences, les formes, les couleurs, sur les pensées, faits et gestes de l'homme, sur les fantaisies de son rêve, sitôt borné par la folie et qui ne sait guère que travestir ou déformer les âmes et les choses, restant, quoiqu'il fasse, le tributaire du réel auquel il emprunte les canevas de sa broderie. C'est pourquoi, tous les arts ne rendent que du connu, du pressenti, de l'attendu, en s'efforçant seulement d'attribuer à cet exprimé, toute la possible intensité de noblesse et toute la singularité de grandeur qui constituent leur magie.
Il n'y a que la Musique qui puisse créer des impressions ignorées de l'homme, bien que provenant d'un esprit mortel, mais d'un esprit inspiré pour ainsi dire malgré lui par quelque Puissance d'un autre monde, son possédé privilégié, récompensé de ses efforts d'idéal, jusqu'à avoir été choisi par elle pour être son interprèle de Tinimaginé, de l'inressenti, son porte- voix de l'inentendu dans l'universelle monotonie de cette terre.
N'empruntant aucune nuance à nos sentiments les plus subtils, n'évoquant rien d'humain ni de terrestre, unique essence d'inconnu formée de son seul mystère, composée de son seul vague, cette musique arrache l'homme hors de lui-même, de sa pensée, de ses visions, de son entour, de son atmosphère, et lui donne le bercement de l'extase insupposable, le frisson du rêve insoupçonné où alors, emportée partout et nulle part, son àme se fond et se dissout jusqu'à n'être
plus qu'une sensation qui flotte, perdue en sa jouissance impersonnelle et divinisée.
De même qu'avec les très grands oiseaux qui solennisent ses hauteurs du plancment tranquille de leurs ailes, le gouffre de l'espace s'harmonise avec les monts et les forêts, les vastes ondes, les amas de rocs et les ruines gigantesques. Mais, à distance, les petites formes s'y égarent, s'y effacent, s'y dépravent aux yeux, et il ne faut à un être humain qu'un quart de lointain pour que, par vos regards soupçonné d'être en marche, il représente vaguement on ne sait quelle horrible larve qui se tortille et qui rampe.
Les hons vieux arbres évidés par les siècles dans toute la longueur de leur tronc ont l'air de grands cercueils debout auxquels il ne
manque que le couvercle. Avis à l'homme vivant sa mort et se préoccupant du funéraire ! En en faisant couper un, avec adaptation d'un dessus en écorce, il aurait une bière absolument nature et il goûterait pour ainsi dire une poésie posthume, en songeant qu'un jour ou l'autre il comblera le vide d'un tronc d'arbre, qu'il sera le dernier hôte de la carapace d'un chêne.
La féerique étrangeté s'incarne dans l'astre des nuits qui sait faire d'une mare une trembleuse glace de diamant où le saule pleureur, qu'il fantomatise en plus pieusement incliné, se regarde, y engloutissant son ombre, comme une belle âme affligée qui se mire à s'y perdre dans le mystère ami de sa lumineuse conscience.
Deux tronçons de serpent, cherchant vainement à se rabouter, me font toujours songer à deux pauvres cœurs mutilés qui ne peuvent pas se rejoindre.
Pour qui saurait voir, des ossements ne se confondent pas plus entre eux que des morceaux de Lois ou des pierres. Pas d'être qui, à l'état de squelette, ne garde encore un peu de personnalité, ne se différencie de la carcasse voisine! Et, plus ou moins, ou nullement dentées, les tètes de morts se désappareillent, non seulement par leur rugueux ou leur lisse, par la teinte, la dimension et la forme, la friabilité ou la résistance de leur matière, mais aussi par la façon de leur sourire, par le spécial d'expression, le nuancé d'ombre et d'inconnu qui se dégage de leurs vides. Rien ne se ressemble absolument. Malgré l'apparente monotonie de la nature, la variété dans la création découle de son essence même. Seuls, dans leur égal ennui d'éternité, l'Espace et le Temps sont totalement semblables par l'identique immutabilité de leurs deux mêmes infinis.
Assise à cette même table où elle venait de panser avec tant de soin les brûlures d'un petit enfant, la jolie dame, si charitable, semblant
ne songer à rien, avec un air de somnambule, écrasait machinalement, a pleins doigts, de pauvres petites fourmis qui glissotaient à l'aventure : brusque hécatombe d'insoctes, du même coup mort et bouillie !...
J'avoue que je partageai alors l'avis de la grosse mouche qui disait dans son bourdonnant soliloque contre la vitre : « Si la dame réfléchissait que nous sommes tous enfants de la même fatalité, et qu'un bloc, tombant sur son corps comme ses doigts sur les fourmis, à l'instant ferait d'elle une purée semblable, il est à croire qu'elle respecterait la vie d'une bête autant que celle d'un être humain î »
Il n'y a de vraiment généreux que ceux qui ne tiennent à rien, par tourment d'instabilité ou par indifférence native : ceux-là ont la pudique bienfaisance qui donne pour donner, sans prendre de renseignements. Quant aux vertueux sédentaires, aux incurieux, localisés dans leur monotone bien-être, ils ont la gêné-
\î RUMINATIONS
rosité clairvoyante, indiscrète, avec paperasses et enquêtes : ils sont les bureaucrates et les policiers de la charité.
Aujourd'hui, suffisamment instruits pour acquérir des connaissances par eux-mêmes, les paysans, comme les ouvriers, lisent, pensent, discutent leurs droits, leurs intérêts présents et à venir; presque autant que les citadins, ils peuvent se procurer les distractions, bonnes ou mauvaises, qu'engendre l'ingénieux raffinement de la civilisation.
Mais il fut un temps où les gens des campagnes étaient totalement dénués de plaisirs et d'amusements. A part les braconniers s'intéressant à leur chasse et se délectant de leur brigandage, les paysans n'avaient rien qui pût les changer, les émerveiller, les consoler. Le rouge vin lourd et subtil les assommait, aiguillonnait leur souci, déchaînait leur bestialité, mais certes! pour eux, le bon Léthé bienfaisant ne coulait pas dans les auberges! Aussi, sans
être taxé de cléricalisme et de sentimentale religiosité, le plus farouche libre penseur, le plus profondément athée, s'il est de bonne foi, peut dire qu'alors leurs modestes églises étaient les musées, les théâtres de ces parias de la terre, de ces cœurs nature et de ces esprits simples : y venant chaque dimanche, après la semaine de rude et monotone labeur, aussi sué que souffert, ils y buvaient un peu d'oubli, d'illusion, de charme naïf, de poésie vague et de songe tranquille qui pénétraient doucement leur âme engourdie, leur entraient jusqu'au fond de l'être par les oreilles et les yeux, sous forme de chants graves, de psalmodies lentes, de paroles onctueusement clamées, d'ornements, de peintures, d'estampes, de statuettes, de reflets multicolorement lumineux, vilreux et métalliques, et aussi, et surtout! sous la forme des jeux alternés de la lumière et de l'ombre sur la rigide et sévère vétusté du bois et de la pierre.
Ne sachant pas la déguster, la vraie santé
boit la vie, sans songer au trépas; capable de l'apprécier, mais ne pouvant en jouir, la vraie maladie a seulement soif de la mort.
Il n'y a pas de critérium du. Beau pour le profond sensitif qui, toujours en dehors des conventions, et n'étant nullement influencé par l'encens et le jugement des siècles, n'aime et n'admire que ce qui réalise le plus son rêve de beauté à lui, que ce qui l'émeut par la juste représentation de l'être ou de la chose, des formes et des sentiments qu'entrevoit son imagination et que conçoivent ses pensées.
Les beaux et bons regards sont les clairs reflets expressifs, les muets confidents des âmes lumineuses. Jaillissants fluides, luisantes et magnétiques émanations d'un esprit libre, d'un cœur pur, d'une conscience en allégresse, ils sont des songes frais qui flottent, des sentiments
ingénus qui voltigent, des pensées blanches qui se promènent : aussi, par les nuits radieuses, invitant leur contemplation de la nue aux élancements de l'extase, peuvent-ils communier fraternellement, en toute limpide et suave mysticité, avec les rayons de la lune et les scintillements des étoiles !
La nature console de l'injustice des hommes, et la hère pratique de la solitude rend inaccessible et invulnérable à toutes les chiures et piqûres de mouches de la société.
Vous êtes assis au long d'un bois, pleinement recueilli dans le charme de vos plus suaves songeries contemplatives, humant les nuages, le lointain, le silence, les souffles d'air, les frissons des feuilles, aspirant les ombres de la lumière, extatiquement buvant la vie dans ce qui vous parait alors l'endroit par excellence de
la plus engourdissante sécurité... Mais que vous effleurant presque, un lièvre qui fuit surprenne soudain vos regards, vous ressentez de son brusque passage une impression à la fois aimable et glaçant vos moelles, parce qu'en même temps vous aurez pensé au coup de fusil possible, à lui destiné, que vous auriez si bien pu recevoir à sa place.
En ce qui nous concerne, la mort elle-même comporte et nous suggère si parfaitement, tour à tour, l'horreur et la bouffonnerie, que l'on frissonne à la pensée de se voir cadavre arpentant des marécages avec une canardière sous le bras, tandis qu'on sourit, on rirait presque, à l'idée de se voir squelette longeant une rivière et péchant à la ligne!
Dans le cours de votre vie amoureuse, il y a eu une certaine femme de passage, briève-
ment étreinte une seule fois, qui, par une telle grâce d'invitante et jolie beauté jeune et expansée, par un tel charme frais des fleurs et fruits de sa chair, par tant de passion câline et de sensuelle tendresse, est devenue à ce point, à travers l'accumulation des années, la tentatrice de votre être, le cher fantôme galant de votre souvenir, que vous l'aimez à jamais en la désirant jusqu'à la tombe.
Dans l'ordre charnel, tout le monde est plus ou moins ardent ; peu de gens sont secrètement, poétiquement amoureux : ceux qui ont avidement cherché les aventures, profité des occasions, fait naître des rencontres, et qui, sachant mêler le rêve à la réalité, l'extase de l'âme aux ivresses les plus raffinées du corps, ont vécu, dans un mystère connu de leurs seules complices de passion, une vie délicieuse, ceux-là ont trouvé que ni l'art, ni la gloire, que rien au monde ne leur avait donné autant de joie, de bonheur intime que l'amour qui fut et qui
reste leur bien suprême. Assurément, lorsque Ton a des sens voulant et agissant, ou qu'on se rappelle envieusement les avoir eus tels, en dépit d'ailleurs de toutes forfanteries et comédies philosophiques ou religieuses, les choses de l'amour sont encore celles dont notre pensée est la plus curieuse, qui nous tiennent le plus au fond même de l'être, en maladie comme en santé, pour lesquelles on s'afflige Je plus de vieillir et de trépasser, et que, si on gardait sa pleine connaissance jusqu'au bout de son dernier souffle, on regretterait le plus, lorsque l'on meurt !
Rompez avec cet homme qui se dit votre ami fidèle, si vous venez de surprendre chez lui quelque chose qui sonne faux à l'oreille de votre cœur !
En se retrouvant dans un endroit désert où l'on étail juste le même jour, un an aupara-
RUMINATIONS l'.r
vant, on se met tout à coup à songer à tous les amis et connaissances morts pendant ces douze mois : on est pris, possédé par cette horrible évocation funèbre; et le soir, en regagnant son gîte, par les humides chemins creux, on a l'impression, piétinant à pas entravés comme au milieu d'une foule, de marcher dans un compact et environnant troupeau de cadavres, palpables mais invisibles, et d'être poussé, bousculé , porté par tous ces inreconnaissables échappés de la tombe, dans les étroites et profondes allées de marécageux cimetières im-
Comme on voit au fond d'un puits de L'eau scintiller noire, fixement immobile, on voit au fomi de chaque visage luire et croupir de l'impénétrable pensée : toutes deux se ressemblent en opacité miroitante, et rien ne transparait que du ténébreux autant chez l'une que chez l'autre.
C'est surtout amoureusement parlant que nous montrons le plus combien nous sommes égoïstes, illogiques, sans jamais savoir ce que nous voulons : nous faisons à la femme une honte de son feu. un crime de son froid, une infirmité de sa tiédeur. Alors, quelle est donc celle qu'il nous faut? Dans quelle exception neutre la chercher? Nous sommes fous ou de mauvaise foi, l'un ou l'autre. Mais vraiment! Il est de toute justice que, si outrageusement mépriseurs des femmes qui ont trop de sens, nous soyons déçus, humiliés et mystifiés dans nos désirs par celles qui n'en ont pas assez.
L'homme ne sait de la femme que le bien ou le mal qu'elle lui a fait, rien que ses dehors et sa seule possession physique. Celui qui prétend la raconter ne fait que lui prêter ses propres sentiments qu'il fausse et émascule en voulant les féminiser.
Une femme, vraiment la prototype de toutes ses sœurs en humanité, osant et sachant confes-
ser publiquement son corps et son esprit, ses pensées, ses rêves et son cœur, celle-là seulement pourrait nous révéler tout l'enfoui de l'être Féminin, toute l'énigme de sa conscience.
Le cœur et les sens n'ont pas d'âge pour ne plus aimer. L'abandon par une jeune maîtresse d'un vieillard demeuré brûlant de passion, de tendresse et de désir juvéniles est donc infiniment plus triste, plus digne d'intérêt soupiré, de compassion pleurante, que celui de l'adolescent qui peut, au moins, lui, distraire indéfiniment son mal par L'illusionnement du projet, la lièvre de l'action, retrouver dans une nouvelle conquête le cher sosie de l'absente, ou simplement perdre clans un autre amour jusqu'à l'ombre de son souvenir.
La haine est une inquiétante compagne qui se réveille dans la solitude, soliloque dans le
plein silence, n'est jamais plus agitée que dans les endroits paisibles.
Dans la balance de la cupidité, la rancune, malgré tonte sa passion, ne fait pas souvent contrepoids à l'intérêt dont la raison, qui calcule et déduit, aggrave encore la lourdeur.
Comme on voudrait maintes fois reprendre telles paroles imprudemment lâchées, souvent aussi, on voudrait bien reprendre son amour ou son amitié, cette passion et ce sentiment, tout en ne comportant jamais le contrôle si sec de la raison pure, exigeant au moins, pour être honorants et consolateurs, un certain temps d'épreuve satisfaisante et des motifs suffisants de confiance, d'estime et de respect.
Qu'il y en a donc peu de bons parvenus qui. se rappelant san> cesse leurs débuts misérables, consolent et secourent précisément les dévei-
nards de la vie, condamnés à toujours entreprendre sans jamais pouvoir parvenir!
De même qu'on se voit vieilli dans le vieillissement de ses semblables, on se voit cadavre dans celui des autres. Tout le hideux du trépas disparaît pour celui qui n a jamais vu de morts, et qui, ainsi, peut certes ! s'inquiéter ou se terrifier de l'inconnu de la tombe, mais en se le représentant toujours comme l'essence du mystère, comme la toute pureté d'un infini sommeil de songe, sans jamais s'épouvanter, par nulle atroce évocation, de la réalité de son horreur.
Pour le consciencieux écrivain, aussi inspiré volontaire qu'imaginatif scrupuleux, toujours, en vue de son rêve de beauté, dans le doule et la défiance de lui-même : quelle angoisse ! quel trouble î quand il se décide enfin à, s'asseoir à sa table de travail! Comme sa pensée tremble!
Comme ses mots, pris de panique, hésitent, reculent ! Et comme sa plume est donc lourde à ses doigts enfiévrés devant l'ironique papier blanc qui, dans l'immaculé net de sa vierge et froide nudité, a vraiment l'air de lui dire : «Eh bien! y sommes-nous? J'attends d'être violé, noirci, rempli par ton chef-d'œuvre improbable! »
Le goût, évaluant toute manifestation d'art à sa valeur strictement juste, ne donne son enthousiasme mérité qu'à celles qu'il a reconnues vraiment supérieures; quant aux autres, en parfaite équité du plus sûr soupèsement, il sait proportionner sa louange à tous les degrés d'estime où il les tient.
En pareil cas, au contraire, ne sachant pas discerner le mauvais du bon, le commun de l'original, étant plutôt porté vers le médiocre par non sens du distingué, impuissance d'esprit, et confraternité de niveau, le manque de goût implique toujours le manque de mesure dans l'admiration vis-à-vis d'une œuvre ou de son
auteur, l'incapacité d'une subtile et juste attribution de l'éloge ou de la critique.
Même, en exagérant avec le plus farouche pessimisme de l'orgueil, de l'indépendance, de la maladie et delà rancune, tout le mal qu'innocemment ou volontairement elle peut faire à l'homme, c'est encore de la femme que lui viennent ses plus enivrantes consolations, son plus de goût et d'illusionnement de la vie. Cela est si vrai que. sans elle, il est perdu dans le redoutable ennui de lui-même, comme une épave dans le désert des flots.
Il a beau dire et beau faire : dans la solitude, l'évoquant, la convoitant, soupirant après elle, toujours et quand même, il n'est jamais si près de la revouloir que lorsqu'il la repousse de sa pensée, jamais tant sur le point de la rebénir, de la réadorer, que lorsqu'il la maudit de toute son âme !
N'est-elle pas le tout-puissant régulateur de
son être? le souverain balancier du besoin
physique et moral, de l'excitant et du tranquillisant nécessaires, du rêve et du pratique, du charme et de l'utile, qui lui maintient la sûreté de son équilibre dans la société comme dans la nature ?
On n'est jamais misogyne qu'en idée, philosophiquement, par genre ou par système; mais. en subordonnant toujours son horreur de la femme aux soudaines irruptions de la tendresse du cœur et de la sensualité du désir.
Et vraiment! lui devant déjà tant de gratitude, il nous faudrait la remercier encore du plus ou moins de contrariant de ses faits et gestes à notre égard, puisque c'est justement ainsi que nous apprenons à supporter lesépreuves, à cultiver la patience, cette vertu des vertus! qui, en nous rendant plus maîtres de nous-mêmes, nous fait plus forts et mieux armés dans la vie. où. en somme, la vraie sagesse consiste à savoir profiter du meilleur en se résignant d'avance à tout ce qui peut nous arriver de pire.
Venant de l'homme on de la femme, il y a eu, à une certaine époque, -un refus exprès d'avouer la vérité, un mensonge têtu, si hermétique, si tenace, qu'ils laissent planer indéfiniment sur celui des deux qui s'en est rendu coupable un soupçon de trahison s'aigrissant toujours davantage.
Or ce refus, ce mensonge, s'installent tellement sans relâche dans le souvenir de chacun; ils sont à jamais si impardonnables par l'un ou l'autre, qu'ils assistent en quelque sorte comme d'horribles personnages fantômes à tous leurs lête-à-tête; si précédeurs ou suiveurs de leurs pas, si hanteurs de leurs plus secrètes confrontations, qu'ils les assiègent, les traquent jusque et surtout dans l'intimité de leur alcôve : ils élargissent ainsi, chaque fois, l'abîme entre ces deux âmes, faisant toujours plus ramper entre c<is deux corps un malaise froid et venimeux, comme une vipère invisible.
Si vous êtes si méprisant du faciès humain
si invulnérable à l'hostilité de ses expressions, comment se fait-il, que, constatés ce matin, au hasard de la rencontre, tels mauvais regards, tels mauvais sourires àvotre adresse, vont suffire pour empoisonner votre journée tout entière?
Devenu le piéton des campagnes, l'homme des villes se penche sur les choses, en cueille la nuance et le détail, l'expressif et le rêve dans un cherchement contemplatif, avec une observation émue et ingénieuse. Quant aux bicyclistes et automobilistes, ils restent immuablement les exagérés citadins de l'outrancière locomotion, à travers les plus paysagiques solitudes : ils n'y ont que le rêve de la vitesse! Impossible d'allier un atome de sentiment de nature avec la poursuite d'un pareil idéal! Pas un souflle de poésie dans l'espace brûlé qu'ils aspirent!
Un tout petit enfant pauvre, tenant dans sa fragile menotte une trcm Mettante violette
n'est-ce pas vraiment deux fleurettes sœurs,
appareillées en grâce mélancolique, pour vous parfumer en même temps de leur si humble
À la tombée du soir, certes ! il a peur ou médite un mauvais coup, l'inconnu qui, en pleine foret, vous propose, en insistant, défaire route avec lui !
Que de trépas dont la scélératesse de l'homme trame, dispose et accomplit le prétendu accidentel ! Que de profonds pervers, mettant la mort qu'ils ont sipréméditeusement causée, sur le compte de la fatalité des choses on de l'imprudence même de leur victime!
Combien de cadavres, pieusement veillés, habillés, ensevelis par de prévoyants et précautionneux assassins qui, humainement insoupçonnables le plus souvent, inconfondables toujours,
HO RUUINATIONS
savent bien qu'ils ne seraient livrés que par Timpossible accusation de la tombe.
Oh! pendant cette terrible garde funèbre, faite devant témoins, avec une telle vraisemblance de douleur navrée, par l'hypocrisie la plus monstrueuse, si, tout à coup, le défunt, encore inencaissé, pouvait se mettre sur son séant et prendre la parole, comme il clamerait de son lit, farouche et justicier, desserrant d'un seul coup le hideux bandeau de linge qui lui rapprochait les mâchoires! « Vous le voyez! > dirait-il, et la colère de l'horreur sur le cireux de la face, il désignerait le coupable d'un geste droit de sa main blême et d'un rayon glacé de ses prunelles vitreuses : « Vous le voyez bien celui-là, en si grande aflliction... Je vous le dénonce! C'est lui qui m'a tué! Il était sur le point d'enfermer le secret de son forfait dans la sécurité suprême, tout comme il allait me sceller dans mes derniers draps... mais, à mon tour! Ma mort se venge en nécessitant la sienne! Remettez entre les mains du Bourreau ce Lâche ei ce! imposteur du crime, qui, il n'y a encore qu'un instant, tout à la joie de son profit du meurtre..
ricanait de toute son âme, sans remords derrière le fracas ses larmes. »
rière le fracas de ses sanglots et le déluge de
Sans doute, l'être humain se révèle plus ou moins par ses regards, par le pli large ou pincé du sourire, par son allure générale, mais ce qui le décèle le mieux, c'est encore le son, la forme et la couleur de sa parole.
Presque toujours on peut se fier à ceux qui , selon leur sexe, la possèdent bien mâle ou bien féminine, plutôt nette que souple, timbrée, forte et claire, et, dans son débit varié, naturel, simple et sans façon, toujours franchement, presque outrancièrement expressive du sentiment, significatrice de la pensée.
Il est à remarquer que les rusés, les menteurs, les diplomates, tous ceux qui veulent nuire ou tromper, ont à leur disposition précisément le contraire de cette parole : la leur est à la fois agile et traînante, lente et brève, sourde, souvent basse, molle, mielleuse et sucrée, ambiguë de sexe,
précieuse, composée, alambiquée, en quelque sorte oblique, louvoyante et tortue, veloutée dans le hautain, confuse dans le tranchant, retenue, bridée ou d'un Ûuement monotone, coupé de brusques silences ou d'arrêts dans le mot que la prononciation n'a fait qu'entamer ; fade et insipide, même lorsqu'elle est musicale ; pour qui sait entendre, ne trahissant en somme que la surveillance qu'ils ne cessent d'exercer sur cet organe même dont un soudain éclat, une certaine intonation, serait comme une échappée de vérité traversant leur imposture.
Que de gens qui prient à deux genoux, sèment des fleurs, versent des larmes sur des tombes, sans ressusciter dans leur pensée les pauvres défunts qu'elles recouvrent!
Des formes sans substance, des couleurs sans dessous, tout le jeu des regards et des sourires, tous les moindres comportements des gestes, des expressions et des attitudes, la pariai le
authenticité de la voix dans des paroles de silence, voilà ce que vous rend le souvenir, le grand ranimeur du passé en môme temps que le grand oublieur de la mort.
11 n'a pas d'apparence de regrets ni d'ostentation de funèbre hommage, il n'a besoin, lui, ni de portraits, ni de phonographes pour évoquer le disparu que, par tant de pieuse magie d'amour et d'idéal, il a soustrait une fois pour toutes aux abjections de la tombe. Il voit, il entend, il touche celui qui a cessé d'être vivaut pour les autres, mais qui continue à Tètre pour lui dans la stricte identité de sa personne. Toutes les visions et sensations qui vous provenaient d'une chère existence, il vous les rend vivaces dans ses représentations qui corporisent l'imaginaire, il vous les restitue, pour ainsi dire vécues, jour par jour, dans une sorte de réalité fantôme et de physique spiritualité.
Le vrai souvenir des morts vous enveloppe d'une atmosphère d'àmes où circule, par frissons, le tressaillement familier de leur présence invisible.
Pour le cœur et la pensée unis et confondus
par leur mutuel élancement de tendresse visionnaire, une telle évocation ne fait-elle pas revivre l'être aimé, puisque c'en est sans cesse au fond de vous-même la suiveuse apparence, l'âme sensible et la quintessence reconnaissante.
Après ses longs et douloureux travaux qui sont les lièvres chaudes de sa volonté, l'artiste abattu, terrassé par sa conquête, berce en de lézardantes extases la bonne paresse de son cœur et la convalescence de son esprit.
L'innocence que tout homme a vécue éternise enluison embaumant souvenir : les très vieilles personnes parlent plus volontiers de leur enfance que de leur jeunesse.
En somme, l'être humain n'est que du néant qui couve à travers des fantasmagories de sens
et de pensées. Qu'importe ! Il a quand môme existé pour jamais celui qui, dans son court passage de témoin sagace et de spectateur sensible, ne tirant que des choses éternelles la nourriture de son àme, a su épuiser le temps par l'excès de sa contemplation, et se rassasier d'infini à force de vivre son rêve !
Quelque nobles que soient les silhouettes d'arbres et de rochers, la forme de l'être humain en arrêt dans la solitude est encore plus solennelle par sa signification : car elle exprime pour qui la rencontre le mystère et l'inconnu d'une âme qui peuple avec ses songes tout un espace vide de pensées.
Étant donnée leur destinée mortuaire d'un accomplissement si capricieux, si brusque dans l'imprévu de son imminence, tous les êtres, à tous leurs départs, ne devraient, hélas ! que se
dire adieu! Il n'y a que les choses qualifiées d'éternelles qui, à chaque retour des ténèbres, puissent raisonnablement se dire au revoir!
Ici, malgré l'horrifiante sauvagerie du ravin. deux amants chercheurs de solitude ont dû s'étreindrc et s'aspirer sous le voûté feuillu de cet énorme bouleau centenaire, et s'ils sont morts, leurs ombres ont voulu hanter ce blême endroit perdu, figurées qu'elles y sont en ce moment par deux oblongs reflets de vespérale lumière qui se joignent et s'enlacent trembleusemcnt sur l'écorce blanche du exand arbre.
On s'accote à la dureté d'une pierre! On ne s'appuie pas à la sécheresse d'un cœur.
Écrire comme on parle, non pas aux autres. mais à soi-même ! Avoir une littérature qui
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serait faite des simples mots de ces certains soliloques où la conscience intervient comme coupable et comme juge : c'est le rêve de tous les blasés qui, las de voir, de sentir et d'exprimer dans la convention, souhaiteraient pouvoir emboîter l'écriture à l'âme dont ainsi leur style trahirait la vérité d'une manière aussi nue et naturelle qu'un cri de peur ou de souffrance !
Oui! le redevenu vrai par les mensonges de la vie, le dégoûté des artifices, voudrait faire couler sa pensée telle quelle du plein abandon de sa plume, mirer, en toute correspondance et réverbération, ses sentiments à l'instinctif des mots, au précipité de la phrase!
Il y a pourtant plus émouvant qu'un enfant qui supplie et qu'un homme qui pleure : c'est une bête qui attend la mort sans bouger en vous regardant sans rien dire.
De même que par la pensée on ressuscite les morts, par elle aussi, on arrive à vivre avec de chers absents. Rouvrant les yeux après les y avoir fermés, on voit plus clair dans les ténèbres ; ainsi, après avoir descendu longtemps sa mémoire au fond de soi-même, dans ce que l'on croit la nuit de son âme, on lui acquiert plus de sagacité chercheuse et d'acuité visionnaire.
En s'exerçant à s'approfondir, le souvenir vous montre exactement tels qu'ils sont tous, ceux que Ton voudrait auprès de soi. Il vous représente leurs traits, leurs allures, leurs tics, leurs inlîrmités, leur grâce ou leur gaucherie, leur élégance ou leur rusticité de manières comme de costume; par lui, vous distingue/ toutes les expressions de leurs regards, les moindres plis sourieurs de leurs lèvres, vous entendez le son véritable de leur rire ou de leur parole, cru ou voilé, avec toutes les nuances vocales du parler ordinaire, du cri d'appel, du chuchotement, du soupir.
A travers les lointains des plaines, des océans, des montagnes, l'âme sans limites qui transperce et franchit tout, vous fait assister au jeu
extérieur de leur personne, à leurs occupations familières, à la continuation méthodique de leurs routinières habitudes.
Si les natures aimantes savaient se souvenir, si chez elles la mémoire des sens se doublait de la profonde et rumineuse évocation de la pensée, elles finiraient presque par combler le vide de l'absence où elles n'auraient plus que le seul regret d'étreindre des ombres et d'embrasser des fantômes.
Grâce à cette magie de la mémoire tendre et passionnée — à part les nostalgies de votre être charnel — est-ce que votre cœur ne bat pas plus étroitement sur celui de l'aimée, à cause de son éloignement même qui vous la rend plus chère en la rendant plus changeable et plus aventurée? On pourrait presque dire qu'alors le libre et surnaturel élancement de votre pensée vers la sienne provient de l'invisibilité, de la spiritualité de sa présence, aussi précise pourtant qu'impalpable; qu'il résulte de l'immatérialité de ses organes qui, par l'enchantement féerique de votre appel, mis en correspondance avec les vôtres, vous signifient,
vous expriment en purs frissons d'esprit, par les seuls fluides de l'âme, tout le corporel connu, toute la physique identité de sa personne.
Si, en créant le tabac, la nature ne s'est pas doutée de l'usage qu'en ferait l'homme, elle lui a livré contre ses vues barbares un talisman bien invincible, puisque, grâce à la toute-puissante magie de ce végétal qui peut le maintenir engourdi, flottant dans un recueillement sans objet, dans une extase qui s'ignore, le faire contempler, sentir, écouter, rêver à la façon des choses, il conjure, où qu'il soit, tout le vaseux d'ennui, tout l'effroi de songe, tout le supplice de pensée dont elle a principalement composé nos tristes jours incertains.
Bénissons donc cette plante sorcière qui brûle, à douce et lente fumée si bonne compagne des lèvres, si fantasque et bleuâtre amuseuse des yeux — dont la senteur est si vitale qu'elle plane inviolée dans les relents morbides, si sainement suranimée, extravivifiée
des plus pures essences, des sucs les plus incorruptibles de la terre, qu'elle parfume assez l'existence pour y embaumer jusqu'à l'idée du néant, jusqu'aux haleines de la mort.
Dans l'âge mur, l'aspect d'un adolescent plein de santé vous suggère amèrement le regret de votre jeunesse; au contraire, la vue d'un beau vieillard très vert vous réconforte en vous donnant l'espoir que vous vous conserverez peutêtre aussi bien que lui.
Il faudrait n'avoir aucune tache à la conscience pour contempler en toute sérénité les paysages lumineux dans l'air diaphane, la pureté du ciel et de l'eau : car, hélas! c'est surtout lorsqu'ils sont le plus transparents qu'on s'aperçoit davantage de l'ombre et du brouillé de son âme.
Gomme le corps, l'esprit et le cœur sont tellement modifiés par la souffrance physique que le valétudinaire habituel peut, à bon droit, se demander si, avec la pleine santé, il n'aurait pas été diamétralement opposé à l'homme qu'il est dans la maladie.
Alors que tant de gens ne se dévouent pour les autres qu'à la condition d'une récompense éternelle, ne croire qu'au néant et s'immoler pour ses semblables, c'est un désintéressement qui vous écrase de sa grandeur, et, à lui seul, établit dans la nature la défaite des religions et le triomphe de la conscience humaine.
Justement parce qu'ils sont les mystérieux de la chair et sont fondés sur la plus pénétreuse promiscuité, les plaisirs de l'amour, après leur consommation, laissent plus ou moins de gène et de tristesse à l'homme et à la femme, sui-
vant qu'ils ont été pris, goûtés par eux avec une avidité plus ou moins complice. Deux amants qui se convoitent l'un autant que l'autre et qui se ravissent également de tous leurs contacts, se regardent et se parlent avec allégresse et délice au sortir de leur étreinte, rendus plus intimes par une ivresse partagée qui les a fondus davantage.
Il faut bénir la solitude rustique qui, en nous confisquant aux mensonges des hommes, nous rend aux vérités de la nature.
Fils du travail, l'oubli de soi-même abrège et dissimule nos jours; fils de la paresse, au contraire, l'ennui nous les fait plus ressentis et plus longs : les actifs du corps ou de la pensée sont des prodigues de leur vie ; les fainéants, des avares de leur existence.
L'argent n'est vraiment sorcier que par le nombre et le choix subtil des impressions de toutes sortes qu'il vous permet d'offrir à la bonté, à L'ennui, comme aux curiosités de votre être.
C'est le grand talisman humain, la toute puissante clef de magie terrestre, mais avec le discernement, la science et le goût de s'en servir pour les plus magnifiques prodigalités philanthropiques surtout; et aussi pour de fastueuses fantaisies de songes réalisables, mettant du neuf et de la spiritualité dans le terre à terre de la vie, absolument insociales et que leur plus de superlluité môme aristocratise davantage.
Aussi, le sensitif raffiné se vengc-t-il un peu de sa misère en se disant que les Crésus, presque toujours les banals des nerfs, du cœur et de l'esprit, aussi entasseurs rapaces qu'ils sont débourseurs vulgaires, ne peuvent qu'exploiter l'argent sans jamais en concevoir la destination bienfaitrice, sans savoir inutilement le dépenser pour le rêve, en purs dilettantes du glorieux caprice et de la sensation rare.
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A part les mystiques ivresses du songe et de la tristesse qui nous décorporisent tellement qu'elles nous enlèvent en vapeurs dame, llotteusement suspendues, étrangères aux plus basses misères de notre enveloppe, tous les autres sentiments y assistent et en souffrent, mais ils n'en demeurent plus ou moins avilis et blesses que pendant le temps qu'elles durent.
Nous sommes vraiment doués d'une singulière faculté d'illusionnement aveugle et d'inconscient oubli, puisque, venant de subir la fécale ignominie de notre bête, nous reprenons à la seconde tout le hautain de notre orgueil, toutes les moues et grimaces de nos répugnances.
Il semble pourtant, qu'au sortir des cabinets, le fat devrait devenir plus humble et la coquette moins dégoûtée !
On pêche, avidement attentif : soudain, votre bouchon file, s'enfonce, disparait... on tire! certain, cette fois, d'arracher un poisson : on ne ramène que son ver! Dans l'ordre pécuniaire
et moral, juste emblème de notre application rapace pour le gain et la réussite, et de notre jaune déception quand on les rate, au moment même où Ton était le mieux persuadé qu'on allait les conquérir.
C'est seulement dans l'esprit que s'éternisent les profonds chagrins, les grands deuils intimes, dans le rongeant et creusant esprit qui renvenime son mal de s'y replier, inconsolable à tout jamais, puisque hélas! il ne peut pas plus s'épancher dans le sanglot que se soulager dans les larmes. Avec le cœur, on pleure moins ses pauvres morts qu'on ne les regrette avec sa pensée!
Le sommeil, étant la chose de ce monde dont nous pouvons le moins nous passer, nous sommes ravis de l'avoir au naturel et, s'il nous quitte, nous trouvons des artifices pour le ramener. Ne le bénirait-on pas avec une certaine
pointe de malédiction, si Ton se rendait bien compte que ce bon sorcier qui nous entretient la vie, est aussi l'ogre ténébreux qui confisque, pour la manger, presque la moitié de l'existence?
Le deuil et le regret ont leur triste saison comme la terre : ils ne pleurent jamais autant que par les pluvieuses journées de lin d'automne, devant la ternissure et le ruissellement des vitres. Les grandes pluies sont les complices des longues larmes.
Dans un endroit désert, tout en rêvant la fraternité humaine, peut-être vaut-il mieux faire un somme à côté d'un serpent que près d'un inconnu !
La calomnie fait comme la mouche à charbon ;
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mortellement, toutes deux vous piquent, sans bourdonner leur attaque.
Originellement incrustée dans la pauvre nature humaine, l'égoïste vanité, avec toutes les alarmes qu'elle comporte, tout le mauvais qu'elle engendre, finit tôt ou tard par fausser la sincérité, par hostiliser l'affection, par empoisonner la confiance.
Entre les deux plus généreux esprits d'artistes pratiquant le môme art, entre leurs deux braves cœurs enthousiastes qui seraient si bien faits pour battre à l'unisson dans une tendre et sensitive amitié fraternelle, pourquoi faut-il qu'un jour ou l'autre l'inquiète et ombrageuse rivalité mette son fielleux sournois, son hypocrite aigredoux, de la défiance et du froid, de la réticence et de l'amertume?
Sans méfiance, je soulevai le quartier de roche et je trouvai dessous deux grosses vipères
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qui stagnaient enlacées : cette frissonnante surprise, m'induisant à méditer sur moi-même, je soulevai la pierre de mon âme, et voici que dessous, me sont apparues, bien venimeuses, bien noires, deux vieilles rancunes enroulées auxquelles je ne pensais plus et que j'ai vu se déscngourdir peu à peu sous le fixe regard de mon souvenir.
Même quand ils sont les comédiens des larmes, les gens, pleurant facilement, prouvent qu'ils sont restés plus enfants, plus près de leur condition terrestre que les personnes ayant de la peine à pleurer. 11 y a des hommes qui, devenus les égoïstes du songe, les maniaques de la chimère, ont peu à peu laissé moisir leur émotion, ont en quelque sorte oublié leur humanité.
Ils se sont insensiblement desséchés, cristallisés, taris sous la succion fixe de la pensée, ce glacial et solitaire vampire qui a fini par leur boire la cervelle et leur pomper le cœur. Ceux-
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là ont bien encore une glande lacrymale, mais toujours vide, et, si chagrins sans trêve, ils ne peuvent plus jamais pleurer.
Avec l'âge, on change, socialement parlant, pour tout ce qui est dans la convention des arts et des professions, mais, quant au fond, on reste le même, on conserve toujours identique son organisation, son cœur, son caractère, toutes ses natives dispositions physiques et morales ; et, bien qu'on s'imagine que, plus on avance dans la vie, plus on dépouille sa nature originelle ou plus on la transforme, on est tout étonné, vers la fin de sa carrière, de se retrouver comme dans sa jeunesse, le souple esclave de tel ou tel vice, le maniaque de certains péchés capitaux que Ton commet avec plus de connaissance de cause, sinon de fait — et comme on le regrette amèrement ! — au moins de tout l'effort de la tentative, de toute l'avidité du désir, de toute la frénésie de l'intention !
En toute sincérité, comme on fréquenterait peu de personnes, si on cessait de voir toutes celles dont la présence vous trouble au lieu de vous pacifier, dont on attend la venue sans impatience, et que l'on voit repartir sans regret ! Ah ! que l'on doit donc tenir à la si précieuse amitié ! Qu'il faut donc ménager le cœur fondant, le tendre esprit dont chaque visite vous retrempe et vous reconsole !
On se gausse aisément des situations comiques de ses semblables, mais, si ridicules qu'elles soient, on ne rit jamais des siennes; comme aussi, bien que dans leurs malheurs on ne plaigne les gens qu'à fleur de regard et du bout des lèvres, on est toujours très mortifié que, dans vos peines, à vous, ils vous rendent exactement la pareille.
Les rassasiés d'orgueil, les finis de l'illusion, devenus les volontaires de l'indifférence pour eux-mêmes et pour les autres, ne demandent pas plus qu'ils ne donnent, laissant tout faire sans
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rien blâmer, bien conscients de leur parfaite inutilité sociale, puisqu'ils ne croient plus qu'à l'inanité de leur existence. Ceux-là sont les seuls justes de l'égoïsme.
Une âme terrifiée dans la démence d'un corps devenu soudain le jouet du sang qui l'égaré, le roule, l'étourdit, l'aveugle et le paralyse, tandis qu'au retentissant battement de son cœur, l'esprit, non moins éperdu, l'emporte avec lui, le descend, l'engloutit dans une sensation d'indéfiniment vide, le fait tournoyer comme en une chute suspendue et flottante dans toutes les spirales d'horreur et d'agonie que sa détresse imagine : voilà le vertige devant les mâchoires du gouffre, devant la succion de l'abîme !
Qui sait quels affreux lits de vase sous les ileurissements les plus vernissés des herbes, sous les plus radieux scintillements de l'eau?
Qui sait quels fonds de stagnante horreur, de tristesse compacte sous les plus clairs luminements des yeux, sous les plus jolies grimaces du sourire ?
Saoul des monotones joies et souffrances, a bout de tout, à force de satiété, devenu le fourbu de sa vie, l'excède de son âme, et continuer pourtant à traîner ses jours, n'est-ce pas, hélas! une façon d'être mort en se survivant à soi-même ?
Suos cxpectantes, in pace requiescunt : « Ils reposent en paix en attendant les leurs. » Il est évident que, sous forme solennelle, cette sarcastique et menaçante inscription tombale fut cherchée, voulue de leur vivant, testamentairement imposée par les deux époux complices qui étrennèrent ce vaste caveau. Mystificateurs atroces de leurs descendants, haineux jaloux de leur survivance, ils se consolèrent de mourir
en se disant que, par tant de grave ironie, les enterrant d'avance en pensée, ils couleraient dans leur âme assez de hantise funèbre, assez d'horreur de trépas pour en faire à jamais frissonner leur vie.
Si la luxure n'est pas la plus humaine, la plus fatalement naturelle de nos passions, par conséquent la tentatrice par excellence et la mieux écoutée, d'où vient que c'est précisément elle seule qui peut causer brusquement l'abandon de tous les devoirs chez les meilleurs pratiquant des conventions sociales?
Comme aux silencieux, on prête aux pincesans-rire plus de profondeur qu'ils n'en possèdent. Veulent-ils bien être ainsi et ne subissent-ils pas plutôt tout simplement une fatalité de nature et de conformation? Tout porte à croire aussi que, tristes en apparence.
ces gens à buccalité roide et empesée, ces gênés des nerfs, ces obstrués des lèvres, ces sourieurs en bois, ont autant qu'un autre de l'hilarité à dépenser et qu'ils jalousent amèrement ceux qui peuvent la sortir d'eux et la produire au dehors avec le cascadant fracas du bon gros rire bien à l'aise!
L'orgueil est une échelle où, quand elle se sent toute seule et bien sûre, la féline humilité grimpe en s'étirant barreau par barreau — tout comme le chat sur la sienne — finissant presque toujours par aller se prélasser et trôner au sommet.
Mais, comme elle se garde bien d'y dormir, elle en est toujours descendue à temps pour rejouer devant témoins la comédie de son imposture.
En art, comme dans tout le reste d'ailleurs, voici certes la plus noble façon de plaindre ses
détracteurs et ennemis, ce qui est encore plus pacifiant que de les mépriser : tirer de son propre fonds nilusionnement tranquille, l'ingénieux passe-temps qui fait oublier; et puis, par le désir de toujours vouloir mieux, contenter assez sa conscience pour pouvoir justement s'estimer soi-même.
Les grandes jouissances et les grandes souffrances physiques sont tellement disproportionnées avec l'ordinaire platitude des actes et perceptions du corps, qu'il semble vraiment que la bête humaine ne doive pas comporter le quintessencié, la subtilité magique, le surnaturel diabolique ou divin de ces sensations toutes contraires, mais d'une si semblable instantanéité d'effet sur le moral et l'intellect : tortures ou délices de la chair, ne sont-elles pas pour eux, clairs, définis, personnels, des sortes d'hallucinations ténébreuses, informes et neutres qui, pour un moment, brouillant leur con-
science, vertigineusement les emportent, leur font frôler la mort et les engloutissent en elles?
Les mines de charbon, de pierre et de métal s'épuisent à la longue, mais par l'infiniment compliqué de l'homme, par les innombrables nuances et versatilité de sa franchise et de ses subterfuges, de ses contradictions retorses et de ses scrupules chicaniers, la mine des idées reste à jamais inépuisable.
Vaniteux de la parole, épateurs du racontar, charlatans de la rigolade, mais nullement inventifs et sempiternels perroquets d'eux-mêmes, certains bavards sont vite à court d'idées ; ils ont tout de suite vidé leur sac ; en quelques séances, leur sel humonristique a totalement épuisé sa mince et monotone provision.
Pourtant, il leur faut sans cesse de complaisants auditeurs! De là, l'explication de leur perpétuel changement de séjours; ainsi, devant
des galeries toujours nouvelles, partout, avec le même aplomb, ces banals et impudents ressasseurs jouent la trouvaille du mot, le mousseux de la verve et l'originalité de la blague.
Par sa toute-puissante imagination qui arrive en quelque sorte à lui matérialiser ses fantômes, à lui faire croire à ses propres mensonges, l'homme se forge à son gré de telles impressions de réel ou d'inexistant vécues si franches par son cœur, ressenties si naturelles par son àme, que, finissant par illusionner comme son rêve la vérité de sa conscience, elles lui font resavourer tout son bonheur perdu ou le délivrent d'un sentiment mauvais qui, nourri en secret malgré lui, l'opprimait pelotonneusement du plus venimeux cauchemar.
Ainsi, par exemple, une opiniâtre évocation visionnaire réincarnera pour ainsi dire aux yeux de votre esprit et presque à ceux de votre corps tous les chers trépassés dont vos regrets sont avides.
De môme aussi, voilà des gens qu'il vous faut abhorrer de tout le fiel ramassé, de toutes les pires malédictions de la haine... Une bonne fois, définitivement, concevez-les disparus de ce monde! Qu'ils soient poussière en votre pensée! Et, de ce fait que vous les aurez longuement, habituellement imaginés tels, ils demeureront bien morts, inressuscitables pour vous. Ils vous laisseront tranquille; vous ne souffrirez plus d'eux, pas même de leur ombre.
Sans parler de l'égoïste et du repu de la richesse, qui serait le pire des haineux s'il tombait jamais dans le dénuement suprême, vous ne demeurez l'ami de la sagesse et de vos semblables qu'à la condition d'avoir au moins la possibilité de votre simple subsistance et de votre modeste entretien.
On ne voit pas du tout les choses de la même façon, suivant que Ton est en situation jeûnante ou rassassiée. Tout l'homme change,
s'écroule avec le soudain abandon de sa suffisance pour vivre; et, girouette déjà, plus ou moins stable sous le brusque souffle de tant d'événements contraires, le point de vue social tourne tout juste inversement au vent de mort du famélisme. Rien ne déshumanise le cœur, n'envenime la pensée, n'égare la conscience, comme l'état de misère, complète, même très provisoirement pratiqué. Tandis qu'en pareille détresse, les natures basses s'avilissent encore, rampent complimenteuses, se courbent patelines, émoussent, affadissent d'obséquiosité leurs regards et leur voix en implorant l'aumône, qu'il arrive donc au meilleur des hommes, au digne par excellence, de rester seulement trois jours sans gîte, le ventre aussi vide que la bourse!... Précisément parce qu'il est plus noble, plus inasservissable, il deviendra d'un seul coup l'indigné sauvage, le révolté grinçant qui rôde par les foules, comme un loup affamé par les solitudes; se rongeant dans la rue, bien trop fier pour y mendier même avec insolence, déjà mauvaisement, presque duv même œil dont le fauve considère un mouton
paissant ou ruminant, il regardera l'attablé qui mange ou le fumeur qui digère.
Vous me dites: « Tuez donc cette bête féroce ou venimeuse qui peut occasionner la mort de quelqu'un. »
« Mais, pardon ! Vous connaissez aussi telle personne que vous savez capable d'assassiner son semblable: pensez-vous à lui ôter la vie parce qu'elle est dangereuse? Alors, pourquoi tuer la bête parce qu'elle est malfaisante? La méfiance n'a pas été faite pour rien ; j'éveille mon soupçon, je me précautionne, je prends garde. Que voulez-vous? Dieu ou Nature ont certainement, à leur idée, fabriqué des êtres nuisibles; mais, à moins que je ne sois en cas de légitime défense, puisqu'ils ont pris la responsabilité de les créer, je leur laisse absolument celle de les détruire. »
Lamentable histrion que le sceptique! Marionnette de sa vanité! Galérien de son masque !
Et qui, alors qu'il mystifie ses interlocuteurs, ne saurait, quoi qu'il fasse, duper sa conscience. Malheur à lui s'il ne dort pas ! Dans l'insomnie, redevenu ""sincère, il expie terriblement ses diurnes outrages à la vérité; et, s'ils pouvaient parler, ses draps de lit diraient qu'une fois sa lampe éteinte, n'ayant plus que Lui-même pour galerie, face à face avec les ténèbres, ils voient ramper ses frissons froids, ils assistent a l'horreur de son âme, aux alarmes de sa pensée, ils entendent longuement les toc toc désordonnés de son cœur.
Le silence qui temporise est souvent plus dénonciateur que la parole qui se hâte. Trop se taire, en certains cas, ressemble fort à un aveu qui se trahit par sa peur de s'exprimer.
La santé est tellement pour l'homme le souverain bien par excellence, que le pauvre qui a
le bonheur et la conscience d'en jouir pleinement, se trouverait assez vengé de chercher son pain s'il pouvait s'imaginer que tous les riches sont malades.
Certaines femmes ne sont peut-être si pieuses que, parce que leur foi leur prescrit tout particulièrement la chasteté; de sorte que cette vertu hors nature dont ainsi s'augmentent et se raffinent les scrupules, demeurant toujours triomphalement intentable, leur donne déjà, dès ce monde, un avant-goût de corps glorieux. D'autre part, le rêve des grands viveurs est de posséder une nonne bien virginale, gardant sur elle tout au complet, le costume, les insignes et les attributs de son ordre. C'est peut-être une remarque assez satanique, mais n'est-il pas vraiment singulier que le sel de la religion soit tout à la fois le piment de la continence et l'excitant de la luxure?
Los jeunes vierges entre'es au couvent hésiteraient sans doute à prononcer le vœu de chasteté, si elles pouvaient constater, de visu. combien l'extatique ravissement de lame éclate plus infini, plus appréciablement mystique sur la figure pâmée de l'épouse, en son plein épanouissement de volupté, que sur la face recueillie de la religieuse, au plus ardent de sa prière.
X'est-ce pas qu'il y a des gens si odieusement ou si péniblement visitables, qu'aussitôt après avoir sonné à leur porte, il vous arrive de redescendre l'escalier quatre à quatre, avec le trouble d'un voleur surpris et le battement de cœur d'un lâche ?
La preuve que l'on se sent coupable envers le mendiant, c'est que, lorsque l'on est à table, on se dérange pour lui donner deux sous à la
porle aussitôt refermée qu'ouverte, de peur que son œil justicier, visant en plein votre conscience, ne vous reproche fatidiquement le superflu de vos mangeailles.
Le bon prêtre, c'est-à-dire le Christ en moins sublime, n'agissant et ne pensant que d'après Jésus lui-même, est d'autant plus vénérable que la plupart de ses confrères, soit aveuglément, soit en pleine connaissance de cause, faussent davantage l'application de l'enseignement qu'ils professent.
L'intuitif du bien ne confond pas cet homme édifiant, de si haut sacerdoce, avec les autres prêtres dont il est, pour la conscience humaine, le consolant antagoniste et l'indemnisant contradicteur. Le clairvoyant de la vérité sait que celui-là qui a l'esprit pur, le cœur indulgent et pardonneur sans réserve, l'âme ouverte comme sa bourse, se sent mal à l'aise avec ses coupables collègues, hypocrites de la vertu et comédiens
de la charité ; il se dit que, trop sincère pour
les fréquenter, il ne fait que les subir, en les plaignant d'être si mauvais, et que s'il ne les condamne jamais devant personne, il désavoue leur confraternité pour lui seul, dans toute la discrétion de sa miséricorde.
Le rôle des vrais révolutionnaires n'est pas de prêcher aux peuples la révolte à main armée qui aboutit à la folie sanguinaire, retardant toujours plus l'heure de leur affranchissement. Non ! mais, par la lente inoculation de l'idée, ils doivent leur apprendre la juste notion du bien et du mal, leur inculquer le bon sens froid, la sagacité dans la clairvoyance et la logique dans la réflexion : car les nations ne seront mûres pour être sœurs en libre et pacifique humanité, que le jour où elles sauront raisonner en chœur leurs devoirs et leurs droits, comme une seule et même conscience.
Les sociétés qui ne sont que d'hypocrites et vaniteuses barbares auront seulement le droit de se prétendre civilisées le jour où, au lieu d'avoir à choisir parmi tant de braves gens qui sollicitent la place de bourreau, elles ne trouveront pas même un malhonnête homme se résignant à l'exercer.
À un certain âge, on n'a plus désormais que des triomphes chagrins, que des bonheurs tristes, parce que les personnes, qui le mieux se réjouiraient de nos joies et les partageraient avec nous, sont précisément celles que nous a ravies la tombe.
Pas de meilleur antidote que la pensée de la mort, toutes les fois qu'on est rempoigné par le dépit, le regret, la haine, l'envie, l'amour, l'ambition ! Evoquée seulement dans ce cas, l'idée du trépas vous tranquillise au lieu de vous
alarmer, et, par elle, vous appréciez davantage les bons cotés de la vie. Si donc, la songerie des fins dernières a pour effet de vous donner plus de bonhomie, de résignation et d'incuriosité, ruminez-la dès que vous vous sentez devenir plus égoïste, plus impatient, plus faiseur de projets. Sinon, comme quoi qu'on fasse, on n'en meurt pas moins, tachez, par un enfièvrement continu de labeur et de passion nobles, d'abolir en vous cette pensée qui, arrivant à être involontaire, maniaque et morbide, finirait par vous faire vivre lentement votre mort dans le quotidien cauchemar de votre existence.
On naît bon ou pervers. Mais quoi qu'on dise, l'excellent ne devient pas meilleur, tandis que le très mauvais devient pire.
En vieillissant, on est de plus en plus respectueux de la vie des bêtes, et, chasseur ou
pêcheur, on n'est pas sans éprouver un certain trouble et remords au sujet de celles qu'on a immolées jusque-là, pour la barbare satisfaction de son hygiène ou de son plaisir.
On est plus blessé par la juste critique d'un esprit ordinaire que par le jugement partial d'un esprit supérieur.
Le sage naturel, le franc juste qui, fort de sa bonne conscience, méprise assez l'hypocrisie sociale pour rester à son aise en choquant tous les préjugés, s'impose toujours et quand même au respect des hommes.
Il y a des envieux très contents d'eux qui ne souffrent pas du tout de leur jalousie ; d'autres, qui honteusement s'en affligent, et s'en torturent comme d'un remords : ces derniers sont bien près, un jour ou l'autre, de se réjouir à plein cœur des réussites de leur prochain.
S'ils étaient sincères, les philosophes, les penseurs solitaires et les moines, passant pour être ceux des hommes qui meurent le plus leur vie, avoueraient qu'ils sont tout justement ceux qui vivent le plus leur mort.
Par un geste ridicule, par une grimace, une gambade, un mot charentonesque, emphatiquement répété, on arrive plus d'une fois à soulager son esprit et son cœur, à prévenir, à atténuer un mouvement de dépit, de révolte ou de colère. Si sérieux que soit l'homme, il n'a pas de meilleur exutoire d'amertume que le grotesque, pas de bonne fée plus pacifiante que la monstrueuse bouffonnerie qui, étant par excellence les vrais metteurs au point de l'inanité de toutes choses, corrigent ses illusionsd'orgueil, d'importance et de gravité avec leur démence goguenarde, leur saine idiotie, leur philosophique bêtise, et le vengent du destin par le persifflage de lui-même.
Au rebours de la pilule qui se cache sous la confiture, plus d'une femme est une confiture qui se dissimule sous la drogue.
On goûte, vis-à-vis de soi-même, je ne sais quel triomphe satanique à voler un instant de rêverie d'art tranquille aux pires heures de la souffrance et à gester le plus profondément son travail, juste quand on devrait le moins y penser.
Le sceptique, extérieurement le plusindécontenançable, ne peut pourtant pas dissimuler son trouble, lorsque, faisant à un interlocuteur auquel il prête son méchant doute une question totalement dénuée de sens moral, il obtient une réponse qui, affirmant précisément le contraire de ce qu'il attendait, lui semble être, devant un témoin qui le juge, Finétouffable déclaration de sa propre conscience, nettement articulée du plus profond de lui-même.
Le perpétuel scrupuleux de conscience, inquiet dans sa bonté et timoré dans sa justice, est presque plus tourmenté par ce mal contre lequel il ne peut rien que l'homme qui, ayant des remords, peut au moins les apaiser par le repentir.
Le producteur intellectuel ne tire son labeur inventif que de sa faculté d'illusionncment. Lors donc que la longueur de sa satiété ou de ses deuils lui a fait perdre ce pouvoir, il n'a désormais, dans les plus justes proportions, qu'à accommoder son esprit au matériel terre à terre, qu'à le faire l'emboîté bien solidaire de son corps dont il deviendra judicieusement l'ami et le complice, après en avoir été l'adversaire et le contradicteur. Et ainsi, ramené à la vérité de sa destination originelle, il se laissera exister naturellement dans la nature qui composera dorénavant, à la fois toujours monotones et renouvelés comme elle-même, [es spectacles, les bercements, l'exercice et la
distraction de son être. Il promènera, libre et flottant, son rêve dans la solitude des choses, suffisamment suggestive pour vite et diversement l'occuper.
Et d'ailleurs, qui sait si, en même temps que la plus sage, ce n'est pas la plus savoureuse manière de vivre que de regarder sans examen, de ressentir à la volée, de penser à fleur d'esprit, et de s'impressionner sans approfondir.
Pour qu'un artiste soit digne de son art, il faut que son âme subtile et opiniâtre, ayant longuement cherché dans ce mystérieux domaine, s'y étonne de ses trouvailles, comme l'œil investigateur et curieux est surpris dans une contrée inconnue par le neuf et par l'imprévu des paysages.
On n'a que l'âge que l'on porte, disons-nous. Hélas! les plus étonnantes conservations ne
sont encore qu'une comédie du sang, qu'an trompe-l'œil de la force, qu'un mensonge de la vieillesse. On dupe les autres par son air jeune, mais on ne peut pas s'illusionner soi-même sur le fond de sa propre ruine graduelle, toujours plus soufferte et constatée. Comme on se voit flétri sous le masque de fraîcheur ! et comme on sent bien que tout cet anachronisme de jeunesse n'est qu'un crépi imposteur sur de l'usure acquise !
Si vous entrez dans les affaires des gens, ils entreront dans les vôtres, et alors, adieu votre indépendance et l'intégrité de vos secrets ! Ces immixtions ne profitent qu'à ceux qui faisant métier de les pratiquer, ont plus l'habitude de les provoquer que de les subir.
Les lointains voyages comportent tant de danger, tant de trépas accidentel, possible
et probable, que lorsqu'on a enfin réintégré sa demeure on se fait toujours à soi-même un peu l'effet d'un mort ressuscité, réhabitant tout à coup l'ancien domicile de sa précédente existence, dans lequel, se demandant vraiment s'il est bien en chair et en os, devant tel meuble et telle glace, il s'étonnerait de se rencontrer, s'émerveillerait de se revoir, s'ébahirait de se reconnaître!
A plus d'un charitable, il doit venir, de temps à autre, et sarcastiquement, cette pensée: « On dit que je donne l'important de mon nécessaire... Moi, je sais bien pourtant que je ne donne jamais que l'insignifiant de mon superflu ! »
Un homme doué de conscience et de raison ne devrait faire siennes les idées d'autrui qu'après de longs contrôles et revenez-y de
réflexion. Il faut donc, semble-t-il, qu'un esprit soit bien sot, bien impersonnel pour s'assimiler sans examen ces fausses manières de voir traditionnelles qui s'appellent des préjugés; or, de toutes les opinions des hommes, ce sonttoujours celles-là, empruntées ou apprises, qui sont précisément le mieux incrustées et le plus implacablement agissantes : ce qui prouve bien que la Bêtise est la reine du monde!
L'âme d'une personne passe tout entière dans ses yeux quand elle sent qu'elle regarde pour la dernière fois l'être ou la chose qu'elle a le plus aimé.
L'essence et la nature même des pensées sont le caprice et la voltigeante instabilité : les fixer sur du papier fait l'effet dépingler des papillons sur un liège.
Tous les printemps, l'arbre et l'homme refleurissent : l'un en dehors, l'autre en dedans; mais, même alors, hélas ! leur face à face dans la nature n'en reste pas moins tout ce qu'il y a de plus lugubre, puisque chacun de leurs si courts rajeunissements marque précisément, pour tous les deux, une égale diminution d'existence, un même penchement de plus vers la mort!
Il n'y a rien comme l'étroite promiscuité pour sortir de tout homme son rapace égoïsme! Voulez-vous perdre votre croyance à la fraternité humaine? Cultivez les restaurants! Allez souvent en voitures publiques ! C'est toujours dans ces lieux et compartiments, que la sociale hypocrisie fait sa grimace la plus sincère.
Avant de s'absenter, ne fût-ce que pour très peu de temps, de son endroit de séjour habituel, on se prend, malgré soi, à regarder les
choses et les coins préférés, avec une insistance inquiète, avec une sinistre attention, comme si on avait peur de ne plus jamais les revoir!
Choses éternelles et périssables, tout solennellement célèbre, invoque et révère la mort! Les regards des bêtes, si imploreusement résignés, quand elles la sentent venir; nos frissons, nos peurs mêmes, en pensant à son heure ; nos aspirations de souffrance, nos recours de désespoir à son inconnu... lui sont une prière, un hommage, une bénédiction de la vie.
L'hiver, par ces noires journées orageuses à pluies et bourrasques installées, est-il un tourmenté du regret qui ne mêle pas son deuil à celui du ciel et de l'espace? qui, en entendant le vent gémir, n'écoute pas la plainte de sa pensée ; en voyant pleurer ses carreaux, ne regarde pas pleurer son cœur ?
La solitude est un abîme qu'il faut incessamment combler de ses chimères et de ses labeurs, de ses exercices têtus, de ses habitudes maniaques, sans quoi, mort-vivant 'de l'ennui, L'âme en ténèbres, le cœur vide, on finirait par s'y engouffrer dans l'abominable martyre errant de sa pensée perdue.
Longtemps après la brouille, quoi qu'ils vous aient fait et quoi qu'on en dise, on regrette souvent les plus faux amis dont certains mômes vices ou mêmes goûts étaient la compagnie des vôtres.
On a toujours plus ou moins regret de sa sécheresse involontaire avec les gens : c'est ce qui explique, chez plus d'un maussade, ces brusques accès d'amabilité qui bigarrent d'une façon toujours surprenante l'habituelle dureté de sa parole et de son regard.
A semer des conseils, on récolte des ennuis! Et, tôt ou tard, on coupe court à cette manie d'engager les gens à agir de telle ou telle sorte, par les accumulations successives d'embarras qu'elle vous suscite et de responsabilités qu'elle vous fait endosser.
A tout propos, on dit d'un tel : « C'est un imbécile ! » sans voir que, le plus souvent, on mériterait, pour son propre compte, cette appellation disgracieuse, si on voulait essayer de faire ce qu'il est capable d'accomplir !
Quel rêve pour le poète de s'élever indéfiniment dans les airs, comme l'aigle aux yeux de braise, emporté, bercé, suspendu fixement par son vol sublime, buvant, à pleins regards tranquilles, le flamboyant soleil!
Ah ! s'il pouvait donc cheminer dans le vide, s'y étendre, y ramer, y nager avec des ailes,
dans la lumière et l'ombre, la tempête et le vent ! échanger de flottantes extases avec les nuages ; glisseusement, comme eux, errer par le ciel orageux ou léthargique, y devenir le capricieux frôleur des astres, aspirant toutes vierges les haleines du zénith, y dilater la respiration de son corps et surtout de son âme qui, déployant au sein des vastitudes sans bornes les prodigieux tourments de son inquiétude, les adoucirait, les apaiserait par là même ! avec ses plongements au toujours neuf illimité des profondeurs de l'air, trouverait un bain d'immensité au vagabondage de ses songes, finirait presque par illusionner sa postulation d'ubiquité qui n'est que son goût avide, son désir fou de Fin fini !
Oh! monter d'un seul essor jusqu'aux ombres bleues des plus hautes cimes, humer l'espace immaculé, les lointains immatériels, planer dans l'azur qui serait ainsi le cadre de sa solitude et le trône de sa pensée I
Mais non, hélas ! Il ne nous reste qu'à envier, qu'à jalouser les aigles dans la souveraine indépendance et la suprême fierté de leur vie aérienne
et sauvage... Les aigles! ces glorieux privilégiés de la nature, dans la création desquels elle a voulu se surpasser elle-même! Tandis que Thomme, la piteuse larve qui rampe, est condamnée pour jamais à traîner son âme sur la pourriture de la terre !
L'amour du prochain étant le fondement de tous les devoirs de la conscience, il est évident que, désormais sauvée d'elle-même, s'étantfait une seconde nature d'indulgence et de miséricorde, sans autres ennemies que la maladie et la mort, l'humanité n'aurait plus chez elle ni de pauvres ni de réprouvés, si seulement, dans la mesure de ses efforts, elle accomplissait i'« aimez-vous les uns les autres » avec autant de rigueur qu'elle en met à ne pas le pratiquer.
Même chez le philosophe le plus près de l'animalité, l'éducation sociale déprave, com-
plique, culpabilise, pimente de vice, de scrupule et d'hypocrisie les choses de l'amour vers lesquelles la nature n'a mis dans l'homme que l'innocente ardeur du simple désir.
L'incomparable noblesse, le titre souverain, c'est encore d'être le meilleur de ses semblables ! La plus tolérante, la plus charitable supériorité de l'esprit ou du cœur n'exerçant son pouvoir qu'afin d'appliquer toujours et quand même la loi d'amour et de pardon : il n'y a pas d'autre aristocratie pour la conscience de l'humanité !
En vérité, je crois que l'homme le plus bavard de la terre, ayant longuement péché à la ligne, dans un voisinage de laveuses, finirait par apprécier le charme et le reposant du silence !
En général, l'optimiste est le banal de l'encouragement, quand il n'est pas l'ironique ou le comédien du bon souhait : il prodigue l'espoir en sourires et l'obligeance en paroles. Les vrais pessimistes sont les moins consolants, mais les plus sûrs des hommes.
Lorsque, à la tombée de la nuit, vous entendez, perdue dans la solitude, une voix très haute ou très basse, mais toujours distincte dans son lointain, grave et solennelle, qui vous appelle par votre prénom et que vous reconnaissez sûrement pour celle d'un être cher disparu de ce monde ! tenez-vous averti, plus que par le pire des pressentiments, de renoncer aux projets que vous ruminiez à l'instant même : — car le prends garde du mort coïncidera toujours avec une mauvaise et imprudente pensée de votre âme. — Les bons trépassés, ceux qui ont leur tombe dans notre cœur, ne nous hèlent jamais ainsi que pour nous détourner du danger ou de la tentation du mal.
Les pauvres vieilles personnes infortunées ayant tant pleuré que, depuis bien longtemps, elles n'ont plus de larmes, apparaissent toujours, pour l'œil et le songe de mon àme, comme des images du malheur, penchées sur la mort, dans un cadre d'ennui moisi — de poussiéreuse résignation !
L'envie est un sentiment si vivace, qui survit tellement à toutes les autres passions, que deux antiques rivaux, se rencontrant face à face, trouvent encore au fond d'eux-mêmes assez d'ardente inimitié de jalousie pour en faire flamboyer, soudain, le gélatineux de leur prunelle et le vitreux éteint de leur regard !
Le duel, qui ne prouve rien au point de vue du triomphe de la justice et de la cause du droit et de la raison, prouve cependant une
chose ; c'est qu'en général, l'homme tient moins
à sa vie qu'à la satisfaction de sa haine ou de sa vanité !
De tous les hommes, ceux qui doivent vivre leur trépas avec le plus d'alarmes ou de résignation, ce sont les rois : parce qu'à tous les instants de leur existence, ils se sentent guettés par la mort violente.
En amour, la laide qui vous fuit vous devient plus tentante et plus désirable que la toute belle qui vous évite ; et, justement parce que l'on ne comprend pas envers soi une telle façon d'être de la part d'une disgraciée de la nature, on reste à la fois plus excité et plus blessé du refus d'une telle personne que de la rigueur de toute autre femme.
Une vierge ne sait sûrement si elle aime ou n'aime pas un homme, qu'après avoir été possé-
dée par lui. C'est si vrai, que, le plus souvent, son ardeur platonique tourne à la répulsion, quand ce n'est pas à l'horreur, au lendemain même de la nuit de noces.
A l'insu d'eux-mêmes, les vrais artistes, ces grands effarouchés insociables, ont une telle pudeur dans le travail qu'il leur faut la pleine solitude pour s'y mettre et s'y absorber. Ils sont tellement tout à la fois les fatals, les volontaires et les raisonneurs de leur instinct, qu'ils ne peuvent pas subir d'autres impulsions et influences que celles de leur propre esprit qui, furtivement, et comme en cachette, cherche le sujet, guette l'impression qu'une fois trouvés et couvés, ils étreignent, creusent et brassent avec la même dissimulation, les sentant presque déflorés par le hasard d'une allusion volontaire, et voyant redoubler leur doute angoisseux pour peu qu'on les questionne surl'actualité de leur labeur : surombrageuses et extrasauvages personnalités, d'une si inexplicable et décevante con-
tradiction, que, plantureux d'imagination quand ils tirent tout d'eux-mêmes, ils seraient incapables d'une collaboration quelconque, et que le fait de leur imposer un sujet suffirait pour aussitôt tarir leur verve et stériliser leur pensée.
Dans ce misérable monde où il n'y a de certain que la mort, il est évident que, si les hommes savaient ce qu'ils font, ils dépenseraient moins de peine pour s'entendre que pour se diviser. Le mal ne rapporte que du remords et du châtiment, l'ambition que de l'amertume, la jalousie que du soupçon, l'avarice que de la crainte, l'excès que de la satiété, il faut bien que l'homme soit inconscient du meilleur, puisqu'il accomplit le pire contre sa personne, et qu'au lieu de se défendre il s'attaque luimême. S'il raisonnait sa paix et son bien-être dont il n'est que le bestial et aveugle égoïste, il s'abstiendrait scrupuleusement de tout ce qui peut les compromettre. Que penser d'un être qui arrive à tuer son plaisir par le plaisir même?
Si, sans être des sages, les hommes étaient seulement clairvoyants de leur situation sur la terre, ils feraient toujours concorder leurs actes avec leur désir qui est d'avoir avec sécurité la plus grande somme de bonheur possible : mais c'est justement le contraire qu'ils pratiquent. 11 se trouve donc, qu'entre toutes les créatures, Tàrne humaine, la prétendue raisonnable par excellence, est précisément l'enfant gâtée de la bêtise qui, en flattant toujours sa vanité, perpétue son inconséquence.
Chez les hommes, les facultés de certains tout-puissants artistes sont aussiexceptionnelles que les volcans chez les montagnes. Ouragans de rêve et maelstroms de pensée, ils sont en marge des êtres, hors la foule, n'étant pas plus à son niveau par leur cime que par leur profondeur.
Seuls les grands dilettantes farouches de la solitude comprennent ces âmes prodigieuses qui
sont à la fois des apothéoses de la terre et des
gloires de l'infini; ils les aiment et les recherchent à l'égal de la nuit, des tempêtes et des océans dont ils sont les mystérieux questionneurs et interprètes. Frères par l'impression de ces génies sauvages, ils se contentent de les admirer, alors que, peut-être, ils sauraient les égaler dans l'expression, s'ils avaient moins de curiosité avide et de magnifique indolence.
Le véritable aristocrate est encore le solitaire, à la condition qu'il ne dédaigne ni ne regrette ses semblables et qu'il ne s'en rapproche que pour les obliger.
Les vicieux ne sont supportables et même captivants qu'à la condition d'être toujours physiquement très beaux et très propres. Quand ils manquent de ces deux qualités matérielles, ils puent le mal de leur Ame de tout le répugnant de leur laideur et de leur saleté.
Le paysan se souvient mieux que l'homme des villes, parce que sa mémoire s'exerce seulement sur le fait brutal et la pensée instinctive : leur évocation se fait chez lui toute naïve, avec cette lumineuse facilité du simple et du naturel.
Une fois arrivée à l'âge mûr, la femme retrouve toujours plus accentué le vieillissement de sa face, tandis que, même à la cinquantaine, rasé de frais, et ses cheveux venant d'être taillés, l'homme se constate chaque fois à lui-même un rajeunissement de sa figure.
Quand on est jeune, à l'époque des illusions, les attentions et les cadeaux des gens vous trouvent plein de croyance à leur désintéressement ; plus tard, dans les mêmes circonstances, on se dit: « Diable! cette personne est par trop aimable! Qu'est-ce qu'elle va donc bien me demander ?... »
Pour toujours rester doux et bénisseur dans la nature, il faudrait n'être que flânant songeur et regardeur nonchalant, car aussitôt que l'exercice y commence : chasse, pêche, travail manuel, rhomme s'irrite contre l'obstacle végétal, contre la flaque d'eau, le soleil, les pierres ; à cet instant d'activité, abominant justement ce qu'il adore à ses heures de contemplation.
Nos premiers mouvements sont toujours bons ou mauvais : ce qui prouve qu'il y a en nous une spontanéité de deux natures contraires. Si l'on ne parvient pas à faire prédominer le bon instinct sur le mauvais, que l'on tâche au moins de les équilibrer dans la pratique, puisque hélas ! on arrive à la surdité de la conscience, à force d'étouffer la voix de son cœir
Pour composer le miel de la poésie, il faut que l'âme, essaim d'abeilles du songe, pompe
avidement les sucs des idées en fleurs dont les mots rigoureusement adaptés seront les parfaites alvéoles.
Dans l'amour de la seule nature on trouve de quoi bénir la vie.
Cultivez la société de toute personne dont toujours la conversation, la simple présence même vous pacifient, vous distraient et vous réconfortent. Il y a des chances pour que votre compagnie lui soit également salutaire au cœur et à l'esprit, car, au point de nos relations avec les gens de notre monde, on pourrait presque affirmer que nous gênons ceux qui nous glacent, que nous sommes fastidieux à ceux qui nous ennuient, et que nous portons sur leurs nerfs autant qu'ils portent sur les nôtres.
Sans parler des êtres chers auxquels, à tous à la fois, on voudrait tant pouvoir, avant de mourir, donner le suprême baiser de son cœur, on regretterait moins de quitter ce monde, si, pendant une seconde de lumineuse agonie, on avait le don d'ubiquité nous permettant dédire adieu d'un seul regard à tous les points de terre que Ton a connus, à tous les séjours que l'on a aimés !
Le cœur, si bon qu'il soit, réserve encore ses cas, et n'a pas de pitié générale : ouvert à ce qui le flatte ou l'apitoie, il sera fermé, hostile, implacable à ce qui l'indigne ou lui fait horreur. Au contraire, malgré son apparente sécheresse, la pensée, digne de ce nom, généralise pour l'humanité tout entière ses rêves de concorde, de progrès, de spiritualisation par l'application, par la pratique de la miséricorde encore bien plus que de la justice. Combien de gens de cœur admettent et réclament la guerre et la peine de mort, lesquelles sont toujours
maudites et détestées par les vrais profonds penseurs !
Chez l'homme, il faut que le dégoût soit bien suprême, pour qu'il arrive a vinaigrer totalement sa franchise, sans que l'intérêt ou la pitié puissent y couler une seule goutte d'huile.
Les travailleurs ne s'occupent pas assez de vous; les désœuvrés s'en occupent trop. Finalement, on découvre en soi-même un interlocuteur et compagnon très suffisant avec lequel on s'entend toujours lorsque la conscience est tranquille.
Auprès des femmes honnêtes, mais malheureuses, l'amour gagne plus à plaindre qu'à flatter.
La volonté régente à son aise le corps et le cœur ; mais elle a bien de la peine à lutter contre la destination d'un esprit. Le véritable artiste a d'instinct, par-dessus tout, le culte et le besoin de son art, et si fort que soit son orgueil ou son amour du gain, il lui serait plus difficile de ne pas produireque de renoncer pour jamais à toute publicité.
Il y a des voix qui font sur lame la même impression froide et gluante que certaines mains sur la peau.
Si on pouvait lire au fond des âmes, la femme vraiment la plus digne d'être convoitée et conquise serait celle qui, ayant connu l'amour une seule fois dans sa vie, en aurait le désir avide malgré elle, en le fuyant avec épouvante.
Songer devant une ilcur à la graine dont elle est née, n'altère en rien clicz nous l'impression
de son charme. En serait-il de même si devant la grâce et la fraîcheur d'une jeune vierge, on se mettait tout à coup à se représenter le germe, à voir en pensée la semence dont elle émane ? Qui sait?... Cette médicale évocation servirait peut-être de consolation vengeresse à ceux qui meurent d'amourpourdesbeautés inaccessibles.
L'amour physique s'accommode encore de deux mêmes ruines humaines traînant leur commune caducité dans un vieillissement côte à côte. Mais il répugne aux différences de fraîcheur, d'haleine et de peau qui ne sont, hélas ! que les implacables différences des âges. L'amour du cœur égalise, conserve et rajeunit les personnes ; il reste fidèle aux vieilles gens, tandis que l'amour sensuel s'en écarte : c'est l'opposition naturelle du neuf contre le fané, l'incompatibilité instinctive de la belle jeunesse avec la hideuse décrépitude.
Les grandes idées sont rares et ne sont nouvelles qu'une seule fois. Il arrive donc fatalement à l'homme le plus trouveur en ce genre, qu'un beau jour sa pensée reste affamée sans pâture, n'a plus à chercher que de l'introuvable, et finalement, murée en elle-même par le propre excès de ses découvertes, se surprend à constater qu'elle n'a plus rien de neuf à penser. Certes ! l'esprit n'en arriverait pas là, s'il vivait modestement sur les idées générales, suffisantes au reste de l'humanité, qui n'ont de changeant que leur mode d'expression, mais qui pourtant, en dépit de leurs sempiternelles redites, ne semblent pas plus monotones que les besoins et sentiments usuels qu'elles concernent et dont elles découlent : ce qui revêt leur constant rabâchage d'une sorte de permanente variété. Le mieux pour un sage est de penser originalement le moins souvent possible et plus en dehors qu'en dedans : car, au rebours de ce qui se passe pour l'eau, en matière de pensée, on tarit toujours dans la profondeur ; on n'est jamais à sec à la surface.
Dans l'infini troupeau des torlurés de ce monde, parmi tous les damnés du corps, de l'esprit et du cœur, ceux-là seulement qui ne raisonnent pas leur être, qui ne pensent pas leur vie, se disent que la mort leur sera une délivrance.
L'unique preuve de la puissance et de la sincérité d'un poète naturiste, c'est, par son œuvre, d'évoquer la vision vraie des solitudes, des espaces, des ciels, de l'eau, des forêts, des mille détails et des grandes lignes des paysages, pour l'àmeet les yeux nostalgiques d'un ancien subtil familier de la nature, devenu citadin par vice ou nécessité.
Quand vous avez égaré quelque chose, que votre souvenir s'applique à reconstituer, visionnairement, groupés par numéros d'ordre, de la façon la plus méticuleuse, tous vos trajets, haltes, allées et venues, vos fails et gestes
B1BUOTHECA Ottavien»1*.
nobles et bas, importants et futiles, en un mot toutes vos opérations quelconques de la journée où vous aurez perdu l'objet. Votre mémoire, ainsi tendue, arrivant à vous la faire revivre par le limpide surgissement de l'évocation précise, vous aurez encore plus de chance de retrouver la chose égarée qu'en laissant au bon saint Antoine de Padoue le soin de guider vos recherches.
Dans son domaine du jamais plus, qu'il cultive si pieusement pour nos regrets et nos larmes, à force de recueillement visionnaire et d'opiniâtre évocation, le lugubre souvenir, qui n'ensemence que dans la mort, finit par y faire pousser de chères apparitions, des apparences d'êtres que nous avons le plus aimés, arrive presque à y moissonner de la vie.
Ce n'est pas sans un certain tressaillement de regret, sans une mauvaise surprise qui vous
laisse interdit et penaud, qu'en lisant tel auteur ancien ou moderne, on retrouve des pensées qui sont les vôtres, vos plus habituellement favorites, et rendues précisément telles que vous rêviez de les exprimer vous-même.
En rabaissant la jeunesse actuelle pour exalter celle de leur temps, en trouvant très bien leur passé à eux et très mal le présent des autres, les égoïstes vieillards prouvent non seulement qu'ils sont jaloux, mais qu'encore, en dépit de leur prétention de sagesse et de connaissance de la vie, ils sont les illogiques de la raison et les contradicteurs de l'expérience.
Vous êtes très malade, mais cela vous laisse indifférent et peu vous importe ce que l'on pense de votre état. Alors, pourquoi donc, quand, après leur visite, les médecins consultants ont passé avec vos parents dans la chambre
d'à côté, vous êtes- vous levé de votre lit — avec quel effort! î! — et traîné à quatre pattes pour écouter à la porte?...
Que penseriez-vous d'un ver de terre qui dirait à son semblable : « Nous sommes tout ce qu'il y a de plus infime au monde, et notre vie n'est que le traînement d'une fragilité misérable. Rampons donc le plus humble possible; méprisons notre être, nos projets, nos actes; pratiquons cette idée que, par destination, nous sommes vils à nous-mêmes et aux autres. Mais, en confessant que nous ne sommes rien, persuadons-nous que nous sommes immortels; sûrs de mourir, soyons certains de vivre pour l'éternité ! » Vous penseriez que ce ver de terre est illogique jusqu'à la démence : au nom de toutes les religions enfantées par elle, voilà pourtant ce que la vanité enseigne et prescrit à cette chimère incarnée si brève, à cette ombre incertaine qui s'appelle l'homme.
On ne peut pas impunément avoir été citadin : si retiré du monde que l'on devienne, on n'arrive pas à se démarquer de l'empreinte des villes, et l'on remâche toujours les amertumes du vieil homme social, au sein des plus profondes solitudes. Quoi qu'on fasse, le cœur et l'esprit y gardent la pleine susceptibilité de leur mémoire : ils ne se rénovent pas, ils n'oublient pas dans la nature; on s'imprègne plus ou moins de sa simplicité, de sa pureté; on y a peut-être le deuil et le mal physique plus engourdis, le rêve plus informe et plus sorti de soi-même; mais, contre les anciens dépits, les vieilles rancunes, contre tout le fiel du passé, on ne s'inocule pas un atome de sa paisible indifférence.
Tu dis que tu connais le dedans de ton âme? Présomptueux! qui, sans le jeu de deux glaces, ne connaîtrais pas même en entier le simple dessus de ton corps!
Les échanges d'art et de mysticité, de confidences douloureuses et funèbres, de pensées poétiques et sentimentales, entre l'homme et la femme, sont encore les perfides agents d'amour, les sournois inducteurs génésiques qui servent le plus sûrement la nature pour les jeter aux bras l'un de l'autre.
Chez l'être humain, l'horreur et la bassesse de l'enveloppe pimentent le mystère de son contenu et ajoutent un charme d'étrangeté frissonnante à ses dégagements d'art et de beauté morale ou poétique : le regard pur et le chant plaintif d'une femme très laide vous prennent jusqu'au fond de l'âme, à la façon du clair et discret émeraudé de la luciole, du triste flùtement si doux du crapaud.
Chacun rabâche plus ou moins, ne se souvenant guère de ses redites, mais enregistrant
celles d 'autrui qui, de son côté, n'oublie pas les vôtres. Ce n'est qu'une demi-déchéance de l'intellect quand, au fur et à mesure que Ton converse, on songe à guetter l'expression physionomique de ceux qui vous écoutent, en se demandant s'il n'y a pas lieu de retenir telle chose qu'on pense à dire et qui ne serait qu'un recommencement. S'apercevoir de sa tendance à se répéter est encore une preuve de clairvoyance, mais le ramollissement est irrémédiable lorsqu'avec la prétention d'intéresser son interlocuteur, béatement, tranquillement, on ne raconte plus jamais que du ressassé en croyant toujours dire de l'ineutendu.
Condamner ce malheureux qui, étant né tout à fait mauvais, d'une perversité particulièrement fauve, a été constamment, de par le déshérité de sa vie, la victime de ses instincts, la proie de son sang, le jouet de sa nature, moralement tout seul et tout nu, totalement dépourvu contre son propre dangereux de la plus mince
des armes!... Mais vous devriez l'excuser, presque l'absoudre, vous, qui, venu au monde, plutôt bon, raffiné par le milieu de famille et de société, par l'éducation, le savoir et la fortune, ressentez cependant parfois comme un vertige du mal où vous endurez le tournis de tentations si abominables, de pensées si monstrueusement criminelles que, pris alors des sueurs de l'àme et du frissonnement de l'esprit, vous vous cramponnez à votre conscience, en ayant peur de vous-même !
Avoir la force d'être le propre artisan de sa privation, jusqu'à retarder ou refuser net le plaisir qui s'offre et qu'on désire le plus avidement, vous donne une ivresse d'orgueil, un planement d'àme solitaire dont la savoureuse amertume vous indemnise amplement de votre renoncement volontaire.
Tout est prétexte à création pour l'artiste : le trépas comme la .vie. Au poète-penseur qui
gardera le mieux renfermé en lui son deuil à tout jamais souffert, tels détails et incidents de la mort de l'être qu'il aimait le plus au monde pourront devenir, au moment même où ils se passent, des matières de travail, des sujets d'inspiration. Au chevet du défunt, il pourra lui arriver, à la fois frissonnant et grave, de commencer à les traiter en dedans, d'y appliquer tout le subtil cherchement sagace et retors de son esprit se dédoublant alors de son pauvre cœur en larmes qui, laissé tout seul à sa fixe affliction, n'en fera que plus pieusement sa garde plaintive et prostrée, sa contempleuse et tendre veillée mortuaire.
On peut avoir beaucoup de sens imaginatifs et intellectuels, voire même le sens commun, mais être totalement dépourvu de sens moral : cela explique pourquoi tant de gens qui, le plus souvent auraient tout intérêt à se taire, attaquent si férocement la vie privée des autres. C'est l'éternelle histoire du bossu qui dit du mal du chameau, du chaudron qui se moque de la
poôle. Au fond, il faut toujours plaindre ces produits de la me'chante et bête vanité sociale, qui, bilieux indiscrets, médisants impulsifs, si fins voyeurs des tares du prochain et si aveugles à leurs propres misères, sont assurément, pour leur excuse, des abâtardis du cœur et des dégénères de la conscience.
A quelques pas de l'eau qui se balance et glougloute huileuse, assises sur un vieux mur à pelure de mousse, babillent en tricotant deux belles filles, le dos tourné à la rivière où sont en train de pêcher deux superbes gars moustachus : sur la même rive, ils sont là, présentant leur fin profil, campés bien droits, fixement immobiles, la ligne obliquement tendue. Eux sont tout à leur bouchon rouge, fascinés par sa danse verticale qui peut, d'une seconde à l'autre, devenir glissade filante et plongeon. Au contraire, les filles oublient leur ouvrage et Ton dirait vraiment! deux têtes de mannequins automates, tellement, vers les pêcheurs,
elles se retournent, vives et brusques, en môme temps, d'un même mouvement mécanique où l'on sent néanmoins quelque chose de fugace et de dérobé. Décidément, aux champs comme à la ville, si la femme n'a que par intermittence le désir de l'homme, elle en a perpétuellement l'avide curiosité, aussi indiscrète quefurtivc.
Au printemps, davantage, hélas! qu'en toute autre saison, plus mortuaire de la résurrection des choses, le cri du passé inflige à l'homme son rabàchement douloureux. Par le triste rossignol et le goguenard coucou il est promené autant dans notre âme que dans la profondeur des solitudes.
Un beau jour les plus sédentaires rêvent de voyage; un beau jour aussi, les plus voyageurs soupirent après la stagnation. La curiosité se calme à force de se satisfaire, l'indifférence
s'inquiète à force de moisir. Le blasement attend les départs comme le dégoût guette la stabilité.
De loin, à la nuit tombante, l'arche d'un très vieux pont semble toujours une porte ouverte sur un fantastique inconnu par où l'âme va pénétrer dans le domaine du songe.
Il en est pour les idées comme pour les pierres des carrières : le travail ne les sort de l'esprit qu'à coups de pioche et de levier.
La peinture a ceci de particulièrement extraordinaire, c'est que, restant toujours dans le réel, quand elle rend des aspects d'animaux, d'objets et de paysages, elle touche au fantastique, quand elle exprime la figure humaine: qualité de merveilleux inquiétant, d'étrange té
RUMINATIONS 11 i
louche et de sourde horreur qui s'accentue encore davantage dans le mystérieux silence d'un gîte isolé. Si ressemblants qu'ils soient, les portraits appendus aux murs d'une très vieille chambre bien intime, vous sourient toujours plus ou moins, d'un air de personnes ressuscitées, vous regardent toujours d'un œil un peu surnaturel.
Dans certains cas, on est quelquefois très étonné de ne pas recevoir d'un juste telles attentions délicates ou charitables, tels services de cœur ou d'esprit qui, dans les mêmes circonstances, vous seront prodigués par un pervers : ce qui donnerait à penser qu'il y a du bon dans le mauvais ; et que, pesés ensemble par la balance de la stricte justice, en tenant compte des accès de sécheresse et de pingrerie de la vertu, comme des bons mouvements accidentels du vice, ils se font Tune à l'autre un parfait équilibre dans les plateaux de l'obligeance et de la générosité.
On n'est jamais humilié par les satisfactions de ses besoins naturels, quand on sait apprécier le soulagement qu'elles procurent. Sans parler de leur résultat éminemment spirituel, l'instant même de leur accomplissement épanouit tout l'être et lui fait remercier béatement la vie. Tout s'équivaut, rien n'est vil pour la grande nature qui, par sa purifiante lumière, par ses encadrements verts et fleuris, par son plein air et la cajolerie de ses brises, poétise en les berçant nos nécessités animales, lesquelles, certainement, ne nous inspireraient plus la moindre humiliation ou répugnance, si nos âmes, se contentant d'une destinée mortelle, savaient mieux s'accommoder de leur corps.
Le moraliste ne fera des maximes utiles et justes qu'à la condition d'étudier uniformément l'humanité, sans distinction de caste, de savoir, de fortune, en ayant à priori attribué à tous ses semblables même humeur versatile, même faiblesse et même faillibilité.
Si les choses pouvaient parler, elles, dont l'aspect si hermétique semble accuser tant d'indifférence à subir leur fatalité, ne railleraientelles pas l'homme de leur prêter le pleurement des êtres, et ne lui diraient-elles pas qu'elles sont bien moins les regardeuses de la vie que les pures spectatrices du vide qu'elles meublent et de l'éternité qu'elles consacrent.
Les gens vulgaires qui sont coutumiers des propos graveleux, les lâchent instinctivement devant n'importe qui, avec une bonne jovialité brutale et sans jamais guetter sur les visages l'impression de leurs paroles. Au contraire, les profonds scélérats de la luxure, intentionnellement toujours, pour tâter et préparer le terrain, ne débitent chatouilleusement leurs savantes obscénités que devant des femmes, de préférence devant des fillettes et des jeunes filles, épiant les rougeurs sur les physionomies, les malaises du regard, les gènes du maintien,
et, les savourant, dès qu'ils se produisent, en
dégustateurs raffinés de la pudeur confuse ; comme aussi, horriblement désappointés et crevant de dépit, quand, malgré tout leur effort de charme, au lieu d'éveiller la moindre surprise, ils ont reçu, dans un seul coup d'œil, le tranquille désaveu de l'ignorance virginale, ou tout le hautain glacial d'une âme de femme indifférente.
En passant près d'eux, que de sourires jaunes, que de furtifs regards de femmes mariées donnent à penser qu'elles convoitent les amants des courtisanes qu'elles méprisent !
Je grondais mon chat sans motif... Alors, il m'a longuement regardé, fixement, avec une profondeur d'étonnement tranquille; puis, s'étant léché une patte, et lissé le cou, il a fermé les yeux, comme pour s'assoupir. Quel doux reprocheur de mon injustice aurait jamais eu,
avec autant de regrettante surprise, l'aménité de blâme, la pitié de mépris que je lus, pour ma plus grande confusion, dans le regard et la mimique de cette bête !
« Il est perdu ! » dit le médecin, en parlant de son malade. Mais, lui aussi, et chacun de ,nous, hélas ! nous sommes tous perdus ! ce n'est qu'une affaire de temps.
En dépit de leur variété, tous les types de la création ont entre eux des rapports de forme et de figure, jusqu'à des points de ressemblance dans l'expression physionomique. Il semble que la nature ait de la peine à produire, tant ils sont rares, ceux des êtres humains dont le noble et beau visage, semblable seulement à lui-même, ne rappelle aucune face d'animal quelconque.
Quand ils vous débitent leurs prétendues saillies et bons mots, les facétieux mondains rient toujours large et fort, comme pour en prouver l'irrésistible drôlerie, mais c'est toujours vainement qu'ils guettent cbez le patient qui les subit un semblant de rire qui serait un peu complice du leur : de là, chaque fois, sur leur face, cette mimique de désappointement, cette grimace dépitée où le rictus épanoui béat fait place au pincement jaune et renfrogné des lèvres.
Intentionnellement réjouissants, mais ennuyeux dans le fait, ils vous glacent, vous gênent, vous attristent; si bien qu'au fur et à mesure qu'on les connaît, ils deviennent pour chacun les hâbleurs fâcheux qu'on évite.
Prétentieux de la belle humeur, illusionnés et artificiels du citadinisme, pointus de pensée, mais sans nulle profondeur, ils sont incommunicatifs de l'hilarité qu'ils visent trop à produire et que d'ailleurs, avec leur esprit faux qui suit la mode et s'alimente seulement du convenu, ils ne pourraient sincèrement ressentir pour leur propre compte, le bon gros rire
bien franc n'étant jamais causé que par la charge ou îa déformation naïve de la nature, par une cocasserie du réel, ou un ridicule de la vérité. Au contraire, d'un sérieux impassible, tout simples et nullement ingénieux, les grands comiques, les seuls qui fassent vraiment rire, sont des approfondisseurs de l'ennui, des ironiques du dégoût, des philosophes de la tristesse ; et, c'est précisément parce qu'ils voient si humainement l'inanité de toutes choses, qu'à leur manière, se vengeant de la vie, ils en montrent avec tant de naturel les côtés bouffons et grotesques dans le sentimental, la gravité, l'importance et l'affairé de ses mannequins périssables.
Il est entendu que vous rendrez service à votre prochain, d'autant plus vite que sa situation est plus pressante : pourtant vous refusez avec horreur à n'importe qui l'outil de mort qu'il vous réclame avec instance, très délibérément hâtif d'en finir avec la vie, pour tel motif suprême dont vous reconnaissez l'irrépa-
rable. On veut bien collectionner de la corde de pendu, mais à personne on ne veut donner la corde pour se pendre.
La variété d'un écrivain provient de la justesse évocatrice, de la parfaite adaptation, de la sûreté d'inéquivoque, du rigoureux contraste et enchaînement supralogique de ses mots, pour rendre tout ce qu'il veut dire de façon nette, transparente, intégrale, sans superflu d'expressions, ni parasitisme de formules. Au contraire, les écrivains trop pompeux, éternels fleurisseurs et bijoutiers ornemanistes, arrivent, par un surcroît de termes inutiles, à diluer leur idée, quand ils ne la dissolvent pas tout entière : ils s'engloutissent dans les mots qui doivent accidenter et renouveler le style, non par leur luxe et leur nombre, mais par leur trouvé dans l'absolue exactitude et précision mathématique du sens propre ou riguré, par le retors, le délicat subtil, l'ingénieux, le spirituel et le nécessaire de leur juxtaposition qui, raffinée
dans le naturel, et savante dans la clarté, donne aux écrits tout leur expressif, toutes leurs qualités de relief et de couleur, de pittoresque et de surprises.
Et, tellement ces phraséologues entassent invariablement le tou [Tu et le magnifique, qu'ils finissent par étouffer le fond avec la forme, à noyer deux fois la pensée sous l'épaisse et insipide monotonie de la parure toujours la même : si fastueux et luxuriant qu'il soit, l'arbre est bien près de mourir quand il a plus de gui que de feuillage.
Lettres de faire part de naissance, de mariage et de décès, sont choses identiques pour le Temps qui, du môme œil, toutes trois, les lit également dans la tombe; puisque pour lui, à jamais fixe en sa solitaire immanence, indéfiniment, venues au monde, hyménées d'ici bas, et départs dans la terre, s'accomplissant ensemble à la même heure éternelle, c'est du déjà mort que du devant cesser de vivre.
« Cueille la journée », dit Horace. Mais de quelle manière? Il n'y en a guère qu'une, et encore, pour cela, faudrait-il être, en même temps qu'un fortuné de l'argent, du caractère et de la santé, un instruit sec de l'expérience, un façonné froid de la déception, désillusionné sans regret, un sage de son farniente, un philosophe de son égoïsme. Ainsi organisé dorénavant dans la vie, pour que cette grappe d'au jour le jour en fut vraiment savoureuse, il faudrait n'obéir qu'aux sensations et impressions de sa personne instinctive, entre la flottante nonchalance de son rêve et l'assoupissement de sa curiosité; se laisser vivre sans regarder en soi, sans observer son être, tout entier à son unique fonction d'existence naturelle se suffisant à elle seule, jusqu'à s'enivrer de son calme, jusqu'à se délecter et s'enchanter par ellemême.
Les mortifications, les rages et les désespoirs de son corps, son sang calciné, ses nerfs rompus, les insomnies de son labeur, les ver-
tiges de sa raison, les peurs de sa pensée, des morceaux de son cœur et de ses entrailles, le meilleur de lui, la crème de sa moelle; et de son cerveau : voilà pourtant ce que, sous forme d'œuvres, offre à la volage attention du public, quand ce n'est pas à sa parfaite indifférence, le pauvre enthousiaste et sincère artiste qui, pour son rêve jamais atteint, se vide, se tarit, meurt en détail, de toutes les outrances de ses facultés, de toute l'avidité prodigue de son être, en arrive à se consumer petit à petit, et, lentement, rongeusement, à se dévorer luimême.
S'il pense et parle avec sincérité, celui qui ose trouver la guerre un mal nécessaire est aussi insensé que l'homme, également de bonne foi, qui prétendrait que le suicide et l'assassinat sont d'indispensables émondages de l'humanité.
Il y a des choses faites par l'homme qui témoignent par leurs qualités artificielles dans la
configuration, le volume, le genre et la manière, de leur accommodation à ses plaisirs et à ses besoins; où qu'elles soient, et si abandonnées, si surannées qu'elles apparaissent, en l'absence de tout être humain, elles gardent pour sa venue possible une attitude expectante et inviteuse.
Toutes les choses de la nature terrestre semblent également convier l'homme et l'attendre, bonnes ou perfides, pour son bien ou son mal, pour complaire à sa vie ou déterminer sa mort. Les fleurs et les fruits s'offrent pour qu'il les aspire et les cueille; l'herbe, pourquoi s'y couche ; la source, pour le désaltérer; l'arbre, pour lui donner son ombrage; le caillou, pour qu'il en tire l'étincelle, etc. Mais, sans parler de tant d'autres choses nuisibles, — possiblement toujours — il est attendu et invité : par le feu, pour être consumé; par l'onde, pour être englouti.
Seuls, les glaciers inaccessibles n'attendent que les grands soufiles de l'espace et n'invitent que la lumière.
0 vous tous, les pauvres cœurs vénéneux, qui ne renaissez de votre dévoration que pour être remangés sans relâche par toutes les vipères de l'envie, du soupçon et de la haine! 0 vous tous, les tristes abandonnés des autres et de vous-mêmes, les possédés du Mal qui condamne au crime et au vice vos actions comme vos pensées, en vous en laissant la conscience pour vous martyriser davantage dans le tourment de votre impuissance à lui résister !
0 vous tous, les parias de l'hérédité, les coupables du destin, dites-vous que vous valez encore mieux que la nature si perfide et barbare dans son apparente sollicitude! Pleurez sur elle autant que sur vous ! Fondez-vous, pauvres endurcis de naissance, dans la ruisselante pluie des larmes !
Le favorisé du Bien qui, au lieu de se targuer de son privilège, en reconnaît l'atavique ou individuelle fatalité, l'enfant gâté de la Vertu qui sait voir et comprendre la création que, parmi l'universalité des choses et des êtres, la fantasque indifférence du sort, la démence du hasard, la nuit sourde des germes, les rouges
ténèbres du sang, font inoffensive ou scélérate, triomphante ou maudite, — celui-là est pour vous : il conçoit, il souffre vos désespoirs, vos vertiges, vos luttes et vos défaites ; de toute son âme fraternelle il excuse vos attentats ; il s'en veut de votre abominable existence, et, plus encore que sa pitié, sa justice vous bénit pour tant d'horrible malheur î
« La joie fait peur » : encore un proverbe faux! puisque l'essence même de la joie est son libre abandon, sa totale expansion dans la pleine confiance.
Sans doute, certains de Fàge mûr et de la vieillesse, ayant l'insécurité si tàtillonneuse, le tracas si défiant, le regret si amer, se font les chicaniers de leur propre allégresse qui s'empoisonne par l'analyse et mâchonne du soupçon à force de se creuser; mais, malgré la triste expérience et Tenlugubrante maladie, ressenties par une bonne conscience, les joies de l'amour et de ta famille, de l'art et du labeur, de l'amitié,
du dévouement, du rêve d'idéal et des contemplations naturistes, sont sans tache et saus arrière-pensée, comme l'innocence, et l'on pourrait dire, qu'ainsi que cette enfantine vertu, elles s'épanouissent en s'ignorant : tant alors, oublieuses du passé comme de l'avenir, elles sont tout entières suspendues à cette heure bénie que vient de leur procurer soudain le bel effort, la noble trouvaille de l'esprit, le bon hasard du cœur ou de la nature.
Le christianisme, selon Jésus, et rien que par Jésus, repose entièrement sur Y aimez-vous les uns les autres, et n'a d'autre raison d'être que la tendre et militante prédication de cette unique maxime, incomparablement sublime entre les plus élevées, puisqu'elle exprime à elle seule tout le devoir et toute la consolation de l'humanité.
Donc, en connaissance de cause, aussi tramée qu'approfondie, se « servir » simplement d'une
telle religion, l'utiliser, l'exploiter, c'est faire du plus vénérable idéal du Beau et du Bien la pelure de sa laideur et de sa perversité morales ; c'est masquer, abriter hypocritement sa scélératesse sous la plus noble manifestation d'un rêve humain divinisé.
Au contraire, pratiquer consciemment, en toute la lumineuse et parfaite sincérité de son être, cette religion si maternellement humaine, c'est posséder un réconfort contre sa faiblesse, une arme contre ses mauvais penchants, un talisman spirituel qui, en vous empêchant d'être pire, vous achemine à devenir meilleur; devant l'origine et la fin communes de toutes les créatures, entre l'inconnu d'avant la vie, le pourquoi de l'existence et le secret delà mort, qui nous rendent tous solidaires du même effrayant mystère de la destinée, c'est apprendre à se dévouer pour les autres, à prodiguer sans réserve à tous ses frères en si vaine et si énigmatique humanité tout l'onctueux pardon, toute l'indulgence d'amour de son cœur, dans des débordements de miséricorde quand même et de pitié quoi qu'il arrive; trouvant toujours sa
récompense dans la joie de son immolation, dans le contentement de son sacrifice.
Comprise et exercée de la sorte, la religion chrétienne n'est plus une institution sociale dont tirent parti la force et la richesse, le despotisme et le mensonge : écrémant l'instinctif de l'homme pour lui en laisser le meilleur et le plus salutairement profitable, elle le purifie et le consacre dans la bonne simplicité de la nature qu'elle corrige pieusement, qu'elle réforme de son influence, et dont elle devient ainsi, en plus discernant, en plus sage, le Mentor complice, l'àme sensible, et la conscience fraternelle.
Dans le tréfond, les plis et replis de son être, nul ne se connaît mieux que le sceptique mondain, ce ricanant faussaire de sa secrète pensée. Mais, c'est justement parce que, devant les autres, il demeure si à son aise le narquois histrion de sa conscience, qu'il a si peur de se retrouver seul en la présence de son propre individu, n'ayant plus que lui-même pour
témoin de son trouble et pour galerie de son silence.
D'ailleurs, cette comédie ne dupe vraiment que les superficiels, les artificiels, ces gens totalement vides de rêve, privés de pensées à eux, tant ils vivent celles des autres, parleurs précieux, sourieurs mécaniques, indifférents par mode, sarcasliques par genre, jugeant sec, froid, aigre et pointu du haut de leur infatuation citadine; en somme, si bêtes que, même devant telle âme sauvage, tel esprit solitaire qu'ils savent ne dépendre que de la nature et de sa conscience, ils prennent encore l'impertinence pour une arme, l'ironie pour une force et l'outrecuidance pour un argument.
Frime et fausseté que tout ce docte et élégant scepticisme! Toujours grave et respectueux devant l'inconnu, le grand doute philosophique perce à jour ce mensonge d'une âme où il voit se creuser son même souci et frissonner sa même
Auprès de vous qu'ils accablent de protestations
affectueuses, de toutes les phrases et mimiques de la gratitude, il y a des personnes qui médisent quotidiennement de leurs plus obligeants camarades et amis ; de gaieté de cœur, froidement, sarcastiquement, blâment, déprécient, ridiculisent leurs bienfaiteurs. Méfiez-vous de ces gens-Là! et si, par hasard, vous avez été bon pour eux, dites-vous bien que, le dos tourné, ils vous critiquent pareillement, qu'ils ont le même malin plaisir, partout où ils passent, à proclamer vos défauts, à rire de vos faiblesses, à vous cribler de leurs épigrammes. Si donc ils offrent un quelconque intérêt de conversation, risquez-vous à les fréquenter pour amuser votre ennui; mais, afin d'éviter d'en faire des ingrats se moquant de vous, tenez-leur toujours fermées votre bourse et votre confiance; et, vous retenant d'être officieux, quand bien même ils auraient besoin de vos services, ne leur donnez jamais que le dessus de votre esprit et le mensonge de votre cœur.
D'ailleurs, à agir ainsi, vous aurez vite fait de voir disparaître ces malicieux sourieurs et aimables caustiques, en somuie, purs égoïstes
et finauds rapaces, n'étant guère dans la vie que des mains tendues cherchant toujours à recevoir, que des poches baillantes ne demandant qu'à se remplir.
Il est à croire, — pour la cause delà j ustice éternelle et comme réparation à cette chose si solennellement mystérieuse et sacrée entre toutes : la Mort! — que ceux qui n'auront pas désarmé devant un cadavre, qui auront vomi l'outrage sur une tombe, devront se maudire une fois trépassés, pendant les phases de leur pourriture, de leurs ossements et de leur poussière; que le Néant fera une exception pour eux; qu'ils seront indéfiniment torturés dans leur indestructible atome !
En somme, la nature roule toujours la société, et le sang domine à son gré tous les manèges, scrupules et artifices des femmes. En matière charnelle, les plus coquettes, les plus
froides, les plusréputées indifférentes, ont toutes leur heure de besoin et de curiosité. C'est à la façon profiteusement présente et sagace d'épier et de déterminer, juste à point chez elles, l'instant précis de cette éclosion amoureuse, que souvent, le plus laid comme le plus indigne des hommes, doit ses meilleures bonnes fortunes.
La crainte, qui est une inquiète prévoyance de l'instinct et devient par la suite un anxieux soupçon de l'expérience, s'exerce différemment sur tous les hommes ; mais, à part les inconscients, il n'en est pas un seul qui ne la ressente à sa manière, suivant le faible de sa nature, l'exigence de ses nerfs, le despotisme de sa passion. Un tel qui ne sera pas hanté par l'idée de la mort et se précipitera au danger sans réflexion pourra être le plus frémissant des craintifs dans l'amour ou la paternité, aura la peur nocturne, redoutera la foudre, le serpent, certaines bêtes et choses; tel autre, frissonnant à l'idée de la mort, n'aura que cette peur unique ; l'un
craindra pour son argent; l'autre pour son art; celui-ci pour sa santé; celui-là pour son ambition ; mais aucun homme n'est exempt de ce reptile du cœur et de la pensée qui, plus ou moins tressaillant, s'y pelotonne ou s'y enroule.
Quelque vaillante qu'elle soit, il n'y a pas de conscience qui domine sa peur à elle, l'angoisse de son sentiment préféré, alors que, logiquement, la vraie force de l'âme, étant donnée sa tranquille acceptation de la mort, devrait être de se composer, par un vouloir de philosophique indifférence, une sorte de sécurité installée qui astreindrait à la confiance quand même tous les sentiments, quels qu'ils soient.
Il n'y a donc que des lâchetés diverses, puis* qu'à titre différent, tous les hommes sont égament possédés de la crainte, pâlissent pareillement devant l'objet particulier de leur effroi, frissonnent de même devant le certain motif de leur insurmontable horreur.
Quitter le bon pour le moins bon, le meilleur
pour le pire, ne sera jamais le fait d'une conscience droite et sincère qui, toujours de bonne foi dans ses torts et ses erreurs, et sachant tôt ou tard les reconnaître, ira toujours du moins bien vers le moins mal, el du très bien vers le mieux.
Mais, que l'on en voit donc pourtant, changer et se transformer dans le mauvais sens, des âmes que l'on croyait immuablement invariables, incrustées pour jamais dans la fierté de leur parti pris de bon instinct naturel et de raison pure, dans la beauté de leur principe de sagesse humanitaire et de justice miséricordieuse !
Quand les hommes sont d'un certain âge, mais restés des bien portants de la vie, cherchez la cause de leur moral changement de peau, de leurs revirements de systèmes et volteface d'opinions, dans l'amour, le vice, la cupidité, l'ambition, le besoin de gloire ou d'argent. Peut-être aussi, qui sait? pourrait-on les attribuer à une comédie de mensonge, à une expérimentation de fausseté vis-à-vis de soi-même comme devant les autres, à unecuriosité, à une fantaisie de mal faire, à un simple esprit de perversité?
Chezles âmes débiles, inquiètes, languissantes, fielleuses, expliquez le tournement subit à un vent tout opposé de leur libre pensée, par la maladie, le remords, un dégoût timoré de l'existence, l'effroi du trépas, et surtout par l'horrible terreur d'un au-delà possible.
Tous deux d'imagination, de cœur et d'esprit, de sens artiste et de pensée philosophique, vous seriez faits pour vous entendre. Vous vous évitez? Faute de vous connaître! La timidité qui est souvent l'hésitation, le réservé, l'ombrageux de l'amour-propre, le doute fielleux de la pessimiste expérience, et surtout les malveillantes insinuations contre chacun de vous dont vous êtes respectivement empoisonnés par ceux qui ont intérêt ou malin plaisir à vous tenir éloignés l'un de l'autre, tout cela vous empoche de contracter une affection qu'appellent et comportent si bien les similitudes de vos deux natures, les affinités de vos deux êtres.
Mais, une bonne foi, maîtrisez vos nerfs, votre
orgueil et votre amertume; n'accordez aux propos venimeux que le mépris qu'ils méritent; et vous ne tarderez pas, dans une fraternelle effusion, à sympathiser pour jamais : ce sont presque toujours ceux qui ont été longtemps le plus prévenus l'un contre l'autre, qui deviennent les meilleurs, les plus dignes et les plus solides amis.
Quelle inconséquence, chez les prétendus civilisés ! Ils crient à l'abomination pour une seule boucherie d'assassinat, et trouvent tout naturels les cent mille massacres d'une bataille !
S'il existait, il n'est pas possible que Dieu, soucieux de sa créature, et devant se glorifier en elle, laissât s'accomplir toutes les horreurs des catastrophes et de l'hérédité qu'un simple mortel empêcherait, s'il en avait le pouvoir.
Comme on serait moins faux si on ne surveillait pas sa langue qui, machinale interprète de la presque toujours franche impression première, ne demande qu'à la parler dans la spontanéité de son obéissance.
Même le cœur le plus pardonneur éprouve une jouissance intime à savourer la confusion d'un hypocrite pris en flagrant délit de perfidie et de mensonge.
On se figure très bien un artiste en démence qui, insatiable de production incessante, et perpétuellement mécontent de son œuvre constamment la même, ne la recomposerait toujours que pour toujours la redétruire, et ainsi de suite indéfiniment : à jamais, dans l'illimité de l'espace et du temps, c'est le cas de la nature aveugle qui, de par sa propre fatalité, condamnée à engendrer sans trêve et s'cxcédant do la
sempiternelle remonotonie de sa création, ne réanime que pour retuer, ne refait de la vie que pour refaire de la mort.
L'homme vraiment fort dans la vie, c'est-àdire toujours armé d'illusion et de croyance, d'espoir et de sérénité pour entreprendre et accomplir, serait celui qui deviendrait assez le fascinateur de sa raison et l'endormeur de sa certitude, pour, non seulement ne pas penser au trépas, mais encore pour s'imaginer, une bonne fois pour toutes, qu'il est une exception dans la nature, et que lui seul ne doit pas mourir.
Pendant quelques instants, au sortir d'une chère étreinte, la femme habituellement chaste, trahit, pour qui sait voir, le ravissement ressenti.
Elle en accuse la persistante saveur par son geste plus las, sa démarche plus molle, et sur-
tout par l'exquise altération de son visage qui gagne en tendresse ce qu'il perd en tranquillité. Sa beauté se spiritualise en langueur ardente, en fraîcheur pâlie, avec une expression à la fois ébahie, charmée, triomphante et confuse. Ses traits s'ennoblissent et se transfigurent par le fondant du regard, le vague du sourire, par le frémissant écartement des narines qui semblent encore aspirer de l'extase. Aussi, pour le satanique observateur, apparaissant un beau j ouisur la face d'une jeune fille que jusque-là il croyait vierge, cette nouvelle et multiple expression physionomique lui dénonce, en toute clarté, qu'elle vient de consommer librement l'œuvre d'amour, et qu'ayant goûté le délice de son premier frisson de volupté, elle en garde pour jamais à son brûlant initiateur sa plus intime et nostalgique reconnaissance.
L'imagination n'a libre carrière que par une sorte d'insouci du style et de l'idée, lesquels
s'épuisent, se dessèchent, se dénaturent par leur excès de scrupules et de contrôles.
Les tares et les défauts d'une œuvre sont les ombres qui accusent mieux sa lumière.
Qu'importe l'imperfection, si elle est compensée par le touffu, la hardiesse et la variété sauvage de l'écrivain que peut seule produire la spontanéité du premier jet, l'explosion sans contrainte de la pensée bien mûre ! Au contraire, un jour ou l'autre, le fond et la forme s'appauvrissent et se monotonisent à trop vouloir se couler dans le moule de la perfection.
Sans parler de ses erreurs dans les saisons, et de ses avortements dans les choses, la nature — consciente ou fatale — prouve sans cesse sa faillibilité par les cas monstrueux de ses créations dans l'humanité, comme chez les bêtes.
Si misanthrope pessimiste que l'on devienne,
peut-on même avancer que, de la part de ses semblables, on ne croit qu'au mal qu'ils vous disent d'eux-mêmes, puisque, souvent, on ne sait quelle aberration de vanité nous pousse à nous accuser de méfaits imaginaires, pour nous créer, jusque dans le mauvais, une supériorité sur les autres.
Quand, parmi des personnes de votre connaissance auxquelles vous avez la conscience de n'avoir jamais fait que des politesses, il s'en trouve qui, vous rencontrant, prennent la rue latérale, le sentier d'à côté, se retournent en se mettant à considérer un arbre ou une affiche, celle-ci fût-elle même si décolorément vieille, déchiquetée, râpée, qu'il n'y a plus rien à y lire... tenezvous le pour dit une bonne fois : si ces gens-là ne sont pas vos débiteurs, vous pouvez être sûr qu'ils sont vos pires envieux, vos plus venimeux ennemis.
Certes! le médecin a raison, il le fait pour le
bien, quand il prescrit à un artiste malade de s'abstenir de contempler, de ressentir, de concevoir, de formuler; mais, hélas ! autant vaudrait qu'il dit à un rosier : « Empêche-toi de pousser tes roses! »
Vivant, l'artiste se défend par le travail, la solitude et le silence. Mort, il est défendu par son œuvre.
Nous sommes injustes envers nos efforts : nous ne les estimons qu'au prix de leur réussite.
Quand vous apprenez la mort d'un ennemi intime, votre premier mouvement est tout d'abord significatif du « tant mieux » ; puis vous vous en voulez de cette joie secrète, vous en avez le remords tout fondant de pitié, et vous humanisant jusqu'à la plus haute miséricorde, vous accordez pleine et entière à votre ennemi, en regrettant qu'elle soit posthume, la rémission
du mal qu'il vous avait fait, de telle sorte que le cœur le plus ému, le plus troublé, le plus ouvert et traversé par sa mort, se trouve être précisément le vôtre, qui lui était demeuré si durement sec, si implacablement fermé pendant sa vie.
A côté du génie cultivé, extra-raffiné, supercivilisé de par tout le savoir et l'acquis de la société que son œuvre reflète et dont elle porte l'estampille, il y a le génie sauvage, resté le fruste volontaire, affranchi délibérément de tout principe et de toute règle, ne s'en rapportant qu'à la profondeur de ses écoutements et questionnements des choses, qu'à la seule bonne foi de ses regards et de ses pensées visionnaires, qu'au cri médité de son instinct encore plus que de son esprit, pour l'évocation du rêve et de la vérité.
Ce génie-là ne mesure sa puissance que par le degré d'impression qu'il produit sur luimême, sachant d'ailleurs que sa propre émotion lui vaudra, bon gré mal gré, l'empoigne-
ment de tous les autres. Aussi clairvoyant qu'il est doué, aussi conscient qu'il est naturel, il invente et crée de toutes pièces, et tous les sincères sensitifs s'en impressionnent et deviennent ses possédés, s'abandonnant avec des enthousiasmes et des effusions de reconnaissance à une sorte de besoin d'aimer et d'admirer son œuvre, sans se demander pourquoi ni comment ils'sont saisis et hantés par elle.
Il n'est haï, condamné, desservi que par les médiocres, les faiseurs, les appreneurs, par tous les manquants d'originalité naturelle qui savent trop ne pas compenser leur impuissance par la stricte application des seules règles et des seuls procédés de convention.
Chez celui qui, mal avec lui-même, déteste son prochain : mauvaise conscience !
Chez qui s'adore en n'aimant personne : conscience aveugle.
Chez celui qui s'estime en aimant les autres : conscience parfaite.
Vous sachant désintéressé, sentant que vous seriez prodigue pour les autres, la seule chose au monde qui puisse vraiment le plus vous humilier devant vous-même, c'est que les vœux de votre nature et les besoins de votre cœur soient perpétuellement rembarrés et bafoués par l'insuffisance de votre bourse.
Certes ! les ivresses, plaisirs et régals sensuels sont des stimulants du vice, des dissolvants du travail, des fomenteurs de la paresse. Pourtant, par rapport à l'àme et au moral de l'homme, il ne faut pas trop médire de l'inlluence des joies matérielles, puisque jamais le jaloux n'est aussi disposé à l'admiration, le chicanier à la justice, l'avare à la charité, et l'insensible à l'émotion, qu'après avoir fait bonne chère.
Quand on aime la vie malgré tout, qui sait si on ne bénirait pas son ennui, en se disant
qu'il allonge vos jours par l'espèce de croupissante lenteur qu'il semble leur inoculer ? Qui sait si on ne tiendrait pas à ses épreuves, après avoir disséqué le bonheur des autres ?
Comme l'onde, la femme attire l'homme bien plutôt par le dormant de son mystère que par l'éblouissant de sa surface.
Les vrais avares ont tellement mis toute leur sensibilité dans leur bourse, tout leur cœur dans leur trésor, ils en arrivent à une telle aberration par le moisi, le rouilleux invétéré de leur vice, ils sont tout à la fois si volontaires de rapacité pour eux-mêmes comme pour chacun, et si instinctivement inaptes à donner, que ce leur serait une réelle, souffrance d'être généreux avec l'argent des autres.
La preuve qu'en littérature les austères, graves, profondes et subtiles descriptions exigent du lecteur son plus de savoir, d'intelligence et de spiritualité, c'est qu'elles sont toujours passées par celui qui n'est pas doué du souvenir qui ressuscite, du rêve qui observe et de la vision qui pense.
Tant pis ! Risquons-nous! Tentons le destin, nous désintéressant très philosophiquement de la durée du sort et du malheur possible! Mois non ! Quand on pense la vie autant qu'on la regarde, on ne peut faire de longs projets. On est si incessam ment éventuel qu'on n'a pas le d roit de dire : à demain, à ce soir, à tout à l'heure! Vous voilà heureux, satisfait... mais, pour que ce même moment d'apparente sécurité vous devienne un instant de mort ou de catastrophe, il suffit d'un geste du sort entre deux secondes.
Si supérieur qu'il soit ou se figure être, tout homme est le tributaire possible de la folie ou
du gâtisme dont l'animal a la parfaite immunité. Alors, vraiment, lequel des deux a donc le droit de mépriser l'autre?
L'infréquent, le quinteux de nos actes de bienfaisance, notre raisonneuse hésitation devant telle infortune à secourir, donneraient à penser que nos si rares bontés effectives sont motivées par le devoir tout sec, par l'ostentation, l'intérêt, par pur système religieux ou politique, esprit de secte et de coterie, bien plutôt que par un besoin de l'âme, par une nécessaire effusion du cœur.
Par la façon morbide, forcenée, cruelle de sentir et de penser tragiquement, d'observer menu, d'approfondir creux, d'exprimer strident, vous vous apparentez surintimement à tel ou tel artiste. Alors, pourquoi dites-vous donc que vous n'aimez pas son œuvre, ce qui signifierait, si vous parliez sincèrement, que vous
n'aimez pas ce que vous faites. N'y aurait-il pas là dessous quelque chancreuse envie qu'une raisonnable humilité ne tarderait pas à guérir? Oui ! Cessez de vous mentir volontairement à vous-même, sans réserve de jalousie, sans revenez-y d'amertume, sans subterfuge d'amourpropre ! Cédez en toute justice le premier rang à votre confrère, et quand vous serez assez philosophe de la vérité pour accepter tranquillement sa supériorité indiscutable, puisque c'était précisément son évidence qui vous faisait tant souffrir, vous verrez que vous aimerez sa manière à travers et par dessus la vôtre; et, qui sait? vous aurez peut-être plus de sympathie pour lui que de complaisance pour vous-même.
En général, l'impression qu'on éprouve en apprenant la mort des gens qui furent vos compagnons de peine ou de labeur, de plaisir ou d'esprit, n'est nullement proportionnée avec la constance des protestations et témoignages dont notre amitié leur fut si prodigue
pendant leur vivant. Illogiquement, on prend au tout à fait calme ce qu'on aurait cru prendre au tragique ; et, c'est alors seulement qu'on s'aperçoit que la plupart de ceux que l'on prétendait si profondément affectionner, n'ont été que des frôleurs et des papillonnants de notre àme. A notre si mince émotion de leur perte, à notre si courte hantise de leur fantôme, on est bien forcé de reconnaître que l'homme n'est vraiment soudé pour jamais à son semblable que par les seules fatales affinités du cœur et de la chair qui, justement parce qu'elles ne sont pas raisonnées, répondent à un besoin instinctif, à une nécessité primordiale de l'être qui réclame par-dessus tout la plénitude de son double et naturel épanouissement.
Les rires perdus de la tendresse, les pleurs défunts de la passion, voilà seulement ce qui fait soupirer, crier notre âme vers la mort, ce que le deuil du souvenir cherche indéfiniment partout, évoque sans trêve jusqu'à la tombe.
Il n'y a que les cœurs très simples, ou par
trop désabusés, qui demeurent les pleureurs à
perpétuité, les obstinés regretteurs d'une bête,
d'un chien par exemple, à cause de la si discrète adoration de pensée, du si obscur dévouement d'âme qu'ineffablement, durant sa vie, ils ont senti couler en eux par toutes les offrandes de ses gestes, par toutes les caresses de sa voix, par toutes les bénédictions de ses regards.
Si juste et si sincère que Ton soit quand on regarde un paysage nouveau ou habituel, on apporte toujours plus ou moins dans sa contemplation le reflet de sa situation actuelle d'âme ou d'esprit : disposé à le trouver fastidieux si on s'ennuie; hostile, si on est mécontent ; inharmonieux et trouble, si on a le désordre dans le cœur.
Dans toutes les choses du cœur et de l'esprit où l'émulation s'exerce, le trop de contentement de soi-même est, non moins que l'indifférence et la jalousie, un criant aveu d'infériorité. On n'est vraiment digne d'estimer la conscience et
l'effort de son sacrifice ou de son labeur, qu'à la condition de savoir rendre aux autres justice toujours et admiration quand ils la méritent.
Ne vous ayant jamais vu, ce chien vient de suite à vous, tout démonstratif de confiance, ou, s'il ne vous montre pas les dents, il se retourne, fait un détour pour vous éviter. A sa manière, de prime abord, il a jugé infailliblement vos sentiments à son égard, et si peu que vous ayez le sens des botes, vous vous en rendez parfaitement compte. Et pourtant, en bien comme en mal, de regard ou de geste, vous n'avez rien fait pour ou contre lui. Mais, de même qu'il renifle un relent, il a, pour ainsi dire, subodoré votre nature et ne s'est pas trompé sur ses débonnaires ou peu indulgentes dispositions. Lui, auquel vous refusez une àme, serait donc, en fait d'intuition morale, infiniment plus sagace que vous qui, si borgne de l'instinct, si aveugle de la raison, n'ayant foi qu'aux apparences, prenant vos antipathies pour des flairs de pré-
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caution, ne sentez jamais l'ennemi possible sous les dehors qui vous attirent, les façons qui vous plaisent et les paroles qui vous flattent.
En la solitude de sa chambre, au fond d'une maison vide et isolée, lorsqu'ayant à partir tout de suite, on saisit en hâte son argent, qu'on arrache brusquement d'une poche ou d'un tiroir son portefeuille ou sa bourse, on se fait toujours un peu àsoi-même l'effet d'un voleur craintif et pressé qui, connaissant la cachette, s'en va droit au magot, l'escamote, prompt comme l'éclair, et précipitamment se dérobe.
Tandis que la joie et la jactance de la vertu vous irritent, vous vous sentez adouci par la tristesse et la modestie du vice qui induisent votre âme à je ne sais quel recueillement de pitié fondante et d'humilité mélancolique.
Voluptueusement furtif ou aigrement installé, le vent, tour à tour, effleure et caresse, soupire et se plaint, hurle et se démène, fait rage et brise tout : emblème exact de la femme, avec laquelle il a encore cette ressemblance déplus! Ses colèresàlui finissent en averses, comme ses colères à elle se terminent en larmes.
Les choses parlent aux enfants avec leur éclat, aux jeunes gens avec leur mystère, aux hommes mûrs avec leur utilité, aux vieillards avec leur usure.
L'homme fait souvent oublier sa décrépitude physique par son geste et sa parole, expressions encore vivaces de son esprit resté jeune. Au contraire, chez l'animal, regards, cris, mouvements, allures suivent ensemble, dans la plus parfaite conformité, son graduel dépérissement causé par l'âge de son corps.
C'est pourquoi la ruine des bêtes est infiniment plus lugubre que la nôtre.
De toutes les formes existantes, celle qui se retrouve le plus dans presque toutes les choses de la création, particulièrement dans les fleurs, les plantes et les écorces, c'est sans contredit celle des organes génitaux delà femelle, comme si, par cette profusion de voluptueux rappels de la grande étreinte prolifique, la nature voulait célébrer partout jusqu'au tréfond des solitudes, l'éternelle gloire de l'amour et de la fécondité.
Le grand âge nous fait, comme les enfants, plus ou moins dorlotés, servis, entourés quant au corps, mais il nous rend totalement solitaires de cœur et de pensée, de sentiment et de souvenir. Inutiles moisis pour leurs semblables, espèces de tessons humains relégués par la vie et comme oubliés par le trépas, les très vieilles
personnes, en pleine tourbe des vivants, sont des âmes perdues dans le vide, n'ont plus désormais jusqu'à la tombe que l'immobile cortège et la silencieuse interlocution des morts.
11 se trouve que c'est précisément la raison et la sagesse arrivées à leur point culminant qui rapprochent le plus l'homme des animaux, puisqu'elles lui font pratiquer délibérément leurs qualités instinctives : la tempérance amoureuse, la résignation sereine, l'absence de haine et d'envie, le monotone du vivre, le borné du désir et le modeste de la suffisance.
La nature est plutôt perfide et mystificatrice. C'est rarement que chez l'homme elle appareille la beauté de l'âme et celle du visage, et que chez l'animal elle accouple la grâce ou la force avec la franchise et la douceur. Pourquoi s'en étonner ? alors que pour mieux nous nuire,
nous tentant par la gourmandise, elle fait des plantes vénéneuses qui nous trompent par leur ressemblance avec les bonnes, alors qu'elle hérisse de griffes et de crocs la tige et les branchettes de la rose, met un danger mortel dans l'expansion de la lumière, dans l'ombrage des arbres, dans la fraîcheur des sources vives et ne nous donne le délice de la volupté que pour nous en inspirer le funeste abus ou nous le faire doser et rationner par nos craintes ?
L'ennui régit également tous les hommes. Lui seul fait se rencontrer dans une commune horreur tous les extrêmes du Bien et du Mal, tous les antagonistes du cœur et de la pensée. Par sa rongeuse longueur, les meilleurs et les pires fraternisent en même convulsif dégoût que ce n'est pas hélas! en même inerte indifférence !
Le cœur vous fait faire des folies, mais en vous livrant à vos semblables il vous confisque à
vous-même. La pensée vous garde raisonnables, mais elle vous mure à jamais dans l'isolement de votre propre face à face : reste à savoir lequel vaut le mieux de trop s'oublier en se prodiguant à son prochain ou de trop se connaître en oubliant les autres.
Le grand art n'étant que la poursuite du sphinx éternel, que le corps à corps du songe et de l'idéal, ne sera jamais compris que par les maniaques de la chimère et les professionnels de l'inutile.
L'homme est dans la vérité quand il met la bonté avant la justice et, Jorsqu'ayant pris à la société le meilleur de ses institutions, il n'admet de ses semblables et ne pratique de l'instinct naturel que ce qui ne blesse pas sa conscience.
Avoir dans une armoire un pistolet chargé de ses six balles, dans l'angle du mur un fusil chargé de ses deux cartouches, c'est bien figurativementavoir à domicile de la mort en nature, oui! delà mort en bois et en métal, qui, du fin fond d'un meuble, du coin ténébreuxd'un appartement, épie son occasion, guette sa seconde, embusquée là, immobile, roide et muette, et pourtant, malgré tant de mystérieuse discrétion, insinuant l'approche, conseilleuse de regarder, inviteuse de prendre, sournoisement tentatrice, d'autant plus perfide que par son côté objet familier, à la fois croupissant et défensif, elle endort la précaution et installe la sécurité.
Mais, dites-vous bien que, pendant son chômage de destruction, elle couve toujours sa revanche possible. Dans la maison, sous ces deux formes, toute prête contre une attaque de malfaiteur, elle attend aussi, qui sait ? — avec une seule chance de rater — la satiété froide, la folie désespérée ou la joueuse imprudence de tel ou tel de ses hôtes.
Mystérieux ravissement de la misère humaine il n'y a que la seule mélancolique volupté dans le sincère et douloureux amour qui sorte deux âmes de leur chair et les précipite l'une vers l'autre:
Oui! chez deux tristes amants entrelacés, les âmes se possèdent, se pénètrent et se fondent plus intimement que les corps, si l'instant qui joint les soudaines pensées de leur plainte amoureuse, mélange aussi, comme dans une mutuelle extase d'agonie, lesbrusques échappées de leurs larmes.
La nature, hélas! ne crée que pour le carnage, mais ses massacres, avec tout l'embusqué de leur barbarie, sont tellement dérobés qu'il faut vouloir délibérément les chercher pour les surprendre. Pour un spectacle atroce qui vous trouble etvous afflige, elle vous en étale innombrablementqui vous pacifient et vous consolent. L'homme doit donc bénir le limité de son regard lui permettant de n'assister au sein des
campagnes qu'à la vie saine et glorieuse des êtres, sans voir indéfiniment la fatalité' de leur, destruction réciproque dans tous les hideux détails de sa perfidie.
Parti du fond de la conscience, des profondeurs les plus intimes de l'être, le souhait du rétablissement d'un malade en danger de succomber a-t-il une influence sur le destin, un pouvoir contre la mort ?
S'il ne conjure pas directement l'inexorabilité de la tombe, peut-être ajoute-t-il au combat désespéré du sang une magie de résistance qui tient l'agonie en échec devant les ressources de la nature.
J'ai fait la remarque que presque toutes les fois qu'il m'est arrivé d'avoir l'aveugle obsession, la hantise hermétique, l'idée fixe de ce désir excluant toute autre pensée, avec les suprêmes élans de mon àme en prière suppliant l'inconnu, intercédant auprès de la Fatalité pour une personne mourante, cette personne
revenait à la santé après une longue temporisation dans les affres du dernier souffle.
Avis aux âmes aimantes, aux cœurs compatissants qui voudraient tant prolonger les jours de leurs semblables î Pourvu qu'à l'inverse de ce souhait apitoyé, pur de tout intérêt, — complices avides de la mort qui vous tâte, faisant le guet avec elle, la Haine ou l'Envie, la Passion ou le Gain ne vous fassent pas trépasser plus vite par leur attente de votre râle et leur convoitise de vos obsèques.
De toutes ces mains loyales, menteuses ou indifférentes qui serrèrent les miennes depuis tant d'années, je garde au fond de moi une confuse empreinte, je sens sourdement passer en mon âme les courants de leurs pensées diverses, les frissons de leurs volontés contraires, et voici le terrible rêve que, maintes fois, tout éveillé, il m'arrive d'avoir à leur sujet : les unes, vivantes, veulent me retenir en ce monde
ou tâchent de m'en rejeter, ou simplement
laissent faire; et les autres, les mortes, guettent l'instant de mon dernier souffle pour bien vite et goulûment me saisir et m'emporter dans la tombe.
La si triste expérience de la vie, vous apprenant que les meilleurs sont versatiles, et, qu'à tel moment, l'abnégation peut verser dans l'intérêt et la sincérité dans le mensonge, on finit par être si tranquillement pessimiste qu'on devance en pensée tous les mécomptes arrivables, et que s 'attendant à toutes les trahisons et défections de la part des hommes, on n'a jamais la douleur ou l'indignation de leurs surprises.
Dans les pires situations de l'homme, l'orgueil têtu quand même est encore son plus vrai soutien. Oui! c'est bien le seul orgueil qui hérisse, cuirasse et entretient toujours fécondée l'opiniâtreté de sa révolte : l'arc-boutant dans la hautaine résistance, il étrangle sa
douleur, masque et endurcit sa pauvreté qu'il fait militante et noble, histrionise sa tristesse, dompte le rétrospectif des jalousies d'amour, rembarre les dissolvants regrets des amitiés perdues. C'est pourquoi le symbolique Satan apparaît si bien à tous les rebelles du malheur comme l'unique patron de leur détresse.
Il en est des villes comme des fourmilières : sans doute, leur grouillement intéresse, mais d'une façon superficielle, tandis que, comme la toute seule errante et chercheuse fourmi, c'est le solitaire passant perdu qui fascine le regard, attache et passionne l'observation.
On tient rarement dans la santé ce qu'on a promis dans la souffrance.
L'admiration impose toujours sa surprise.
mais suivant l'expansif ou l'ombrageux des âmes, elle s'y installe ou cherche à se dérober: tel enthousiaste la veille, est souvent un détracteur le lendemain. En art surtout, il y a bien peu de rivaux qui ne s'en veuillent de l'émotion que leur a fait subir un confrère, jusqu'à nier ensuite avec amertume le saisissement de sa puissance. Car, trop orgueilleux pour proclamer durablement un sentiment qui les humilie quand ils réfléchissent, ils regrettent comme une bassesse le libre abandon de leur instinct et trouvent l'admiration aussi lourde à porter qu'une volontaire diminution d'eux-mêmes.
Mais qu'importe ! qu'ils taisent ou contestent leur impression première, elle est en eux, incrustée pour la vie, comme une sentence de leur justice, comme un axiome de leur conscience.
En voyant l'eau courante de la rivière se désemprisonner peu à peu de la glace qu'elle mine sourdement, fendille et fait craquer, je pense à la bonne sensibilité qui reste toujours
vive quand même, en dépit de l'endurcissement de l'homme, et tôt ou tard, entame, fond et dissout les couches de glace de son cœur.
11 y a de si engouffrantes pensées que, pour ainsi dire, elles suspendent la vie des organes, abolissent l'ouïe et éteignent les yeux.
C'est pourquoi, de toutes les créatures, l'homme seul, enfoui dans le songe, peut avoir l'air de regarder sans voir et d'écouter sans entendre.
Qu'ils déversent donc leur chagrin! qu'ils pleurent, ceux qui ont des larmes! Hélas! il existe de pauvres cœurs racornis de naissance qui, voulant tant se fondre, mais à jamais inépanchables, traînent au fond d'eux-mêmes la sécheresse de l'effusion et l'aridité de la tendresse. Ceux-là guettent l'heure où les choses redevenues des spectres seront enfin rendues à l'inanimé de leur solitude, car ces recroquevillés
maudits ne sont consolés que par l'horreur des ténèbres sur le sein de la Tristesse, dans les bras fermés du Silence.
Hélas ! une maladie invétérée est au corps ce que le remords est à l'âme : hantée par elle, la bête humaine languit, se ronge, s'exècre, et se maudit par toute l'impuissante révolte de l'esprit et du cœur auxquels, un jour ou l'autre, elle inocule irrémédiablement la contagion de sa déchéance, de sa torture et de sa peur.
Justement parce qu'il sait qu'il est né ainsi fait et n'a pas le droit de s'attribuer le mérite de sa vertu, étant d'instinct inapte et réfractaire au mal qu'il ne pourrait accomplir quand bien même il aurait toute la volonté de le com mettre, un cœur noble s'épouvante et s'horrifie du crime, mais, en plaignant jusqu'à l'excuser le malheureux abandonné de lui-même qui,
sous le vertige et la poussée du sang, ébloui par la cupidité du vol ou la clémence du besoin, a perdu pied dans la tentation de sa nature et vu rouge dans le tourbillon de sa fatalité.
Hélas ! quelle tristesse de se dire que l'on ne pourra longtemps vieillir qu'à la condition de toujours davantage survivre à ceux qu'on a aimés et connus, jusqu'à l'abominable jour où l'on restera tout seul dans l'univers vide, devenu pour vous un immense cimetière qui vous barrera les yeux, le cœur et la pensée avec les épitaphes de ses tombes!
Au moment du printemps, si sagace observateur que Ton soit, on ne surprend pas la pousse de telle feuille ni l'éclosion de telle fleur que l'on constate le matin à son réveil.
Bien des fois, j'ai jalousé l'oiseau et le reptile nocturnes, ces seuls êtres de toute la création
qui, fantômes eux-mêmes, assistent le mieux et le plus mystérieusement à la sourde naissance, au spectral pointement des fleurs et des feuillages .
Les fleuves s'en vont à la mer comme nos jours s'en a ont à la tombe : en regardant l'eau passer, on regarde couler sa vie.
Le sage se dit qu'il n'a vraiment qu'un bien : la liberté'! dont il sera aussi jaloux que respectueux de celle d'autrui. C'est pourquoi dans l'entour habituel de sa vie, pour l'aisance de son comportement de chaque jour, mieux vaut le hérissement d'âmes trop figées que le collant d'âmes trop fondantes. Il achèterait bien trop cher les joies du cœur, si, obsédé d'affection, garotté de sollicitude, il lui fallait les payer de la perte de son indépendance!
.Mais l'enfant demeure dans l'homme qui, manquant de l'amour maternel, doit le sup-
pléer, quoi qu'il fasse, par la passion ou l'amitié. Un moment arrive où, avec les blessures de son orgueil, les ironies de l'expérience et la lassitude de sa pensée, il a usé son goût de liberté égoïste, et souffrant à la fin de cet excès d'indifférence qu'il avait organisé autour de lui, il cherche avidement le bon semblable qui prodiguerait à son triste cœur tous les battements du sien. Vaine espérance! Il a voulu exister pour lui seul, il mourra dans la solitude; partant de froideur vécue il a perdu le don de sympathie et l'aptitude à la tendresse; éloigneur malgré lui, il ne saura plus se faire aimer!
En dépit de la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, les penseurs ne sont pas les logiciens philosophes qui font des syllogismes et de petits axiomes de surface : ce sont ceux qui percutent les êtres et les choses, les pénètrent, les expliquent, leur deviennent en quelque sorte des mineurs et des plongeurs de leur secret,
leur servent de confesseurs-interprètes devant
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raconter ce qu'ils taisent et montrer les rapports d'impression, les chaînons de ressemblance qui les appareillent pour les yeux de l'àme dans leur commune fatalité.
L'indulgence et la pitié qui sont souvent natives résultent également de la logique et de la justice de la pensée, quand l'homme, devenu humble parce qu'il s'avoue son néant, constate sans plus s'illusionner toutes les contradictions, défaillances et versatilités de sa nature de passage. On n'est jamais excuseur et tolérant qu'à la condition de reconnaître le fatal possible de son apparente liberté, de se mirer dans sa misère, de convenir du mal déjà commis en admettant le pire que l'on pourra commettre. C'est pourquoi, quand ils ne sont pas d'aveugles et imbéciles despotes, les sévères, les rigides, les rigoristes sont de profonds hypocrites ou des vaniteux endurcis.
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On bénirait les lettres anonymes, si, émanant de personnes qui seraient les angéliques de Thiimilité, ayant la pudeur et la modestie de la bienfaisance, elles n'étaient jamais que des annonciatrices de bonheur et de consolation. Mais non ! Elles sont l'œuvre occulte et machinée d'un cœur fielleux, d'une âme venimeuse, ayant la méchanceté courbe, embusquée, précautionneuse, l'idée féroce, l'action lâche, et vous surprennent toujours comme des messagères de délation, d'ignominie et de malheur, gorgées qu'elles sont de formidables accusations souvent fausses , d'autant plus terribles, reconnues vraies : car, si l'on confond une calomnie, on ne peut rien contre l'infamant d'une vérité.
En général, l'homme d'honneur a plus d'amourpropre extérieur que d'orgueil intime; il n'est pas toujours bon dans toute l'acception d'indulgence du mot, et cultive moins la fondante pitié que la stricte justice. Mais, si passionnés que puissent être ses sentiments, ses indignations, ses préjugés, ses intolérances de sectaire, il témoignera toujours en personne de son blâme, de son mépris, de sa haine, de son
désir de vengeance ; il accusera bien en face, il signera crânement les plus dangereuses révélations qu'il aura cru de son devoir décrire, pour mieux les établir et les attester.
Certes! il sait la portée, les conséquences de ses inculpations, mais il ne les a ni tramées ni approfondies; il les a criées pour ainsi dire malgré lui, sous la poussée du sang, dans un coup de colère, et sa nette sincérité, sa brutale franchise, excusent l'endurcissement de sa rigueur et Tanimosité de son acte.
Au contraire, à la dérobée, temporiseusement, la pensée aux écoutes, surveillant sa bouche et ses yeux, il a ourdi, supputé, calculé, pesé, celui qui commet l'anonymat de l'embûche et pratique l'incognito du mal, lesquels prouvent d'abord son abjecte pusillanimité, mais encore et surtout sa parfaite connaissance de lui-même, experte et raffinée, le plein sang-froid de son astuce, son savoir d'hypocrisie, la profondeur de sa dissimulation, la satanique tension de sa volonté qui est de nuire aussi mauvaisement qu'elle le pourra : toutes science et clairvoyance perverses qui font cet homme
d'autant plus coupable qu'elles marquent de sa part une personnalité plus raisonneusement fine et artificieuse, un creusement de préméditation plus intentionnel, un sens plus réfléchi de sa responsabilité.
Perfide est le meurtrier qui étouffe ses pas, rampe ou surgit à l'improviste pour vous frapper par derrière; mais, encore, peut-il arriver que Ton perçoive le souffle et le frisson de sa présence; que Ton sente son ombre; que Ton se retourne à temps pour parer le coup; et que, si la blessure vous en laisse la force, on lutte avec cet assassin, qu'on s'en défende et qu'on le tue. Tandis que l'auteur d'une lettre anonyme est deux fois traître, puisque son attaque n'a été percevable d'aucune manière, et qu'une fois accomplie, elle ne permet pas qu'on la combatte : à l'abri de son inconnu, vous laissant ignorer d'où elle part, aussi ténébreuse et incorporelle que celle d'un fantôme.
Imaginez une vipère parfaitement consciente
de son venin qu'elle aurait amassé et gardé
longuement, pour qu'il fût plus subtil, et qui,
se sachant douée dans son invisibilité d'un coup
de dent aussi mortel qu'insensible, irait mordre sa malheureuse victime totalement abîmée dans la sécurité du sommeil : voilà bien l'horrible emblème de celui qui, pour nuire de tout son abominable cœur à l'exécré de sa jalousie ou de sa rancune, en soutire ses ferments les plus empoisonnés et les fait suinter de sa plume dans la lettre anonyme, dans son écriture non signée qu'il déforme, dénature, fabrique, falsifie avec toute l'ingéniosité de sa haine, toute la combineuse attention de sa scélératesse.
Cet homme est le seul indigne de toute rémission! le seul pervers encourant la malédiction de la miséricorde quand même ! Il mérite que sa conscience l'abandonne à l'enfer de son remords; que, trouvant son crime de lèse-humanité si inabsolvable, non seulement, elle lui refuse, jusque dans sa lucide agonie, le pardon supplié qui épanouirait son repentir et tranquilliserait l'horreur de son trépas, mais qu'encore, si tout ne finit pas à la terre, elle le condamne à jamais par-delà la tombe.
En «11101116 temps qu'elle embaume toute rame de pensées tranquilles et pures qui sont comme les parfums blancs de l'immaculé de ses lys, l'Innocence donne au physique de l'être idéal et spiritualité, en quelque sorte divinise le sang, magnifie la chair, angélise la voix, le geste et le regard.
Ne se connaissant pas elle-même, enténébrée qu'elle est dans la cécité de sa candeur, elle n'a que les carmins ou les rougeurs de la santé que peuvent décolorer la maladie et l'épouvante, mais si elle est blême, elle garde sa pâleur sans qu'y éclate jamais, suivant les rencontres, ce soudain ernpourprement lequel, si vague et si confus qu'il puisse être, accuse le vœu du sexe, l'éveil, la curiosité des sens, le rêve de l'amour, l'intuition du plaisir, la convoitise de l'hyménée.
La Chasteté est de la vertu sagace qui combine, suppute et se raisonne en toute profondeur d'égoïsme; l'Innocence, avec le mol et généreux abandon de ses charmes, est de la sainteté naturelle qui s'ignore. Les vierges sans tache de corps et de sentiment, sont seulement devinées telles, vénérées et bénies par le délicat luxu-
rieux, poète ou philosophe, resté le subtil de la conscience, que son plus de souillure même rend davantage respectueux de la blancheur dune âme et qui, libertin du remords, noué par tempérament à un vice dont il ressent toute la honte, déplore et maudit sa corruption parce qu'il sait encore évoquer sa pureté première et de souvenir de son enfance.
Le ciel et le visage humain s'appareillent dans la mélancolie. En phase triste et douloureuse, ils s'altèrent et blêmissent tous deux, ont également des passées d'ombre et de nuages, et après que le chagrin qui les travaille a couvé leur stupeur dans on ne sait quelle morne attente, chez l'un, il s'épanche en pluie, comme chez l'autre il se résout en larmes.
L'œuvre de chair est ce que la rendent l'homme et sa complice d'amour : vile par le découvert
et l'irrévérente bestialité de leur luxure, noble et quasi divine par le respect, le mystère, le poétique, la tendresse et la spiritualité' de leur étreinte.
C'est surtout dans ces phases d'amour où la raison elle-même s'échauffe et se passionne, dans cet état de languide exaltation du cœur, successivement ravi et navré, sûr et soupçonneux, que l'on imagine de subtiles affinités, des similitudes harmonieuses entre ses impressions à soi et les manières d'aspect, les façons d'être de la nature.
Oui ! quand alors leur caractère général, leurs expressions, nuances et demi-teintes correspondent au multiple comportement de notre pensée intime — dans l'aube, dans la lumière, dans le crépuscule, dans les ténèbres, sous la neige et la pluie, sous l'éclair et le vent — c'est bien aux horizons et aux gouffres, aux forets et aux vallées, aux ondes et aux nuages, à tout l'espace confident qui semble vivre et répercuter les alternatives de notre âme, que
l'on crie tour à tour sa foi et son doute, son allégresse et son désespoir.
Comme aussi, lorsque Ton est l'amant heureux sans inquiétude, ou infortuné sans rémission, on porte inversement sur toutes choses le violent reflet de son cœur. C'est alors surtout que notre pensée, nous donnant des yeux d'halluciné visionnaire, modifie, déforme et transforme les spectacles de la nature, en fait à l'infini, son miroir, son image, sa représentation, son emblème, les voyant fleuris quand ils sont arides, brûlés quand ils ont la fraîcheur, trouvant gai leur lugubre ou hideux leur charme.
De même quelles exigent l'immobilité, la rareté ou la solennité des gestes s'accordant avec ceux des arbres, les solitudes commandent le recueillement et le silence : les plus savoureuses causeries s'émoussent à la contemplation qui finit parles interrompre, ou bien elles baissent comme la voix, hésitent, saccadées, traînantes, confusément ne s'échangent et ne
sont écoutées qu'à travers le langage des choses.
Quand on fait le bien en philosophe, pour la seule satisfaction égoïste de son cœur et de sa conscience, mieux vaut peut-être avoir affaire à un ingrat, qu'à un par trop reconnaissant. Il y a de si despotiques et pourchassantes gratitudes, d'une telle obséquiosité, d'une telle glu, qu'elles vous feraient regretter d'avoir été bienfaisant.
Si l'aveugle brutalité régit la matière, elle gouverne aussi bien des êtres. Ainsi que tant d'hommes dans le monde, tant de choses dans la nature m'ont habitué à leurs mauvais procédés, que je n'attache pas plus d'importance à la grossièreté d'un tel qu'à la surprise d'un bourbier ou à l'agression d'une ronce.
On rembarre en la mystifiant la méchanceté mondaine, quand on sait devenir à l'occasion: muet avec les médisants, sourd avec les envieux, aveugle avec les mauvais ricaneurs et les regarde urs de travers.
Si les hommes n'étaient pas si vains, n'estimeraient-ils pas les choses au même titre que leur propre individu ? Un avenir de trépas rend chimérique une actualité d'existence. N'est-on pas déjà mort par le fait de devoir mourir?
Matière qui se meut et respire, objets vivants, destinés à une si tardive et cendreuse usure dans la terre, ne faisons-nous pas partie dès maintenant du troupeau de l'inerte et de l'inanimé? En commune fatalité, ne sommesnous pas les pareils des choses? Sous L'œil immuable de la lumière et des ténèbres, témoins indifférents du seul périssable dans l'abîme de l'espace et l'éternité du temps, ne sommes-nous pas déjà les frères de la pierre
qui se réduit et s'évide, du châtaignier squelette qui va se poudroyant dans le séculaire vermoulu de sa ruine funèbre?
Lorsque vous prenez des années, les nouveaux objets affectés à votre usage sont comme les nouvelles connaissances que l'on subit sans les aimer. Ne se Pigure-t-on pas qu'ils sont jalousés par les vieilles choses de votre entourage habituel, vos spectateurs compagnons dont vous êtes devenu le familier maniaque. Et l'on se met à affectionner d'autant plus ces vénérables amis de vos regards et de vos frôlements, de votre silence et de votre solitude, qui ont tellement encadré votre vie, y assistant, y tenant tant de place à leur manière que, pour ainsi dire, ils sont les compléments de votre individu et font comme partie de vousmême.
La nudité crie le cadavre. Le costumage illusionne la vie.
Il y a des pauvres qui humilient les riches par leur façon fière ou indifférente de recevoir l'aumône, comme il y a des besogneux qui étonnent le mendiant, les uns par le furtif, le gêné de leur offrande, les autres par le naturel et le fraternel de leur charité.
Dans la foule humaine si louche et si trouble, les francs sourires et les bons regards sont comme des échappées de soleil dans des profondeurs de brume et des amoncellements de nuages.
L'enfance crie. La jeunesse chante. La maturité grince. La vieillesse soupire.
A force de mentir aux autres, on finit par s'abuser soi-même. On est de moins en moins sur que ce qu'on invente ne soit pas arrivé. Bref, on croit tout comme ses dupes à la réa-
lité de ses fictions, et la Vérité met l'ironie de sa vengeance à vous faire, malgré vous, le loyal de la fausseté et le sincère du mensonge.
Si la vertu était en général greffée sur un fond moins vulgaire, elle condamnerait peutêtre plus courtoisement la luxure et la friandise qui sont les deux aristocrates de la sensualité.
Les embrassades, les serrements de mains, les paroles pleurantes et soupirées, les sanglots et les larmes : autant de courts épanchements de la pitié de surface, qui ne survit guère à ces rapides témoignages. On garde plus vif et plus long son regret du malheur des autres, lorsqu'on s'en affecte intérieurement par une silencieuse compassion qui se recueille et qui pense.
En général, les vrais ivrognes sont des philosophes campagnards, les vrais luxurieux, des mondains solitaires : les uns ne vont aux femmes que poussés par le joyeux vin. C'est la triste pensée qui y mène les autres.
Dans les endroits solitaires, même à l'état très vague, votre préoccupation qui attend je ne sais quoi, écoute et surveille, vous prouve tout simplement que vous avez beaucoup vieilli de corps et dame, que, devenu le desséché du soupçon, vous avez totalement perdu la belle témérité, la gaillarde assurance de la jeunesse, et qu'en dépit de tout le bien que vous pensez de vous-même, vous n'êtes plus qu'un frissonnant chétif, qu'un peureux sournois qui partout se méfie autant de la nature que des hommes.