NUI II— M
L'intime contrainte et le secret dépit font souvent la mimique de nos remboursements quand ce n'est pas de nos gratitudes.
En art, en littérature, n'est pas douceâtre qui veut : comme le laitage repose des épices, la fadeur dételle œuvre est quelquefois bonne pour vous défatiguer de la violence de telle autre.
Lois, morales et conventions auront beau protester, elles ne feront pas que devant le jugement de la stricte conscience, la probité d'un mauvais riche vaille un seul acte de charité d'un voleur pauvre.
Tu as beau ne créer que pour la mort, quand même, malgré la maudite embûche de tes forces, l'humanité t'adore et te bénit pour les offrandes infinies de ta fécondité, de ta grâce et de ta magnificence, ô Nature éternelle, — indifférente, — perfide! Et l'être te remercie encore de n'avoir animé son néant que pour le rendre à l'atome, puisque dans son furtif rampement d'ombre spectatrice, il a pu quelques instants vivre ta
gloire de beauté, s'éblouir de ta lumière et se délecter de tes charmes!
La preuve que les enfants ont des idées qui s'enchaînent et auxquelles ils savent donner une forme précise, c'est que, vous ayant posé à brùle-pourpoint de subtiles questions qui vous embarrassent — et ils s'en rendent compte ! — ils se font un malin plaisir de les pousser plus avant pour vous embarrasser davantage.
A la suite d'actions coupables, la sagacité, le retors et la culture de l'intelligence ne sont pas forcement des nourrices du remords, engendré seulement par le sens moral dont beaucoup d'hommes supérieurs parlent en poètes ou philosophes, sans nullement le posséder. Rester endurci ou troublé dans le mal, avoir des remords ou n'en pas avoir, dépend uniquement de la faculté native de la conscience (W'ivo
aveugle ou clairvoyante : chez telle personne, cette foncière cécité, tout en la tenant dans une eondilion d'infériorité d'âme, serait donc un privilège de sa nature au point de vue du calme et de l'insouciance de la vie.
A un certain âge, celui qui prétend par satiété ou sagesse dédaigner les faveurs d'une femme, ne parle ainsi que parce qu'il ne compte plus les obtenir. Il faut toujours qu'on mente et qu'on se targue un peu, en prenant son parti de l'impossible.
L' « à quoi bon » intérieur proféré par le consciencieux artiste est un cri de révolte contre le limité des forces humaines, un grincement de son regret vers le travail provisoirement impossible ; au contraire, 1' « à quoi bon » gueulard du coutumier de la paresse, vaine excuse pour luimême, ne lui sert devant les autres qu'à travestir en dégoût son irrémédiable impuissance.
On déteste le commandement lorsqu'on a le respect de la liberté : les vrais indépendants ne savent pas plus ordonner qu'obéir.
11 n'y a pas d'orgueil de maître qui ne fléchisse à la longue devant l'humilité de son domestique.
Un vrai grand artiste crie bravo à tous les jaloux de son œuvre, si cette jalousie, féconde pour leur esprit, leur a donné le pouvoir de se surpasser eux-mêmes î
Maintes fois, la couardise d'un tel est le fait de son goût et de sa curiosité de la vie qu'il analyse et savoure trop pour en risquer la perte. 11 est poltron simplement parce qu'il est heureux de son sort que d'aucune façon il ne voudrait compromettre.
Mais, que pour une raison ou pour une autre, ce même peureux arrive au désenchantement, à la satiété de l'existence, et le voilà d'emblée le plus interrifiable des hommes : les grands dégoûts font les grandes témérités, et plus d'un héros n'est bien souvent qu'un ancien lâche.
Pourquoi la médisance, alors qu'au fond de soi-même, suivant l'amertume ou l'indulgence de sa nature, il serait si facile de mépriser les autres ou de les excuser ?
Chez deux personnes qui pleinement sympathisent et se comprennent, le rire devient peu à peu l'assimileur et l'identificateur de leurs nerfs : il s'y installe, y fait résider sa démence, y couve pendant l'absence de l'une ou de l'autre, n'attendant pour son explosion, que l'instant où elles se retrouveront en présence. Alors il est despotique dans tout l'être, commande au cœur
et à la pensée. C'est ce qui explique pourquoi deux vieux amis, ainsi nerveusement appareillés, ne peuvent se regarder dans les pires situations funèbres ou tragiques, sans pouffer à l'unisson du plus charentonesque éclat de rire.
Vis-à-vis des morts, il y a beaucoup de gens comme ce menuisier qui, ayant fait le cercueil d'un homme qu'il continuait à détester même encore à l'état de cadavre, mettait toute sa force, toute son huile de bras, comme il disait, pour le sceller, le cacheter dans ses quatre planches, afin de bien lui ôter la possibilité d'en sortir.
Ceux qui sauvent leurs semblables dans les catastrophes sont des courageux immédiats, c'est-à-dire des irréfléchis, jouets de leur sang généreux, esclaves obéissants des tous premiers mouvements de leur nature simple et bonne, bouillonnant de vitalité avec on ne sait quelle
indifférence irraisonnée de la vie elle-même qui, pour eux, tient toute dans leur rôle social et qu'ils pratiquent à la hâte sans s'être jamais demandés si elle leur était un bien ou un mal, et s'ils y tenaient oui ou non. De là, leur décision à se ruer au danger, à toute heure et partout, n'étant jamais retenus dans leur bondissement téméraire par l'égoïste pensée de la conservation.
Ils est heureux que tous les hommes n'apprécient pas également le bienfait de vivre, sans quoi, combien rares seraient les sauveurs! Les savoureurs de l'existence, profonds avares de leurs jours, étant forcément très prudents, quand ils ne sont pas un peu lâches.
Lorsque, par hasard, il arrive à ceux-là de se dévouer pour leurs semblables, ils sont deux fois héroïques, et vraiment plus méritoires que les autres, car ils ont vaincu d'un seul coup l'hésitation de toute leur vie, et en une seconde, ont décrété contre eux-mêmes la possibilité de leur mort, c'est-à-dire du pire malheur qu'ils redoutent.
Si les hommes bons, avec connaissance de cause, étaient assez cyniquement sincères pour oser cette satanique confidence, ils avoueraient que le ravissement le plus égoïste leur vient de la vertu qu'ils pratiquent : ils confesseraient que rien au monde, autant que la Bonté, n'a dans tout l'être une telle profondeur de charme, ne flatte et ne glorifie aussi délicieusement l'intime personnalité de la conscience. Peut-être ajouteraient-ils, que si même sans leur coûter d'efforts, l'exercice de la bonté les laissait simplement indifférents, ils ne le continueraient pas si assidûment par l'unique sentiment du devoir et par la seule idée de faire le bien. Les vertus peuvent se désintéresser de l'argent et de l'hommage des hommes, mais il leur faut quand même un profit de joie secrète, un gain de contentement intérieur, sans quoi elles seraient vite rebutées par la stérile abnégation.
C'est plus méritoire, plus flatteur d'être estime par une canaille que par un honnête homme.
La meilleure preuve qu'en causant on ne refléchit presque jamais à la portée de ses paroles, c'est qu'il y en a beaucoup de lâchées que l'on voudrait bien pouvoir reprendre.
Combien de besognes, de compositions artistiques et autres n'ont été que l'exutoire de pauvres cœurs ulcérés qui se refoulaient, se terraient pour saigner en eux-mêmes ! Sous la tranquille patience, sous l'adresse ingénieuse, enjouée qu'ils évoquent, combien de profonds ouvrages, de jolis et gracieux travaux ne représentant au fond, ne figurant en somme que la révolte à son comble, la folle horreur, la haine forcenée d'une âme, des amas de plaintes étranglées, des grincements de rage et des vomissements d'amertume !
Aux puissants qui se savent injustes, l'accusation d'une seule âme sincèrement indignée est
pins sensible que tous les suffrages de la foule.
Quand, par sa toute naturelle expression, le sourire n'est pas le sincère et lumineux épanouissement de l'intime cordialité, il affirme toujours le malaise de l'offre, la comédie de l'empressement, le mensonge de la bienveillance.
Que d'hypocrites, se croyant forts, et se dénonçant parleur sourire qui ne sait ou ne peut appareiller sa feinte avec l'imposture si douce et si veloutée du regard!
Naissant des circonstances, au cours de la vie, toujours motivée et se raisonnant en toute conscience, la haine s'épuise faute d'aliment, se termine devant la tombe.
Au contraire, l'antipathie est si fondamentale, si instinctive, si indestructible dans l'être humain, qu'on pourrait presque dire qu'il est des
morts auxquels on ne songe pas sans aigreur, que Ton n'évoque pas sans amertume.
L'hiver, le rire du prochain éclate plus blessant dans la poix de nos spleens — comme le cri du pivert retentit plus tranchant dans le marécageux de la brume.
En général, les gens éplucheurs de leurs semblables, malicieux et caustiques envers les grandes personnes, se montrent au contraire pleins de condescendance, de douceur, presque de gâterie pour l'enfant : parce qu'en lui, ils ne trouvent rien où puisse s'exercer leur méchante critique parce que le fond de moins mauvais qui dort chez tout homme se réveille en eux devant cette innocence, se désarme et s'attendrit devant cette irresponsabilité. Et c'est ainsi que, par quintes d'onctueuse bonté, ils désenveniment de temps en temps leur pauvre âme fielleuse,
et arrivent à huiler un peu l'ordinaire vinaigre et citron de leur esprit.
« L'ennui naquit un jour de l'uniformité. » La pensée contenue dans cet alexandrin est aussi fausse qu'arbitraire, excepté pour ceux dont la personnalité revêt tellement celle des autres que, vis-à-vis de leur propre individu, ils n'ont rien de plus étranger qu'eux-mêmes.
A l'homme qui pense, discerne et se résigne, c'est la régularité de son petit train-train philosophe, le coutumier de son va-et-vient, la maniaquerie de ses labeurs et distractions qui lui font son contentement, lui composent et entretiennent sa sérénité. Il peuple et charme sa solitude justement par la rabâcherie sans cesse réitérée de toutes les mêmes opérations de son existence. On souffre avec plus de repos, on travaille avec moins de trouble quand on n'a plus de curiosité. Une vie qui se connaît, se regarde, se raisonne, tire son plaisir et sa paix de sa monotomie même, de son routinier machinal,
elle ne se trouve seulement satisfaite que par le total accomplissement de ses habitudes.
On ne peut raconter de ses semblables que ce qu'ils consentent à vous dire sur leur compte en toute connaissance de mensonge ou de sincérité, et le plus souvent des deux ensemble. Mois puisqu'on ne peut pas vivre dans les autres, on n'en peut donc parler qu'imaginativement ou leur prêter sa personne : c'est pourquoi, quelque figuration qu'ils remplissent, tous les personnages de théâtre et de roman ne sont que des marionnettes de songe, que les métamorphoses d'un seul individu, iesprotéiformies d'un unique soi-même.
Ils ont vraiment la pleine supériorité et lucidité de l'intelligence, les hommes qui voient, sentent, s'expliquent la vérité et la justice! Et quoi qu'on dise, il n'y en a pas qui ne les pratiquent de leur mieux par le seul fait de les
comprendre. Donc, si haute qu'ils se l'attribuent, l'intelligence de ceux qui enfreignent ces lois éternelles n'est encore qu'une cécité de la rairon et qu'une forme prétentieuse de la bêtise.
Même quand vous êtes jeune encore, revoir quelqu'un après trente ans d'absence, c'est pour ainsi dire mirer votre funèbre métamorphose dans celle d'un autre, c'est constater par le frappant des siennes votre propre usure, votre décadence personnelle encore bien plus véridiquement que dans votre glace qui, sans vous flatter, vous subit toujours un peu, puisque devant elle, vous ne vous comparez jamais qu'à vous-même, si égoïste atténueur de l'évidence de vos rides, si complaisant chaque fois pour votre vieillissement, graduel sans doute, mais si inappréciable, n'est-ce pas? si tardif à s'accuser pour votre compte?
Au contraire, quand on va dépasser la maturité, on devient moins optimiste devant le rouillé de ses muscles et le changé de sa face. En
pensant à ses affaires, en ruminant ses travaux, ses projets, ses tracas d'existence, on vire, on tourne, on va et vient dans sa chambre, de façon courbe, oblique, comme un loup dans sa cage, mais, si préoccupe qu'on soit, on jette toujours en passant devant la haute glace ouïe petit miroir, le même regard, furtif, interrogateur, inquiet qui épie, cherche à saisir à la dérobée le degré de l'altération, du modifié de son visage, à y lire dans son blême ou sa rougeur,dans son amaigrissement ou sa bouffissure, la révélation d'un trouble des organes, l'expression d'une langueur du sang, l'indice de quelque imminente infirmité ou maladie. Un regard d'amabilité pour soi-même, d'Adonis admirant sa jolie figure, serait content, épanoui, sûr et long tout d'une fois, au contraire, la sinistre tristesse, la cachotterie et le répété de cette œillade indiquent une secrète angoisse, la frayeur de l'âge, le creusement de la. pensée mortuaire qui toujours plus vous possède et vous ronge.
Quelle ressource d'insatiété dans la redite
y a chez l'homme pour qu'il trouve encore à s'intéresser aux choses d'art et d'imagination qui, venant d'autrui comme de son propre fond, ne sont toujours pour lui qu'un sempiternel rabâchage ! 11 n'y a en somme que l'Amour et les spectacles de la nature qui, bien que toujours pareils, puissent raisonnablement leurrer d'un semblant d'inconnu la pauvre curiosité humaine et qui restant indéfiniment mystérieux quand même, lui donnent la surprise inémoussable de leur éternelle monotonie.
Au moment où elle se consomme dans l'embrassement avide ou par la simple poignée de main serreusement nouée, la réconciliation émeut, cicatrise et pacifie délicieusement toute votre âme, en lui faisant retrouver son bien perdu que cherchaient tant ses regrets, qu'appelaient tant ses nostalgies. Elle emplit le cœur d'une joie si expressive, si fondante, si humectée de tendresse, qu'on peut affirmer que l'homme, né plutôt bon, a besoin d'affectionner et de chérir,
et qu'en dépit de ses vouloirs d'indifférence et d'oubli, malheureux' par son orgueil, victime par son amour-propre, il a toujours maudit sa haine et détesté sa rancune.
Le silence des ravins est la musique du songe quand, s'approfondissant en suavité mélancolique, il est bordé par les râles du vent, festonné par le frou-frou des feuilles, le susurrement d'un ruisselet et la marmonnante chantonnerie d'une invisible berbère.
A moins de bénéficier d'un bon égoïsme bien originel qui vous donne la faculté d'affectionner les gens tant qu'ils existent et de les oublier dès qu'ils sont défunts, survivre à ceux qu'on a aimés et connus, c'est mourir à soi-même en mourant à sa solitude : car désormais, à toute heure et partout, quoi qu'on fasse, on mène leur procession; ils marchent dans votre ombre,
tyrans de votre sensibilité, enfantés par elle — despotes de votre souvenir, alimentés par lui — ils endossent votre être, encombrent vos secrets, vos projets, vos actes, absorbent vos pensées, habitent votre conscience : on esquive les vivants, on ne peut pas éviter les morts.
L'Éternité dit à la Pourriture : « Dans tout le désanimé de la création, élaborant à l'infini la renaissance des êtres sous la changeante pullulation des formes, tu es la vie de la mort, la ressusciteuse du cadavre.
« Tu es la mère et la reine des larves, le bon génie de la terre, le suc et la moelle de sa force, l'âme de ses enfantements, le sang de ses germes, la fécondeuse de ses semences.
« Le jour, tu animes le radieux espace d'envolées et de bourdonnements; la nuit, tu couronnes les marécages de sveltes et dansantes lumières; tu. multiplies le grouillement des peuples écailleux des ondes; tu fais haute et compacte la dorure barbelée du sol; après leurs
longs jeûnes, tu es le festin violet de tous les fauves des bois, et, par les airs où les conduisent tes souffles, les vautours te proclament, les corbeaux croassent tes louanges.
« Tous les coloris des végétaux, saveurs des fruits, parfums des fleurs, sont les frères de tes sanies, de tes boues et de tes pestilences, puisqu'ils ne sont jamais plus éclatants et subtils que lorsque tu les as couvés et nourris.
« Les hommes ne te redoutent et ne t'exècrent si frissonneusement, que parce qu'ils se savent et se sentent guettés et attendus par tes ferments vermineux, pour la conclusion de leur destinée. Mais, que t'importe à toi, la grande magicienne des substances! Tu leur rends le bien pour le mal, l'apothéose pour la malédiction, en glorifiant le trépas de leur être par le charme et la grâce ailés, omnicolores et multiformes, par le feuillu, l'arôme et le fleurissement de tes métamorphoses. »
On devrait peut-être remercier son ordinaire
état maladif. Sans parler des distractions saines et naturistes qui se de'cuplent de ses trêves, en omettant les labeurs de pensée, d'art et de songe qui s'originalisent, s'assaisonnent, se raffinent de ses relancinements, qui sait si, en vous inspirant la terreur de toute chose pouvant nuire au corps, la souffrance physique habituelle n'est pas le vrai Mentor de votre conduite, l'austère et précautionneuse compagne qui vous assagit et vous conserve?
Dans certains cas, admise et presque réclamée par la conscience, la vengeance n'est que justice et soulage le cœur sans y laisser de remords?... Eh bien, non! L'homme ne se meut à son aise dans une atmosphère de calme, de contentement et d'allégresse introublés qu à la condition que tous les arrêts de sa conscience, non contre lui-même, mais contre les autres, soient toujours annulés par sa miséricorde. Le cœur n'a qu'une loi sublime et délicieuse : aimer à jamais et pardonner quoi qu'il arrive.
Au moment où l'on vient de maudire un criminel, que tout à coup une bête, au nom des mêmes principes, se mette à proférer le même anathème contre vous, l'innombrable meurtrier de sa race, et Ton deviendra aussitôt très excuseur pour l'assassin de son espèce.
Toutes les existences sont également mystérieuses; différenciées et classées arbitrairement par nous qui attribuons le premier rang à la nôtre, elles peuvent se valoir aux yeux de la nature à qui il n'en coûte pas plus de créer la parfaite beauté humaine que la pire laideur du reptile. Rien ne dit que la suppression d'une vie prétendue inconsciente par un être qui raisonne et agit librement, ne soit pas le plus lâche des attentats!
Il n'y a peut-être pas si loin qu'on le croit du meurtre d'une bête à celui d'une personne.
Le génie se passe des suffrages et porte sa récompense en lui-même, d'autant plus conscient de la magnifique fatalité de ses dons,
d'autant plus fier du libre acharnement de ses efforts, qu'il est davantage méconnu delà foule et contesté par les médiocres.
Ce qui fait l'artiste profond, mystérieux et tragique, c'est le fauve amour de la nature et la pratique sauvage de la solitude, traversés de temps à autre par les stridents appels du regret et les brusques coups de couteau de la nostalgie.
Ayez une bonne fois la réputation de ne jamais attaquer, mais de toujours vous défendre, et vous verrez que les gens ne tenteront plus de vous duper.
Le plus honteux châtiment pour des parents coupables, c'est de se sentir jugés tels par le respectueux silence de leurs enfants.
Le faux envieux donne libre cours à son fiel dans sa parole et ses écrits. De la plume comme de la voix, les vrais jaloux se taisent.
Affolée parfois jusqu'au désespoir, votre intime tristesse crie vers des fidèles de votre âme, des affectueux de vos idées, vers tant de bons vieux camarades et amis qui rassérènent et consolent. « Un tel va me rédonner du courage!—Un tel? Mais il est mort... — Cet autre? — Mort! — Lui? — Mort! — Pourtant ceux-ci, ceux-là? — Également dans la terre!
Vers qui que ce soit d'entre eux que se dirigent votre évocation, votre appel, c'est toujours le revenant fantôme, la souterraine réponse partant des cimetières. Hélas! la fatale vérité s'appesantit implacable sur l'involontaire illusion de votre souvenir qui, dans son mélancolique engourdissement, sans oublier ses chers disparus, végétait confusément ses deuils, ne vivait pas en détail, un à un, la totalité de leur nombre. Voilà qu'il faut s'avouer que tous, sans
exception, tous ses amis sont morts. Votre souffrance n'invoque plus que des cadavres ou des poussières d'ossements. Et, pris d'un vertige de suprême angoisse, vous perdez pied dans le regret funèbre : on se débat dans le gouffre désert de sa lugubre existence, on sombre, on s'engloutit dans ce cauchemar d'horreur d'être désormais l'unique et fixe interlocuteur de son dégoût, le solitaire et gémissant écho de son abandonné soi-même, de grincer, de frémir à jamais son abominable détresse d'àme et de cœur, de songe et de pensée, partout se cognant à des mausolées, trébuchant sur des tombes; dans un grouillant cortège de trépassés, irrémissiblement seul au monde!
Quand vous y êtes entré, votre flambeau à la main, que se passait-il dans cette chambre vide? Rien! sinon les colloques de silence, les léthargiques enchantements, les manifestations de l'obscure et sourde vie que vous prêtez aux choses! Et pourtant, en poussant la porte, votre
âme s'est émue d'une impression de surnaturel, a frissonné d'un mystère magique purement engendré par ses songes.
Selon son caractère, on reste plus ou moins inquiété d'une menace, tandis que, si volontairement indifférent que l'on s'efforce d'être, on demeure toujours opprimé, possédé, hanté d'une façon quasifantastique par une prédicion bonne ou mauvaise, surtout si elle a été faite hâtivement, à voix basse, la nuit, dans le hasard d'une rencontre.
Les profondes allées désertes symbolisent bien nos grandes résolutions : on s'y engage à peine, tout en les explorant du regard ; et comme on les trouve trop longues, trop solitaires, on se retourne et l'on revient sur ses pas.
Rien de si savoureux pour un bon cœur subtil que de refaire du bien tout naturellement à ceux de vos obligés qui vous ont fait du mal! Etre indifférent aux injures de l'ingratitude, y riposter quand même et toujours par de nouveaux services rendus, est encore le meilleur motif de s'estimer soi-même et la plus hautaine et vengeresse façon d'humilier ses mauvais semblables.
Les hommes ayant la bonté native sont les fatals du bonheur, insavouré, puisqu'ils demeurent inconscients du privilège de leurs âmes. Au contraire, le volontaire de la bonté qui sait tous ses renfoncements d'orgueil, tous ses écrasements d'égoïsme, qui se mire dans ses partispris de pardon, dans ses obstinations d'indulgence, et peut rapporter toute à lui la métamorphose de son cœur, celui-là goûte lumineusement cette qualité souveraine l'indemnisant par tant de joies ineffables de toutes les rages et révoltes de sa première nature immolée.
Qu'un littérateur retranche de son manuscrit, montré aux plus sympathiques comme aux plus aigres, toutes les parties qui auront encouru leur critique, et vous verrez qu'à la fin il n'en restera rien, pas même le titre ! Ce qui prouve que l'on doit s'en tenir à son seul jugement à soi, quand on a fait pour son œuvre le possible de ses efforts dans la toute conscience de son scrupule et la plénitude de sa clairvoyance.
Avoir le sens de l'eurythmie ne veut pas dire qu'on soit logique. En général, ce sont les gens chantant le plus faux qui raisonnent le plus juste.
Si éprouvés qu'ils soient, les riches et les puissants de la terre portent la peine de leur pouvoir et de leur argent. Hors de leur monde, leur affliction n'émeut guère; on la respecte, mais sans s'en impressionner, comme s'ils n'avaient droit qu'a l'indifférence du cœur : la vraie pitié ne se donne qu'aux vrais misérables.
Chez bien des hommes, c'est une feinte de leur lâcheté que leur colère, puisqu'elle s'exaspère contre les supposés faibles et se radoucit devant les reconnus forts.
Il faut vraiment que le cœur et la raison dominent les nerfs et la chagrine amertume, pour que dans un état habituel de maladie, s'étant d'abord émerveillé de la belle santé des autres, l'ayant jalousée ensuite, on n'arrive pas finalement à la détester et à la maudire.
Si on se rappelait ses rires jaunes et pinces devant son propre grotesque, on rirait moins clair et moins large du ridicule des autres.
N'étant la dupe d'aucun stratagème, d'aucun subterfuge de l'âme, la conscience juge en dernier ressort le prétendu Bien et le prétendu
Mal qu'elle ramène toujours à la misère de Thomme, à la mesure de sa faiblesse. Elle excuse mieux un mauvais acte qui se repent qu'une bonne intention qui avorte par indifférence ou paresse ; elle a moins d'indulgence pour l'infatuation d'une vertu que pour l'humilité d'un vice.
I^es gens à parti pris sont des dénués du nouveau, des -sevrés de l'inconnu, des espèces de noués du goût, de l'abandon et de l'enthousiasme, des morts de l'incuriosité.
Dogmatiques intransigeants par aveuglement, bêtise ou maladie d'orgueil, ils enchaînent de systèmes tous les premiers mouvements, toutes les inspirations de leur être, paralysent d'un programme tout l'essor de sa fantaisie. Ils monotonisent leur corps, leur cœur et leur esprit, rembarrent leur imagination, désillimitent leur rêve ; ils sont des geôliers de leurs sensations et sentiments qu'ils appauvrissent et épuisent par là même en les réduisant de plus
en plus à la seule pénurie du peu d'impressions toujours pareilles où ils se parquent et s'enlisent.
Le mensonge est peut-être, de toutes les trames et opérations de l'esprit, celle qui exige le plus la pleine possession de lui-même, sa plus froide raison, sa plus parfaite lucidité, sa plus étroite surveillance : il ne faut pas qu'il s'oublie jamais ni dans le délire ni dans le rêve ! C'est pourquoi, malgré le vice et la nécessité, le vin et le sommeil sont si redoutés des profonds menteurs.
Animés à contre sens de la vie, gauches, froids et secs en toutes choses, les chastes sont des artificiels du sentiment et de la pensée. Produits citadins de conventions religieuses et d'orgueil mystique, en dépit de toutes leurs facultés visionnaires et déclamatoires, de tout leur élancement d'âme vers les chimères de leur foi, ils demeurent fermés à la vraie poésie des
êtres et des choses. Jamais, dans les campagnes, ils ne comprendront le printanier conseil d'amour des brises, des verdures, des (leurs et des feuillages ; aveugles à la montée des sèves, aux pâmoisons de la lumière, aux ravissements de l'espace, ils ne sont émus ni charmés par la langueur extatique des bètes, précisément parce que, ayant eu l'instinct dépravé par une éducation dogmatique, ils sont devenus rebelles à la loi de la nature qui n'a créé la vie que pour l'usage des sens, et qui veut, quand même et toujours, la pullulante fécondation par la suprême des voluptés!
Dans les balances de la société, le charme physique fait toujours contrepoids au déshonneur; et nos mépris vertueux s'accommodent très bien de l'infamie, quand elle s'enveloppe de beauté.
Faire maigre est une pénitence d'autant plus facile qu'elle n'est souvent que la simple conti-
nuation d'un régime habituel ou qu'une agréable diversion dans la coutume de faire gras. Se mortifier vraiment? Ce serait triompher d'une manie invétérée devenue presque un besoin instinctif, ou plier sa nature à ce qu'elle aime le moins. Pendant tout le temps d'un carême, quelle prude loquace enchaînera sa langue? Quel dévot, fieffé priseur, abandonnera sa tabatière? Quel saint Labre, soir et matin, cultivera la propreté?
Dans ses enfants et petits-enfants, on se mire comme en soi-même. Les années vous apprennent si vous devez vous aimer ou vous détester dans votre œuvre. Heureusement pour lui, l'homme est trop court de pensée pour assumer et souffrir jour par jour son souci de responsabilité envers l'indéfinie perpétuation de sa descendance.
Les inoriginaux, purement instruits etappreneurs, intéressent uniquement leurs pareils,
bien qu'entre eux ils ne se racontent jamais que la trouvaille des autres.
On se fatigue aussi vite de la conversation d'un érudit que, longuement, on s'intéresse à celle d'un sagace ignorant, subtil et simple observateur de la nature.
Charitablement parlant, le mensonge est nécessaire. Que de blessures on ferait à son prochain si on ne savait pas mentir!
Même pour le flâneur qui pense, les rues des grandes villes seraient peut-être les beaux chemins bariolés de l'oubli, les bonnes allées tumultueuses de l'illusionnement, sans l'apparition rampante ou précipitée du véhicule de la mort.
A ce criminel maudit par lui-même autant que par ses semblables, un être reste immua-
blement tendre et dévoué : son chien! Evidemment, disons-nous, parce que cet animal n'a pas de conscience. Encore n'en sommes-nous pas bien sûrs! Mais, le parfait honnête homme, demeuré fidèle comme le chien à la personne la plus coupable, n'a-t-il pas, lui, au contraire, une conscience infiniment plus humaine, puisqu'il arrive à se neutraliser devant la nature, à s'y résigner comme les choses, à accepter le mal originel, à excuser la fatalité, en fondant la clairvoyance et le blâme de sa justice dans l'apitoiement de son amour et l'humilité de son cœur!
Codes profonds et compliqués de la conscience, suprême essence de la morale et de la triple hygiène du corps, du cœur et de l'esprit, les religions. pour être comprises et vécues, exigent le don tout particulièrement exceptionnel de la sagesse, dans son sens le plus subtilement philosophique, de la pensée grave et profonde, de la plus retorse et sagace lucidité dans le « connais-toi toi-même ». C'est ce qui explique pour-
quoi tant de gens, se croyant et s'affirmant religieux de par leurs pratiques qui ne sont que des extériorités cérémoniales, n'en restent pas moins toute leur vie, sans en retirer nul bien ni pour eux-mêmes ni pour les autres, d'incorrigibles têtes folles et d'immuables imbéciles.
Longtemps après la brouille, quoi qu'ils vous aient fait et quoi qu'on en dise, on regrette souvent les plus faux amis dont certains mêmes vices ou mêmes goûts étaient la compagnie des vôtres.
L'antipathie est peut-être celui de nos sentiments le plus vivace et le moins corruptible. L'intérêt compose avec la rancune; il s'entend mal avec l'antipathie.
Quand à l'âge d'homme, au lieu d'être l'élève du style et des pensées des autres, on refait l'école
buissonnière, c'est que l'on est devenu studieux des choses éternelles, et qu'on sait lire couramment dans le grand livre de la nature'.
En général, ce sont justement ceux dont le vice ou le crime d'autrui motive et entretient la profession qui font le plus mine de mépriser les vicieux et les criminels.
En subissant le préjudice social et le respect humain dans toutes les conséquences ridicules ou tragiques, la grande majorité de notre espèce prouve qu'elle ne comprend pas le bienfait de la vie et n'aime pas plus sa liberté qu'elle ne redoute sa conscience.
Souvent, on n'est pas libre de vouloir ignorer, et quand la mémoire demeure, on est toujours impuissant à s'empêcher de se souvenir.
Les pièces de théâtre amusent la masse, parce que l'homme étant généralement puéril, ne sait pas voir l'acteur double qu'il est dans le drame et le comique de l'existence.
Le subtil spectateur de la vie frémit ou ricane de sa seule horrible ou grotesque vérité; et pour lui, le réel contenant l'invraisemblable, il ne s'impressionne pas de l'imaginaire.
Il y a des heures où, sous l'empire des pensées fluides et des lumineux rêves, l'àme arrive à se croire affranchie de son enveloppe matérielle sur laquelle elle tlotte comme une pure essence, ayant en quelque sorte l'illusion d'épancher librement son goût d'infini dans le bercement de son extase et l'ascension de son désir.
Mais il y a d'autres instants où, dans la pleine solitude de l'espace ou des appartements, en vous engourdissant d'on ne sait quelles ivresse et stupeur cataleptiques, les ruminants chagrins, les longues contemplations et tristesses vous
mettent tant de vide au cœur, tant de nuitdans la pensée, vous sortent tellement de vos organes mêmes, du sentiment de votre être et de la conscience de la vie, que, maintes fois, vous vous surprenez à n'être plus qu'une forme humaine pétrifiée dans son attitude, lugubre symbolisation du malheur, du mystère et du silence, qu'un lourd personnage de mausolée, inclinant, grave et recueilli, sur la poussière de la mort son inanimé de marbre, son fantomatique de statue.
Vous, le subtil homme des villes, trouvezvous embarrassé, pris au dépourvu dans de sauvages solitudes, en compagnie du plus fruste paysan, et vous serez étonné des qualités d'observation, des astuces de flair, des ressources d'ingéniosité, du Rabmsoîk-xrusodisme en un mot, que saura déployer cet homme si inculte î
En vous prêtant l'expérience de son instinct découvreur, intuitif, utiliseur et entreprenant, par la retorse et défiante sûreté de son pas, de
sa manœuvre, de sa façon d'augurer, d'induire, de regarder, d'apercevoir et d'entendre, il conjurera vos obstacles, tournera vos difficultés, vous tirera d'embarras.
Sans doute à votre tour, vous aurez occasion de lui rendre le même service dans votre élément, car les campagnards sont aussi maladroits dans les villes que les citadins dans la nature.
A la suite d'un accident qui a pris en défaut votre sûreté habituelle, vous devenez tout décontenancé dans votre amour-propre, et votre imaginaire importance fait place au sentiment de votre réelle fragilité. Alors, vous ne doutez plus de votre misère avec tous ses risques dans l'inconnu ; l'humble hésitation vous empoigne ; et désormais, précautionneux de l'incertitude vous perdez en orgueil ce que vous gagnez en prudence.
On prend volontiers pour de la déveine la
série d'insuccès causés par sa propre faute, quand ce n'est pas le plus souvent par sa seule ignorance ou incapacité.
Quelle terrible énigme que cet homme né aveugle et sourd-muet ! A quoi songe-t-il ? De sa pensée rien ne transparaît sur sa face ; au plus profond des ténèbres, il y a trois portes Tune sur l'autre, cadenassées sur son àme !
Médicalement, on parle souvent de ses entrailles, poumons, cœur et cerveau, mais sans se concevoir figurativement le boîtier secoueur et ambulant de tous ces indispensables viscères. Sous l'illusion de son costume et même de sa simple peau, se représente-t-on ces viandes, ces cuirs, éponges el caoutchoucs rouges, sanguinolents et gris, jaunes, bleus et verdâtres qui sont nous-mêmes, toute la ma-
tière, tout l'appareil de la vie ? Que de temps à autre, par l'œil delà pensée, on assiste au spectacle de son corps intérieur, que l'on évoque, jusqu'à le rendre visible, comme si la chair était devenue transparente, tout ce hideux renfermé de si fragiles organes, et certes ! on sera bien moins enclin à brutaliser son existence et beaucoup plus humble à l'accomplir.
Parmi les hommes, ceux que nous qualifions d'indifférents sont souvent ceux qui apportent le plus de gaieté et de diversion dans notre vie.
Quelles qu'elles soient, les publications d'un auteur ne sont jamais qu'une vaniteuse et imparfaite preuve de ses facultés pensantes, visionnaires et sensitives. Ce n'est de sa part qu'un témoignage social et conventionnel de la virtuelle envergure de son rêve, de sa capacité d'impression, qu'une approximative indication du pos-
siblede son âme; car, si les autres l'ignorent, il sait bien, lui ! que le meilleur de l'esprit reste au fond de soi-même, d'un ruminé précis, d'un senti lumineux, mais à tout jamais inexprimable.
Dans la pleine santé, on est horrifié par l'idée de la mort : la longue maladie vous y familiarise.
Tout ce qui rend la vie plus dure rend plus adoucie la certitude du trépas. C'est la satiété du malheur qui fait les affamés de la mort. Les insomnies de la souffrance se chargent d'amener l'homme à se dire tranquillement qu'il ne dormira bien que dans la tombe. Reconnaissant donc que tout est pour le mieux dans sa destinée, il faut aimer et remercier ses épreuves, puisque, bonnes fées du désenchantement, empoisonneuses du si cher, vous désalarmant du si redouté, elles arrivent à vous consoler de la vie précisément par la perspective de la mort.
Pour indiquer d'une façon plus on moins indiscrète l'inquiétant ou le rassurant d'une âme, les yeux n'ont que leur expression naturelle et ordinaire : la forme et la couleur n'y font rien. Se défier des yeux qui, au repos, sans l'intervention d'aucun sentiment violent, demeurent vides de signification. En général, par ce qu'ils laissent, au premier abord, induire et deviner d'une personne, les regards s'attirent ou se repoussent, s'accrochent ou se confrontent ; ceux des yeux inexpressifs, justement parce qu'ils sont des reflets nuls, semblant accuser la mort d'un caractère, doivent au contraire être souvent considérés comme les plus sûrs dénonciateurs d'une perversité vivace et retorse qui, grâce à une fatalité organique, n'ayant à redouter aucune répercussion par les yeux du corps, et étant parvenue, à force d'endurcissement, à crever l'œil de la conscience, peut ne se révéler qu'à elle-même et ne mirer son enfouissement qu'au seul mystère de ses ténèbres.
On ne conserve point d'amis si on n'est
pas bien équilibré, régi par un sang patient, des muscles forts, une nature tranquille. La nervosité vivifie l'amour, elle tue l'amitié.
On compare l'âme à la lumière, et on fait généralement de la neige le symbole de la blancheur morale ; mais, tandis que l'âme ne s'enténèbre jamais davantage qu'après avoir perdu sa pureté, la lumière ne s'obscurcit jamais plus qu'avant la tombée delà neige.
Hélas ! on ne possède la joie que lorsque, simple machine à sensation, on est incapable de la comprendre et conséquemment de la savourer dans la simultanément rieuse et pleureuse enfance sécrétant encore plus l'ivresse de l'instinct que l'incubation de la raison. Au contraire, le chagrin nous prend dès la première jeunesse, juste quand, pour nous en enduire davantage,
nous sommes déjà cloués d'une conscience qui gâte le bonheur par ses craintes et envenime l'infortune par son approfondissement. Plus tard, où qu'elle s'élève dans la pureté, quoi qu'elle ait fait pour la justice, la pensée humaine reste toujours triste, car la tranquillité n'exclut pas le morose, et la pratique habituelle de la vertu ne donne guère à votre âme qu'une paix monotone dans une ordinaire mélancolie.
C'est tout de même déconcertant de se dire qu'il y a peut-être plus de gens ennuyés en faisant le bien que de gens pris de remords d'avoir commis le mal!
Il y a des impressions indigestes qui dérangent l'esprit. En dedans, malgré lui, il recommence certaines ignobles visions et lectures qu'il croyait bien consommées.
A l'âme comme au corps, il faut que sa nourriture passe pour qu'elle n'en soit pas incommodée ; de même que l'estomac, elle a ses
renvois du lourd et du malsain qui sont restés
sur sa pensée et l'oppriment sourdement d'un indéfinissable malaise.
Par rapport à l'esprit, la santé m'a toujours faitl'elîet d'un marteau et la maladie d'une lime : l'une l'aplatit, l'autre l'aiguise.
Le rire n'est le plus souvent qu'un tic bruyant du corps. Quel qu'il soit, le sourire est toujours un geste de l'âme.
Nous sommes si modifiés par nos propres dispositions suivant la saison, l'heure et les circonstances, qu'il arrive souvent que, pour nous, le rêve tourne à la réalité et que la réalité tourne au reve.
C'est l'âme qui fait le chagrin, ce n'est que le sang qui fait les larmes.
Que de riches soulageant tout petitement la misère du pauvre, et encore, à la condition de se renseigner sur sa moralité, sur ses opinions politiques et religieuses, de soumettre sa détresse àlintolérance, au soupçon, à l'inhumaine police de leur avare et arrogante charité, comme si, pour eux, l'indigent athée, anarchiste ou vicieux, ne méritait pas d'avoir faim, et n'avait d'autre droit que de se supprimer de ce monde !
Est-il un vrai solitaire, artiste ou philosophe, qui n'ait pas à se dire ceci : « Les hommes m'ont souvent trompé; les femmes m'ont toujours contredit, combattu; comme les bêtes et les choses, le travail m'a quelquefois mystifié ; il n'y a que la pensée de la mort qui m'ait été
fidèle, il n'y a que la souffrance qui ne m'ait jamais déçu! »
S'il en était incommodé, tous les grouillements des jalousies et des haines seraient lavermine du génie.
C'est courageux de lutter contre la souffrance, la passion et la tentation mauvaise! Mais, quand on ne dépend que de sa seule conscience, que l'on ne relève uniquement que de sa manière à soi de voir, de comprendre et d'associer ses besoins et devoirs, sa dignité et sa liberté, le plus grand deshéroïsmes est encore de combattre tous les préjugés, quels qu'ils soient, et de marcher dessus, sans retourner la tête!
Le plus terrible accident, la pire horreur vous guettent et le trop de précautions pour les éviter peut retourner contre vous. Mesurez donc
votre confiance et vos craintes. Prenez un juste milieu entre la prudence et la témérité ; et si vous ne croyez pas que, quoi qu'on fasse, tout malheur arrive à son heure fatale, méfiez-vous de vous-même autant que de l'inconnu, et doublement prenez garde !
Les villes salissent la pensée, les montagnes la purifient, les océans l'exaltent, les plaines la chagrinent, les vallées l'enchantent, les bords de rivières la bercent, bois et ravins l'horrifient et la dramatisent.
Il n'y a que le solidaire coin de feu, dans un bon gite perdu, qui soit son meilleur paradis, lui faisant sa tristesse laborieuse, son deuil inspiré, sa paresse féconde.
En allant à ses plaisirs de rentier oisif, on est toujours un peu gêné quand on passe devant des ouvriers qui travaillent.
Un beau jour, il arrive que vous ressentez je ne sais quelle distraite indifférence devant ce livre d'élection, cher et intime bréviaire de votre pensée, relu tant de fois, et toujours si nouvellement, avec une telle avidité. Aujourd'hui, vous avez épuisé son charme : c'est votre ennui qui le reprend et votre satiété qui le refeuillette. De même aussi, on est quelquefois surpris, au fond de soi-même, du peu d'élancement et d'expansion de son accueil pour les personnes que l'on attendait avec le plus d'impatience et qu'on se faisait une fête de retrouver : tant, hélas! nous sommes instables et changeants !
Pour qu'une amitié ne lasse pas notre cœur, pour qu'un auteur ne repaisse point notre esprit, peut-être faut-il moins relire le livre et moins revoir la personne.
Intuitif de la chair, si toujours la même, sous ses semblants de nouveauté ; guetteur du désir, approfondisseur delà passion, le vrai Lovelace,
qui, au point de vue de l'amour, induit leur fond de leurs apparences et leur tempérament de leurs façons d'être, possède en pensée toutes les femmes, par le seul fait qu'elles appartiennent ou furent à un autre.
Oui ! par les longues, sagaces connaissance et habitude qu'il a d'elles, par tout ce qu'il tire de sensuelles conséquences du manège de leurs yeux, de l'expression de leur sourire, de la montée de leur pâleur ou de leur incarnat, du singulier de leur voix, de l'anormal de leur démarche, de la langueur ou du désordre de leurs gestes, de l'outrance de leurs rires, des significations possibles de leurs fréquents soupirs comprimés et des brusques pluies de leurs larmes, il arrive à user cérébralement de telles ou telles femmes, à en jouir en esprit dans le songe obscènement évocatcur, dans la convoitise hallucinée de son vice.
Sa juste supposition d'une défloration complète et d'une volupté probablement ressentie et partagée, livre aux enlacements de son rêve le corps ombrageux de la plus pudique épouse, de la veuve la plus timorée.
Il n'y a que les virginités toutes masquées de leur blancheur que son regard trouve indéchiffrables, et qui, hermétiquement énigmatiques dans l'inconscience de leur fascinant pouvoir, interdisent vraiment l'accès de leur secret aux viols savants de sa pensée, gardent leur inconnu inscrutable à tout son satanisme de praticien du libertinage, à toutes les sorcelleries de son impure divination. Donc, leurré par son expérience même, égaré, déconcerté par tant de mystère d'innocence, il est partout l'angoisseux de la séduction, l'errant chercheur de la Femme, comme si, jusque-là, il n'avait encore étreint et possédé que les illusions de ses sens, que les chimères de sa luxure.
On se remet avec les indifférents aussi facilement qu'on se brouille avec eux. Hélas î c'est contre ceux qu'on a le plus aimés que l'on croit garder le plus de rancune, et quoi qu'on fasse, pour oublier, on ne cesse d'alimenter de tendres et nostalgiques souvenirs ce douloureux ressen-
timcnt qui n'est encore et toujours qu'une forme de l'amour blessé, lequel, inconsolablement, cherche, évoque ses esprits, ses cœurs frères, toutes ses chères âmes perdues, en prenant pour un tenace goût de fiel la longue amertume de ses larmes !
Certains animaux ruminent leur juste vengeance, d'autant plus redoutable, qu'en additionnant tous ses griefs, elle s'accumule et temporise davantage. Assurément, quand je vois quelqu'un assez lâche pour s'acharner sur un pauvre âne, cheval ou mulet, je bénirais et remercierais presque la nature d'avoir mis dans le crâne de ces bêtes, avec la mémoire des coups reçus, le sentiment sournois de la haineuse rancune.
L'amour est affectueux chez les rousses, quinteux chez les blondes ; dans l'aveugle transport
de leur ardente folie, les brunes s'y livrent tout entières, en sont les tentées sempiternelles, les diaboliquement posse'dées ; tandis qu'avec plus ou moins de sang-froid les châtaines s'en défient, le réglementent, le raisonnent.
Que dire des femmes jeunes encore, aux blancs cheveux d'aïeule, plus étrangement belles ou jolies, plus pimentées clans leur charme de cette apparence même de défleurissement que leur prête la couleur de la vénérable neige des années? C'est peut-être seulement chez elles, qu'empreint de mélancolie tendre et de songeuse contemplation, ayant tout le désir du regret, toutes les alarmes de l'avenir, l'amour atteint, pour l'homme qui sait l'inspirer et s'en rendre digne, l'entière perfection de sa noblesse poétique et de ses qualités voluptueuses.
D'avoir mené une vie d'ermite on se sera plus façonné à l'idée du trépas, on saura mieux mourir : la solitude est l'apprentissage de la tombe.
Il a bien mérité de lui-même, il a le droit de croire à sa puissance, l'artiste pouvant se dire en toute sincérité qu'il a réussi à obtenir le plein silence de ses confrères, l'inditrérence des mondains et l'anathème des imbéciles.
L'amour n'est vraiment lui qu'à l'état de passion aveugle et despotique comme l'avarice et la colère. Malheur à ceux qui le subissent ainsi! Car, alors, il devient un sortilège du sang et de l'âme, une perfide maladie qui, insensiblement, vous fait aspirer le vice dans l'extase, boire l'ignominie dans les larmes et, de chutes en chutes, par le travail sournois de sa gangreneuse folie, il arrive à tellement brouiller l'être et pourrir le cœur qu'il vous rendrait assassin sans vous ensanglanter la conscience.
Les travailleurs s'oublient en eux-mêmes et laissent leur prochain tranquille; les paresseux se retrouvent et ennuient les autres.
L'Art plastique idéalise la contemplation avec ses œuvres, parfois si surhumaines, qu'elles arrivent à fixer de la vie, à être le surgissement d'un fantôme, la figure d'une pensée, le rêve devenu visible, la nature même qui se remontre.
La Poésie berce et abreuve le songe; en les exaltant, désigne et raconte les choses, devine la signification de leurs attitudes, de leur langage, de leur frisson, de leur vague et de leur essence qu'elle vous communique pénétreusement, en toute spiritualité d'expression, de cadence et d'harmonie prestigieuses.
L'Eloquence est une si torrentueuse et brûlante houle d'émotion pour l'esprit raisonneur comme pour le pur sentiment, qu'électrisant les nerfs, fouillant les moelles, elle fait, semble-t-il, battre et se dilater à l'unisson deux cœurs béants chez le même homme.
Mais il n'y a que la Musique qui emporte l'âme dans l'outre-tombe, la repaisse d'indéfini, la fasse la souveraine de l'inconnu, la reine extasiée de l'invisible et de l'impalpable!
En temps d'épidémie ou sous le coup d'une contagion possible, les gens sans imagination n'éprouvent, pas plus au dedans qu'à la surface, aucune appréhension pour eux-mêmes.
Leur propre tempérament les rend pour ainsi dire inconscients du mal qui les guette, et va jusqu'à les rassurer quand ils en sont atteints. Au contraire, que dans la môme situation, les personnes à imagination pessimiste essayent donc de devenir optimistes ou simplement indifférents !... C'est la seule nature qui nous fait insouciants et calmes, et la vaniteuse volonté humaine échouera toujours devant la fatalité de l'inquiétude.
On trouve encore du goût, de l'illusionnement à exister et l'on conquiert une espèce de seconde jeunesse qui est certainement plus subtilement vécue et dégustée que la première, lorsque, bien résolument, on a pris son parti d'accepter son âge, de se résigner, en toute placide philosophie, au graduel vieillissement de sa totale personne.
Embusquée à la fenêtre, la morose pensée, au plus vague du lointain, projette son ennui par la transparence du carreau auquel elle finit par confier cette plainte silencieuse : « Tour à tour, brûlant et froid, net et encrassé, clair et ténébreux, tu es bien mon image ; mais hélas ! tandis que tu es le doux miroir des choses et le gai tambourin de la pluie — moi ! ne réfléchissant que ma propre aridité, je suis la chagrine çtouffeuse des larmes. »
Suivant les cas, on joue la tristesse ou la joie : c'est quelquefois très indifféremment que la conscience nous regarde rire ou pleurer.
L'ambitieux qui ne songe qu'à l'avenir raccourcit par là même sa fiévreuse et vaine existence. Profiteur anxieux du seul aujourd'hui, tel qui pourrait lumineusement ressusciter ses anciens jours, leur dérobe sa mémoire, se fait conlre eux le machinateur de son oubli,
sentant qu'il a des raisons pour redouter le malaise, l'épouvante, l'horreur de se les rappeler. Au contraire, le sage remonte, pour ainsi dire, le cours du temps, en ranimant dans son présent paisible, par le pieux élancement de son âme chercheusement évocatrice, avidement souveneuse, visionnaire à reculons, tout le vécu particulier, tout le détail intime de son passé vénérable.
Contre les surprises de la galanterie, la modestie instinctive est moins défensive que la pudeur d'éducation : la première est ignorante, naïve, la seconde est compliquée, subtile. Pudique naturellement, pudique socialement, ce n'est pas la même chose ! L'une rougit sans raisonner, l'autre raisonne pour rougir.
Les colères, les révoltes, les dépits, les inquiétudes entretiennent l'illusion vitale et sont les salutaires aiguillons de la sensibilité. Prenez
garde à la longue de savoir trop bien endurer. Pratiquer la patience quotidiennement, c'est cheminer tous les jours un peu plus vers la lugubre indifférence.
La science de la vie consiste à ne compter que sur soi-même, à ne pas plus se lier aux vertus des hommes qu'aux forces de la nature.
Penser devant quelqu'un, fait l'effet tantôt d'un lourd espionnage opprimant votre esprit, tantôt d'un clair regard narquois qui se promène dans votre conscience.
Les trois sortes de filles ou femmes qui, de manières différentes , entendent débiter des obscénités devant elles, sont :
Celles qui en rient ou s'en fâchent parce qu'elles comprennent;
Celles qui ne comprennent pas ;
Celles qui feignent de ne pas comprendre.
A moins qu'ils ne prouvent la supériorité de leur esprit par l'expressif ou le pensé de leurs œuvres, les silencieux n'ont pas la profondeur et l'inquiétant qu'on leur prête. Enclos dans leur mutisme par la pauvreté de ce qu'ils auraient à dire, quand ils sont avec de riches causeurs, ils ne se font pas faute d'en sortir quand ils ont affaire à des interlocuteurs vulgaires. .
Persister à déplorer que la destinée des plus belles filles soit l'abjection et l'infamie, la nature n'en continue pas moins à faire ses plus belles mouches d'or et d'émeraude pour l'excrément et la charogne !
Dans Tordre moral et intellectuel, comme dans Tordre physique, il y a des prodigues de leur force : les débordants du cœur allument le sentiment chez les âmes froides ; les expan-
sifs de l'esprit jettent des pensées que les silencieux ramassent.
Sans la prétentieuse bêtise de la vanité, on ferait une morale excuseuse et consolatrice aussi proportionnée que possible à la faiblesse et aux appétits de notre nature.
Quelle surprise ébahie, quelle prodigieuse stupéfaction éprouveraient certains morts prétendus glorieux, si, tout à coup, ressuscitant et se réincarnant dans leur statue, ils se voyaient debout sur un socle, au centre d'une grande ville, dressés devant la postérité comme des modèles de science, d'art ou de vertu, recevant l'hommage immérité des regards, planant pour les siècles au-dessus des foules dont ils n'ont jamais dépassé le niveau banal !
Que jamais, comme châtiment, votre pensée ne voue à la mort celui-là même qui vous a
fait le plus de mal! car sûrement, un jour ou l'autre, vous auriez l'horreur de constater que la nature s'est faite à ce point votre complice active, qu'elle a totalement accompli votre terrible souhait. Quand il est bien complet, le pardon intérieur vous délivre de votre ennemi presque autant que sa mort.
On reste seul en compagnie des bêtes, des colères et des perfidies delà nature. Il n'y a vraiment que l'homme qui interrompe la solitude de son semblable.
La loquacité de certains profonds penseurs et artistes est une des formes de leur triple activité native de corps, de cœur et d'esprit qui, instinctivement, a toujours besoin d'épancher soutropplein et de se dépenser à outrance. Delà leur impossibilité d'être seulement écouteurs attentifs ou indifférents, bien que, le plus sou-
vent, après chaque nouvel accès de faconde, se sentant la pensée moins solitaire et comme amoindrie, ils éprouvent le regret de n'avoir pas su garder pour son intégrité l'habile tenue du silence.
Si la prudence est la mère de la siireté, la crainte est la mère de la prudence.
Les appartements vastes et riches disputent l'homme au libre espace et finissent par le confisquer à la nature. Il faut à l'artiste un logement étroit et nu pour qu'il ait la fréquente envie d'en sortir.
Quand il a le souvenir et la prévoyance, le mensonge est la quintessence du mal. Il y a peu de pervers qui sachent bien mentir.
Il n'y a que trois motifs d'avoir des rapports plus ou moins durables avec les gens : l'intérêt, le plaisir intellectuel, la consolation de l'âme. Il faut absolument qu'en eux et par eux ils aient de quoi compenser vos visites, rémunérer votre compagnonnage, payer en un mot la dépense de soi-même que l'on fait en les fréquentant.
Le plus généreux des hommes serait celui qui verrait assidûment un de ses semblables n'ayant en lui nulle ressource d'aucune sorte, espèce d'insolvable de l'amitié, ne pouvant aucunement lui être utile ou précieux par l'argent, l'influence, les charmes du cœur ou de l'esprit.
Si seules, certaines femmes ont cette sublimité, c'est qu'elles sont surhumanisées en dévouement par le fatal aveuglement de leur sensuel amour ou de leur tendresse maternelle.
L'artiste qui montre des parties de son œuvre au fur et à mesure qu'il produit, ressemble fort à une femme qui, au moment de la possession,
ne dégagerait ni étonnement ni saveur, parce qu'au lieu de se donner en bloc elle aurait défloré le mystère et l'abandon de son corps en en détaillant pour ainsi dire toute la voluptueuse apparence, en en faisant voir un par un tous les attraits et tous les charmes.
Si maîtres d'eux-mêmes qu'ils soient devenus à force d'accoutumance vicieuse ou criminelle, il n'y a pas de viveurs ni de scélérats qui restent impassibles quand on leur parle avec respect de leur enfance et de leur mère.
Le plus ou moins d'aisance dans les relations, les rencontres, provient de la façon plus ou moins approfondie en bien ou en mal dont on connaît les personnes : on est toujours gêné avec un silencieux, et parfaitement à l'aise avec un bavard ; on se surveille devant les indifférents ; quand aux inconnus, on les surveille.
RUMINATIONS TM
La vraie bonté est toujours native, et comme on ne l'apprend pas, on ne la désapprend pas non plus. C'est pourquoi, s'exerçant pleine et entière dans la reconnaissance et le respect d'autrui, elle se conserve également inaltérable en face de toutes les déceptions et n'oppose qu'elle-même à la calomnie et à l'ingratitude.
Le pardon qui rage, l'obligeance qui rit jaune, le dévouement qui grogne, sont d'un généreux volontaire qui s'est trompé sur la qualité de son cœur qu'il a cru meilleur qu'il n'était : c'est du domaine de la bonté artificielle, sociale, religieuse, philosophique, de cette bonté impatiente et sèche qui n'est en somme qu'un petit élan de bienfaisance retenu et bridé par beaucoup d'égoïsme.
On finit peut-être par surmonter la crainte native, mais, à coup sur, on ne triomphera jamais de la crainte engendrée par les précautions de la prudence et les analyses de la réflexion. Il en est de ce sentiment comme des habitudes : chez nous, ce que nous appelons la
seconde nature y est encore plus incrusté que
L'originelle
Dans son souvenir il ne faut pas trop ressusciter les morts, car, à force d'appels et d'évocations, eux qui se contentent de nous attendre finiraient peut-être par venir nous chercher.
L'émotion d'un viveur ou d'un philosophe devant une œuvre d'art est le plus enorgueillissant hommage auquel celle-ci puisse prétendre, en même temps que le plus sûr témoignage de son impressionnante sincérité.
On se console de l'argent perdu en se disant qu'on aurait très bien pu, comme tant de gens, ne pas être en situation d'en perdre.
L'art prend tout l'homme, son urne et sa bête, utilise, ramène à lui ses amours, ses joies, ses souffrances et son deuil : c'est ce qui fait que les grands artistes sont à la fois si durs à euxmêmes et si éviteurs des autres.
On met souvent son orgueil à parler avec insouciance des gens qui nous ont fait le plus de mal. Mais, on se surprend à s'apercevoir que notre comédie ne joue pas le naturel, et quoiqu'on fasse pour être, malgré soi, le tranquille exprimeur de l'indifférence, on sent rire jaune sa douceur, grimacer sa feinte, et percer sous l'artifice de l'accent la réticence de l'amertume.
Traqué par ces colères d'indignation et ces poussées de rancune qui nous font tant de mal, on n'a de refuge que dans la tristesse qui, peu à peu, mitigé avec les larmes pieuses du regret tout le fiel venimeux des blessures d'orgueil.
2o4 RUMINATIONS
Sa sempiternité de logique sincère fait du juste un parleur monotone. Au contraire, avec ses trucs d'aventure, l'imaginé de ses paradoxes, la soudaineté de ses faux-fuyants et de ses volte-face, le vicieux instruit, élégant protée de la parole est le plus enchaînant des interlocuteurs : les jolis causeurs sont toujours d'aimables pervers.
La solitude a cet avantage ou cet inconvénient — cela dépend de la manière de voir — c'est que vous apprenant à vous passer des autres, elle vous suggère une espèce d'orgueil qui ressemble à un parfait contentement de soi-même.
Il faut donc que la rancune soit un sentiment bien honteux, puisque deux personnes brouillées de longue date ne peuvent se rencontrer sans éprouver brusquement une gêne, un embarras qui les fait tressaillir, s'empourprer, pâlir, baisser la tète ou détourner les yeux. 11
n'y a pas de parti pris de volonté ou de morale qui tienne contre ces malaises de la rancune dont ne sont pas toujours exempts ceux qui, ayant la satiété de vivre, s'imaginent que le dégoût d'eux-mêmes doit leur donner l'oubli des autres.
On a beau raisonner la fierté ombrageuse de son pauvre cœur — selon les gens, on a toujours dans le pardon deux poids et deux mesures; et, quoi qu'on fasse, on reste offensé par les malins de ce qu'on passe aux imbéciles.
Acteurs, orateurs, poètes, voulez- vous parler vos rôles, plaidoyers, poèmes, avec autant de solitude et de sûreté que devant vous-mêmes, mais avec plus d'étrange et grave solennité?... En récitant, ayez cette idée que vous vous adressez à un public de morts, et dans cette imposante assemblée du trépas, alors vécu par vous à force d'être évoquée, face à face avec le mys-
tère, écoutez tomber vos paroles dons le silence des âmes.
C'est triste à dire, mais si porté que soit le cœur vers le prochain, c'est seulement, par une occupation égoïste dans une monotone solitude qu'on vit tranquille avec soi-même : sauf par le remords ou la maladie, on n'est jamais troublé que par les autres.
Il n'y a pas de gens méprisables pour celui qui, ayant découvert leurs ressources de corps et d'intelligence, les utilise à son avantage.
L'aménité gouverne le monde. Le vice n'a besoin que d'un peu de douceur pour fasciner l'innocence et ensorceler la vertu.
Les mauvais jugements que nous portons sur les gens n'ont de motifs que pour nous-mêmes. Parce que telle femme ou tel homme nous a trahis, ils n'en peuvent pas moins rester à jamais l'ami fidèle d'un autre.
Les hypocrites, justement parce qu'ils jouent si naturellement la comédie du bien, sont ceux qui savent le mieux l'approfondir, et qui, s'ils le voulaient, pourraient l'accomplir avec le plus d'entendement.
Après avoir été le familier de la société et
de la nature, que l'on ait pendant un très long
temps abandonné l'une pour l'autre, c'est encore
à la société qu'on se réhabituera le plus vite,
car nous laissant, malgré nous, plus ou moins
caresser par les flatteuses protestations de nos
semblables, nous sommes toujours un peu
blessés par l'indifférence des choses. Et puis,
et surtout! nos vices pâturent dans la société tandis qu'ils jeûnent dans la nature.
Si furtifs et dérobés qu'ils soient quand on ne fait que passer près d'elle, le regard et le sourire d'une bergère ont le temps de vous révéler qu'elle songe plus qu'elle ne tricote, et que sa solitude lui conseille plutôt l'amour de l'homme que la surveillance de ses bêtes.
Par suite du sourd travail de la satiété — le plus terrible comptable des froissements d'amour-propre — un beau jour, deux personnes, se croyant les meilleurs amis du monde, se surprennent à échanger sans rien dire de certains regards équivoques et brefs qui, dès lors, dans leur amitié, font date de gène et d'incertitude.
Alors que jusque-là on a respecté vos intérêts, votre caractère et votre vie privée, du jour où quelqu'un a osé vous nuire, tous les timides, tous les lâches de la méchanceté prennent le courage d'en faire autant. Que de gens auxquels ils ne manquent que l'audace pour exécuter tout le mal qu'ils pensent!
Aimant la Beauté, la Nature, le Songe et l'Idéal, allant toujours au bout de ses efforts pour en tenter l'expression, l'artiste intègre et pur qui n'a rien à se reprocher ne peut avoir, en dépit de toutes vicissitudes, qu'une vie satisfaite et bénie par sa conscience, tranquille dans sa tristesse, mélancolique sans amertume.
Au contraire, l'artiste ne parlant et n'écrivant que son fiel, toujours malveillant du regard comme du geste, mauvais jusque dans son silence, suintant par toute sa personne les pires venins de l'acrimonie, celui-là, par là même, atteste l'empoisonnement de son âme bourrelée de remords endurcis trop orgueilleux pour se
fondre et s'humilier; il montre, nouée à son cœur, la triple vipère noire : l'envie, la haine et le dégoût y bavant leur impuissance, y sifflant de rage et d'horreur.
En égalisant toutes choses dans la sérénité de son indifférence, la Nature conseille à l'homme l'activité tranquille, l'ennui contemplatif, l'amour sobre et le deuil résigné.
De même que la franchise vous donne la paix et l'indépendance de l'âme, l'immédiate intégralité du paiement vous assure partout l'aplomb de l'esprit, l'aisance du regard, de la parole, et de l'allure générale : car, si négligent, si peu scrupuleux qu'on puisse être sur la question d'acquitter ses notes, malgré tout, od esttoujours troublé parla rencontre d'un créancier, par le surgissement d'un prêteur, même quand on sait qu'ils ne vous présenteront au-
cun mémoire ou billet, et qu'ils se garderont bien d'y faire la moindre allusion.
Les dettes sont les poux et les punaises de la tranquillité ; leur vermineux souvenir grouille dans nos labeurs et vient lanciner jusqu'aux plus pures pensées qui se croyaient perdues dans leur songe.
Pourquoi faut-il que les joies du cœur soient toujours empoisonnées par le regret ou l'inquiétude, devancent leur durée, anticipent leur terminaison! Hélas! pourtant, lorsque l'on attend quelqu'un de si profondément aimé qu'il vous laissera malheureux et comme perdu quand il vous aura quitté, n'est-il pas vrai qu'on est plutôt poursuivi par la pensée qu'il repartira que par l'idée qu'il va venir?
Également despotique, l'Amour prend tout l'homme comme l'Art, avec cette différence que ce dernier dessèche le cœur et que l'amour le sensualise.
Bien des gens ne vous prônent si fort que pour qu'on leur rende la pareille : ils vous louent pour qu'à votre tour vous vous mettiez à les flatter. On s'en aperçoit bien, aux désappointement et dépit soudainement peints et gravés sur leur physionomie, quand, par conscience ou esprit de mystification, on s'est abstenu de le faire.
Incendiée, ternie, azurée, ennuagée par lui, son miroir, son mime, Tonde et le firmament sont bien deux ciels qui se regardent. Mais, tandis que l'eau coule, tressaille, et s'agite, grimaçante et crispée, la grande voûte reste à jamais déserte et morte en dépit de la marche plus ou moins rampée de ses voiles, de ses vapeurs et de ses ombres.
Il n'y a vraiment que les Saharas qui puissent confronter avec les cieux leur égal infini d'immobilité, de solitude et de vide.
Prenez-y garde ! dans ce que l'on croit la
bienfaisante solitude, l'herbe suggère ; la caverne tente ; l'escarpé invite ; les arbres sont de frissonnants témoins; les buissons espionnent; les pierres chantent; le marais parle; l'eau guette ; le précipice attend !
Même, sans excepter les heures de charme et de consolation que lui font passer la vision des lumineux ou blêmissants paysages, le meilleur instant pour le solitaire désabusé, c'est encore, quand il ferme ses volets qui, en le remmurant dans les ténèbres, vont lui redonner la seule chose qu'il aime au monde : sa propre invisibilité pour lui-même, avec l'illusion que son âme et celle de la nuit se mêlent et s'enlacent dans leur atmosphère d'infini, d'ombre et d'inconnu, de mystère et de silence.
Saiue, la pensée vit en bonne intelligence avec nos organes qu'elle sert et conduit, qu'elle
se complaît à défendre, à occuper, à distraire, à délecter ; malade, elle s'exaspère de les subir, déteste les besoins du corps qui lui crient sans relâche son emprisonnement dans la bête; si bien, qu'après s'en être irritée, elle s'en terrifie, s'en fait du cauchemar et de l'horreur.
Fuyant le toucher, lui rabâchant son martyre, elle se réfugie dans les yeux qui dévorent de l'ombre et du gouffre en alimentant sa détresse du limité, de l'ennui et du chaos de leur vision.
Enfin, à force d'avoir pompé son être, la pensée donne à l'homme cette épouvantable sensation de s'être substitué à tout son individu, chair et cœur, de l'avoir si totalement décorporisé, désentimentalisé, qu'elle n'est plus désormais qu'une quintessence d'âme, perdue encore davanlage dans sa propre énigme par son plus d'impuissante avidité de l'approfondir : hôtesse de la mort dont elle a la torture, errante du néant dont elle maudit le vide, solitaire de l'infini dont elle a le vertige.
Se croyant tout à la fois sage et blasé, malade et philosophe, on se prétend lini à toutes les joies matérielles, mort à la gourmandise et à la volupté; mais, comme lorsque vous voulez bien vous laisser tenter par une friandise, l'appétit d'autrefois vous revient en la mangeant : de même, quand vous consentez à l'amour, vous retrouvez, en aimant, tout votre ancien désir, tout votre ancien goût de la chose.
Môme quand j'ai fréquenté et pratiqué son onde et ses bords depuis très longtemps, une rivière morte m'évoque tant de secret, tant d'étrange nouveauté de solitude, en elle et autour d'elle, que, lorsqu'il m'arrive de la traverser, j'ai toujours l'impression que, laissant déjà du mystère sur le rivage quitté, je vais trouver de l'inconnu sur l'autre.
La présence d'un mendiant patriarche, parmi des chênes vénérables, ajoute à leur séculaire
toute la mélancolique solennité d'une pauvre vieille âme qui songe, donne au recourbé de leurs branches comme une expression de pitié pleurante, comme une mimique hospitalière, comme un geste ému de fraternelle bénédiction.
Pourquoi vouloir toujours comparer la bête à l'homme, dans ce que ce dernier a de stupide ou de mauvais? 11 serait à souhaiter pour eux que tous ceux qui médisent de l'àne eussent, autant que lui, l'opiniâtreté du vouloir, la tempérance dans les besoins, la patience et la finesse dans l'humilité ! Au rebours de tant de gens qui le maudissent, le serpent n'use de son venin que pour se défendre; quand le paon fait la roue, il vous éblouit et vous charme : tandis qu'on a justement l'impression contraire lorsqu'on voit se pavaner la vanité d'un imbécile.
11 faut, qu'avec toute sa bonté, le cœur ait encore beaucoup d'attention soutenue et de
guetteuse clairvoyance, pour arrêter soudain, dans la spontanéité des paroles, ces brusques jaillissements de reproche, d'amertume ou de raillerie si naturels chez l'homme, mais qui font tant de mal à la sensible et ombrageuse amitié.
On dit : « Cette fille a été bien gardée par ses parents! » Il faudrait dire : « Cette fille a été bien gardée d'elle-même par son propre tempérament, si froid, qu'en ne lui suggérant aucun désir instinctif il l'a laissée indifférente devant les tentations des séducteurs et imprenable par leurs embûches. »
La philosophie, la science et l'art sont des choses sociales qui, sans parler du charme ou de l'intérêt qu'elles dégagent pour ceux-là seuls qui les cultivent, ne valent que par l'importance conventionnelle qu'on leur attribue : par rapport à la nature, en face de l'espace et
du temps, elles n'ont donc pas le droit de mépriser comme elles le font la pure ignorance fruste et naïve, mais voyante et sensible, qui, en se contentant d'être devant l'infini un simple spectateur qui passe, est peut-être la plus grande sagesse clans notre pauvre humanité.
Instrument chagrin de la conscience qui interroge et de la raison qui discute, la creusante réflexion, comme la maladie, crée le marasme et l'ennui du corps. Au contraire, dégageant l'homme de toutes les contraintes de la pensée pour lui donner le libre abandon de ses purs sentiments, instincts et sensations naturels, les grandes joies de sa chair font toujours le bien-être de son esprit, et le bercement de son cœur.
Quand l'homme et la femme ne s'aiment pas que littérairement, mais à plein cœur et de
toutes leurs forces, il faut bien que, fatalement, un certain jour, ils en viennent à l'étreinte amoureuse, puisque humainement hélas! ils n'ont pas d'autre à peu près d'identification de leurs êtres, d'autre moyen de se figurer joindre et amalgamer leurs âmes que par le rapprochement de leurs sexes dans la mutuelle aspiration de leurs convoitises de chair où passent tous les frissons fraternels de leurs sentiments qui se cherchent, tout l'infini désir de leurs pensées qui se réclament!
De même que la fille de trottoir amène sans horreur toute espèce de gens chez elle, indifféremment, et très tranquille à force d'habitude, raccrochant le sordide, l'inquiétant, le répugnant, l'infirme, le fou et le gâteux, le monstre et l'assassin possible...
De même, combien d âmes publiques, à tout le monde, qui, indistinctement, du dehors ramenant chez elles toutes sortes de pensées,
maximes et opinions suspectes, Unissent à la longue par se familiariser avec les pires!
Cet homme fait des projets dont la réalisation exigerait un reste de jeunesse, tout au moins un regain de la vigueur de l'âge mûr; mais, comme il les remet indéfiniment, en se disant toujours : « Ce sera pour plus tard! » il s'aperçoit, lamentable et grotesque pour lui-même, le certain jour où il veut sérieusement y songer, qu'il est non seulement bien trop vieux pour les accomplir, mais qu'il est encore totalement impropre à essayer même de leur donner un commencement d'exécution.
Le chat, quoi qu'on en dise, est très aimant, mais, comme il est réservé, lier, indépendant et soupçonneux de sa nature, il faut, pour ainsi dire, sortir de lui ses bonnes dispositions à votre égard, les aider, les gagner peu à peu,
provoquer l'éveil, la venue de sa sympathie, l'attirer, lui donner le goût, la confiance de vous la retémoigner davantage. Et cela, vous l'obtiendrez par beaucoup de prévenances d'amitié, surtout par une invariable égalité dans les compliments, les caresses, les attentions et les soins. Alorsainsi, vous aurez captivéson humeur, charmé sa suspicion, ensorcelé son naturel. Il aura l'abandon avec vous, il sera content de hanter votre présence; à sa manière, il vous exprimera ses sentiments à lui, en y mettant aussi bien que tout le velours de ses griffes, tout l'affectueux râpement de sa langue rosette, tout l'exhalé de son cœur, dardé, si bénin, par la claire lixité de ses prunelles magnétiques — si fascinantes quand elles sont vertes ! — par toute la grâce et l'onduleuse douceur de son être discret, vous offrant sa petite âme de jolie bête élastique et mystérieuse.
Au contraire, il fuira toujours ceux qui lui auront fait un accueil louche, en n'ayant pas l'air de tenir à lui.
A cet égard, il y a un peu du chat, beaucoup même, chez le concentré timide, à la fois aimant
et libre, tendre et ombrageux : jamais le cœur de celui-là ne recommencera son élancement vers vous, non pas même parce que vous l'aurez repoussé par votre abord hautain, sévère, dur ou glacial, mais seulement parce qu'il aura cru voir que vous paraissiez lui rester indifférent ou que vous aviez vaguement l'air de le subir.
L'amour s'aiguise et s'ennoblit, s'exalte et se transfigure par toutes les choses de haute et fine cérébralité, par le mystique et le religieux, la musique, la poésie, la littérature, par l'art sous toutes ses formes, mais, à la condition — dans les délais que les tempéraments lui assignent — d'aboutir à sa loi naturelle qui est, en même temps que l'union des cœurs et des esprits, le plein accomplissement du désir de ces deux corps avides l'un de l'autre, qui se cherchent pour se mêler et se fondre dans le crispé de leurs caresses et l'épanouissement de leurs étreintes; sinon l'amour se ronge sur place, en dépit de ses pâmoisons d'idéal et de ses transports
d'intellectualité. A s'être tellement refusé d'être humain, à jamais il se pleure clans la tristesse ou se maudit dans la démence.
En somme, parmi l'infinité des morts, s'il leur était donné de revenir à l'existence, il n'y a vraiment que les seuls suicidés raisonnables, s'étant tués en toute conscience et connaissance de cause, qui ne voudraient pas ressusciter. Qui sait même s'ils ne souhaiteraient pas revivre toute leur vie jusqu'au moment où ils ont senti la nécessité de la supprimer?...
Si l'entrée dans les églises exigeait l'uniforme et austère pauvreté du vêtement et qu'elles fussent totalement nues, froides et silencieuses, sans vitraux, sans chants, sans parfums, sans orgues, on pourrait alors seulement compter bien au juste, par celles qui continueraient à s'y rendre, le nombre des croyantes et pratiquantes sincères.
On s'estime davantage, quand, pour ne plus souffrir, ayant pris son parti d'une opération chirurgicale, on en arrive, à force de décision, à mater devant l'approche de l'instrument toute la poltronnerie de sa nature.
Les plus grands poètes ou artistes qui n'aiment pas la musique donnent par là même une mesure amoindrissante de leur àme souveraine par ses dons magnifiques par ses exorbitants privilèges d'intellectualité limpide, raisonnante et définisseuse, mais fermée à ce charme des charmes que vous donne la seule musique : l'incarnation dans le rêve, l'extase dans l'indécis, le bercement dans le vague.
Que dire de ces génies disgraciés, nés totalement morts à ce divin langage des sons qui laisse la pensée impuissante à la porte de l'inconnu, tandis qu'y pénétrant d'un seul coup d'aile de sa démence harmonieuse, il en rapporte la plainte, les frissons et les sou files dans le rythmé de sa clameur!
Hélas! malgré tant de richesse, ils sont déshérités dans tout leur être, enfouie qu'est leur âme en sa surdité native, ils sont hornés dans leur faculté de comprendre, goûter, savourer, qui s'arrête précisément devant l'art qui exalte le plus surnaturellement la découverte de l'homme et qui fait descendre le plus d'idéal sur la terre.
Il faut plaindre ces infirmes du cœur, ces inachevés de l'impression, ces bénis de la nature qui les a maudits quand même, car ils demeurent à jamais les orphelins de la suprême ivresse de l'àme, privés jusqu'à la tombe de tout le surhumain d'une sensation, de tout l'infini d'un songe.
Quand il est jeune, l'homme s'imaginant être indéfiniment loin de la mort, ne demande qu'à dérouler son existence dans la perpétuelle succession des jours, et s'en va gaiement vers l'âge mûr d'où il s'achemine insouciant vers la vieillesse. Mais une fois qu'il Ta atteinte, ilvou-
(Irait, en quelque sorte, replier le cours de sa durée, croupir à ce même point d'âge : car alors il entrevoit nettement son but fatal, toujours plus rapprocheuscment visé, il se sent arrivé presque en face de cette cible du néant où va se planter sa dernière heure, où va pour jamais aboutir le dardement de sa vie.
L'homme peut être amoureux fou de la femme qu'il abhorre ou qu'il méprise le plus. Au contraire, chez la femme, les sens et le cœur se commandent, accordent et solidarisent leur indifférence, leur haine ou leur affection : dans la mesure de sa nature bonne ou perverse, violente ou délicate, expansive ou concentrée, n'importe quelle femme n'aimera vraiment un homme de toute son âme que si elle le goule, le cherche et le convoite avec toute sa chair.
La preuve que les femmes ne sont mystiques qu'à fleur de peau, c'est que les dévotes, à Tins-
tant où elles s'abandonnent, deviennent tout de suite, sans apprentissage, les plus sensuelles des amoureuses.
Chez nous, le mâle et la femelle sont également méprisables, puisqu'ils ont, l'un comme l'autre, la pensée qui projette le mal et l'hypocrisie qui le commet. Pour qu'un homme eût le droit de mépriser les femmes, il faudrait donc qu'il fût le juste pariait, et que, de corps et d'esprit, il se passât totalement d'elles. Mais dans notre scélérate humanité si lubrique et si tendre, existera-t-il jamais ce veau à deux têtes de la chasteté, ce merle blanc du cœur et de la conscience?
A part les fourmis et les abeilles dont chacune se maintient intégralement, ordonneusement, travailleuse individuelle dans le grouillement affairé de leurs cohues si foisonnantes,
tous les autres êtres se dépersonnalisent dans
la houleuse affluence de leurs semblables, chacun d'eux, par sa seule substance matérielle, contribuant à la formation de la compacte masse énorme en laquelle il s'incorpore et se fond, en y perdant, pour ainsi dire, le sens et la notion de lui-môme ; de sorte que cette multitude devient une espèce d'élément déchaîné, une mer vivante ayant, au lieu de vagues, d'innombrables têtes tumultueusement égarées, frénétiquement éperdues, qu'emplit le chaos et que dirige la démence.
Esprit, âme et cœur, tout l'homme sombre aveuglé, bestialisé dans le vertige des foules.
Les artistes, les avocats, les médecins, les prêtres, ne sont en général de si fins gourmets que, parce qu'étant parmi les hommes les plus expérimentés de la conscience, les plus retors de l'intellect, au lieu de vivre animalement la saveur d'une sensation, il s'en font un plaisir d'âme, un réconfort d'esprit : en la dégustant, ils l'approfondissent et la pensent.
Si l'homme n'avait pas beaucoup de pudeur, il n'en prêterait pas tant aux femmes dont la plupart n'ont pas celle qu'on leur suppose. Ramenés à l'instinct, au tempérament, au désir et à l'occasion, les deux sexes se valent. Les vrais séducteurs le savent bien; et, eux qui n'ont plus nulle pudeur, font la juste évaluation de celle des femmes qu'ils convoitent. Pour leurs conquêtes galantes, ils pratiquent la société en ne croyant qu'à la nature.
Les inentamables, les persévérantes amitiés ne se nouent que par l'affinité instinctive, par les similitudes, les correspondances de goûts, de caractère, de manière de voir, de sentir et de penser : toutes conditions pour la soudure de deux âmes, que la bestiale consanguinité ne présente que par hasard.
Nul éclair de regard n'aura l'acuité jalousement évoluante, venimeusement compareuse
de celui que deux jolies femmes, également bien mises, se décochent réciproquement en se retournant l'une vers l'autre.
Rien ne célèbre autant l'Amour que le son de voix, à la fois enfantin, musical, hoquetant, mouillé, de certaines femmes ou jeunes filles dont, avec tant de volupté, la parole se plaint aussi soupireusement que leur rire se pâme!
Que diriez-vous d'un homme qui compterait sans relâche, une à une, sur ses doigts, toutes les pulsations de son existence? C'est pourtant ce que nous faisons, avec un soin têtu, par le savant moyen de nos abominables montres.
Oui certes! Race ombrageuse que celle des artistes! et cependant, c'est encore parmi eux que l'esprit prodigue le plus tout son cœur,
dans les colloques subtils et passionnés qu'ils échangent.
C'est curieux comme les gens ménagent ceux qu'ils savent pouvoir se passer d'eux!
xMôme très furtivement, ferait-on certains actes? même très bas, prononcerait-on certaines paroles? même, dans tout le secret de son être, ruminerait-on certaines pensées? si on était sûr que les morts nous voient, nous entendent, et lisent dans notre àme.
Un mauvais rire choque le cœur ; mais c'est venimeusement qu'un mauvais sourire blesse.
Hélas! au point de vue social, l'assiette au beurre sera toujours à celui qui pouvant y
remplacer ce qu'il y mange, la tient toujours pleine, au fur à mesure qu'il la vide!
La nature agit toujours sur l'homme, parce qu'en elle et par elle, il retrouve sa destination première, qu'il s'y sent dans la vérité de son être et de son milieu.
Aussi, on dirait qu'au sortir des villes, il s'y désopprime de tout cet artificiel vécu à 3a hâte, dans l'agitation et la fièvre, qui, en lui infligeant tant de maux, ne lui a guère donné que des joies à fleur d'âme et des bonheurs de surface.
Là, au milieu des profondes campagnes, ses poumons jubilent d'aspirer l'air pur, les souffles vierges, comme ses mains de caresser des fleurs, de frôler des feuilles, comme ses pas d'arpenter le verdoyant moelleux, craquant ou raboteux du sol, comme ses yeux de pomper la nuance et l'expression, le frémissement ou la torpeur des paysages. Tout ce qu'il entend, respire, subodore, c'est de la tendre allégresse,
de la saine mélancolie, de la bonne langueur de charme. Et toutes ces chères impressions qu'il reçoit des solitudes, semblant vouloir fêter sa bienvenue chez elles, inclinent son cœur à des souvenirs d'enfance, à des évocations d'amitiés naïves, d'amours ingénus, à des rêveries fraîches, couleur d'espérance, fleuries et lumineuses, trouvant leur épanouissement dans leur vague même, si délicieux, et qui donnent à tout son individu cette sensation, à la fois sourde et triomphale, enivrante et confuse : que, dans des hamacs faits de lumière, d'azur et de nuages, d'haleines et de reflets, de murmures et d'arômes, il flotte épars à travers la vie des choses, et, qu'en humant leur âme, il en goûte mieux son être et se savoure exister !
Par une journée morte, dans certaines solitudes de montagnes, peuplées seulement de leurs monstres de pierre, de leurs précipices, et où l'eau cDule si creux qu'elle y enterre son bruit, l'âme et le corps tremblent d'une tour-
noyante angoisse double de crainte et d'horreur : avec le vertige du gouffre, on a le vertige du silence.
Ah ! donnez toujours î donnez sans cesse votre compassion et votre argent! pour être radieusement adoucis, consolés, portés dans la vie par une ivresse de joie intime, incomparable entre toutes, par un enthousiasme de bonheur tendre qui remplit l'être, et dilaterait plutôt la capacité du cœur !
Piteux égoïstes, avides chercheurs de la quintessence et de l'exception, si vous saviez de quel ravissement d'âme vous vous privez en refusant à la misère les simples miettes de votre superflu !
Sortir de sa bourse une mince obole pour le pauvre, c'est faire entrer dans sa conscience un trésor d'émotion divine, de spiritualité voluptueuse, inliniment surnaturelle.
Le proverbe dit : « L'occasion fait le larron. » Alors, nous ne serions que les utiliseurs du hasard, que des profiteurs de circonstances? Non! en mal comme en bien, notre volonté se passe de rencontre et n'a pas besoin d'aventure.
Quand l'occasion s'endort, elle la réveille; encore à naître, elle la crée de toutes pièces ! Dans l'ordre moral souvent, ne nous suffit-il pas de désirer l'effet pour en vouloir la cause?
La délicatesse de leur cœur divise les femmes ; la fragilité de leurs organes les rapproche.
On répugne moins à voir un homme et une femme se battre trop fort qu'à les voir se caresser trop intimement.
Ne pouvant s'exercer qu'aux dépens du prochain et toujours devant les autres, l'ironie
n'est donc qu'une pose cruelle, que le méchant manège d'un aigri incurable, au fond si mécontent dé lui-môme et si malheureux que, sans l'endurcissement de sa vanité, il finirait par se désenfieller le cœur à force de maudire sa haine et de pleurer son amertume.
On n'observe bien qu'à la condition de détacher l'esprit de tout travail en train et d'en faire le souple et docile instrument de ses sens, en même temps que le guide sagace et l'aiguisant inspirateur de leurs recherches.
C'est seulement dans ces heures d'apparentes siestes ou flâneries qu'on trouve et qu'on se révèle les vérités de la nature, tous ses faits et gestes, toutes les moindres nuances de ses physionomies qui échapperont toujours à ceux qui la regardent en pensant à autre chose.
Plus d'un remercie l'expérience qui l'a fait
se résigner à n'avoir pour tout bien dans la vie que sa solitude de mépris et de liberté, entre le trop de mauvais vouloir des uns et le trop de sollicitude des autres !
La pure morale philosophique s'adresse seulement à la conscience et à la raison qui, ayant le droit et le devoir de la discuter point à point, ne peuvent par là même que gagner en sincérité, profondeur, et s'aiguiser en clairvoyance.
D'ailleurs, comme sa pratique ne comporte aucune cérémonie extérieure, qu'elle se passe toute solidairement au fond de l'homme luimême ou avec la plus discrète modestie vis-àvis de ses semblables, elle n'est d'aucun secours pour le mensonge et la duplicité.
Le malheur des religions, en dépit des belles et bonnes choses qu'elles contiennent, c'est qu'aussi supprimeuses de la raison qu'exigeuses des plus fréquentes manifestations publiques, par conséquent, étant toujours généralement exploitées et incomprises, elles font sur
la terre beaucoup plus d'hypocrites et d'imbéciles qu'il n'y en aurait sans elles.
Ce même acte d'amour, cette même œuvre de chair, à préliminaires semblables, qui s'engagent, se poursuivent et se parachèvent identiquement, l'hypocrite société les honore ou les flétrit suivant qu'ils ont son estampille ou qu'ils s'en passent. Heureusement que la bonne et juste Nature, pour l'indemniser du soi-disant mépris des hommes, exalte et transfigure dans l'accouplement libre, plus harmonieux d'âges et d'instincts, de désirs et de tendresses, plus désintéressé, plus simple et plus naïf, toute la poésie et tout le délice de l'Amour, fondé sur elle seule, de par ses lois éternelles!
Les paroles dites au cours des drames soufferts de l'existence ne sont jamais prononcées avec le ton des acteurs ayant à les débiter, dans
leur même théâtrale situation : tant il est vrai qu'il faudrait avoir vécu de corps et d'àme telle ou telle abominable tragédie, pour avoir exactement le son de voix et l'articulé qu'elle comporte ; on n'imagine pas certains troubles d'horreur et d'épouvante, on ne conçoit pas certains battements de cœur, on ne simule pas certains frissons, on ne joue, pas certains vertiges !
Eh quoi! Exécrable horreur! Abominable injustice! Physiquement, vous ne vivrez donc davantage et mieux que si vous êtes plus mauvais? Hélas! Voyez plutôt : la Prodigalité est un défaut plus beau qu'une vertu; l'Avarice est une passion plus laide qu'un vice ; et pourtant, en ce qui concerne la santé matérielle, la sagesse du corps et sa force de résistance, la première vous endommage et la seconde vous conserve; au strict point de vue mortuaire, en tant qu'échéance de la tombe, la Prodigalité vous avance et l'Avarice vous retarde.
Il y a certainement de bonnes âmes sensibles qui partagent nos deuils et vont jusqu'à s'assombrir de nos ennuis, se torturer de nos souffrances. Mais, si indifférent à la vie que l'on puisse paraître, c'est encore en sa propre personne qu'on trouve le plus de pitié pour ses maux; on se déplore, on se pleure dans son individu; et nulle part, totalement, même par la plus tendre des mères, on n'a jamais sa triste vie plainte et soupirée comme par soi-même.
En amour, l'ostentation est puérile, dangereuse et lâche. Le vrai triomphe, c'est, avec les allures d'un chaste misanthrope, d'avoir d'invraisemblables intrigues et de miraculeuses bonnes fortunes qui deviennent d'autant plus savoureuses par leur plus de mystère. , Pratiquant l'absolu secret vis-à-vis des femmes présentement acquises ou anciennement possédées, ce vicieux-là voudra tellement que l'obtention de leurs faveurs ne soit connue que de lui seul, qu'à cet égard la satisfaction de son
désir libertin sera aussi dissimulée que son désir même, qu'il n'aura de confidence pour personne au monde, sans en excepter — en supposant qu'elle, ne soit aucunement jalouse — telle ou telle de ses complices de plaisir qu'il choisit toutes, pures ou chargées de devoirs, afin qu'elles sauvent mieux les apparences.
Ce Lovelace insupposé, muré dans sa discrétion, est toujours deviné, intuitivement accepté d'avance, flairé, senti, voulu par toutes les femmes qui aiment le plaisir invisible et la passion qui se cache. C'est pourquoi un tel séducteur a fatalement toutes les mystérieuses.
Si vertueux, si supérieurs qu'ils s'estiment, ceux qui méprisent la tristesse en exaltant la belle gaieté, sont des songeurs peut-être, mais plus philosophes que poètes, plus retors que naïfs, des secs de cœur, des ménagers de l'émotion, en ayant juste assez pour ne pas se laisser croire indifférents, des bien portants habituels ou de plaisants valétudinaires, parce qu'ils ne
sont affectés que de malaises toJérables. Mais, que la maladie s'acharne après eux! Et les voilà devenus tristes, avec le parler rare et le ricanement jaune, d'autant plus amers désormais qu'ils ont plus de bon temps à regretter, montrant par leur révolte et leur désespoir qu'ils n'étaient que des théoriciens de philosophie, des résignés amateurs, et que tout l'heureux comportement de leur âme dépendait seulement de la bonne santé de leur bête. La belle humeur résiste aux peines et indispositions de passage : elle ne peut tenir contre l'infortune qui dure, et se rend à la souffrance installée. Au contraire, qu'ils soient tourmentés de corps et d'esprit — et le plus souvent des deux ! — les gens nativement moroses sont toujours de profonds sensitifs, aiguisés constamment par leur torture ordinaire. En somme, la tristesse est à l'homme un maléfice ou un bénéfice de son organisation ou de ses épreuves, suivant qu'il en adoucit ou qu'il en envenime son cœur, suivant qu'il en étouffe ou qu'il en inspire son esprit.
Si bien, si intime avec lui que vous prétendiez être, vous devenez toujours un fâcheux pour le solitaire que vous surprenez pensant, contemplant, observant; et sa première parole est toujours sèche, comme son premier regard éloigneur.
On aime les bêtes, d'abord par instinct, pour sa fantaisie, sa vanité, son plaisir égoïste, son intérêt, son besoin. Ce n'est que plus tard, lorsque Ton voit en eux des pareils et des frères en mystérieuse destinée, qu'on s'efforce de leur complaire, qu'on se fait un devoir de les respecter et de les plaindre.
C'est encore l'imagination qui engendre la plupart de nos idées; car les hommes deviendraient des monstres, des criminels ou des fous si, tout ce qu'ils prétendent penser, ils le vivaient roulé clans leur tête et retourné au fond d'eux-mêmes.
Vingt années d'existence? C'est un rêve! disons-nous ; oui ! maintenant qu'elles sont passées ! Mais, jour par jour, toutes les heures de ce temps-là furent bien réellement senties, subies, souvent souffertes, aimées ou haïes, bénies ou maudites par nous, par nous en chair et en os, matériellement animés d'une existence bien effective que nous continuons dans Tincertain ; alors, comme aujourd'hui, d'une âme en tourment dans une prison bien palpable, nous avons analysé, creusé, raisonné ce que nous appelons notre vaine apparence, notre dérisoire inanité, notre court passage de fantôme. En attendant, ce seront toujours des successions de jours existes, de respirations accomplies, d'engendrements vécus, d'actions et de projets réalisés qui nous auront fait le songe de la vie, jusqu'à l'heure du grand sommeil dans Ja mort, probablement sans rêve, bien qu'à cet égard, ainsi que Shakspeare, on puisse garder un doute, trébuchant devant l'inconnu, en oscillation sur le mystère.
Méfions-nous de la Pensée! Craignons sa satiété d'humanité, son dégoût de toutes les choses de la terre !
A la longue, et toujours en raison directe de sa sincère et lumineuse profondeur, sa rongeuse curiosité nous rendrait indifférents à toutes les manifestations générales de la vie, aux devoirs, aux amitiés, aux amours, à l'art, au travail, aux sentiments, comme aux sensations, tellement qu'un beau jour, elle! que les seules découvertes d'un perpétuel et toujours changeant inconnu pourraient indéfiniment occuper et nourrir, elle finirait par oser s'avouer qu'en retrouvant dans tout cela sempiternellement la même chose, elle n'y a vraiment, comme dans le rabâché de la nature, pour intérêt... que du vide, et pour pâture... que de l'ombre !
Il n'y a vraiment que la Charité qui soit la bénédiction de l'existence, en faisant éclore en nous, en y épanouissant pour jamais par la persistance passionnée de sa pratique fervente,
cette chère violette intime du contentement mystique, de la sainte allégresse attendrie, toujours si pure, si fraîche et si vivace qu'elle remplit de son baume la conscience comme le cœur, et tant de fois mieux ! — combien plus suavement que les meilleures vertus toutes réunies sans elle! — suffit à peupler, à fleurir, de sa solitaire présence tout le jardin de notre à me!
Tours, imp. Deslis Frères, rue Gambetta, 6.