ET L'ÉTAT MORAL DE BERLIN
DoîLoso-Cortès disait un jour : «On pense assez généralement que le socialisme court à sa perte par Texa^ gération révoltante de tout ce qu'il réclame en vertu de ses principes; je crois, au contraire, que c'est la modestie de ses exigences qui le perdra. Qu'il soit loin d'accepter toutes les exigences de ses propres principes; nous l'avons vu lorsque nous avons constaté que, reculant devant la dissolution de la société politique, con^ séquence logiquement nécessaire de sa négation do toute solidarité, il se contente de proposer la dissolu-^ tion de la société domestique (1).»
Aujourd'hui, Doûoso-Cortès modifierait sa manière
(1) Donpso-Gortès, ûBttvref , t. III, p. 385.
de voir ; il ne soutiendrait plus une thèse en contradiction flagrante avec les faits, lui qui observait de si près le mouvement social d'il y a vingt-cinq ans, dans les grands centres européens, Paris, Vienne et Berlin.
Le socialisme a marché à pas de gérant depuis 1848. A cette époque on en riait encore volontiers. Il n'existait en Allemagne qu'à l'état de fantôme ; il ne pouvait guère espérer de devenir la puissante organisation qui enlace aujourd'hui l'Allemagne comme le serpent enlaçait Laocoon. Il a fallu à la secte naissante l'auxiliaire d'une diplomatie sans principes, d'une politique perfide et rapace qui, donnant elle-même l'exemple de la destruction, a laissé une libre carrière aux revendications révolutionnaires.
Quand on étudie les mémoires diplomatiques et politiques de tous les régimes sans exception, depuis le Congrès de Vienne et la Restauration en France, on remarque que tous les hommes d'Etat, tous les grands politiques des partis prépondérants ont travaillé à la même tâche et se sont efforcés de changer, de trans* former l'état de choses existant au centre de l'Europe, en tenant leurs yeux fermés sur l'avenir. Au milieu de tant de bouleversements, le socialisme s'est facilement frayé un chemin, et le voici arrivé au premier plan, se dressant dans toute sa force émancipée et sa majesté sauvage, en face d'une société corrompue, disloquée et ahurie.
Ce qu'on appelle en Prusse la réaction de 1848 à 1858
n'a servi qu'à lancer la bourgeoisie allemande, un peu effrayée de l'apparition des premiers symptômes socialistes, dans les études et les discussions économiques. Le smithianisme (1) et le libre-échange devinrent les dogmes du jour, qu'on reconnut officiellement sous le titre de «science économique». Cette science eut ses prophètes dans toutes les chaires et les revues périodiques allemandes. Prince-Smith, Faucher, Michaelis, Wolf, Ever, Oppenheim, Max Wirth, Emminghaus et cent autres professeurs, publicistes, économistes, juifs et chrétiens, propagèrent le nouvel évangile dans les universités et dans la presse.
A partir de 1858, on organisa des «associations d'économie politique » , on convoqua des congrès économiques. Des comités influents servirent de liens et d'intermédiaires entre les Congrès annuels et périodiques qui se réunissaient dans tous les centres commerciaux de l'Allemagne. Cette agitation habilement et énergiquement menée eut un succès complet, et la nouvelle philosophie économique et sociale détruisit les anciennes bases sur lesquelles reposait la société allemande.
L'ère des compagnies de chemins de fer^ des banques et des Sociétés de crédit commença. Et dans le tourbillon de tous ces tripotages financiers, de toutes ces
(1) John Prince-Smith, un Anglais germanisé, a été le premier apôtre des doctrines libre-échangistes en Allemagne.
préoccupaiiona iadustrielles, on ne songea plus aux prolétaires ; on ne s'inquiéta plus du u Quatrième Etat», qui cependant ne cessait de réclamer les miettes du festin. Schulz-Delitsch avait, il est vrai, promis de museler les convoitises populaires. La bourgeoisie crut sur parole ce vieillard innocent et elle continua joyeusement, sans voir- les regards de haine et d'envie qu'on lui jetait, sa course folle aux emplois, aux honneurs lucratifs, aux spéculations heureuses, sa chasise à l'argent I
«Le libre-échange, disait Schulz*Delitsch aux ouvriers, a introduit la libre concurrence; travaillez, instruisez-vous, épargnez et économisez, menez une vie de labeur et de renoncement, acquérez un capital, et entrez en lutte avec la riche bourgeoisie, avec la «juiverie», avec le capital lui*môme. »
Ce conseil ressemble à celui de l'aimable personne qui engageait les pauvres sans pain de manger de la brioche.
Comment l'ouvrier allemand, gagnant à peine de quoi vivre, aurait-il pu réunir le capital nécessaire à toute concurrence ?
C'est alors qu'on vit descendre dans l'arène un jeune homme aux yeux de feu, à l'air inspiré, plein de fougue et d'audace, dévoré d'ambilion, doué de talents extraordinaires, riche, perspicace et laborieux comme tous les gens de sa race, très en vue dans le monde aristocratique de Berlin où il comptait Humboldt et les autres
LE SOGUUSME ALLEMAND 391
sommités savantes et littéraires au nombre de ses amis.
Ce nouvel athlète s'appelait Ferdinand Lassalle.
Les « déshérités » avaient trouvé leur homme, leur champion.
Emporté par le courant d'une popularité rapidement acquise, Lassalle engagea avec les économistes de la libre concurrence une polémique restée célèbre. Le pauvre Schulz-Delitsch ne s'en releva pas. Dans cette joute, Lassalle employa les armes d'une dialectique serrée, empruntée à l'école de Hegel ; il y déploya les immenses ressources de son érudition jointes à une éloquence de tribun.
«Mais malheureux que vous êtes, dit-il aux ouvriers, vous ne voyez donc pas qu'on vous trompe I Quoi I vous en êtes encore à discuter sur la libre concurrence, sur le libre-^écbange, sur Téxemption du droit d'écart, sur des questions enfin qui sont votées il y a bien long^ temps, sur des choses passées à l'ordre du jour sans soulever de débats t Vous vous laissez exploiter, vous n'êtes qu'un instrument politique dans la main des habiles et des égoïstes I »
«Armé de toute la science de son siècle», comme ille proclamait lui-même dans son orgueil oriental j Lassalle s'abattit, pareil à un ouragan, sur les faiseurs, les tripoteurs, les exploiteurs ; il les confondit et les fit hurler de rage, soulevant dans les classes ouvrières un enthousiasme immense.
A partir de ce moment, il fut l'objet d'un véritable culte, qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.
«Pour les uns, dit-il dans une de ses lettres, je suis un homme du plus grand génie, et d'un caractère surhumain, dont il faut attendre les plus grandes choses.»
«Je suis un homme, écrivait-il en français, qui a voué son existence à une sainte cause, à la cause du peuple jusque dans ses dernières conséquences. C'est une cause qui est destinée à triompher dans ce siècle, mais elle aura d'extrêmes échecs et des dangers pour ses partisans (1).))
Il avait deviné les instincts secrets des masses et su formuler leurs aspirations en termes populaires avec une logique et une force de preuves irrésistibles. Rien de plus émouvant, de plus entraînant que les brochures et les plaidoiries de Lassalle écrites et prononcées contre ses adversaires du parquet, de la presse, des tribunes parlementaires et des chaires universitaires. Dans les réunions publiques, et à la sortie des tribunaux, Lassalle était porté triomphalement sur les épaules de ses adeptes^ -^ comme le roi du peuple, le roi des pauvres et des misérables.
La loi du salaire, exposée par Lassalle dans une thèse très logique, appuyée sur des données statistiques officielles d'une épouvantable vérité, lui ga-
(i) Vne page d*amour de Ferdinand Lassalle, lettres et confession (en français). Leipzig, 1878.
gna promptement l'adhésion des travailleurs de tous les districts industriels. La Saxe, TAllemagne centrale, la Weslphalie, la Prusse rhénane, le saluèrent comme un Messie. Et personne plus que lui n'était conyaincu du grand rôle humanitaire qu'il était appelé à remplir.
« Je suis né, écrivait-il de Berlin le 5 octobre 1840, dans son français pittoresque, à une jeune Russe qu'il avait intention d'épouser, je suis né, comme Heine l'a dit de moi lorsque j'avais dix-neuf ans, pour mourir comme un gladiateur le sourire à la lèvre. C'est tout égal. si je souffre plus ou moins dans. ma vie. Que d'autres soient heureux ! A des natures comme moi, il suffit de combattre, de verser lentetnent jusqu'à la dernière goutte de sang, de manger mon cœur, et, la mort datis L'àme, de paraître souriant, d
Dans une autre lettre, à la même personne, il écrivait aussi : «Je suis sans cœur pour moi. Je n'ai ni pitié, ni miséricorde, ni sentiment pour ma propre existence dont je me suis donné la parole de faire un long combat. C'est pourquoi je ne pourrai pas être malheureux, tant que je serai seul I II n'y a pas de malheur, de malheur possible pour moi. Qu'on brise le rocher nu et isolé de ma vie, et encore je ne sentirai rien, tout aussi peu que le rocher ne sent rien quand il est brisé... Je ne sens que pour ceux et par ceux que j'aime. Le malheur de ceux que j'aime me rend d'autant pfus malheureux que je suis insensible pour moi, que je ne concentre ,
294 HUSSES ET ALLEMANDS
qjcie dans ceux que j^aime le besoin de bonheur» de repos, d'impressions douces et agréables. Donc^ le malheur de ceux que j'aime est la seule porte d'entrée pour le malheur de ma vie (1)... )>
Quand, en 1863, il passa en revue, à Solingen (Prusse rhénane), ses bataillons de prolétaires déguenillés, aux chevelures incultes, aux traits hâves, dix mille voix acclamèrent, comme président a de la Ligue générale des travailleurs allemands », ce beau Juif à la figure pâle, aux yeux brûlants, à la voix puissante, au cœur de lion.
Ce fut à cette occasion que Lassalle, partisan ardent de Tunité allemande, s'adressa pour la première fois à M. de Bismarck. Comme le bourgmestre de Solingen avait envoyé des gendarmes pour dissoudre l'assemblée, Lassalle, accompagné de son armée de dix mille misérables, se rendit au bureau des télégraphes et s'adressa directement au président du ministère à Berlin. Il commença sa dépêche par ces mots : « Bourgmestre » progressiste empêche par force que parle dans réu- » nion qu'il veut dissoudre, etc., etc. Je demande jus- » tice et qu'on lui inflige désaveu, etc., etc. »
M. de Bismarck donna gain de cause à Lassalle, mais sa réponse arriva trop tard.
Lassalle commença alors dans les journaux, une
(1) Une page d*amour de Ferdinand LmsaUe, lettres et confession. Leipzig, 1878.
LE SOCIALISME ALLEMAND ^dZ
campagne acharnée contre les gêneurs du parti progrçssiste. Les procureurs royaux, qui appartenaient à ce parti, lui intentèrent procès sur procès. Se défendant toujours lui-même avec un talent de parole incomparable, il poussait à bout juges et avocats, et chaque plaidoirie devenait pouf lui une victoire, un triomphe. Les ouvriers Tattendaient dans la rue pour lui faire des ovations enthousiates. Un jour tout Cologne faillit se mettre en révolution en son honneur.
Lorsqu'il prit en main la cause de cette fameuse comtesse de Hatzfeldt, de la famille des princes de Prusse, mariée à un homme brutal et débauché, qui la tenait emprisonnée dans un sombre château, au mi^ lieu des montagnes, tandis que lui vivait et voyageait avec une maîtresse, femme d'argent et femme d'intrigues, ancienne espionne russe à Paris, la ba^ ronne de Meyendorff, à laquelle il avait légué toute sa fortune, Lassalle « s'élança, comme il le dit, sur le banc des accusés, non comme un homme qui doit se défendre, mais comme un triomphateur. » Il démasqua quatorze faux témoins que le comte avait achetés pour témoigner en sa faveur. Les débats durèrent sept jours. Lassalle établit, par des preuves irrécusables, rinfamie de la conduite du comte, et, le dernier jour dans un discours de six heures, il s'identifia si bien avec cette cause qu'il écrasa le comte et ses complices.
« Sophie, écrit-il en français, racontant l'histoire épique de ce procès à la jeune Russe dont nous avons
déjà parlé, Sophie, rien ne pourrait vous donner la moindre idée de l'impression électrique que je faisais. Toute la ville, le peuple de la province entière, nageait dans des flots d'enthousiasme ! Le peuple avait vu la face d'un homme. Il m'avait compris. Mais non seulement lui» toutes les classes, la bourgeoisie entière, étaient dans un enivrement d'admiration... Lorsque nous arrivions à DusseldorGT, le peuple de cette ville allait m'étouffer par ses acclamations. Il nous dételait les chevaux, à la comtesse et à moi, pour nous tirer de son corps. C'est que le peuple, quoique le procès ne fût pas politique proprement dit, avait compris que c'était un procès politique dans le sens le plus profond de ce mot, que c'était l'insurrection contre l'oppression ! Non seulement j'étais absous, mais encore j'avais frappé un formidable coup. Ce jour-là me donnait dans toute la province la renommée d'un orateur sans pareil et d'un homme d'une énergie sans égale ; et les gazettes allaient colporter par toute la monarchie ces renommées-là. Ils me donnaient la réputation d'un homme qui s'attaque lui seul à un monde entier. Depuis ce jour-là le parti démocratique dans la provincerhénane me reconnut hautement pour un de ses principaux chefs (1). »
(1) Une page d'amour de Ferdinand Lassalle, p. 87. Lassalle fit la connaissance de la comtesse de Hatzfeldt à Berlin, en 1840. Il 7 avait vingt ans qu'elle était mariée et qu'elle subissait les plus atroces tortures ; son mari la maltraita dès le premier jour de son
En ' plaidant la cause de la comtesse djs Hatzfeldt, Lassalle se créa des ennemis puissants. Il eut contre lui l'aristocratie prussienne tout entière, le gouvernement et les fonctionnaires de tout ordre, « alliés du rang et de la richesse ». On s'était conjuré pour le perdre. Mais il se raidit à toutes les attaques, avec cette force, cette énergie qui avait déjà frappé Henri Heine, son coreligionnaire. Il n'y avait qu'un Juif tenace , qu'un Lassalle , qui pût résister ainsi sans perdre courage. On lui fit procès sur procès, on le calomnia, on le bafoua dans des journaux stipendiés, on le traqua de mille manières, on l'emprisonna; à travers les murs de sa prison, il réussissait encore à faire entendre sa voix.
La presse libérale et progressiste se distingua dans cette lutte à outrance et s'élança comme une meute hurlante sur l'héroïque tribun. Aussi personne n'a flétri en termes plus ironiques que Lassalle, Fignorance, la vénalité, la bâtardise de cette presse-là. Il appelle ces graite-papier une « bande d'ignorants, de déclassés, de fainéants, de touche-à-tout, toujours prêts à défendre toutes les causes contre récompense honnête».
Sa brochure, adressée à « monsieur Bastiat-Schultz
mariage. Lassalle avait alors vingt ans. Il n*avait jamais étadié le droit ; il Tétudia pour plaider cette cause célèbre, qu'il gagna enfin, après neuf ans de luttes acharnées.
de Delitsch » , donna le coup de grâce au parti progressiste.
Lassalle frappa également de sa massue meurtrière les adver^iaires doctrinaires du ministère Bismarck. Cette période constitutionnelle, appelée ce période d'opposition », ne fut qu'une triste farce. C'est alors que le fameux historien Sybel, ce type du professeur allemand national-libéral, s'écria en plein Parlement « qu'il ne voulait pas salir sa bouche en prononçant un certain nom ». Il voulait désigner M. de Bismarck, qu'il encense aujourd'hui à genoux.
Lassalle n'était partisan ni de la politique cosmopolite, ni de la révolution armée. Il était l'ennemi déclaré de tout procédé international et de tout procédé violent. Il ne réclama jamais autre chose qu'une réforme économique et politique, nationale, allemande, basée sur le suffrage universel pour tous les citoyens âgés de vingt et un ans. Partisan de l'unité de l'Allemagne, il exhortait la Prusse à se mettre à la tôte du mouvement centralisateur.
Lassalle, le juif philosophe (1), fut donc un réfor-
(1) Il est assez curieux de voir le peu de cas que Lassalle faisait de ses coreligionnaires. Voici ce qu'il en dit dans une de ses lettres intimes K celle qu*il avait choisie pour sa femme: «Il est vrai que je pourrai vous faire le sacrifice de devenir chrétien, quoique d'après nos lois cela ne soit pas nécessaire, et chrétiens et Juifs se peuvent marier entre eux. Et si cela était la condition indispensable, je le ferais peut-être. Je veux vous dire pourquoi. Je n'aime pas les Juifs. Je les déteste en général. Je ne vois en
le" SOCt ALISMfî âUEMANP 299
mateur éminemment national. Ses adversaires n*ont pu lui opposer que des calomnies et des attaques personnelles. On est allé jusqu'à l'accuser d'être Tallié des jésuites et des ultramontains parce qu'il adressa à l'évoque de Mayence, une lettre relative au mariage qu'il projetait avec la jeune Russe dont il a déjà été question.
« Quand le 9ô pour lOO (l) de la population envisagera la question du suffrage universel comme une question d'estomac, et quand cette idée aura été propagée dans tout le corps de la nation avec la chaleur naturelle de l'estomac, alors la victoire sera certaine ! » s'écriait-il.
Cette idée des chartistes anglais fût son but, le mobile de ses agissements et de sa propagande colossale. Il n'espérait de réforme pacifique qu'à l'aide de l'introduction du suffrage universel.
« Les bras me sont tombés de stupeur, dit-il, en parcourant les statistiques officielles de M. Dieterici (directeur du bureau de statistique). J'y ai vu que
eux que les fils très dégénérés d'un passé grand, mais bien loin. Ces hommes ont pris, par les siàcles passés dans l'esclavage, les qualités des esclaves, et c'est pour cela que je leur suis extrêmement défavorable. Aussi je n'ai point de contact avec eux. Entre mes amis et dans le monde qui m'entoure ici, il n'y a presque pas
un seul Juif {Une page d'amour de Ferdinand Lastàlle, p. 49,
édition française, chez Brockaus, Leipzig, 1878.)
(i) D'après une statistique officielle, les Prussiens qui n'ont qu'un revenu insuffisant pour vivre forment les Ô6 pour 100 de la population totale.
300 RUSSES ET ALLEBIANDS
96 pour 100 de la population paye le 79* pour 100 des impôts indirects, et que 21 pour 100 seulement des ces impôts sont fournis par le reste de la nation qui a tous les droits politiques, tandis que la masse des 96 pour 100 n'en a aucun. »
— Si on ne fait pas de réformes, prophétisait Las* salle, c'est la révolution, et il écrivait :
« Je suis convaincu de l'avènement de la« révolution. Ou elle se fera légalement, avec toutes les bénédictions et les bienfaits de la paix, si on a la sagesse en haut de se décider à temps ; ou bien elle fera une irruption sauvage et terrible, avec ses souliers ferrés, ses con* vulsions destructives. Elle viendra de Tune ou de Tautre façon. Quand, loin du bruit de la journée, je m'enferme dans rhistoire, alors, ohl alors, j'entends déjà sa marche retentissante! »
On le voit, pour Lassallequi était un idéaliste, le mot de révolution signifiait changement, transformation sous l'impulsion d'une idée nouvelle. Et ce changement devait être une réforme paisible et bienfaisante si elle était appliquée par les autorités sociales, secondée par le dévouement de tous ceux qui ont une charge, un devoir, une mission dans leur position même; mais cette réforme serait révolutionnaire. et sanglante, et ne laisserait que des ruines, si les classe^ dirigeantes oubliaient leurs devoirs, se bouchaient les oreilles aux grondements du peuple et fermaient les yeux devant l'évidence menaçante; si elles empêchaient
les autorités sociales de remplir Tceuvre de conciliation ; si elles ne suivaient pas les préceptes de l'Écriture et des sages, et Texemple des grands apôtres de rhumanité.
Que de fois les philosophes de l'antiquité ont parlé à leur siècle des réformes à faire par les autorités sociales (1)!
Lassalle est resté le prophète» l'apôtre, le héros, le dieu des classes ouvrières allemandes, moins excessives dans leurs revendications que les révolutionnaires russes^ leurs voisins. Combien de fois avons-nous vu les colonnes des journaux socialistes remplies de poésies enthousiastes en l'honneur de Lassalle ! En voici une que nous traduisons littéralement :
— Qui est-ce qui prononça la plus grande parole vraie? — Qui se répandit au loin, en tout lieu? — Estce le pape de Rome? — Est-ce un évoque daqs une cathédrale? — Oh ! non, oh I non, oh ! non! — Ce ne pouvait être ni un pape ni un évoque !
— Qui est-ce qui prononça la plus grande parole vraie? — Dites-nous donc le nom de cet homme? — Est-ce Malher, Enack ou quelque autre ? — Etait-ce la grande armée des moines? Ohl non, oh l non, ohl non t — Ce ne pouvait être un moine !
— Qui est-ce qui la prononça donc la grande parole vraie?— Dites-le à haute voix, en tous lieux! — Ce
(1) Voir les passages cités dans les ouvrages de M. Le Play.
302 BUSSES ET ALLEMANDS
fut le grand tribun du peuple — Dont les os reposent à Breslau. — C*est lui seul, c'est lui seul, c'est lui seul,
— Ferdinand Lassalle seul !
Lassalle passe pour le rédempteur des prolétaires ; quoique mort, il doit achever par son esprit la délivrance des classes déshéritées. La FrHe Zeitung (Gazette libre) a publié un Credo qui est comme le cri suprême de ce culte voué à la mémoire du grand tribun (1) :
-— Je crois en Ferdinand Lassalle — Le Af essie du dix-neuvième siècle ; — A une résurrection politique et sociale — De mon peuple languissant dans la misère.
— Instruit des dogmes irréfragables de Tétat ouvrier
— Qu'a honoré Ferdinand Lassalle — Qui, né d'une race méprisée, — A souffert par la bourgeoisie et la réaction, — Est mort de la main d'un meurtrier (2), — Est ressuscité dans le cœur de ses fidèles disciples — Et dans l'esprit du peuple ouvrier — D'où il viendra pour juger — Tous les ennemis de sa doctrine.
Dans une correspondance du Nouveau Démocrate-Socialiste^ un ouvrier de Hambourg conseillait, il y a deux ou trois ans, à ses coreligionnaires socialistes, d'ap-
(2) Mademoiselle Dœninger, fille du conseiller de lég^ation, ambassadeur de Bavière à Florence, s'était vivement éprise de Lassalle à Genève. Celui-ci fut tué par un Roumain^ Bakwitsa, dans un duel suscité par la jalousie. Mademoiselle Dœniogèr épousa Bakwitza, qu'elle quitta bientôt pour devenir la femme de l'acteur viennois, Friedmann. Elle se livre actuellement à des tournées dramatiques dans les principales villes d'Allemagne*
prendre à leurs enfants, comme il Tavait fait lui-même, les vers suivants, parodie d'une prière allemande (1) :
Je suis petit, mon cœur est pur, Que personne n'ose y demeurer Que Ferdinand Lassalle seul !
Quiconque suit un peu la presse socialiste allemande remarque, chaque samedi, des annonces de conférences pour le dimanche, dont les sujets sont souvent désignés en ces termes : Lassalle et Sacrate, — Lassalle et JésuS'Christy etc.
Et c'est en présence de cette ardeur sans cesse renaissante des revendications populaires que les classes, prétendues dirigeantes continuent à s'abuser et à abuser de leur situation, de leur puissance, de leur richesse, de leur culture intellectuelle, et qu'elles aggravent les vices d'un système social, économique et politique qui réclame, en Allemagne comme en Russie, de si urgentes réformes !
(1) lek bin klein, mein Herz Ut rein,
Soll Niêtnand dréin wohnen AU mein Jitultin*
Je suis petit, mon cœur est pur; que personne n'y demeure que mon petit Jésus !
La guerre victorieuse de 1866 ne servit qu'à aveugler davantage les esprits et à dérouter les consciences. Le respect de tous les droits historiques fut foulé aux pieds, TAutriche mise à la porte de la maison, après avoir été pendant mille ans la tête et la main de l'Ailetoagne; des États qui avaient subsisté pendant de longs siècles disparurent subitement; les anciennes dynasties furenV non seulement dépouillées de leur couronne, mais de tous leurs droits et de leur fortune : et, au retour de l'expédition fratricide, on vit le roi de Prusse donner publiquement une part du butin à ses conseillers et à ses généraux (1). Nous avons aussi
(1) M. de Bismarck reçut 400,000 thalers, c'est-à-dire 1,700,000 francs; le général de Roon 300,000 thalers, les autres 200,000 thalers chacun. Sous le grand Frédéric déjà, les guerres devenaient des opérations financières, entreprises de compte à demi par le roi avec ses généraux et ses intimes. Un certain colonel de chasseurs à pied, baptisé par Frédéric du nom passable-
LB SOGIAUSME ALLEMAND 305
nos projets de renversements^ se dirent alors les socialistes; organisons-nous, notre tour viendra, et nous partagerons comme eux ont partagé. Que leur importait les prétextes qu'on leur opposait en disant que ces changements violents avaient été accomplis uniquement en vue de l'unité allemande ? N'y a-t-il pas d'autres buts qui justifient tout aussi bien l'emploi de la violence, du moment que l'on admet que la fin jus* tifie les moyens? L'ouvrier allemand est bien indifférent à la grandeur de sa patrie. Ce qui le touche avant tout, c'est sa propre situation et celle de ses camarades. ' Et en vérité on ne saurait le blâmer de trouver la question du salaire beaucoup plus importante que celle de la grandeur militaire allemande. « En vain, a dit un
ment grotesque de Quintus Ineilitu, s'était rendu célèbre pendant la campagne de Saxe en dévalisant de fond en comble les propriétés du comte de Brûhl, ministre de l'Électeur. « Dans un de ses séjours à Sans-Souci, raconte M. Thiébault, le roi sembla avoir pris à tâche de le harceler à chaque dîner, et poussa les choses au point de lui demander un jour, devant de nombreux témoins, combien il avait volé en démeublant le château du comte de Brûhl. « Gela est vieux, lui disait ce monarque; tout est ef- » face par le temps et par le traité de paix ; il n'y a plus aucune 1» recherche à craindre; d'ailleurs vous avez toute lion te bue; tout » le monde sait que vous êtes un pillard ; c'est une réputation » dont les frais sont faits ; ainsi vous ne devez pas faire de difQ- » cultes de nous dire ici bonnement ce que vous avez pillé en » cette circonstance. Allons, un petit effort, combien cette au- » baine de fripon vous a-t-elle valu? Dites. » Quintus qui avait tant souffert d'attaques semblables, ne put tenir à celle-ci, et répondit : « Votre Majesté doit le savoir, car je n'ai rien fait que » par vos ordres, je vous ai rendu compte de tout, et vous avez » parlagé avec moi, »
306 BUSSES ET ALLEMANDS
économiste allemand, oppose-l-on aux socialistes le caractère sacré de la propriété. Ils y répondent par une simple question : l'existence d'Étals entiers et les droits des anciennes dynasties sont-ils moins sacrés que les domaines, les maisons, les fabriques et les rentes de tout genre, alors que le code pénal considère comme un crime plus noir de s'attaquer aux premiers qu'aux seconds? Dès que le droit historique n'est plus respecté, la propriété tombe, car elle n'a pas d'autre droit. L'héritage n'étant que le côté matériel de la tradition historique, pourquoi cette tradition matérielle serait-elle maintenue, lorsqu'on détruit par un coup d'épée ou un trait de plume, la tradition intellectuelle? On abolira donc l'héritage, et après une génération le socialisme se sera établi de lui-même. »
Lassalle n'était plus, mais son prestige grandissait encore après sa mort. On lui mit au front l'auréole du martyre ; on le regarda comme le fondateur de la « religion socialiste o ; il passa à l'état de dieu.
Il avait désigné lui-même, comme son successeur, Bernard Becker qui s'était réfugié à l'étranger en 1848 et qui était rentré à Francfort en 1862. La Ligue reconnut par une élection le nouveau président. Mais Becker n'avait pas les qualités d'un chef de parti, et ce fut en réalité le docteur J.-B. de Schweitzer qui devint l'àme du mouvement. M. de Schweitzer était un ancien avocat et un lettré de beaucoup de talent. Ce gentilhomme socialiste était catholique' et remplissait
dit-on, ses devoirs religieux. D'accord avec Lassalie, il avait fondé à Francfort le premier organe de la Ligue, le Démocrate-Socialiste. Le journal du comité francforloîB fut transporté à Berlin, lorsque Beckerfut appelé dans cette ville pour prendre la présidence générale. Cependant la comtesse de Hatzfeldt, amie et disciple de Lassalie, se brouilla bientôt avec le nouveau président qui n'avait ni les qualités nécessaires pour faire bonne flgure dans les salons de la comtesse, ni assez d'inûuence et d'énergie pour contrecarrer les intrigues et les hésitations des comités provinciaux dirigés par des partisans jaloux.
Dès que le baron de Schweitzer eut pris la place de Becker, il tâcha de gagner et de grouper autour de lui tous les anciens exilés de 1848, aussi bien ceux qui étaient revenus en Allemagne que ceux qui continuaient de* vivre à Londres, Paris, Genève et Zurich, tels que Charles Marx, fondateur de l'Internationale, J. Philippe Becker, Rustow, Hess, H. Wuttke, tous hommes d'une grande valeur intellectuelle et de beaucoup d'expérience. Ils devinrent les collaborateurs assidus de l'organe officiel du parti, le Démocrate -Socialiste. Le nouveau président de la Ligue, M. de Schweitzer publia lui-môme en février 1«65 une série d'articles' sur le « ministère Bismarck », dans lesquels il regarda comme inévitable et réclama comme nécessaire l'organisation politique de l'Allemagne «par le fer et par le sang, » telle qu'elle s'est opérée en 1866 dans la
Confédération du Nord, et en 1871 dans le nouvel empire allemand. Ces articles « bismarckiens » valurent à leur auteur des attaques furieuses, venant de toutes parts. Tous ses collaborateurs, tous les personnages marquants de la démocratie, rompirent bruyamment avec le parti ou du moins avec le président de ce parti et son organe à Berlin. Schweitzer déclara qu'il n*était ni assez sot ni assez lâche pour fermer les yeux à l'évidence, qu'il croyait à la logique de l'histoire, et que celte logique forcerait les HohenzoUern à aller jusqu'au bout de leur chemin.
Les critiques sérieux et loyaux sont obligés de reconnaître que Schweitzer se montra par là le vrai continuateur de Lassalle, car sous ces deux chefs, le socialisme allemand fut éminemment national^ malgré toutes les tentatiyes qu'on fit pour l'entraîner dans la voie cosmopolite et internationale. Tant que ces deux hommes profondément instruits furent à la tâte de la Ligue, les agents et les partisans de l'Internationale, notamment Bebel et Liebknecht, s'agitèrent sans grand résultat, et en trois ans, Schweitzer gagna 4,000 abonnés à son journal.
Cependant la scission était plus profonde que jamais. Les comités s'étaient divisés en deux camps. De son côté, la comtesse de Hatzfeldt continuait d'intriguer. Schweitzer^ condamné à six mois de prison, était réduit à l'impuissance. Et lorsque, à l'occasion d'une fête dans une ville rhénane, Fœlke, l'ancien président pro-
LE SOCIAUSME ALLEMAND 309
visoire de la Ligue, porta un toast au roi Guillaume qui venait d'accorder le suffrage universel aux ouvriers> les intransigeants de l'Intema^tionale crièrent à la trahison. Sur ces entrefaites, Becker quitta l'Allemagne et s'en alla en Autriche fonder une section de l'Internationale. La comtesse de Hatzfeld rompit aussi avec la Ligue (décembre 1866) et créa une autre association, également basée sur les statuts de Lassalle. Ce fat la branche femelle, comme on l'appela ironiquement.
Sur la proposition de Schweitzer, la Ligfue décida, en mai 1867, de faire désormais élire le président central par le suffrage direct de chaque membre dans FAllemagne entière. Schweitzer réussit si bien à réorganiser l'administration^ qu'il y gagna d'être réélu président à chaque tour de scrutin jusqu'en juin 1871, époque à laquelle il se retira dans la vie privée.
Ce fut en 1867 que le nouveau parti présenta pour la première fois un candidat au parlement de la Confédération du Nord. Dans le district de Barmen-EIberfeld, M. de Schweitzer fut opposé par les ouvriers, à la fois au candidat conservateur, qui était M. de Bismarck, et au candidat libéral, M. de Forckenbeck. Il ne réussit pas à ce premier scrutin, bien qu'il réunit 7,900 voix» Mais il fut élu quelques mois plus tard, en même temps qu'un autre socialiste, Fritsche, l'était dans la circonscription de Lennep-Hetlmann. Hasenclever fut également élu dans la Prusse rhénane, à Boirisbourg.
310 BUSSES ET ALLEMANDS
Les intransigeants envoyèrent de leur côté deux députés au Reichstag, Fœrsterling et Mendé, élus à Chemnitz et à Freiberg, en Saxe.
Liebknecbt, qui avait quitté la rédaction du Social- Demoçrat à la suite des a Bismarckartickl (1) » de Schweitzer, était venu se fixer à Leipzig ; sous Tinspiralion de Charles Marx, fondateur et directeur de l'Internationale, et avec le concours de son ami Bebeli il se mit à la tête du parti dissident. Les éléments politiques particularistes de la Saxe et de rAllemagne centrale secondèrent fortement les deux adversaires de Schweitzer, qui s'étaient fait les propagateurs des doctrines de rinternationale. Les rangs du parti intransigeant s'accrurent bientôt à un tel point, que Bebel et Liebknecht furent envoyés au Reichstag comme députés saxons, et qu'ils purent fonder un journal, le Fotts^aa^ (le gouvernement du peuple).
Les attaques contre Schweitzer redoublèrent sur toute la ligne. Par sa naissance, il avait conservé des attaches avec la noblesse qui Tavait secondé^ jusqu'à un certain points pour obtenir du roi le sufirage uni* verselé On trouva donc facilement moyen de le faire passer pour un réactionnaire, ce qui, traduit dans la langue de Bebel et de Liebknecht, signifiait un agent du gouvernement et un traître. Les deux chefs du parti dissident déclarèrent qu'ils viendraient en per-
fi) Les articles sur Bismarck.
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sonne à la prochaine assemblée goaêralo souloiùr leur accusation. Quoiqu'ils ne fussent plus membres de la Ligue des lassalliens, ils se présenteront, sur riUTltation même de Sch\veitzer fort de sou droit, do* vaut rassemblée qui eut lieu à Barmen lo ;^8 mars 1869. 42 délégués sur 56 se prononcèrent en faveur do Scbweitzer. Mais Bebel et Liebknecht considérèrent co TOte comme une victoire. Il leur assurait dans lo parti lassalliendea intelligences influentes, et, à Barmen déjÀi ilfl en profitèrent pour faire modifier Tarticlû dos sta» tuts relatif à la présidence. Scbweitzer, se sentant menacé, eut recours à un petit coup d*Etat. Il on appela « au peuple souverain de la Ligue ». Lo résultat de ce plébiscite donna gain de cause au président, qui eut une majorité écrasante.
A cette époque s'opérèrent la réunion et la fusion des deux branches de Tassociation lassallionno. La comtesse de Hatzfeldt, Schweitzer et Mondé, président de la branche saxonne, s'étaient entendus en secret, et un beau jour la Gazette libre^ de Mendo, qui parais*sait à Dresde, et le Social-Démocrate de Scbweitzer, qui se publiait à Berlin, adressèrent un appel aux électeurs pour les inviter à ratifier Télection d'un nouveau président commun aux deux branches réconcilioes. Mondé fut éluprésidentprovisoire, puis Schweilzer prit sa place. La comtesse de Hatzfeldt se livra bien do nouveau à ses petites manœuvres et essaya de semer la zizanie pendant un emprisonnement de deux mois que su*
bit Schweitzer, mais Mendé sut la tenir en échec et déjouer ses plans.
Furieux de cette déconvenue, Bebel et Liebknect redoublèrent d'activité et d'intrigues avec l'Internationale. Ils convoquèrent d'abord un Congrès à Cassel, mais ne trouvant pas le terrain assez sûr, ils s'en allèrent à Eisenacb. Les délégués lassalliens s'y présentèrent en si grâhd nombre qu'ils formèrent la majorité; les internationaux quittèrent la salle. A la fin du Congrès, les deux fractions étaient divisées en deux partis distincts, poursuivant chacun un but différent.
Sur ces entrefaites la guerre de 1870-1871 survint. Elle fut peu favorable aux socialistes. Les éléments nationaux et conservateurs reparurent au premier plan. D'un autre côté, les catholiques, prêtres et laïques, se mirent à la tête du mouvement ouvrier dans les districts catholiques de la Prusse rhénane, de la Westphalie, de la Bavière, de la Silésie et du pays de Bade. Ils essayèrent de fonder un parti socialiste chrétien dont l'organe central prit le titre de : Les Feuilles chrétiennes sociales. Parmi les hommes qui s'occupèrent ainsi théoriquement et pratiquement de réformes, il faut citer Edmond Jœrg (1), le savant di-
(1) Ce fut M. Jœrg, qui écrivit le premier une HUtoire des partit sociaux et politiques en Allemagne, 22Ô pages, in-8, Fribour^ Herder, 1867. — Le D' Rodolphe Mayer {La lutte d'émancipation^ du quatrième Etat, 2 vol. Berlin 1874), le docteur Jaeger (Le tocialismCf 1873) ont également traité à fond la question sociale en Allemagne.
recteur des Annales historiques et politiques de Munich, le chanoine Moufang, Tévêque de Mayence Keltler, l'abbé Schings, fondateur des Feuilles chrétiennes sociales^ etc.
Cet ensemble de circonstances empêcha les lassailiens d'envoyer aucun représentant au Reichstag en 1871. Les socialistes internationaux ou bébéliens furent plus heureux, grâce aux particularistes saxons qui votèrent avec eux. Bebel fut élu député.
Schweitzer donna alors sa« démission de président (Qn juin 1871), et se désintéressa de la lutte. Hasenclever lui succéda.
On a beaucoup calomnié Schweitzer. Ses ennemis les plus acharnés ont cependant avoué eux-mêmes qu'il leur a été impossible de trouver les preuves de sa prétendue trahison. Schweitzer est mort en 1876, pauvre et résigné d'avance, car personne ne connaissait mieux que lui les caprices flottants des masses. Le journal qu'il avait fondé, le SociaUDemocrat avait cessé de paraître en 1871 ; il ne fut que temporairement remplacé par YAgitator^ également la propriété de Schweitzer.
Hasenclever fonda avec les fonds de l'association, le Nouveau Démocrate-Socialiste.
Hasenclever, l'héritier actuel de la couronne et du sceptre de Lassalle, est né en 1837, à Arnsberg. C'est un ancien ouvrier tanneur. Il a parcouru, comme ap' prenti, l'Allemagne entière et l'Italie. En 1862, il était rédacteur de la Gazette du Peuple de Westphalie. Hasen-
314 RUSSBS ET AIXEMAMDS
clever passe pour un esprit cultivé et capable ; doué d'un véritable talent oratoire, il a remporté des succès même au Reichstag allemand. Il a été secondé surtout par le chimiste, écrivain, orateur et agitateur Haselmann.
En 1871, le congrès, qui se réunit à Stuttgart compta 66 délégués représentant 13,080 membres ou 113 associations locales composées de 160 membres. Le programme de Charles Marx fut accepté ; on fréclama Torganisation internationnale du Quatrième Etat {Viertei' Stand), l'égalité absolue, l'abolition du salaire et le système de la protection commune, l'abolition de tous les privilèges d'état» de naissance, de religion» le droit de suffrage pour tout individu de vingt ans dans toutes les élections communales, provinciales» etc., la législation directe par le peuple (vote ou rejet des lois par le peuple^ référendum), le remplacement de l'armée permanente par una milice nationale, l'instruction gratuite, laïque et obligatoire, l'impôt progrès* sif au lieu des impôts directs, l'encouragement et le crédit de TEtat pour toutes les associations productives, enûn l'abolition de toutes les lois sur la presse, sur le droit d'association et de coalition* Ce programme radical et assez confus n'a qu'un point de communauté avec celui de Lassalle qui demanda, lui aussi, le cré^ dit de l'Etat pour venir en aide aux ouvriers qui vou-^ draient créer des associations productives et profession^» nelles.
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La quatrième assemblée du parti, qui se tint Tannée suivante à Eisenacb, constata l'existence de 110 comités locaux représentés par 7 délégués, agissant au nom de 10,000 membres.
A cette époque, M. de Tessendorf fut appelé à Berlin en qualité de procureur général. M. de Tessendorf voulut faire du zèle ; il en fit beaucoup trop. Ses maladresses, ses petites persécutions aussi inutiles que ridicules; grandirent dans l'opinion publique le parti persécuté ; et M. de Tessendorf manœuvra tant et si bien qu'il devint l'intermédiaire inconscient entre les deux partis ennemis, les lassalliens et les bebeliens, 6t qu'il inaugura ainsi la troisième période du socialisme allemand (l).
On fit aux socialistes 2,843 procès: 2,065 en Prusse, 418 en Saxe et 360 dans les Etats du Sud. Le total des condamnations représente 200 ans de prison et 200,000 francs d'amendes. Un journaliste saxon, Petjold, eut en unie seule année 25 procès, et le député Most fut pour sa part condamné à 54 mois de prison.
(1} La fusion des deux branches s'esl opérée à Gotha ; le 25 juin 1875, à minuit, après trois jours de discussions et de débats, le président du parti lassaliien s*écria dans un transport d'allégresse: « Eofiû le travail de fusion et d'union est achevé; mettons-nous à l'œuvre avec une nouvelle ardeur I » Là-dessus les chefs des camps opposés entonnèrent la Marseillaise des travailleurs allemands et ils burent au môme verre.
Cette manière de pallier le mal et de réformer la société au moyen des procureurs généraux et des gendarmes eut pour résultat d'assurer 600,000 voix aux candidats socialistes en 1877. Ce parti compte actuellement 12 députés auReischtag; il possède 14 imprimeries et 54 journaux dont 13 quotidiens; quelques-uns se tirent à 30 et 40,000 exemplaires.
Aussi bien que M. de Bismarck, fondateur du fonds des reptiles, le parti socialiste allemand a compris que la presse est la première puissance moderne. Le chiffre total des abonnements pris aux feuilles socialistes dépasse 130^000, ce qui représente au moins un demi- million de lecteurs, car il ne faut pas compter plus d'un exemplaire par atelier. Dans plusieurs ateliers de tailleurs, c'est un apprenti qui fait la lecture du journal à haute voix.
L'Empereur, M. de Bismarck, la magistrature, le
clergé, le Parlement sont le point de mire des incessantes attaques de cette presse. Après les exécutions de Satory, le Nouveau social-democraie s'écriait (1) : a Le sang y fume comme sur le Golgotha ! d Et quelques mois plus tard, sous le titre de : Qui marche à la tête de la civilisation? le même journal (2) présentait la lutte entreprise par la Commune « comme un combat pour la civilisation, dont il fallait fêter brillamment l'anniversaire, car la Commune avait lavé toutes les honteuses souillures qui flétrissaient la face de la France. »
La feuille démocratique hebdomadaire de Furth a également fait un exposé de doctrines qu'il est utile de connaître.
a Le socialisme est la préface d'une grande période de civilisation athée, à laquelle nous avons l'honneur de travailler et qui embrassera une longue série de siècles. Le socialisme, au contraire du théisme, n'est pas basé sur la peur, mais sur la confiance en soi-même... Le socialisme a pour principe qu'il n'y a pas d'être en dehors des lois naturelles. L'homme est un individu et non une personne. Il n'a pas de responsabilité personnelle. »
La Némésis de Dresde écrivait en 1872: « L'époque contemporaine a depuis longtemps démontré que la
Bible n'a qu'une très petite valeur historique et qu'on peut tout au plus la considérer comme une chronique d'un degré assez grossier de civilisation mo^othéiste, chronique empreinte du délire religieux le plus insensé. »
Sous le titre de : VEvangile de ce siçcky le même journal ajoutait:
a L'alhéisme et le socialisme sont tout un, car la démocratie socialiste est elle-même une religion... L'émancipation de l'esprit doit être conquise par le matérialisme, mais celui-ci doit être guidé et réglé par les enseignements du socialisme. »
Selon le Volkstaat^ la mort du dernier théiste sera la délivrance du dernier esclave. « Il faut que l'avenir appartienne à l'athéisme. Il n'y a de salut pour l'humanité que dans l'athéisme. »
D'après les démocrates socialistes allemands, une disparition complète de la religion peut seule assurer la victoire de la démocratie sociale. Le Volkstaat l'explique : « L'espérance d'une réussite satisfaisante de la révolution socialiste est une utopie fantastique, tant qu'on négligera de détruire par une instruction générale et approfondie du peuple, la croyance superstitieuse en Dieu. Et comme les socialistes seuls ont les capacités nécessaires, ou la volonté de le faire, il est de notre devoir de remplir cette obligation avec zèle et dévouement, et celui-là seul est digne du nom de socialiste qui, athée et incrédule lui-môme, met tous ses
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soins à la propagation de Tathéisme et de rincrédU'* lité. »
Nous pourrions multiplier pendant plusieurs pages ces extraits et ces citations; et, après avoir épuisé les journaux, prendre les brochures, les almanachs, les chansons que le parti socialiste fait chaque année répandre par milliers d'exemplaires dans la classe populaire. Le calendrier qui porte le nom de Pauvre Conrad se vend à plus de cinquante mille exemplaires.
Si les socialistes allemands savent user de la liberté de la presse, ils savent tout aussi habilement user de la liberté de réunion. Chaque samedi ou chaque dimanche soir, des affiches placardées aux murs convoquent les démocrates-socialistes & des meetings familiers tenus dans une salle louée ad hoc, le plus souvent dans une brasserie, — Nous avons assisté à plusieurs de ces réunions (1), qui ne diffèrent pas beaucoup, comme aspect, physionomie et discours, des clubs rouges de Paris sous la Commune. L'auditoire s'agite peut-être un peu moins parce qu'il boitun peu plus. Le sujet des discussions varie à l'infini. Quelquefois il est indiqué d'avance sur l'affiche ; quand c'est un des commis voyageurs conférenciers du parti qui est arrivé pour enseigner « ses frères », on double les frais d'annonces et de réclames. Il y a une huitaine d'agents
(1) Voyage au Pays des Milliards, p. 861. Les Pi*ussien8 en Altemagnêf p. 148*
qui parcourent ainsi TAlIemagne aux frais du comité d'action; on leur alloue environ 12 francs par jour.
Mais il serait puéril d'attribuer au seul M. de Tessendorf età des agents aussi maladroits que leur maître, le grand essor pris depuis quelques années par le socialisme allemand. L'auréole du martyre et même cette active propagande par la presse et la parole n'auraient pas suffl pour assurer 600,000 voix aux députés démocrates-socialistes, lors des dernières élections, s'il nV avait eu d'autres causes beaucoup plus graves. Nous avons déjà dit qu'aucun homme d'Etat n'a secondé les aspirations révolutionnaires des masses avec plus de zèle que M. de Bismarck. Depuis 1.866 le grand chancelier prussien est fidèlement resté en communauté d'idées avec les destructeurs socialistes. Il a bouleversé de fond en comble le système économique et administratif de la Prusse; il a vaincu avec l'aide de l'opposition révolutionnaire les conservateurs qui ne voulaient pas . accepter sa nouvelle loi sur l'organisation des cercles, (i La constitution des cercles et la Chambre des seigneurs étaient, dit le Jouirai démocratique^ les dernières forteresses qui restassent à la monarchie. Qu'elles tombent et leur ruines enseveliront tout le système I »
Et le Nouveau Démocrate-Socialiste applaudit de son côté en ces termes, à la victoire de M« de Bismarck : « Le vieux monde s'en va. Allons I faisons flotter plus haut notre rouge bannière 1 »
Aussi est-ce sur sa conscience que doivent retomber
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indirectement les attentats d'un parti qui a aussi pris pour devise de son drapeau une devise qui est celle de M. de Bismarck : « Par le sang et par le fer.
a L^assassin Nobiling, a dit un journal prussien de Vienne, la Nouvelle Presse libre^ n'a pas tiré sur l'empereur, mais sur le système. Et si Ton peut déduire des crimes du 1 1 mai et du 2 juin une conclusion morale, elle se trouve dans ce mot shakespearien : « Il y a (( quelque chose de pourri dans l'Etat de Danemark I » « Oui, ajoutait la feuille viennoise, cet empire allemand créé d'une façon si brillante ne satisfait pas tous les vœux; il y a quelque chose de mal réussi dans sa construction et dans son développement, de sorte qu'un vague malaise trouble les esprits et qu'un sombre pessimisme envahit des couches entières de la population, et de ce pessimisme naissent les crimes les plus atroces. Charles-Edouard Nobiling, le meurtrier d'hier, est un produit de cette disposition d'esprit, et si, en%éalité^ il a cru servir le bien de TEtat en prenant pour cible le chef suprême, il en ressort, premièrement, qu'il n'avait aucune idée de la portée de son crime ; secondement, qu'un mécontentement profond règne dans l'empire allemand et que ce mécontentement éclate à l'occasion, au moyen d'un revolver ou par un coup de fusil. Semblables à des éclairs, les deux attentats qui ont eu lieu illuminent l'abîme au bord duquel se trouve l'Allemagne. »
Pour mesurer l'étendue du mal, c'est cet abîme qu'il faut sonder. Quand, dan;S les livres que nous avons publiés sur TAllemagne, nous avons dépeint en termes réalistes la dissolution sociale de ce vaste empire « mal venu », on a crié à l'exagération. On ne pourra pas nous faire ce reproche aujourd'hui ; c'est avec des couleurs allemandes et des pinceaux allemands, que nous allons tracer le tableau moral de la capitale « de la crainte de Dieu et des bonnes mœurs » (1).
« Les grandes « victoires » de 1870 et 1871, écrivait, il y a quelques années, un publiciste allemand célèbre, M. Constantin Franz, loin de paralyser l'agitation sociale, lui ont fourni de nouveaux aliments. Nous y avons gagné la paix à l'extérieur, non le contentement inté-
(1) On se souvient que S. M. Guillaume, en prenant la couronne impériale, déclara qu'il allait fonder « l'empire de la crainte de Dieu et des bonnes mœurs ».
rieur. Même parmi ceux qui ont pris part aux victoires, il en est beaucoup qui se sentent plus mécontents après qu'avant la guerre, car ils voient avec une amertume profonde combien tous leurs sacrifices leur ont peu rapporté, et comment leur position a empiré au lieu de s'améliorer, avec la perspective d'avoir à supporter des charges de plus en plus lourdes. De riches dotations aux généraux ne sont pas de nature à adoucir cette amertume des petits, au contraire. Les milliards nous porteront aussi peu bonheur que jadis auxNiebelungen leur trésor. Plût à Dieu que tous deux eussent été engloutis dans le Rhinl Cette pluie d'or a fait tourner toutes les têtes, a allumé toutes les cupidités et a renchéri partout la vie. Cela se conçoit. Tout le monde compte maintenant par sommes plus grandes, le banquier par millions, l'empire par centaines de millions. De là une élévation générale des prétentions, laquelle a entraîné une augmentation du prix de tout ce qui est nécessaire à la vie, beaucoup plus grande que ne l'a élé l'accroissement des ressources réelles. De là encore la fureur de spéculation qui a éclaté après la guerre comme une épidémie. Ce qui s'est fait sous ce rapport à Berlin seul, en quelques mois, tient de la fable» Les « grands événements » opt eu leurs saturnales. Voilà donc l'esprit qui en est sorti, et qui a fêté ses triomphes dans la capitale du nouvel empire I
» Ces extravagances peuvent n'être que momentanées; malheureusement elles laisseront des suites. De
tous ces millions gagnés sans peine, la production n'en pas été le moins du monde favorisée. Quelle irritation profonde ne doit-il-pas en résulter chez ceux qui ont vu comment ces gains scandaleux ont été obtenus par la spéculation! Rien ne peut agir plus efficacement en faveur du socialisme qu'un pareil abus de la puissance du capital^ qui semble donner raison à la maxime de Proudhon : «la propriété, c'est le vol. » Car touies ces affaires scandaleusement lucratives, quoique protégées par la loi, n'en sont pas moins un pillage de la société, que ces gains chargent d'une dette hypothécaire, sans qu'ils répondent à aucun service rendu. Au contraire, quiconque établirait un vrai régime hypothécaire supprimerait le socialisme. Pour le moment, ce dernier est en pleine prospérité, surtout dans la capitale du nouvel empire, qui attire maintenant dés milliers d'hommes en vertu de la centralisation politique et, de la nouvelle loi sur l'établissement. Tous ces nouveaux arrivés ont flairé les monceaux d'or entassés par d'avides aventuriers, tandis qu'eux-mêmes, pauvres, prolétaires, n'ont trouvé que la misère ; la splendeur et l'opulence croissantes qui les entourent surexcitent leur envie et leur cupidité, et préparent merveilleusement le terrain pour les semences de la révolte... »
« La soif de r©r, écrivait la Deutsche Warte au mois de février 1872, déprécie tout ce qui n'est pas coté à la Bourse. 11 n'existe plus ni valeur idéale, ni valeur morale ; la rage de la spéculation a amené chez nous
LE SOCIALISKE ALLEMAJIb 325
comme en France un yéritable système de corruption. L'altération de l'opinion publique constitue une rubrique spéciale dans les calculs des afoiseurs», si bien que ceux mêmes qui en sont les victimes ne s'en aperçoivent pas. Cette voracité aveugle ne s'arrête ni devant la fidélité éprouvée des employés, ni devant les lois divines et humaines ; elle jette au vent tout ce qui est noble, quand elle veut atteindre son but... Le véritable sens du beau n'existe plus. On ne connaît Tart réel que de nom ; le plaisir, la distraction est tout ce que l'on désire, tout ce que l'on recherche. Le théâtre national que Schiller apprit à considérer comme une institution morale est abaissé; le théâtre ne comprend plus sa mission, et n'a plus de valeur. Il est dans un état tel qu'il n'est plus qu'une sphère empoisonnée.»
Loin de réagir la bourgeoisie se prélassait aux premières loges des spectacles les plus décolletés. Ce qu'elle applaudit encore aujourd'hui dans les théâtres et les cafés-concerts, c'est la glorification de la licence. Plus la pièce est immonde, plus elle a de succès. On organise des trains de plaisir pour en repaître la province.
Et n'est-ce pas la bourgeoisie aussi qui achète cette littérature putride, annoncée et prônée dans tous les journaux en termes choisis, pour mieux piquer la curiosité malsaine de cette classe frivole ? Les photographies reproduisant les scènes les plus obscènes, répandant à profusion les images de la prostîtuti(
lÊT'
326 RUSSES ET AtlEMAlTDS
la débauche; et leâ stéréoscopes, les Cartes transparentes, les étuîs et les porte-cigares ornés dlmages obscènes, colportés dans leâ brasseries et les cafés, ne se vendent pas à l'ouvrier, mais au bourgeois.
Allez à YOrpheurriy au Colosseutrij qui rencontreàs-voUS au milieu des prostituées, dansant et mangeant, buvant et fumant? C'est encorq la bourgeoisie.
Sa soif de Jouissances matérielles, son âpreté au gain Tont lancée immédiatement après la guerre dans cette orgie de spéculation qui a abouti au Krach et a fait de Berlin la « grande métropole de la misère m»
La Gazette des campagnes^ dans un de ses numéros du mois de novembre 1872, traçait ainsi le tableau de cette fièvre du plaisir et de Por qui possédait la capitale : « A Berlin, tout le monde est pressé ; chacun court, chacun a la tête pleine de préoccupations ; on ne voit plus que des êtres qui semblent mis en mou-^ vement par des fils invisibles. Les uns Sont graves et sérieux, les autres grimacent. C'est un coup d'œil curieux que celui de voir ce flux et de reflux d'hom* mes affairés dans les rues. Qu'est-ce qui les pousse ainsi ? Le désir du gain qui ne leur laisse ni repos, ni trêve. »
« Les jouissances, dit Schwabe dans un remarquable ouvrage de statistique berlinoise, les jouissances, telles que le capital seul les procure sont aujourd'hui l'idéal de la féScité humaine ; le nombre de zéros détermine la vabur morale et intellectuelle de Thomme^ Celui
LE SOGlALiSHB ALLEMAND 327
qtti n'a pas tfargent est considéré avec une pitié orgueilleuse.*. L'argent est une idole; il absorbe toutes les fbrces vitales. Autrefois les gens faisaient de la fausse monnaie, aujourd'hui la monnaie fait de fausses gettSi ^— Tout est vénal finalement, C homme lui-même. Le dieU'Mammon s'introduit dans le sanctuaire de la famille et de Tamour, il conclut les mariages et choisit lèS amitiéSé Bref, le matérialisrhe est devenu le mot (Tordre de la bonne société. Cette soi-disant « bonne société » est ôaractérisée par cet esprit judaïque de Berlin qui pénètre partout. L'argent est pour ces gens la mesure des sentiments, le mètre de la moralité, la pierre de touche des principes. L'argent est l'agent au moyen duquel tout peut se négocier sur la terre et dans le ciel* La politique de la bourgeoisie est de soumettre toute considération morale à Tatgent et à la puissance qu'il procuré. »
Dans quel état^ demande Schwabe, se trouvent visà'^vis de cette société « les éléments non affranchis » tels que la grande industrie les a produits ? Quelle est la Situation des classes ouvrières? Les 80 à 90,000 hommes qui augmentent annuellement la population de Berlin appartiennent presque tous aux couches inférieures* Ils rappellent involontairement ces hommes de la campagne romaine qui, dans leur désir immodéré d'habiter Rome, s'y rendaient comme esclaves, avec l'espoir incertain de devenir plus tard des citoyens grâce à une manumissio.
Le chiffre total de la population ouvrière de Berlin s'élevait en 1872 à 366,469 âmes; c'estrà-dire plus du 52 pour 0/0 de la population entière; d'après les statistiques officielles, il y avait sur ce nombre 64,000 domestiques (valets, cochers, etc.), de manière que sur onze personnes on comptait un serviteur. On sourit en voyant le luxe de domestiques qu'ilv y avait au moyen âge, mais de notre temps le nombre des serviteurs a-t-il diminué? Leur sort s'est-il amélioré? Non. Autrefois les domestiques faisaient partie de la maison du maître et étaient exclusivement à leur service. Aujourd'hui tout le monde a des domestiques. Le luxe de la domesticité est organisé démocratiquement ; les domestiques composent une classe particulière, vivant au jour le jour et qui augmente sensiblement les éléments dangereux dans les époques de trouble. Chacun peut observer le changement qui s'opère dans les rapports des domestiques avec leurs maîtres; de plus ec plus le lien patriarcal tend à se rompre pour faire place à un simple contrat. Les tableaux statistique de M. Schwabe nous montrent qu'à Berlin, le 3î pour 0/0 seulement des domestiques demeurent chez leurs maîtres.
(( De plus en plus^ conclut M. Schwabe, les domestiques forment un quatrième Etat; ce ne sont pas les gages minimes qui foat d'eux des prolétaires, mais le manque d'appui quils trouvent dans la famille de leurs maîtres. »
Ajoutons à ces « serviteurs », les 120,507 ouvriers de fabrique de la capitale. Les ateliers, ainsi que les logements étroits non ventilés, agissent pernicieusement sur leur santé et influent sur leur caractère. Cet état de choses s'aggrave encore par la grande dépendance dans laquelle vit Tôuvrier et par Timpuissance morale où il est d'améliorer sa position. Son salaire est insuffisant. Et c'est précisément chez l'ouvrier berlinois qu'on trouve le plus de penchant à la sensualité. Aussi, partout où s'agitent les questions brûlantes du jour, les ouvriers figurent-ils en nombre important. Celui qui a visité au cimetière de Friedrichshain l'endroit où sont enterrées les victimes de la révolution de 1848, aura remarqué le contingent considérable fourni à l'émeute par les mécaniciens.
Comment s'étonner que ce soit à Berlin que les socialistes rencontrent le terrain le plus propre à leur activité? Hasenclever, président de l'Association générale des travailleurs, disait au mois de février 1871, dans le Démocrate socialiste^ que la majorité l'avait invité à convoquer l'assemblée générale cette antiée., la semaine de la Pentecôte, à Berlin, parce que c'est à Berlin que devait être placé le centre de gravité du motive^ ment socialiste en Allemagne (1).
(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, on sait que le petit état de siège a été proclamé à Berlin, que le séjoir de la capitale a été interdit aux meneurs socialistes, et que leurs journaux sont
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« Berlin est une ville importante, universelle ; mais cette ville est-elle heureuse ? » se demande M. A* lïeld dans une brochure parue en 1872 sous le titre de : Les extravagances berlinoises dévoilées ^ et qui flétrit avec hardiesse les turpitudes, les vices et l'aveuglement de ce qu'on appelle à Berlin la bonne société. « Regardez, dit M. Peld, étrangers qui croyez que tous ceux que vous rencontrez; dans votre promenade sous les Tilleuls jouissent du parfait bonheur, regardez ces Qgures à r^xpression sombre et soucieuse; allez dans les quartiers pauvres, entrez dans les maisons, et vous reculerez devant l'étendue de la misère I,.. n
Péjà en 1872, 125,000 personnes recevaient des secours du Comité de bienfaisance ; les dépenses de l'assistance publique de$ pauvres se montaient à 1 mit lion de thalers.
« La cherté des logeinents est le premier .et le plus grand des fléaux de Berlin, lisonsruous dans une brochure publiée alors et que nous avons sous les yeux ; les conséquences désastreuses qui en dérivent sont faciles à comprendre, quand on pense que les habitants pauvres doivent dépenser en moyenne la moitié de leur revenii pour leur loyer. Au recensement de 1871 il y avait J Berlin, d'après les statistiques offlcielles, 14,292 caves qui servaient de logements h
ri^oureusemei^t poursuivis. Le Démocrate-Sçeialitte paraît maintenant à Zurich, at la Freiheit^ du député Most, se publiait à Londres jusqu'au mois dernier Cmarsiasi).
63,000 personnes, c'est-à-dire le 9 0/0 de la population forcée de vivre dans les trous humides et malsains. 18,534 logements n'avaient pas de cuisines et 2,26& pas de pièces chauflfables. Des groupes de 6 à 10 personnes s'entassaient comme des animaiiK dans une seule chambre à feu; il y avait 15,574 cabinets ou réduits avec 111,280 habitants et 68,736 enfants. Le 15 0/0 de la population est obligé de vivre dans des logements archi-pleins. »
La Gazette de la Bourse du 1" novembre 1871 racontait les épisodes suivants, qui se sont produits à la suite de la disette de logements : (c Les locataires de la grande maison n"" 22, rue Schiller, ont été honorés dimanche matin de la visite d'un huissier escorté d'un nombre suffisant d'agents de police. Depuis le 1®' octobre cette maison a passé dans les mains d'un autre propriétaire. Les dénonciations de baux ont été faites en temps opportun, mais les locataires ne sont pas partis, parce qu'ils n'ont pas trouvé de logement ailleurs. On s'est mis alors à décrocher les portes et les fenôtres, mais une partie des locataires est allé cherché un refuge dans une maison voisine qui est en construction. Le gérant de cet immeuble leur a loué des chambres 3 et 5 thalers par mois, mais avec la condition que les locataires boucheraient eux-mêmes les ouvertures. Huit familles expulsées n'ont pas eulabonne fortune de trouver un toit; elles sont alîées bivouaquer le long de la haie de la fabrique de saucisses aux
pois. Le domestique Noete dort depuis quinze jours à la belle étoile avec toute sa famille. Un de ses enfants tombé malade a dû subir une opération des yeux à la Charité. Une femme, veuve depuis quelques jours, campe en plfiin vent derrière quelques caisses, avec ses trois enfants affamés. Le lieutenant de police du quartier est allé prier l'huissier de donner Thospitalité au moins une nuit encore aux plus pauvres locataires de la maison, il a refusé. »
La disette de logements était si grande, par suite du renchérissement que les accapareursfaisaient subir aux immeubles, que Ton découvrit une caverne habitée par plusieurs familles, dans un champ, aux environs de Berlin, près du chemin dit des Pionniers. C'était une fosse profonde au-dessus de laquelle on avait placé des poutres transversales et des planches qu'on avait ensuite recouvertes de terre. L'entrée de celte demeure souterraine était si bien gardée, que les sergents de ville durent la prendre d'assaut. Pour tout mobilier, de la paille pourrie et quelques vieux sacs. Les forêts voisines de Berlin pullulaient de gens errants Au nordouest de la Jurgfernhaïde s'étaient réfugiés tous les apprentis /ugitifs ou congédiés des ateliers; à l'ouest, on rencontrait des bandes de compagnons ouvriers, un bâton à la main et un sac rempli de foin sur le dos, demandant l'aumône. Au sud, la Hasenhaïde était devenue la retraite favorite des prostituées, qui, défendues par leurs «Louis»,
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livraient des batailles souvent sanglantes à la police.
La Gazette du Weser constatait que la mendicité à Berlin avait pris des proportions sinistres. Dans les rues les plus fréquentées, on ne rencontrait que des aveugles, des paralytiques escortés d'individus capables de travailler, mais à qui le travail répugnait. On était, dans ses propres appartements, importuné par des élégants qui vous disaient avec un flegme superbe qu'ils ne bougeraient pas de la place avant que vous leur eussiez accordé un secours.
En 1873, il y avait trois cent trente jeunes détenus dans les prisons du Molkenmarkt ; la plupart étaient des enfants au-dessous de quatorze ans.
D'après les rapports des médecins il n'y a jamais eu autant de maladies syphilitiques à Berlin que depuis que cette ville est devenue « la capitale des bonnes mœurs ». Le phénomène est identique à celui observé à Londres. Un travail statistique publié récemment par un bureau anglais porte, sous la rubrique syphilis, dixhuit cent cinquante décès avec la remarque que le nombre de ceux qui sont morts des suites de cette maladie va tellement en augmentant, q^ie dans les dernières dix-sept années ce chiffre s'est élevé de la proportion de trente-cinq à celle de quatre-vingt-cinq pour cent.
Le nombre des aliénés et des suicides ctolt également dans une proportion rapide. — D'après la dernière brochure du bureau de statistique prussien, les suicides
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dans le royaume 4a Prusse sont de 3,817, presque 1& par 10,000 habitants, Djtns le district de Magdebourg on en a constaté 214, presque 20 par 100,000 habitants, et à peu près autant dans la province de Merseburg. 2,931 de ces suicidés appartenaient à la oopfassion protestante, 390 à to religion çat^oliquei et 84 à la religion juive.
iies mcnurs de Rome, à l'époque de sa complète corruption sous Teqipire, reparaissent ici. M quel symptôme de décadence morale que le spectacle dQ ces indi* vidus qui^ à Berlin, vous attendent à la* porte des tribunaux, sWrant contre salaire à vous servir de témoins, dans n'importe quel procès? En novembre 1871, les journaux racontèrent que quelques-uns de ces individus s'étaient adressés à un musicien qui avait un procès, en lui disant : a Si vous avez besoin de témoins, disposez de nous. Nous protons serment moitié moins cher que nos collègues qui se font payer 10 grosçhen, tandis que n/)us n'en prenons que 5. »
Frédéric Reimer, professeur à Berlin, disait il y a quelques années ; » Qn peut, dans une certaine mesure, appliquer au Berlin de nos jours ce que Proysen a dit de la dernière période de la Grèce : l^éger^ privé de tout sens moral^ sans dignité et sans volonté, sans vertu pt sans religion , t hellénisme se transforme en cette bassesse pi' quante, spirituelle, dissolue, qui constitue la dernière étape dans la vie d(s peuples. »
a Les HobenzoUern, a dit Henri Wuttke, ne sont que
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des soldats, des chefs militaires, des conquérants; Je grand Frédéric lui-même ne civilisait pas ses sujets. » H serait temps cependant de s'occuper \m peu du peuple, de son âme, de ses aspirations et ^e ses besoins; de Tinstruire, d'élever son niveau ; de ne pas le traiter seulement comme une bête à impôts et une bête à canon.
Hœdel et Nobiling, qui ont attenté à la vie de l'empereur Guillaume, sont deux types, non pas comme les produit seulement le socialisme, mais la Kultur prussienne et une situation économique, religieuse et sociale pareille à celle que nous voyons en Allemagne. Ce sont des fanatiques, des sectaires, ou des désœuvrés ambitieux faisant de la politique un métier à leur manière pour n'être pas obligés de travailler honnêtement. Il se peut aussi que des influences occultes s'en soient servies pour troubler une fois de plus l'Occident, et que le catéchisme révolutionnaire de Bakounine, ami de Tschernaïef, qui recommande « le meurtre politique comme un moyen en harmonie avec le but qu'on veut atteindre », ait fait deux nouveaux adeptes.
Les coups de revolver de Hœdel et les coups de fusil de Nobiling n'ont point troublé M. de Bismarck dans sa sérénité olympienne. Que va-t-il faire?
Hélas I ce que M. de Tessendorf et consorts ont déjà fait, et si bien fait qu'ils ont poussé les ouvriers allemands dans les bras de l'Internationale.
Ce n'est pas quelques agitateurs qu'il faut empri-
sonner, ce sont des réformes qu'il faut introduire le système vicieux et anarchique né des prir mêmes que M. de Bismarck a suivis et développés sa politique, et que toute la bourgeoisie natio libérale professe avec lui.