‹ Russes & AllemandsChapitre 13 sur 14 · ET LA NOUVELLE RUSSIE · texte numérisé non relu

ET LA NOUVELLE RUSSIE

L'alliance avec la dynastie des Hohenzollern formait une partie essentielle du système politique du tzar Nicolas. Il avait emprunté à la Prusse cette bureaucratie méticuleuse et ce militarisme fortement discipliné qui lui inspiraient une si vive admiration et de si profondes sympathies.

Ces sympathies étaient mutuelles.

A Berlin, un parti puissant et nombreux vouait au tzar un culte sincère, le considérait comme le gardien et le défenseur de V « ordre moral établi par Dieu ».

Le tzar étouffait toute velléité libérale; il avait en horreur les institutions constitutionnelles de la France. La proclamation de la République l'exaspéra.

Dans l'empire, l'opposition devenait cependant de plus en plus forte. Le nombre des libéraux russes allait augmentant. Leurs préférences étaient tout indiquées.

Ils prirent en haine la Prusse. A leurs yeux, elle était pour beaucoup dans l'absolutisme du tzar, et elle empôcbait là Russie de poursUitre Une politique e^té* rieure strictement slave et nationale.

Ces tendances hostiles s'accusèrent ouvertement après la mort de Nicolas. Tous ceux qui, en 1847, guidaient et dirigeaient l'opinion publique, voulaient en finir avec ces relations trop intimes entre Berlin et Saint-Pétersbourg. Ils se moquaient des préjugés absolutistes et des sympathies prussiennes des généraux et des fonctionnaires de Nicolas. La littérature et la philosophie allemandes, qu'on mettait au-dessus de toutes les autfës, furent âbandofinéés pour les oeuvres des écrivains français. Les hommes d'État qui avaient fait lëS réformes de 1859-1803, se déclafaient hautemétit les partisans de la France libérale. Lorsque la dépêche de Gortchakoff (27 mai 1859) laissa entrevoir la possibîlitô d'une alliance franco-russe, les journaux dé Moscou et de Saint-Pétersbourg soutinrent longtemps la thèse, que la nation russe devait chercher ses vrais amis en Pl-atice, car la Prusse avait un intérêt trop évident âii maintien de l'absolutisme en Ruësie. Les exemples ne manquaient pas. Le servage volontaire des « mameloiiks de l'empire » (on appelait ainsi les Allemands des provinces balliques) était considéré comme un trait propre à la tace germanique, tandis que « français et libéral » passaient pour synonymes. L' « incident fâcheux de 1862 » changea peu de chose à ces

dispositions. On attribuait le parti (Jue M. Drouyn de Lhuys prenait pour la Pologne à la tradition na* poléonienne et non à la nation française.

De la politique de Nicolas on ne Voulait conaerver qu'une chose : le ton hautain avec lequel le tzar avait coutume de traiter la Prusse. Herzen ôt BakoUûine se plaisaient à parler du « pachalik russe de Berlin ». Ôa regardait la Prusse comme Un pauvre pâtit État, dépendant de la Russie, et Boti roi cotuiûô un pauvre petit roi) vasàal du tzar.

En Allemagne on ne fit guère attention à ce revirement de l'opinion publique. On ignorait l'existetice d'une presse indépendante russe. On traitait d'enfantillages les manifestations des publicistes de Moscou.

On s'était trop habitué à considérer la volonté du tzar comme Tunique moteur de la politique russe. Et l'on se contentait des dispositions amicales du cabinet de Saint-Pétersbourg. Elles ne faisaient pas défaut.

Le gouvernement russe ne s*émut pas des événements de 1866. Il s'était laissé rassurer par la fameuse mission de Manteufftil au mois d*août 1866 et ne songea qu'à tirer parti de l'affaiblissement de TAutriche, sa vieille ennemie, et du mécontentement causé parmi les Slaves autrichiens par le compromis austro-hongrois de I86i.

La nation russe pensait autrement. Elle eut le sentiment, que la Confédération de l'Allemagne du Nord constituerait un danger pour les intérôlâ russes et

slaves, et qu'il fallait essayer de rétablir Tancien état de choses en Allemagne. La presse se mit en campagne contre les Allemands de Livonie et de Courlande; on déclara que le maintien des institutions allemandes de ces provinces était une honte nationale, un péril pour la Russie.

Un journaliste prétendit que ces provinces étaient l'objet des convoitises prussiennes. On se plaignit aussi vivement dans la presse russe, des torts dont le roi de Hanovre (le beau-frère du grand duc Constantin Nicolaïevitch) était victime. On fit cause commune avec les radicaux allemands, les Jacoby, les K. Mayer, les Wuttke. On organisa enfin, comme une manifestation hostile aux Allemands, le Congrès .ethnographique de Moscou, dans le but d'opposer au pangermanisme l'union des nationalités slaves, c'est-à-dire le panslavisme.

A la veille de la guerre de 1870-71, Tantipathie contre TAllemagne devint de plus en plus manifeste et générale. Pour nous en rendre compte, nous n'avons qu'à jeter un coup d'œil sur les journaux les plus influents de cette époque, tels que la Gazette de Moscou (Moskovskija Viedomosti), propriété de l'Université de Modcou, dirigée par M. Katkow; la Gazette russe de Saint Pétersbourg (Petersburgskija Viedomosti), propriété de l'Académie impériale des sciences, dirigée par M. Karche; la Voïx (Golos), dirigée par^M. Kraïevski; la Gazette de la Bourse (Birjévaïa Viedomosti), dirigée

par M. Troubnikow et le Monde Busse (Rousski Mir), Torgane des fonctionnaires mécontents, qui comptait parmi ses collaborateurs le général Fadeïeff.

Les quelques pages que nous allons consacrer aux manifestations de ces journaux, ne seront pas les moins intéressantes de notre étude.

Au commencement de l'année 1870, M. Katkow publia quelques articles en faveur du roi de Hanovre. M. deSchweinitz, ambassadeur allemand à Saint-Pétersbourg ut demander à M. Katkow, si la Gazette de Moscou ne serait pas disposée à insérer dans le corps du journal des articles qu'on lui enverrait de Berlin, et qui contiendraient des informations importantes. M. Katkow refusa nettement. De plus, il publia une sérié d'articles (15 et 28 décembre 1869; 11 janvier 1870), où il dénonça cette tentative et flétrit ce procédé de falsifier l'opinion publique. La plupart des journaux approuvèrent hautement la conduite de M. Katkow. Le Golos, dans son numéro du 23 décembre, dit : « C'est une erreur de considérer la Russie comme ralliée de la Prusse; le cabinet du tzar est neutre; le nouvel ambassadeur français, M. le général Fleury finira môme par le rallier définitivement à la France. Il est vrai que le tzar a conféré au chef de la Confédération de l'Allemagne du Nord l'ordre de SaintrGeojges, mais c'est un fait purement personnel, tout au plus militaire, ce n'est pas un fait politique. »

A ce moment parut une brochure : « Limpasse orien-

â26 AUlâéEâ Ef aueMands

a«»W^— ^^^— i«i^^— i— — — »■■ fcl^l W » ■■!■ ■■■■■Il I » I ■-!■»■ — ^— — — ^— ■^— — ^1^— ^— ^M^^M^M— — i^^^i^

tofe ». On y développait l'idée que la Russie ne saurait trancher la question d'Orient qu*avéc l*aide dé la ï'rance. La Gazette dé ^oscow salua cette brochure (18 et 20 février) comme le préludé de rallîancè fraûcordssô. La Gazette de la Boutse (19 et âS février) Sé prononçait dans le même âëns; elle disait que la première annexion que là iPrusse se permettrait, romprait définitivement l'alliance absUrcje de la Russie avec cet État. Le Golos appuyait énergiquëment les opinions énoncées dans la brochure que nous avons mentionnée, et ce journal ajoutait que la Russie seule pouvait ëticore protéger l'Allemagne du Sud contre les violences pruê&iennes.

Le 5 mars, le môme journal conjurait les Praûçâis de nô pas ranger leâ Russes au nombre des amis de la détestable politique blsmarckienne. La Gazette de la Bourse affirmait que l'amitié entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg était une amitié aussi te affectée », que la haine de la Russie contre 1* Autriche-Hongrie, dont les sentiments étaient si antibîsmarckiens.

La brochure du générai Fadeïeff : «Zes forces militaires de la Russie », eut un grand retentissement et un immense succès, précisément à cause du dédain avec lequel on y parlait de la Prusse.

Le ministre de la guerre, M. Milioutinô, et son adversaire, le prince Bârîatinski, l'inspirateur de la brochure, n'avaient jamais fait secret de leurs préférences

LA NOUVELLE ALLÈBtAGNE ET LA NOUTELLE BUSSIE Ô27 ;

pour les institutions français eâ et pour l'alliance avec la France.

Lors de la déclaration de guerre, tous les journaux arborèrent le drapeau français et lui restèrent fidèles, sans se préoccuper de l'attitude de leur gouvernement. La Gazette de la Bourse déclara qu'une victoire de l'Allemagne « devenue arrogante » ne servirait point les intérêts russes. La Gazette de Moscou déplora (21 juillet) l'Isolement de la France ; elle demanda catégoriquement, que le cabinet russe évitât môme l'apparence d*uu appui prêté à la Prusse, et qu'il n'empêchât aucunement ractioii de l'Autriche-Hongrie. Après les articles prussophiles du Times, le même journal disait (21 juillet), que « l'identité des intérêts allemands et anglais était dores et déjà établie, et que la Russie se laisserait aller à un suicide, en se mettant du côté de la Prusse. »

Le P'*aoùt, le journal de M. Katkow constata avec regret que la France ne pouvait plus compter sur l'Autriche. Le Golos écrivait le 2 août : « M. de Bismarck s'efforce en vain d'imputer à la France des projets contre la Belgique; ce n'est point la France, mais.« le voleur des grands-duchés de Hesse, de Nassau, de Siesvig-Holstein » qui est seul capable de convoiter la Belgique. La Prusse fait tout pour brouiller la Russie avec la France, et pour susciter les suspicions de la Russie contre la flotte française envoyée dans la mer Baltique^ Mais l'on voit fort bien à Saint -Pétersbourg,

que le russophilisme prussien n'est qu'un acte de tartuferie. » c( Il est à prévoir, disait la Gazette de la Bourse du 22 juillet, que si rAUemagne demeure victorieuse, la prochaine guerre, celle de la Russie pour la délivrance de ses frères slaves, verra les vainqueurs d'aujourd'hui du côté des ennemip de la Russie. »

La Gazette de Moscou répétait sans cesse, que la perfide Albion était l'alliée et l'associée secrète de la Prusse; que la Russie devait se mettre en garde contre les conséquences du guet-apens tendu par l'Allemagne bien armée à la France qui ne s'était doutée de rien (13 août). — La Russie se trouvait déjà dans une dépendance honteuse vis-à-vis de l'Allemagne ; la russification de la Livonie, de l'Esthonie et de la Courlande avait été arrêtée par M. de Bismarck (2 septembre).

ce La victoire des armes allemandes, — disait le Golos au mois d'août, — sera funeste pour toute l'Allemagne, car la cause de la Prusse est celle du njunffertum », des hobereaux et du militarisme brutal. Il est vrai, — continuait ce journal, — que la dynastie prussienne, surtout le vieillard royal qui est à sa tête, a des sympathies, et en mérite de plus grandes que Napoléon III, mais dans la prochaine guerre, il ne s'agira point d'une question à vider entre deux (dynasties, il s'agira d'une lutte de deux races : la race slave et la race aile-

mande. »

La Gazette de la Bourse (5 et 6 août) était plus énergique. « Il paraît, — disait-elle, — que le Journal

officiel de Paris est mieux renseigné sur les intrigues dans les provinces baitiques, que le Journal de Saint- Pétersbourg, qui fait semblant de les ignorer. Les politiciens clairvoyants ne doutent plus que TAUemagne aspire à l'hégémonie universelle, et que les tentatives de la Prusse de rallier les autres États allemands, impliquent un attentat contre l'Europe. M. de Bismarck veut faire du prince Léopold de HoUenzoUern un préfet prussien à Madrid, comme son frère Test déjà à Bucharest.

Les journaux officiels et officieux, tels que le Messager du gouvernement et Y Invalide russe se tenaient dans une stricte neutralité. La Gazette (russe) de Saint- Pétersbourg de M. Karche fut le seul journal écrit en langue russe, qui osât manifester quelques sympathies pour l'Allemagne. La Gazette ajoutait toutefois que l'Allemagne du Sud étant plus libérale, n'avait rien à gagner à l'union avec le Nord prussien, féodal et arriéré. Ce journal se montra toujours opposé à l'annexion de TAlsace-Lorraine. La Gazette n'en fut pas moins l'objet des attaques les plus violentes de la part

*de ses confrères. M. Capelmans, rédacteur en chef du Journal de Saint-Pétersbourg (français), se déclara aussi pour l'Allemagne. Mal lui en prit. La colonie française de Saint-Pétersbourg et la société russe le mirent au ban. Le malheureux était Belge et avait au fond du cœur un amour sincère pour la France, — mais il obéissait à des ordres supérieurs.

Les tracasseries auxquelles il fut en*butte, la néces» silé d'écrire contre sa propre conviction, le rendirent fou. Il mourut dans une maison d'aliénés.

La Gazette (allemande) de Saint-Pétersbourg rédigée par le docteur Meyer et la Nordische Presse eurent à subir de la part des partisans de la France des attaques de la dernière violence.

Les Allemands des provinces baltiques, qui montré rent Un zèle ardent à soutenir la politique officielle, furent accusés de rechercher leur annexion a la Prusse.

Les terribles événements d'août et de septembre ne changèrent point les sentiments du peuple russe ; l'opinion publique espérait toujours un revirement heureux. On commençait à ressentir de vives inquiétudes pour la Russie elle-même.

La Voix disait que la proclamation de la République susciterait en Allemagne un mouvement révolutionnaire, que les soldats allemands refuseraient de verser leur sang pour des projets d'annexion.

La Gazette de Moscou était épouvantée par « la catastrophe de Sedan, plus funeste que celles du Danemark et du Hanovre », et par l'arrogance sans bornes qui s'était emparée de la race germanique. Un jour, le 19 octobre, elle ne publia pas moins de quatre articles contre la Prusse. M. Katkow fit preuve d'une verve égale à celle qui l'avait rendu célèbre à l'époque de ses campagnes les plus violentes contre la Pologne* Il

démontra que M.xie Bismarck) dans sa note sur les con-^ ditions de la paix, avait ouvertement posé sa candidature à rhégémonie européenne. Il publia de véhéments articles contre les trahisons des généraux napoléoniens et contre le Journal de Saint-Pétersbourg^ qui avait es* sayé de défendre Tex^^maréchal Bazaiue. M. Capelmans fut prié de délivrer la Russie de sa fâcheuse présence.

L'alafme était dans les esprits. h^Gatelte de la Bourse recommandait de rallier toutes les forces vives du panslavisme pour faire face au déluge germanique.

Qu'opposait-on à ces craintes, à ces inquiétudes si vivement ressenties par tout le public i*usse?M. Karche essayait d'établir^ — mais satis chaleur, — que TAllemagne avait eu raison jusqu'au jour de Sedan, et qu'elle n'avait dépassé les limites de l'équité que lors de l'annexion de TAlsace-Lorraine. Le Journal de Saint- Pétersbourg se consumait en arguties diplomatiques. Les journaux alletnands de la capitale et des provinces baltiqlies s'efforçaient seuls de justifier l'aûnexion par dés considérations militaires.

Les journaux officieux laissaient entendre que les projets d'annexion déplaisâieilt au gouvernement russe, qui jugeait la France républicaine supérieure à la France impérialiste. MM. Kalkow, Krayevski et Troubnlkoff s'emparèrent de ces vagues indications pour faire ressortir la différence qu'il y avait entre les intérêts allemands et les intérêts russes. Ils iie se laissèrent pas séduire par le consentement que donna

M. de Bismarck à la dénonciation de rarticle du traité de Paris, relatif à la neutralité de la mer Noire.

M. Katkow déclara que dans cette question, la Russie pouvait se passer de l'appui de rAilemagne et que, du reste, l'affaire n'avait pas d'importance pratique, vu l'absence d'une flotte russe dans la mer Noire. Et il prédit h l'Europe que le nouvel empire romain -allemand serait plus avide de conquêtes que ne l'avait été l'ancien empire romain ; il démontra que la situation était pleine de périls pour la Russie, car l'intrigue ourdie pour séparer ce pays du monde slave de l'Orient, avait^déjà réussi à installer le prince de HohenzoUern sur le trône de Roumanie.

M. Katkow fit tous ses efforts pour engager le cabinet russe à intervenir d'une façon quelconque en faveur de la France. Le 12 janvier 1871 il soutenait la thèse que le peuple ne voulait plus du principe de nonintervention. Plus tard il écrivit que la nation française avait bien mérité de la civilisation en repoussant les conditions allemandes formulées le lendemain de Sedan.

La Voixj qui avait écrit le 13 janvier, la fameusephrase : « L'Europe est traitée en vassale de Bismarck », fut foudroyée par la nouvelle de la capitulation de Paris. Consummatum est! s'écria-t-elle, et elle fit une paraphrase émue de ce mot célèbre : « La France n'est que malheureuse : la honte est p.our l'Europe. »

La Gazette de Moscou protesta contre les conditions de la paix; elle demanda que l'Europe garantit le payement de la rançon pour empêcher l'occupation de la France.

M. Karche lui-môme, déclara que si la France était vaincue matériellement, l'Allemagne Tétait moralement. Quelques semaines après, il attaqua vivement le Journal de Saint-Pétersbourg qui avait eu pour la ville de Paris une épithète peu gracieuse.

Il était évident que l'Allemagne avait perdu en Russie toutes les sympathies, et qu'il n'y avait plus du côté des vainqueurs de la France que les habitants allemands de la Livonie et de la Courlande.

La presse prussienne ne tint aucun compte de tous ces symptômes. Elle s'en prit à l'Angleterre où quelques petits journaux seulement s'étaient montrés gallophiles, tandis qu'à Moscou et à Saint-Pétersbourg, tous ceux qui portaient le nom de journalistes s'étaient ligués à l'unisson contre l'Allemagne. La presse allemande ne volul voir que les sympathies du tzar. Elle glorifia sa générosité et feignit d'ignorer les tendances hostiles de l'opinion publique. Ce souverain mépris pour les publiscites russes les blessa davantage que les longs articles des journaux français combattant leurs sentiments antipolonais.

Après la guerre, la presse russe ne cessa pas de dénoncer les intrigues de Bismarck, de soutenir tous les ennemis de la Prusse : les fédéralistes autrichiens, les cléricau^if belges, les radicaux et les particularistes allemands. Elle somma le gouvernement d'avoir à prendre des mesures pour prévenir les dangers qui menaçaient la Russie du côté de la Prusse et elle revint à maintes reprises à l'idée d'une alliance fniuico-russe.

Lorsque, au mois de décembre 1871, le comte de Mollke arriva à Pétersbourg à la tôte d*une députation de généraux prussiens pour assister à la fôle de Saint- Georges, aucun journal indépendant ne lui souhaita la bienvenue.

La Voix\ en parlant de la fête, ne mentionna môme pas les assistants allemands.

* La Gazette de Moscou consacra au général quelques

mots polis, mais froids, sans faire une allusion quelconque aux relations intimes des deux cours.

Les journaux ne commentèrent ni le toast que le tzar prononça en présence des convives allemands, en l'honneur de son oncle impérial et allié, ni Vàr- \icle d\x Messager du Gouvernement proclamant officiellement Talliance russo-prussienne. Seule, la Gazette de la Bourse, qui s'était laissée gagner à Talliance allemande, dénonça d'une manière odieuse le silence de ses confrères sur le toast du tzar.

IjQ. Voix recommanda aux Français de ne pas attribuer à cette manifestation une tendance antifrançaise.

Au moment de l'entrevue des trois empereurs à Berlin, \dL Gazette de Moscou se préoccupait principalement « du malentendu que cette entrevue pourrait susciter à Paris ».

La Gazette de ta Bourse, qui s'était aperçue de la mauvaise impression que sa conversion avait faite sur ses lecteurs, dit à cette occasion : « Nous espérons que le prince Gortchakoff ne se laissera pas duper par les ûntislaves Andrassy et Bismarck. »

A la même époque, M. Kalkow dénonça les officiers allemands qui passaient trop souvent leurs vacances en Russie, et qui mettaient un zèle singulier à étudier la langue russe.

En 1873, on commença à se résigner enfln à l'alliance allemande. En avril, lors de la visite de l'empereur Guillaume à Saint-Pétersbourg, la Gazette de Moscou

parla d' «écarter les malentendus qui avaient troublé les relations entre les deux empires »>.

Le Monde Busse et la Gazette de la Bourse restaient eûcore sur la réserve.

De temps en temps on répétait pourtant dans les journaux, qu'on nourrissait toujours l'espérance de voir' réalisés les désirs de la nation. La Gazette de la Bonne salua (9 janvier 1873) le comité littéraire franco-slave de Paris, comme le précurseur de l'alliance francorusse. Le 2 février le Monde Busse se plaignit du préju-. dice porté au commerce russe par les chemins de fer de la Prusse de l'Est. D'autres journaux dénoncèrent les armements de la Prusse, l'influence envahissante de l'Allemagne, la germanisation à outrance exercée dans I les provinces slaves de la Prusse, et l'on répétait à , mainte occasion la nécessité de nouer une alliance *i avec la France. 4

Nous avons insisté assez longuement sur ces manifestations de la presse moscovite, et pour cause. Cette 1 presse exerce une influence peu commune. Elle i compte dans ses rangs un nombre d'hommes de talent . bien plus considérable que dans tout autre pays. En Russie, la presse remplace le parlement, les associations et les réunions politiques. On publie peu de livres, on ne [lit que les revues et les journaux. La vie intellectuelle est concentrée dans la presse périodique des deux capitales, dont l'influence est d'autant plus grande, que la presse départementale est

lA NOUVELLE ALLEMAGNE ET LA NOUVELLE RUSSIE 237

)umise à une censure préventive tracassière et bête. Ajoutez à cela que les journalistes les plus énergiues et les mieux doués disposent à la fois de plueurs journaux. M. A. A. Kraïevski dirige la Voixei la evue mensuelle fort répandue, \qs Annales de la patrie Dtetchestvennia Zapiski). M. Katkow rédige la Gazette e Moscou, un journal hebdomadaire : les Annales ontemporaines (Sovremennaïa Zietopis), et la revue lensuelle : le Messager Busse (Rousski Wiestnik). M. Karche, le seul journaliste dévoué à la cause îrmanique fut renvoyé, en 1875, de la Gazette de aint-Pétersbourff^ parce qu'il s'était prononcé contre système d'enseignement classique cher à M. Tolstoï. 9 Messager de FEurope (Viestnik Evropu), revue menlelle fort modérée, s'occupe surtout de questions éco- )miques. Les journaux officiels sont peu lus et les »urnaux allemands ou français n'existent pas pour le rand public.

L'influence de la presse moscovite a toujours été \n étendue. Herzen, de 1859 à 1862, et M. Katkow, endant la révolution polonaise, ont entrepris des ampagnes qui ont eu un succès extraordinaire. La narre de 1876 et 1877 est en grande partie l'œuvre le la presse moscovite qui parvint à vaincre les rébtances du tzar.

238 RU8BES BT JlLLBltAMDS

La ruplure de Talliance des trois empereurs a surpris beaucoup d'hommes politiques.

Comment cette rupture s'est-elle faite ? Est-ee que le gouyernement russe ne s'est plus senti assez de sympathie pour l'unité allemande? Est-oe qu'il ne juge pas possible de maintenir une entente durable avec l'Allemagne unie ?

Entre la Prusse et la Russie, il y a cependant eu des relations constantes de bonne amitié. La base sur laquelle ces relations se trouvent établies, sont très clairement exposées dans un mémoire secret^ rédigé en 1864 par Tordre du chancelier russe* Ce mémoire est intitulé : « Politique du présent ». Voici comment on s'y exprime, au lendemain de la révolution pcvlonaise, vaincue avec l'aide de la Prusse, malgré les tentatives d'intervention de l'Autriche et des puissances occidentales :

« Nos rapports avec la Prusse ont presque toujourg été bons. Nous n'avons guère d'intérêts divergents, «elle nous est une barrière contre la France at noua devons désirer qu'elle se fortifie. Mais ce désir n'irait probablement pas jusqu'à prendre les armes pour la défendre 3i elle était attaquée sur le Rhin. Le passé doit nous servir de leçon... La monarchie prussienne s'est formée par la conquête et tespni d! agrandissement. Les empires se soutiennent par les moyens qui ont servi à les fonder. La Prusse est ambitieuse et remuante. Sans l'encourager dans cette voie nous n'avons pas de motifs pour nous opposer à ses agrandissements, tant qu'ils m bressent pas nos intérêts directs, n

L'auteur du mémoire estime que l'Autriche doit ôtre naaintenue, parce que des troubles en Autriche pour* raient en susciter d'autres danp la Russie Polonaise : ce Le maintien de l'Autriche est une nécessité qui peut nous être antipathique ; elle n'en est pas moins réelle..* Tout cela peut changer avec le temps et les circonstances, mais cela est et nous devons nous régler sur ce qui existe, »

Revenant à l'Allemagne, le rédacteur du mémoire ajoute ;

« Les Allemands nous ont reproché d'abuser de l'influence des relations de famille pour peser sur les affaires germaniques. Chez nous, on nous accuse d'être trop partiaux pour les intérêts allemands^. La fai-> blessQ excessive de la Confédération germanique ne

nous a jamais été utile. A aucune époque elle n'a rien fait pour nous. Au commencement de ce siècle elle a offert une proie facile à Napoléon et les efforts auxquels nous nous sommes laissé entraîner pour la soutenir, n'ont abouti à rien, qu'à des sacrifices inutiles. Pendant la dernière guerre d'Orient, l'Allemagne n'a pas été en état de résister à la pression de nos ennemis et elle nous a abandonnés. Nous ne sommes donc pas intéressés à perpétuer cette situation anor&ale^. Cependant il est probable que si cette unité venait jamais * à se réaliser, l'Allemagne perdrait son caractère inoffensif. En 1848 elle revendiquait non seulement les duchés danois, mais encore la Lorraine^ FAlsace^ la Suisse allemande j la Livonie, r Estonie et la Courlande. On voit aujourd'hui avec quelle avidité elle cherche à s'approprier le Slesvig-Holstein. En pareil cas, si la question slave venait à l'ordre du jour, elle (l'Allemagne) jetterait un poids considérable dans la balance et probablement contre nous.

» Notre politique a favorisé tantôt la Prusse, tantôt l'Autriche. Après la guerre d'Orient c'est du côté du cabinet de Berlin, que nous avons porté nos préférences, actuellement le cabinet de Vienne semble en train dé les reconquérir.

» Ces oscillations sont inévitables dans la situation politique du jour. Le mieux que nous puissions faire, c'est de tenir la balance égale entre les deux puissances, sauf à la faire pencher, selon la circonstance,

da côté que réclame notre intérêt du moment. C'était le système de l'impératrice Catherine. Il détruit sans doute la confiance, mais ce sentiment est exclu de la politique moderne, et ce n'est pas nous qui l'en avons banni, »

L'auteur regrette ensuite que l'attitude de Napoléon, dans la question polonaise, ait rendu ennemies deux nations, dont les intérêts n'étaient pas opposés. Ce n'est pas Tamour de la Pologne qui a provoqué le dernier conflit, mais n le besoin de bouleversement, qui tourmente la nation française ». Et le mémoire conclut :

« Le jour où nous voudrons mettre l'Europe sens dessus dessous, il est probable que nous pourrons nous entendre avec la France, mais ce sera encore à nos dépens. »

Il ressort de ces lignes, qu'on voulait bien rendre la Prusse assez forte, pour qu'elle puisse servir plus efficacement aux intérêts de la Russie ; mais l'unité allemande a été trouvée trop gênante.

En 1866, il s'agissait d'affaiblir l'Autriche et de changer, par des agrandissements prussiens indifférents en somme à la Russie, « la nécessité antipathique » du maintien de l'Autriche. Mais lorsque ces agrandissements allèrent toujours augmentant, la Russie ressentit de vives inquiétudes. Le baron d'Oubril, ambassadeur russe à Berlin, déclara à M. de Werther, que la Russie considérerait les changements politiques

et territoriaux exécutés par la PrussQ comme non çipems, si la France ne les aoumettait; pas à une confé*» repce européenue,

Vm faute de Tempereur Napoléon tira la Prusse de cet embarras, L'ex-diplomate Rothan raconte dans sa brochure : '« Origines de la guerre de 1870 », que Ja note dans laquelle Napoléon m avait demandé la cession de Mayence, décida la Russie à renoncer au projet d'une conférence européenne. En effet, cette note fut remise le 9 août, et le général Manteuffel partit le 1 1 août pour Saint-Pétarsbeurg, où il alla la montrer. Le succès de sa mission est connu.

Alexandre II fut irrité de la manière brusque dont Napoléon III, la neveu détesté d'un oncle plus détesté encore, agissait vig-é-vis de Tonde du taar. Puis le prince Gortchakofif guettait l'occasion de se débarrasser du traité de 18&6, Pour réussir, il crut devoir affaiblir l'empire napoléonien. On ne prévoyait pas un écrasement complet de la France; le général Milioutine» ministre de la guerre, avait trop de confiance dans les institutions militaires françaises.

Les victoires foudroyantes de la Prusse ne tardèrent pas à effrayer la {tussie. Quelques mois après la décla^ ration de la guerre, les relations de la Russie et de la Prusse avec la France étaient, déjà différentes^ M, de Bismarck voulait maintenir la dynastie impériale, tan* dis que la Russie voulait reconnaître la République avant Tarrangement de l'affaire de la mer Noire, afin da

LA NOUVELLE ALLEMAGNE Et LA NOUVELLE RUSSIE Sl3

ne pas être obligée de tenir compte du consentement de la Prusse. M. de Bismarck fut blessé de cette attitude peu amicale de la Russie. U savait aussi qiie îes reproches que M. Katkow lui adressait pour avoir fïiit soumettre la question de la mer Noire à un congrès, exprimait la pensée du cabinet même de Saint-Pétersboiirg.

La diplomatie russe convoitait la mer Noire pour approcher du Bosphore. Mais elle avait d'autres desseins encore.

'En associant M. de Bismarck à cet acte, elle comptait le brouiller à tout jamais avec TAutriche et avec les puissances occidentales.

El Ton espérait avoir en lui un allié qui abandonnerait rorient à la Russie, et auquel on permettrait, en revanche, ce qu'il voudrait, ou plutôt ce qu'il pourrait. La Prusse, devenue l'ennemie mortelle de la France, brouillée avec l'AngletQrre, suspecta à l'Autriche, était liée indissolublement à la Russie. Elle absorberait les provinces allemandes de l'Autriche et donnerait les Slaves de celte monarchie au panslavisme.

En Autriche on avait gardé toutes les rancunes de 1866 et une entente fut jugée impossible. Dans les cercles militaires de Vienne on était d'avis que le seul moyen de mettre fin à l'isolement de la monarchie, était une alliance avec là Russie contre TAllemagne. Personne ne songeait à se rapprocher de la Prusse, que Ton soupçonnait de préparer systématiquement la ruine de TAutrlche.

Mais M. de Bismarck ne voulut pas se faire le complice de la politique de conquête et d'agrandissements de la Russie. Il imagina une combinaison propre à rallier TAutriche-Hongrie. Cette monarchie ne pouvait plus songer à reprendre sa position en Allemagne. Elle n'était donc plus la rivale de la Prusse. Elle avait môme avec celle-ci un intérêt commun, celui d'écarter la Russie du Bosphore et d'empêcher la reprise de la politique traditionnelle de la Russie en Orient.

Tout en renouant ses relations avec TAutriche, rhabile chancelier ne lâcha point la Russie. Il savait les intérêts de ces deux puissances trop opposés, pour avoir à craindre de leur part une entente intime dirigée contre TAUemagne; d'autre part l'alliance des trois empereurs empêchait un rapprochement entre l'Autriche et la France.

Le prince Gortchakoff^ en acceptant le projet de M. de Bismarck, n'en partageait point les visées, mais il espérait en tirer parti, berner l'Autriche jusqu'au moment décisif, isoler l'Allemagne des autres puissances et créer une situation qui lui permettrait d'étendre son influence vers le Bosphore.

La haine contre la race germanique, le désir de faire face au pangermanisme par le ralliement des nationalités slaves, étaient devenus en Russie de plus en plus intenses. Le prince GortchakofF se vit obligé d'accorder des concessions au parti national. Par son acte de re-

connaissance du gouvernement de Serrano^ il s'opposa ostensiblement à la politique de M. de Bismarck (automne 1871), et quelques mois plus tard, il dénonça les intrigues et les projets de la Prusse contre la France. Toute la presse applaudit à ces actes, et les regarda comme les signes précurseurs d'une entente entre le gouvernement et la nation.

Les motifs qui ont forcé le tzar à se mêler à la guerre turco-serbe et à faire la guerre de 1877, sont connus. La misère des paysans, la corruption de l'administration, l'arbitraire de la police avaient suscité beaucoup de mécontentement dans toutes les classes de la société ; la propagande révolutionnaire avait pris un grand essor. Il fallait trouver une soupape pour les forces anarchiques, qui menaçaient de briser l'édifice de l'absolutisme. Du reste, le gouvernement russe avait-il vraiment les intentions pacifiques qu'il professait?

L'auteur du mémoire « La politique du présent » a dit : (( Le premier intérêt fondamental de la Russie est le repos. » Cependant à Saint-Pétersbourg l'on n'a janaais renoncé à la « politique traditionnelle de la Russie », et l'on n'a jamais oublié non plus que le maintien de TAutriche-Hongrie n'est « qu'une nécessité antipathique )>• L'auteur du mémoire, auquel nous avons déjà fait plusieurs emprunts, ajoute :

<c Quand la Russie aura atteint son entier développement intérieur, elle pèsera assez par sa masse pour que toutes les races slaves puissent s'abriter sous son

égide. Ajoutons que quand elle sera riche, prospère et bien organisée, cet abri sera plus recherché. D'ici là^ le plus grand service que les nationalités slaves puiB" sent rendre à elles-mêmes et à nous, c'est de profiter de la position que nous leur avons faite pour se développer en paix de leur côté, afin que, le moment venu, nous trouvions parmi elles une assistance efficace, intelligente et organisée. La Russie a plus que tout autre pays une vaste carrière offerte à son activité. C'est pourquoi, sans prétendre prophétiser, nous osons croire qu'elle devra longtemps encore rester telle que noua Tavons définie, conservatrice dans son principe et défensive dans son but.

» Quand la Russie sera sortie de la crise de développement qu'elle traverse aujourd'hui, quand elle aura assuré sa prospérité intérieure, quand elle aura enfin établi son système financier sur des bases normales, — la volonté de S. M. Impériale nous prescrira peutêtre une autre politique. »

En Allemagne on continuait à ne pas prendre au sérieux tous ces symptômes. La presse de Berlin trouvait toujours, que le grand empire slave était « le meilleur allié que la Prusse ait jamais eu » ; on ne voulait pas croire « que les hommes d'Etat russes s'avisassent de compromettre par des projets de conquête Talliance d'un ami éprouvé ».

Quelques mois avant la déclaration de guerre on prétendait encore j que, depuis les réformes d'Alexandre H,

LA NOUVELLE ALLEMAGNE ET tA NOUVELLE RUSSIE 247

la Russiô avait renonoé à sou anciennô politique de conquête, et qu'un gouvôt-netnent qui s'était attelé à une tâche si grande, si lourde, mais cependant réalisable, ne saurait être suspect de vouloir inaugurer une politique aventureuse « à la Napoléon m. Lq^ Annales Prussiennes de Treitschke (37* fascicule) afflriiiaient, que « la Russie ne songeait pas à conquérir le Bosphore » ; elles réclamaient la confiance la plus complète envers une puissance « qui avait montré en Amérique, en Italie, en AUemagne, aussi bien que dans sa lutte contre Rome, qu'elle savait apprécier les forces vives du siècle... et qui avait donné tant dé preuves de sa prudence et de ses intentions pacifiques. M. Treitschke prétendait que « la prépondérance dé l'Angleterre, cette puissance réactionnaire, ce seul champion de la barbarie, était un anachronisme à effacer. Enflnil fit savoir à l'Autriche-Hongrie, que, pour elle, il n'y avait plus rien à prendre en Turquie et qu'elle n'avait qu'à s'entendre avec la Russie. »

Ce ne fut qu'à Taulomne 1879, qu'on Commença à en revenir de ces illusions et que les Allemands ressentirent des doutes sur l'ancien dogme do Tindissolubilité de leur alliance avec la Russie.

La rupture était devenue inévitable dès le congrès, dès le f)eto ô[)posé par M. de Bismarck au traité de San- Stefano. Le chancelier voulait bien rendre à la Russie tous les services compatibles avec le maintien de TAUirlchô- Hongrie > ôt lui ménager l'allerMtiv^^ 4*

humiliation ou d'une nouvelle guerre, mais il ne voulait pas aller jusqu'à se brouiller avec l'Angleterre et avec l'Autriche-Hongrie. Il ne voulait pas livrer l'Orient tout entier à la Russie ; il en réservait une partie à TAutriche-Hongrie.

Pour contrecarrer les projets russes, il poussa le comte Andrassy à l'occupation de la Bosnie, il appuya les réclamations de la Grande-Bretagne concernant le détachement de la Roumélie orientale de la Bulgarie.

Désormais il était évident pour la Russie, qu'elle avait été la dupe de M. de Bismarck et que ses espérances fondées sur l'alliance avec l'Allemagne ne se réaliseraient point. Des Russes , qui avaient souhaité l'alliance avec l'Allemagne, et qui avaient cru à la possibilité de réaliser les stipulations de San-Stefano, déclarèrent dès l'automne de 1878, que le maintien des anciennes relations était devenu impossible.

Le Messager de VEurope^ revue russe germanophile, adversaire du parti de la guerre, publia au mois d'août 1878 un article, où elle dit, que le traité de Berlin, comparé aux stipulations de San-Stefano, constituait un échec pour la Russie et que la force de celle-ci aurait dû obtenir un résultat plus satisfaisant. L'article se terminait ainsi :

« L'alliance des trois empereurs n'existe plus. D'ailleurs nous sommes d'avis qu'une solution de la question d'Orient, telle que la Russie le désire, est impossible tant que la Russie sera l'alliée de l'Aile-

magne et de rAutriche-Hongrie. Le résultat acquis par le traité de Berlin est inférieur à celui qu'on aurait pu réaliser sans ce traité. L'une des trois puissances n'a pas fait pour la Russie tout ce qu'elle aurait dû faire, l'autre a agi contre la Russie, tant qu'elle a pu. La conclusion qu'il faut en tirer est très simple : nous devons ou renoncer entièrement à la solution de la question d'Orient, ou bien envisager Vautres combinaisons, »

Mais ce ne fut que douze mois plus tard, que la rupture devint manifeste. La Russie espérait toujours que M. de Bismarck lui rendrait le service de ne pas trop insister sur l'évacuation de la Bulgarie et que l'occupation de la Bosnie se heurterait à des obstacles invincibles.

Elle se détrompa.

Les alliances de la Russie et de la Prusse au dixhuitième et au dix-neuvième siècle avaient eu pour base non pas les sympathies mutuelles et la commu- ' nauté d'intérêts des deux nations, mais l'ancienne rivalité de la Prusse et de TAutriche pour l'hégémonie en Allemagne. Cette rivalité ayant cessé, l'alliance de Berlin et de Saint-Pétersbourg ne put lui survivre que pendant très peu de temps. Tant que cette rivalité exista, le cabinet de Berlin pouvait ne pas tenir compte de l'antipathie des deux peuples, et réussir à établir un modtis vivendi avec la Russie.

Mais M. de Bismarck n'a jamais cru à la

280 RUSSES ET ALLEMANDÎII

ce lien provisoire. Dès 1852, il s était efforcé de nouer des relations amicales avec le cabinet de Vienne ; à Nikolsburg il avait repolisse le pfojet deâ vainqueurs de Koeiiiggratz tendant à faire des annexions aux dépens deTAulriche.-

Et du moment qu'il poussait rAutriche-Hongrié en Bosnie, la Russie ne pouvait conserver de doutes sur les intentions de M. Bismarck.

L'empereur Guillaume a fait une tentative pour rassurer son impérial neveu. A-t-il réussi? Le comte de Maistre Ta dit : « Le Russe ne craint rien tant que d'avoir l'air d'être influencé. C'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue lorsqu'on est appelé à traiter avec lui. Voulez-vous lui faire accepter une chose? Il faut la jeter à terre devant lui, après la lui avoir fait vanter. Alors relirez- vous ; il la ramassera et en donnera le prix que vous voudrez; mais si vous la lui mettez dans la main, il n'en voudra point. »

M. de Bismarck a suivi le conseil de Joseph de Maistre, ce fin connaisseur de la Russie. Ce ne sont pas les bonnes paroles de l'entrevue d'Alexandrovo qui ont fait faire de sages réflexions à Saint-Pétersbourg, mais la dure leçon que M. de Bismarck a donnée à la Russie en allant à Vienne.

Lord Salisbury a vile saisi l'importance de cette « nouvelle de grande joie », de la coalition de l'Europe centrale contre le slavisme.

J] ne s'agissait plus que d'isoler la Russie.

L'attitude de M. de Bismarck vis-à-vis du khédive Ismaïl pacha (mai 1879) a montré clairement qu'il s'efforçait de rétablir l'entente entre l'Angleterre et la France pour détourner celle-ci de Talliance russe.

A Saint-Pétersbourg on s'est alors ravisé. On s'est senti bien seul et l'on a voulu rester en bonnes relations avec l'Allemagne.. Mais c'est tout.

Ces bonnes relations ont pour base le désir momentané de maintenir la paix. Il n'y a plus de sympathie ni de communauté d'intérêts.

La rupture entre la Russie et l'Allemagne est irréparable. Elle ne saurait être « replâtrée », comme l'a dit le prince Gortchakoff.

ifi

fi

• If

On a vu par les pages dû précédent chapitre eoi'^ pruntées au livre (1) d'un écrivain allemand-russe que Falliance de la Russie et de rAUemagne ne reposait pas sur des sympathies nationales réciproques. C'était un simple gage donné à la tranquillité publique et qui déguisait mal une situation faite d'animosité latente et de rancunes séculaires.

Comment une fraternité réelle pourrait-elle jamais s'établir entre Allemands et Slaves? Ce sont, endépitde tout traité et de toute alliance, des frères ennemis tou* jours prêts à se déchirer dans une lutte haineuse. Cette haine est traditionnelle^ Elle a marqué d'une tache sanglante d'innombrables pages de Thistoire des deux peuples. On la retrouverait jusque dans les cantilènes guerrières des premiers siècles.

C'est en effet aux temps les plus reculés que remonte

(i)BerHn ufid ?etersburg, Preussiehe Beilrœge zut Geschichte dèr Rusnch'Deutsehen Beziehungen» Leipsig, Duncker, 1880.

l'origine de cet antagonisme. A la suite des grandes migrations des. peuples, plusieurs tribus slaves vinrent se fixer sur les bords de la Yistule. L'une d'elles, les Borussi, donna son nom au pays. La main vigoureuse de Charlemagne arrêta les progrès de cet envahissement. Mais lorsque Tempire s'affaiblit par les divisions de ses petits-fils, la puissance des Slaves reprit un développement nouveau. Zwentibold étendit de la mer Baltique à la Dalmatie les limites de son royaume (Moravie).

Les Allemands, rétablissant alors leur confédération, attaquèrent avec vigueur une domination qui leur portait ombrage. Ce fut une guerre sanglante et sans répit. Elle se continua sous le règne d'Henri P' et de ses successeurs. Des colons germains accompagnaient les assaillants, et quand la hache d'arme et l'épée avaient fait leur besogne meurtrière, à leur tour la cognée et la charrue du pionnier accomplissaient leur œuvre.

L'imprévoyance des Polonais vint seconder ces efforts* Ils avaient permis aux chevaliers porte-glaive et aux chevaliers de Tordre Teutonique d'occuper, à titre de vassaux, leur unique province maritime. Cette province s'appelle aujourd'hui la Prusse. Après avoir construit un château fortifié, ces hardis aventuriers se rendirent peu à peu maîtres du pays ; ils fondèrent Riga, envahirent les côtes et enlevèrent à la république de Nowgorod les villes qu'elle possédait dar.s ces contrées; Dorpat, Reval, Narva, Wolmar.

. ^^M- ■- w -I — -■ I 1 ' . Il I ■ I II ■ I , ■ Il ■ i^^tm^^^^mm-^m

En Bohême, Otlocar fut un second Zwentibold. Mais les échecs qu'il subit vers la fin de son règne hâtèrent le démembrement des forces slaves. La germanisation des pays vaincus suivit une marche rapide. Dans leurs luttes contre les Allemands, les Slaves avaient perdu le tiers de leurs troupes et de leurs territoires^

Bohèmes (Tchèques), Moraves, Obotrîtes et Poméraniens ne s'étaient soumis qu'après uniB résistance désespérée. Leur soumission ne devait pas être exempte de révoltes. Celles-ci éclatèrent lorsque Charles IV imposa les mœurs allemandes aux Tchèques et voulut leur enlever jusqu'à leur langue et au souvenir de leur origine. Les haines de la race vaincue se réveillèrent encore pour s'associer aux entreprises des Hussites. Et plus tard, nous les voyons réapparaître, au début de la guerre de Trente ans. Cette nationalité expirante ne se lassait pas de résister et de relever la tête. Ce fut à peine si les derniers rois de Prusse parvinrent à achever l'œuvre commencée par Charlemagne et Othon le Grand.

Les dissensions de la Pologne et le démembrement de ce royaume durent, au siècle dernier, confirmer les Allemands dans Ta vieille croyance nationale qui leur montrait dans les peuples slaves des peuples esclaves appelés à subir le joug des Germains.

Il y eut dans les malheurs de cette sujétion comme un éclair d'eàpérance, lorsque Napoléon I" fonda le grand-duché de Varsovie et essaya de reconstituer le

royaume déchu. Pendant huit ans la volonté de l'empereur fit mentir le proverbe polonais né des angoisses de la défaite : « Dieu est trop haut, et la France est trop loin ! » Mais le grand soleil de messidor eut son déclin; la France non seulement était trop loin, mais elle était vaincue et envahie. La Pologne fiit dépecée une deuxième fois.

L'Allemand qui a établi son empire sur tant de ruines devrait, ce semble, être las de conquêtes. N'a-t-il pas assez exterminé de peuples slaves? Le mouvement de l'émigration allemande vers Test ne reste cependant pas stationnaire.

-L'élément tudeique a' pénétré jusqu'au cœur de la société russe; il y a créé un état presque autonome; il y exerce une sorte de pouvoir occulte ; avide de préséance, il ne néglige aucun effort pour accaparer â son profit la direction des affaires publiques.

La Russie subit avec impatience cet envahissement étranger que rien n'arrête et que les circonstances favorisent. Elle s'inquiète, elle s'émeut; elle se débat vainement dans le réseau d'intrigues et de ruses dont un ennemi insaisissable Tenveloppe. Elle sent à chaque instant s'agiter en elle des instincts de haine. Menacée d'une sorte de désagrégation sociale, attaquée dans ses œuvres vives, elle cherche quelquefois par d'énergiques mesures à prévenir le danger. De là les fluctuations de sa politique intérieure, les tentatives faites pour rétablir l'unité, les croisades

religieuses entreprises contre les dissidents de TOuest.

Les Allemands-Russes ne se méprennent pas sur le sens très clair pour eux de ces explosions chroniques de sentiments nationaux. Intimement unis entre eux, par le double lien de la religion et de la langue, ils repoussent, souvent avec avantage, les agressions de leurs adversaires, opposant la ruse à la force et se vengeant du nombre à Taide des ressources que leur procure une civilisation plus complète. C'est la lutte pour l'existence. Il leur faut vaincre, c'est-à-dire conserver tous les droits de leur race, ou se laisser absorber dans la masse de la nation russe, renoncer au protestantisme, faire le sacrifice de leurs traditions et embrasser le culte grec.

Les partis engagés dans cette lutte suprême ont naturellement leurs organes dans la presse périodique ; de vives polémiques perpétuent l'antagonisme. Jamais peut-être cette animosité ne parut aussi âpre et violente qu'aujourd'hui. La reconstitution de l'empire allemand, on l'a vu dans le chapitre qui précède, semble avoir provoqué au delà de la Vistule une recrudescence de sentiments haineux, comme si l'unité des peuples germains était une menace et devait compromettre un jour l'unité des peuples slaves.

Depuis quatr6 ou cinq ans, cette crise internationale se maintient à un état aigu qui nous montre clairement que ce ne sont point là des hostilités de surface.

Constatant le caractère de cette situation, un auteur

260 BUSSES ET ALLEMANDS

allemand, Franz von Loher, écrivait dans une publication récente : « C'est très sérieusement que nous devons nous demander si la Russie n'entend point ajouter un nouveau drame à la lutte séculaire des Slaves et des Germains. »

Les Allemands établis en Russie ne commencèrent à exercer une influence prépondérante que sous le règne de Pierre le Grand. Leur nombre s'accrut considérablement à cette époque. Le tzar avait besoin de leur concours pour la fondation de sa capitale sur les bords de la Neva et pour la réforme générale qu'il faisait subir aux institutions de son empire.

Antérieurement plusieurs princes russes» Iwan III, Boris Godounof, lefauxDimitri, Michel Romanof avaient lait appel au même concours. Le gouvernement s'entourait de militaires et d'artistes étrangers. C'est avec leur aide qu'il construisait les monuments de ses villes et répandait dans le peuple la pratique des arts et des métiers de l'Occident.

Ls savant Oléarius, de Holstein, qui traversa la Russie et arriva à Moscou dans la première moitié du dix-septième siècle, constate qu'on ne rencontrait pas seulement de nombreux Allemands luthériens et calvinistes disséminés ici et là dans le pays, mais qu'il y en avait des milliers fixés près de la résidence du tzar auquel ils rendaient, par leur industrie et leur commercci les plus grands services. On leur avait assigné

un quartier extérieur de la ville connu sous le nom de Slobode allemande, et comme le peuple leur était hostile un édit punissait du knout toute insulte qui leur était adressée.

Quelques années plus tard, un chroniqueur russe, P. Bessow, se plaint avec amertume du développement anormal que prend cette colonnie d'étrangers. Toutes les affaires sont entre leurs mains; ils provoquent dans les diverses couches sociales un besoin de luxe et une soif de jouissances qu'eux seuls peuvent satisfaire. Ils écrasent les nationaux par leurs richesses. Instructeurs de Tarmée, ils malmènent les soldats. Luthériens, ils passent fièrement devant les images saintes sans les honorer d'un salut. La rumeur publique les accusait aussi d'avoir favorisé l'usurpation de Boris Gk)dounof qui plongea la patrie russe dans de si- grands malheurs (1).

Le mécontentement fut excessif lorsque Ton vit Pierre I" s'entourer de Hollandais, d'Anglais, de Suisses et de Germains et proscrire les mœurs nationales pour lui substituer les usages de l'Allemagne. Ostermann, Bruce, Lefort, Munich étaient devenus ses conseillers, habituels et les premiers fonctionnaires de TÉtat.

Les étrangers avaient obtenu le droit de vaquerJibrement au comaerce et à l'industrie, d'acquérir des immeubles, de contracter mariage avec les Russes,

(1) Bodenstedt, Riutiche Fragmente.

263 RUSSES ET ALIEMANDS

d'entrer au service de TElat, de pratiquer leurs cultes respectifs. Ils pouvaient sortir à volonté de Templre, sous condition toutefois d'abandonner le dixième de leur biens (1).

Le tzar, dans son engouement pour tout ce qui était allemand^ bouleversa de fond en comblet l'organisation politique et administrative de la Russie. Il emprunta à l'Allemagne son administration provinciale et munioipale, ses collèges de gouvernement (ministères), son système de milices, ses majorats, ses ghildes ou catégories d^habitants, laissant à ces innovations et aux services publics ainsi créés les noms que leur avaient donnés les Allemands.

Comment l'orgueil national des Russes n'auraif-il pas été blessé devant ce parti pris d'incitation et de réforme* qui ne respe'ctait aucune tradition, aucune coutume et menaçait jusqu'aux formes ordinaires du langage? C'était de noms allemands qiie Pierre P' affublait les villes qu'il fondait ou les localités qu'il affectionnait telles que Pétersbourg, Orenbourg, Cronstadt, Oranienbaum, Peterhof, Catherinhof, Schusselbourg. Il n'oubliait jamais de commencer ses lettres par un germanique « Mein Herr » et de les signer en alle« mand.

Il avait fait entrer dans les cadres de son armée une multitude d'officiers étrangers. En 1708, quatre cents

(i) A. Rambaud, Histoire de la Ruisie,

d'entre eux durent regagner TAllemagne sur l'ordre de leur souverain qui secondait la téméraire entreprise de Charles XII. Les bureaux, la inagistrature, la flotte subirent la même invasion. Partout l'élément indigène devait s'incliner devant la science et l'initiative d'un mentor de nationalité tudesque.

Le tzar portait lui-même des vêtements allemands; lorsqu'il revint de Vienne pour réprimer des troubles, où s'était fait jour l'exaspération de la vieille Russie contre les habitudes nouvelles, il ordonna que tous les gentilhommes eussent désormais à se raser. Les longues barbes avaient été Tinsigne de la révolte. Elles devaient tomber partout (1). Lui-^même s'y employa et armé de ciseaux vengeurs, fit disparaître les emblèmes séditieux qui déshonoraient sa cour,

A Pétersbôurg, la capitale nouvellement fondée, nationaux et étrangers confondaient leurs rangs. L'hérésie avait ses temples à côté des églises orthodoxes. On s'en scandalisa fort à Moscou et lorsque des inondations terribles couvrirent la ville nouvelle, les partisans de l'ancien ordre de choses se réjouirent, voyant, dans ces désastres, un effet des malédictions de Dieu sur la cité tf allemande ».

Le règne de Pierre II réintégra Moscou dans ses droits de capitale. L'influence de» Dolgorouki qui s'étaient emparés de l'esprit du jeune prince, lui fit

(i) A. Rambaud, HMnirê de la Rtusie.

quitter Pétersbourg et ranima le courage du parti patriote. Mais ce réveil ne fut pas de longue durée. L'impératrice Anna lyanovna ramena la cour sur les rives de la Neva. Les Allemands redevinrent plus que jamais en faveur. Anna était entièrement soumise à l'ascendant de Bieren, un Livonien dont elle fit son premier ministre. Elle donna la direction de la cour à Lœwenwold, les affaires étrangères à Ostermann, les ambassades à Korff et à Kayserling, les armées à Lascy, à Munich, à Bismark, à Gustave Bieren ; c'est en Allemagne qu'elle ira chercher pour lui succéder la princesse de Mecklembourgy Anna, fille de Catherine Ivanovna, avec son mari le duc de Brunswick-Bevern et leur petit empereur allemand Ivan YI. Les Russes n'occupent plus que des postes secondaires dans le gouvernement. On sévissait contre eux avec une cruauté impitoyable.

Un tel régime ne pouvait durer qu'avec la complicité de l'armée. Aussi toute la confiance de la souveraine reposait-elle dans les régiments de la garde dont les officiers étaietit la plupart Allemands.

Le peuple gémissait sous le joug; il exhalait ses plaintes dans des chants contre Bieren, « l'Allemand maudit» (1).

(1) La mémoire de Bieren est restée odieuse ; le peuple garda longtemps le souvenir de ses exactions. On rapporte que vers 1809 la femme du gouverneur de Mittau, visitant le caveau où étaient ensevelis les ducs de Courlande, se fit ouvrir le cercueil de Bieren et eut l'impiété de lui cracher au visage.

. Anna mourut. Elle désigna pour héritier un enfant de trois mois, Ivan de Brunswick, fils de sa nièce Anna Léopoldovna, princesse de Mecklembourg. Bieren, investi de la régence pendant la minorité du petit empereur, fut renversé par une révolution de palais, suivie d'un coup de main militaire qui chassa les Brunswick.-

Elisabeth, fille de Pierre le Grand, fut alors proclamée impératrice. Le peuple salua son avènement par d'énergiques acclamations. « Mère, permets-nous d'égorger tous les Allemands », demandait-on à la nouvelle souveraine. Elisabeth, contrairement à la coutume, ne versa pas le sang ; elle fit grâce de la vie aux Ostermann, aux Munich qu'un tribunal avait condamnés à la roue et à l'écartellement, et se contenta de les envoyer en exil. A Pétersbourg, dans l'armée, il y eut des émeutes contre les étrangers ; militaires et bourgeois avaient hâte de secouer le joug tudesque.

Une réaction complète s'opéra dans le gouvernement. La Russie échappait enfin à une tutelle odieuse. Le parti national était triomphant ; il avait pour chefs des hommes habiles, les Razoumowsky, les Yoronzow, les Schouvalow ; la confiance renaissait dans l'empire ; le poète Lomonosow célébrait le retour « de l'âge d'or ».

Un Etat voisin inquiétait cependant la Russie par le subit développement de sa puissance : la Prusse. Frédéric II disposait d'une armée de 200,000 hommes et s'était constitué un trésor de guerre. Il convoitait la

266 RUSSES ET AILEUÂND8

Courlande et la Pologne. Les généraux d'Elisabeth calmèrent cette fougue belliqueuse; ils écrasèrent plusieurs fois l'armée prussienne. En 1759, battu à Kunersdorf, Frédéric songeait au suicide. En 1760, les Russes pillaient Berlin. L'année suivante, ils faisaient la conquête de la Poméranie et s'emparaient de Kolberg.

A l'intérieur, les arts et les lettres florissaient ; des professeurs et des savants russes étaient entrés en lutte avec les professeurs allemands ; on se tournait maintcr nant du côté 'de la France. Des artistes et des savants français faisaient partie de l'Académie des sciences et de l'Académie des beaux-arts de Pétersbourg. D'intimes relations unissaient les deux pays et à l'alliance politique venait se joindre une curieuse affinité de caractère et de goûts.

Pierre III, duc de Holstein-Gottorp, unique héritier d'Elisabeth, n'était pas homme à favoriser cette émancipation de la nation, russe. Admirateur de Frédéric, il restitua à la Prusse les provinces conquises et conclut avec elle un traité dont il fêta la ratification au bruit du canon de sa forteresse. Après vingt ans d'efifacement, les Allemands redevenaient les maîtres de l'Etat. Bieren, rappelé de son exil, alla prendre le gouvernement de la Courlande.

Catherine, femme de Pierre III, était née à.Stettin en Prusse, où son père, prince souverain d'Anhalt, avait été feld-maréchal. En dépit de cette origine et

malgré les tendances germaniques du gouvernement de Pierre, elle se sentait entraînée vers sa nouvelle patrie. On a dit fort justement de cette princesse que, née en Allemagne, elle avait l'esprit français et le cœur russe.

Les sujets de cet étrange couple ne se méprirent pas sur les sentiments que Pierre et Catherine nourrissaient à leur égard ; ils en vinrent à considérer le petitfils de Pierre le Grand comme un tyran étranger qui avait usurpé le trône, tandis que la princesse alle^ mande seule leur paraissait être de sang russe et rem-* plir légitimement les conditions attachées aux fonctions souveraines,

• Une révolution éclata ; Pierre III fut empoisonné. Catherine régna seule. Ses ennemis les plus acharnés furent naturellement les Allemands. Elle n'employa cependant jamais la violence à leur égard. Au contraire, ne perdant pas de vue les intérêts de la Russie, elle sut par de bons procédés amener ses anciens compatriotes à lui faire le sacrifice de leur esprit de faction et de toute visée particulière.

Les provinces de la Baltique et la Livonie restaient rebelles à l'influence russe. Dans leur intolérance germanique, les habitants ne négligeaient aucun efl'ort pour empocher la langue, la législation, la religion des Russes de pénétrer chez eux. Avec beaucoup d'habileté, Catherine prépara l'annexion intime de ces pays à la nation russe.

268 RUSSES ET ALLEIIANDS

Elle accueillit des colons et des réfugiés allemands dans les plaines désertes du Yolga et de l'Ukraine et, pour les attacher au sol, elle leur accorda de précieuses immunités. La province de Saratof, où furent cantonnées 12,000 familles étrangères, a conservé jusqu'à nos jours la langue et les mœurs de l'Allemagne, particulièrement les usages du Palatinat dont la plupart de ces émigrants étaient originaires.

Ces faits nous prouvent que l'impératrice n'apportait pas dans ses tendances antiallemandes Taveuglement de la haine ou du parti pris. Elle ne voulait que s'opposer sagement à des empiétements excessifs qui avaient donné à la faction allemande une prépondérance anormale dans l'Etat russe.

C'était par manière de protestation patriotique contre de réels abus qu'elle s'écria un jour en présentant le bras à Rogerson, son médecin : « Saignez, saignez-moi bien, afin qu'il ne reste plus une seule goutte de sang allemand dans mes veines ! »

On reproche ajuste titre à Catherine d'avoir participé au partage de la Pologne. Mais il est juste aussi de faire remonter la principale responsabilité de cet acte à ceux qui depuis longtemps en avaient conçu la pensée. Déjà sous Pierre II, l'empereur Charles VI et le roi de Prusse firent sonder la Russie sur un démembrement éventuel de la République polonaise. C'est la première fois qu'on voit poindre Tidée de par-

tage (1). La Russie peut chercher à exercer son annexion en invoquant l'histoire même des pays annexés. Mais on ne saurait lui pardonner d'avoir contribué à rabaissement d'un peuple slave au profit de deux princes allemands.

Le règne de Paul P' et le commencement du règne d'Alexandre ne nous offrent aucun incident qui vienne ranimer la vieille rivalité des Allemands et des Russes. L'attention était ailleurs; les triomphes de la Révolution française, la fortune naissante de Bonaparte, la coali* tion des puissances monarchiques, les campagnes de Souvarof en Italie et en Suisse, la haine de l'aristocratie russe contre les idées nouvelles, les défaites de Pratzen, d*Ejlau, de Friedland, ne permettaient pas aux animosités intérieures de se produire. La plaie faite au patriotisme des Russes par les victoires de l'armée française était profonde. Napoléon était devenu l'ennemi national ; dans les églises de Saint- Pétersbourg, les popes et le peuple récitaient et prononçaient des anathèmes contre lui. L'alliance francorusse conclue à Tilsitt, confirmée à Erfurt, n'apaisa pas ces ressentiments. Le tzar refusa de se faire représenter au congrès de Scboenbrunn. La rupture fut inévitable. Napoléon se mit en campagne en emmenant avec lui 20,000 Prussiens et 30,000 Autrichiens. A qui

(1) A. Rambault, HUtoire de Ruuie,

270 BUSSES ET ALLEMANDS

Alexandre confia-t-il la défense de son empire? A un Allemand, Barclay. Après les combats d*Ostrowno etde Vitepsk, Barclay suspecté par ses soldats à cause de son origine tudesque, fat insulté et accusé de trahison. Pour rendre la confiance à ses troupes, le tzar dut enfin donner le commandement de Tarmée à un vrai Russe, le prince Koutousoff.

L*animosité contre les Allemands grandit encore parmi le peuple pendant cette terrible campagne de 1812. Les villages étaient envahis par des bandes de pillards et de maraudeurs qui parlaient le dur jargon germanique. Formant» une « ignoble et dangereuse cohue », les Allemands ne respectaient rien, saccageaient tout à main armée, passaient comme une nuée dévorante de sauterelles. Les paysans russes avaient donné à cette armée le surnom « d'armée sans pardon » (bez pardonnoé voïsko).

Trois ans plus tard, malgré l'enthousiasme de la nation pour son empereur, Alexandre livrait l'Etat aux étrangers.

Quels étaient ces étrangers? Des Allemands d'origine depuis longtemps sujets de la Russie, mais qui s'obstinaient à rester étrangers au milieu des Russes, parce qu'ils savaient fort bien y trouver leur compte. Aussi jamais leurs rangs ne furent-ils plus serrés; ce n'était pas un ordre religieux et militaire, mais un ordre religieux et militant comme celui des Jésuites. — Repousser toutes les capacités russes des emplois

qu'elles auraient pu remplir avec honneur et succès, les gêner dans leur avancement, distribuer les meilleures places, les plus honorables ou les plus lucratives aux gens de son choix et de sa nation, tels furent les soucis de la congrégation allemande (1) .

« La position qu'occupent les Allemands en Russie, a dit l'auteur des Tableaux de la société russe {2), rappelle sous bien des rapports le rôle que jouèrent les juifs dans le monde antique. Nous voyons ici, comme là-bas, une province dont les enfants dispersés sur l'immensité de l'empire et rattachés les uns aux autres par le lien de la religion et des mœurs, ont dans maintes localités des églises et des écoles communes. Ici, comme là-bas, nous découvrons une noblesse versée dansTart diplomatique et dans l'art de la guerre, et qui tout en s'accomtiQodant extérieurement des usages du vainqueur, ne perd pas sa nationalité, et exerce encore l'influence dominante et la fait servir à son intérêt. »

Nicolas qui se flattait d'avoir muselé la Révolution; qui se croyait le chef d'une sainte- alliance nouvelle; qui se prétendait le « père de tous les Prussiens », fit rentrer la Russie dans la vieille ornière des idées rétrogrades et de la routine bureaucratique. Il

(i) La Ruuiô envahie par les Allemandt, notes recueillies par un vieux soldat. Paris et Leipsig. 1844.

(2) M. le député Antonin Proust a rendu un important service au public français en lui faisant connaître, sous le titre de : La Société russe, ce livre allemand si riche en révélations et en renseignements de tout genre.

avait besoin de plats valets, il trouva des Allemands. Il avait besoin d'espions, d'exécuteurs de basses œuvres, il trouva encore des Allemands. Il leur mit sa police, son inquisition politique, sa censure entre les mains. Karl Troll alla jusqu'à inventer une nouvelle machine de torture connue sur le nom de d'Outotchka (le petit canard), Yogel devint le Yidocq de la Russie. Les Allemands exerçaient un pouvoir occulte, d'autant plus puissant et plus redoutable qu'il était mystérieux et invisible. Ils rampaient dans Tombre, fouillaient la vie privée des citoyens et des fonctionnaires russes pour amener leur disgrâce. L'empire tout entier se trouvait ainsi soumis à l'influence des Allemands qui avaient une intolérable idée de leur supériorité morale. Les domestiques allemands tutoyaient avec dédain les domestiques russes. Quand Pouschkine mourut, les policiers germains envoyèrent des troupes pour empêcher la population de prendre part à son dernier convoi; et, en face de la nation en deuil, les journaux allemands insultèrent à la mémoire du poète.

Chaque régiment russe était orné d'un capitaine tudesque aux fortes moustaches rousses, aux allures impertinentes et grossières de caporal prussien. « Les blancs, écrivait l'auteur d'une brochure, ont plus de compassion pour les nègres, que les militaires allemands pour leurs subalternes russes. »

Un jour, Nicolas demanda au général Yermoloff, vainqueur du Caucase, ce qu'il désirait :

— Sir6| répondit-il ironiquement, nommez- moi <c Allemand ».

Sous Alexandre II, les Allemands jouirent des mêmes faveurs, des mêmes privilèges, des mômes immunités que sous Nicolas. L'entourage de l'empereur « bien intentionné » était presque exclusivement composé d'Allemands. Le comte Adeiberg était son ami intime et inséparable, son conseiller de tous les instants et de toutes les heures. Il fut même question d'élever le noble comte aux fonctions de ministre des affairés étrangères.

Le comte von der Pahlen, ministre de la justice; le comte Peter, chef de la IIP section; M. le baron Lieven, grand veneur, le comte Heyden, et M. de Reutern, exministre des finances, étaient des Allemands, et la politique de l'empereur était une politique tout allemande. L'arrivée de M. de Bismarck à Saint-Pétersbourg, en 1859, resserra encore davantage les liens qui unissaient les deux cours. M. de Bismarck passait alors pour l'ennemi juré de TAutriche; iln'en fallait pas plus pour être accueilli à bras ouverts sur les bords de la Neva* Le nouvel ambassadeur devint un des familiers de l'empereur ; il fut invité à toutes les chasses du «jeudi» ; les salons de l'hôtel de l'ambassade de Prusse furent les plus courus de la capitale, o Au lieu de dissimuler anxieusement la modicité des ressources qui étaient mises à la disposition de la légation prussienne, madame

21H RUSSES Et ALLEMANDS

de Bismarck disait sans détour qu'elle n'avait ni les moyens ni le goût de payer quarante roubles un plat d'asperges, de dépenser en frais de toilette le traitement de son mari et de remplacer toutes les semaines par de nouveaux diamants ses fameux pendants d'oreilles qu'elle ^vait acquis en troquant une tabatière de Darmstadt. Le grand et important rôle que Talliance avec la Russie a joué dans l'histoire prussienne des quinze dernières années a été, de la fagon le plus heureuse, préparé par rœuvre que M* de Bismarck a accomplie pendant ses trois ans de séjour à Saint- Pétersbourg {l\. »

Lorsque éclata la guerre franco-prussiennOi l'attitude du tzar tint l'Autriche en respect et empêcha la Ligue des neutres, a Quel fameux gaillard que mon oncle l o s'écria Alexandre quand il vit le vieux roi de Prusse se mettre à la tête de son armée. Et chaque fois qu'on lui apportait la nouvelle d'une victoire prussienne, il s'en réjouissait comme un enfant. «C'était, ditTauteur des Tableaux de la société russe j un singulier spectacle que celui de ce souverain applaudissant avec un enthousiasme ju^ vénile ausuccès des armes prussiennes, et cela au milieu d'une population qui accueillait avec une tristesse mal dissimulée toutes les nouvelles défavorables à la France et qui se donnait tout le mal possible pour manifester» soit en paroles, soit par la voie de la presse^ ses sen-

{i) La Société ruês$t tom I, pag. 373 et 377.

Les allemands ën russie 275

timents qui différaient si profondémeût de ceux de l'empereur. Un monarque absolu, comme l'était Alexandre II, né souverain et ne se laissant jamais un seul instant détourner de sa voie, pouvait seul se soucier aussi peu de l'opinion bonne ou mauvaise des porte-paroles de son peuple. »

Quand laFrance impériale s'effondra à Sedan, le. tzar, • solennellement entouré de ses AllemandSi vida son verre à la santé de son oncle le roi de Prusse, et le brisa ensuite pour mieux marquer sa joie et la signification de son toast.

Mais tandis que ces manifestations se passaient à la cour, il s'en produisait d'autres, toutes contraires, parmi les patriotes russes qui buvaient, dans leurs réunions intimes, à la ruine des Allemands et de leur Fritz. Les officiers auraient voulu marcher contre la Prusse ; la presse indépendante n'avait que des protestations d'amitié envers la France et les souscriptions en faveur des blessés français devenaient des manifestations patrio^ tiques (1).

(1) Noas savons, a dit ua publicîste allemand, qfue la neutralité de la Russie pendant la guerre franco-allemande, est due à la volonté personnelle de l'empereur. La nation y était opposée. Il y avait peut-être aussi certaines faiblesses dans l'armée et les finances. La Prusse avait du reste acquis quelques droits à la reconnaissance de la Russie. Si elle ne s'était pas résignée à un rôle de gendarme lors de la dernière insurrection polonaise, si elle n'avait pas empêché les révolutionnaires de trouver un point d'appui & ses frontières, les autres puissances seraient certainement intervenues en faveur de la malheureuse nation.

L'entente cordiale qui se fit entre les trois empereurs ne rétablit pas la bonne harmonie entre les deux peuples. Les journaux allemands paraissant en Russie, comme ceux venant de Berlin, se livrèrent à de violentes attaques contre la Russie qu'ils cherchaient à discréditer aux yeux de l'Europe. Le ton de la presse russe n'était pas moins hostile. Et cette animosité atteignit son paroxysme lorsque, après la dernière guerre contre les Turcs, M. de Bismarck empêcha la nation russe qui s'était imposé de si lourds sacrifices, de tirer de la victoire tout le parti et les avantages qu'elle espérait. On appela l'Allemagne a une fausse amie » ; on fit remonter jusqu'à elle les causes des complots nihilistes. « Si, disaient les journaux russes, le Congrès de Berlin n'avait pas rendu si dérisoire et si misérable le résultat de notre guerre nationale, le peuple ne se sentirait pas pris de dégoût pour les hommes au pouvoir, et jamais les nihilistes n'auraient osé tenter des projets aussi audacieux. L'attitude hostile de la nation les eût réduits à l'impuissance. »

Cette guerre de plume se poursuit encore aujourd'hui avec acharnement entre les deux peuples. La Gazette de Saint-Pétersbourg va jusqu'à traiter les femmes allemandes de «'guenons ».

(( Nous autres Allemands, nous ne devrions pas oublier un seul instant, dit M. Franz von Loher, que nous ne sommes pas plus aimés à Saint-Pétersbourg qu'à Copenhague et à Paris. »

Quelles sont les conséquences à tirer de cette antipathie et de cette animosité croissantes entre Russes et Allemands?

Nous céderons de nouveau ici la parole à TAllemand Franz von Loher, qui a prévu cette question et qui, dans son ouvrage en trois volumes sur les destinées de la Russie, publ|é tout récemment, y a répondu en donnant à ses études les conclusions suivantes :

« L'Allemagne, devenue l'alliée intime de TAutrichet est assez forte et puissante pour contenir la Russie et contrecarrer sa politique et ses projets militaires en Occident. Aussi longtemps que les cabinets de Vienne et de Berlin furent divisés par leur antagonisme et qu'ils obéirent à des ambitions et à des intérêts différents, la Russie eut ses coudées franches, elle put agir à son aise, aspirer à l'hégémonie universelle. Le voyage de M. de Bismarck à Vienne, en 1879, a changé heureusement cette situation ; et le cri de joie qui s'échappa alors des poitrines allemandes a montré de quelle lourde pierre elles se sentaient délivrées.

» La réconciliation de l'Allemagne et de l'Autriche a été celle de deux frères, — de deux fîls de la même mère dont l'un a continué de vivre dans la maison pa*ternelle qu'il a rebâtie à neuf, tandis que l'autre a agrandi son domaine dans le voisinage (1).

» L'alliance qui existe entre eux ne ressemble pas à

(1) U nous semble, à nous, que la Prusse a tout simplement mis 'Autriche à la porte de la maison, à coups de fusil.

278 BUSSES ET ALLEMAKDS

celle qui unit deux peuples étrangers, c'est une entente naturelle, c'est un lien entre deux races qui ont la même origine, le même sang, qui parlent la même langue, qui ont adopté la même civilisation. Du Danube aux plaines hongroises, pas de différence dans le pays et dans le peuple.

» Pourquoi la dernière campagne d'Orient a-t-elle été d'un si mince profit pour la Russie ? Parce que l'Allemagne et l'Autriche étaient unies. Et si cette dernière puissance a pu s'emparer de la Bosnie, dérober au nez des Russes une province turque, c'est encore parce que l'Allemagne et l'Autriche marchent la main dans la main (l). »

Après avoir pesé les ressources financières et mili-* tairas de la Russie, M. Franz von Lober examine les chances d'alliances qui restenl à ce gênant voisin :

a L'alliance américaine, dil-il, s'est évanouie comme une bulle de savon. D'ailleurs une guerre de la Russie contre TAngleterre serait, selon l'expression de M. de Bismarck, un combat entre Tours et la baleine^

» Du côté de la France, l'horizon est plus rose* Dès que la sentinelle russe, sortira de sa guérite et criera : Aux armes I on s'imagine, à Moscou, que les Français accourront aussitôt. Sans doute, la France ne peut lais^ ser échapper une occasion de prendre sa revanche, car

(i) M. de Bismarck pousserait l'Autriche à s'emparer aussi de Salonique.

LES ALLEMAiroS EU ICSSIE 379

c'est contre ceax qui ont vaincu celle-ci que la Russie marcherait

» En réalité, — qui pourrait le nier? — la plaie brûlante dont souffre l'Europe est attachée aux flancs de cette France qui ronge son frein, qui trépigne d'enfie et de désir de nous appliquer la peine du talion.

» Les Russes n'espèrent pas seulement obtenir de l'alliance française des hommes et des armes, mais de Talent. Abandonnée à ses seules ressources, la Russie ne pourrait pas supporter les frais d*une grande guerre. Sur cette question financière, il sera peut-être difficile de s'entendre, et cela d'autant plus que les Français ne montrent pas un extraordinaire empressement à 8*allier aux Russes. Si la guerre venait à éclater entre Allemands et Français, nous verrions la République se montrer très ardente pour le tzarisme; mais les Français ne sont pas à la veille de se lancer dans une nouvelle aventure ; ils sont trop riches, ils ont trop de bien-ôtre, le bourgeois comme l6 paysan n'a nulle envie d'exposer sa fortune et sa douce quiétude aux chances et aux hasards de la guerre. Et puis, on aimerait bien, auparavant, se rendre un peu compte en France des progrès accomplis dans Tarméo. Aussi une gentille petite guerre sans trop de danger serait-elle accueillie avec joie par le peuf>le français.

)) Mais tant que TAllemagne et TAutriche resteront unis et voudront la paix, il n'y aura pas de guerre pos-

Bible en Europe, bien que le nouvel empire allemand soit entouré d'ennemis. »

Cependant la possibilité d'un conflit avec la Russie est si bien acceptée par l'opinion publique en Allemagne, que M. Franz von Lôher discute, en de savantes et longues pages, les chances militaires et stratégiques des deux belligérants :

« Les Russes, dit-il, croient qu'ils auront facilement raison d'une armée d'invasion allemande, en adoptant la tactique qui leur a réussi avec Napoléon. Ils feront le vide, ils se retireront dans leurs immenses plaines où les troupes ennemies ne trouveront ni vivres ni abrL Mais la guerre de Crimée n'a-t-elle pas montré que la Russie peut être défaite sur ses frontières ? De Posen à Varsovie et de la Gallcie à Eiew, la distance est à peu près la même. Il suffirait à l'Allemagne d'occuper la Pologne, et à l'Autriche de s'emparer des « terres noires », tandis que les flottes alliées entreraient dans la mer Baltique et dans la mer Noire, pour couper aux Russes toutes leurs communications avec TEurope, et les séparer des greniers de l'Ukraine et de la Crimée qui font vivre le reste de l'empire. Les envahisseurs chercheraient aussi à se rendre immédiatement mattres d'une ligne de chemin de fer; au besoin ils sauraient en construire une ; et ils ne pénétreraient au cœur du pays qu'après avoir assuré leurs approvisionnements et leur ligne de retraite. »

LES ALLEMANDS EN lUSSIB 281

Et, supposant la victoire des armes allemandes^ M. Franz yon Lôher s'écrie :

a Qu'on songe à la chute de cet empire colossal et barbare ! Aussitôt la civilisation européenne pénètre dans ces vastes étendues sauvages, elle les livre aux colons, à la culture. La défaite des Russes sera la solution de la question slave ; et pour prévenir tout choc futur entre les deux races, nous serons obligés de mettre un tampon entre la Russie d'un côté, et l'Allemagne et l'Autriche de l'autre. Nous rétablirons le royaume de Pologne au nord-est, et au sud-est nous formerons un autre royaume des provinces petitesrussiennes. La chute du colosse moscovite étouffera toutes les velléités d'émancipation chez . les Slaves d'Allemagne et d'Autriche, qui accepteront d'ôtre gouvernés d'une manière qui, tout en les satisfaisant, nous satisfera aussi nous-mêmes. »

La situation politique de la Russie vis-à-vis de l'Allemagne est restée la même depuis que M. von Lôher a écrit son livre, et nous ne pensons pas qu'elle change de sitôt, bien qu'un nouvel empereur, soupçonné d'être hostile aux Allemands, occupe aujourd'hui le trône des Romanof. Les relations entre les deux cours, sans se resserrer davantage comme on l'avait annoncé (1),

(1) Tous les journaux ont publié des télégrammes annonçant pour le 26 avril rarrivéé d'Alexandre III à Berlin.

282 BUSSES IT AUKVANPS

W ■■■■ ■■■■» .IWI , ■■■■■^ II. I.l ■■!■ ^W^—— ^ «Mi^l— ^

sopt oourtois63, cordiales, presqua empreiïites d'amitié. Les empereurs se font rares et il est naturel que ceux qui restent se rapprochent pour esiayer de tenir tête à l'orage.

On a beaucoup exagéré les sentiments antigerma-* niques du grand-duc héritier. On a raconté sur lui de^ anecdotes charmantes, mais qui sont des fables. On a même mis dans la bouche de ce grand taciturne, de oe silencieux à l'attitude de sphinx, des mots qu'il n'a jamais prononcés parce qu'il ne les a jamais pensés. N'est-on pas allé jusqu'à nous affirmer qu'il avait défendu de parler allemand à son entourage, lui qui a pour médecin un Allemand, pour maître de sa cour, un Allemand, pour portier de son palais, un Allemand 1 Et le secrétaire de cette Société d'anti-i quités russes dont il est la président honoraire, est un Allemand aussi I Le comte Adelberg serait enfin plus en faveur que jamais.

Jusqu'ici aucun de ces fonctionnaires allemands des provinces baltiques, si détestés des vrais Russes et bêtes noires des Slavophiles, n'a été frappé de disgrâce.

Alexandre III appartient cependant par ses idéeç e^ ses sentiments au parti ultra-natiopal, au parti anti^ européen qui, reniant Pétersbourg comme capitale, espère faire rentrer le tzar dans la vieille et sainte Moscou,

Si l'hôtellerie impériale des bords de la Neva était

abandonnée pour la forteresse sacrée du Krenalin, le rôle des Allemands en Russie serait fini sans doute, la bureaucratie allemande de Saint-Pétersbourg s'en irait comme une poussière aux quatre vents de l'espace. Les patriotes Russes n'auraient plus à gémir sur la funeste influence de l'étranger; mais tant qu'Alexandre III vivra dans le milieu allemand de la capitale de Pierre P', de Catherine, de Nicolas, d'Alexandre II, la prépondérance des Allemands à la cour et dans les conseils du. gouvernement ne risque pas d'être beaucoup affaiblie.

Page 1