‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 65 sur 122 · PolUische Correspondent · texte numérisé non relu

PolUische Correspondent

Frédéric II s'épuisait en vains efforts pour arrêter la déroute. Ses habits étaient décliirés ; deux chevaux furent tués sous lui : une balle s'aplatit sur un étui d'or qu'il avait dans sa poche. Sans cesse il ramenait au combat tout ce qui avait encore ligure de troupes, mais ses fantassins ne se ralliaient un instant que pour se disperser aussitôt après.

11 n'avait plus un bataillon intact. Seule la cavalerie de Seydlitz et quelques escadrons des cuirassiers de la garde restaient debout. Le roi voulait, à tout prix, ressaisir la victoire qui lui échappait. Seydlitz passa de nouveau les étangs de Kunersdorf, chargea les retranchements des Russes et tomba renversé d'un biscaïen. Alors tout s'enfuit. Le prince de Wiirtemberg, se retournant vers ses dragons pour leur commander une dernière charge, s'aperçoit qu'il est seul. Il est blessé. Putkammer est tué à la téte de ses hussards. Finck, Hùlsen sont blessés.

Affranchis de la crainte que leur inspirait encore cette cavalerie; les bataillons russes commencent à descendre des hauteurs. La cavalerie régulière, les kosaks, les Croates se répandent au galcj) dans la plaine.

Frédéric essaie encore de disputer les passages du Hûhner- Ihiss avec le régiment de Leswitz, le régiment des pionniers et deux escadrons des cuirassiers de la garde. Mais les kosaks Tchougouïef, avec leurs longues lances, n'hésitent pas à charger les hommes de fer, les culbutent, leur enlèvent un étendard et font prisonnier leur commandant Biedersee. Les fuyards de l'armée prussienne s'écrasent maintenant aux étroits passages entre les lacs de Bischofssee. Le régiment des pionniers est pris. Le roi est presque seul ; on entend déjà les hourrahs des kosaks qui courent sur lui. Enfin le lieutenant Pritwitz réussit à l'entourer d'une escorte de 40 hussards de Zieten et couvre sa fuite en faisant le coup de sabre avec les cavaliers ennemis.

Laudon poursuit les débris de Seydlitz sur Gelovvo; Tottleben galope sur Bischofssee et Trettin ; les grenadiers à cheval, qui n'avaient pas encore donné, suivent les hussards, les kosaks, les Croates. On ramasse chariots, caissons, canons.

Tout ce qui essaie de résister est pris, sabré ou jeté dans les marais. A Bischofssee, Tottleben y précipite tout un escadron. Mais il s'arrête là et les grenadiers à cheval ne dépassent pas Trettin. Si la poursuite avait été plus énergique, ou les escadrons russes moins fatigués, peut-être moins occultés de piller, pas un bataillon de Tarmée prussienne n'eût échappé.

Dans la journée, un corps prussien, sous Wunsch, suivant l'autre rive de TOder, était entré dans Francfort et y avait enlevé les 260 hommes que Soltykof y avait laissés à titre de sauvegarde. Brandt, occupé de préserver le vagenbourg, n'avait rien fait pour empêcher cet exploit médiocre, dont l'armée russe ne s'aperçut môme pas, qui n'eut aucune influence siu* les opérations, mais qui aurait pu avoir des suites fort graves, si la victoire ne se fût décidée en faveur des coalisés. Tout de suite après, Wunsch évacua Francfort et se retira sur Lebus.

Le lendemain, Soltylvof lit chanter le Te Deum et tirer les salves de victoire. Ce n'était pas comme à Zorndorf : il n'y avait plus de canons prussiens pour lui répondre par d'autres salves. Il adressa un premier rapport à la tsarine, que lui porta un autre Soltykof (Nicolas Ivanovitch), qui fut plus tard gouverneur des grands-ducs Alexandre et Constantin, et qui devait mourir prince et feld-maréchal.

Le généralissime attestait dans le rapport que, «s'il y avait dans riiistoire une victoire plus complète et plus glorieuse, cependant le zèle et le talent de ses généraux et officiers, l'héroïsme, bravoure, discipline et fraternelle concorde de ses soldats, méritaient d'être cités en exemple aux siècles à venir ».

Il faisait l'éloge de l'artillerie, qui « avait maintenu la gloire conquise par elle dans toutes les autres occasions ». Enfin il rendait un hommage délicat à ses alliés autrichiens : « Le corps des troupes impériales romaines, au lieu de l'envie et discorde qui trop souvent se manifestent entre troupes de nationalité différente, semble n'avoir fait sa jonction avec celles de Votre Majesté Impériale que pour que les deux ar-

niées fassent l'une à l'autre des témoins impartiaux de leur courage respectif et pour donner au monde le spectacle de la concorde et de l'harmonie entre alliés. » Soltykof écrivait aussi à Vorontsof : « Quel coup pour le roi de Prusse^ qui venait pour nous exterminer! Elnous l'avons battu à plate couture \ » Les Russes comptaient 2 G14 tués et 10 863 blessés ; les Autrichiens 1399 tués ou blessés. La perte des Prussiens était énorme : 7 627 tués et 4 542 blessés^ 7 000 prisonniers. Beaucoup plus considérable était le nombre des fuyards qui ne rejoindraient pas les drapeaux. Tous leurs généraux avaient été tués, blessés ou tout au moins contusionnés; 540 officiers étaient sortis du rang. On laissait à l'ennemi 26 drapeaux d'infanterie, 2 étendards de cavalerie, 172 canons, entre autres ces grosses pièces que Frédéric avait amenées à si grande peine de Kûstrin.

Parmi les officiers prussiens qui tombèrent à Kunersdorf, il en est un dont les lettres européennes portèrent le deuil : C'était Ewald von Kleist^, major du régiment Hausen, le poète du Printemps^ l'auteur de tant d'autres pièces énergiques ou gracieuses.

Dans l'une d'elles il avait exprimé ce vœu : « Puissé-je moimême rencontrer cette mort glorieuse quand les destins m'appelleront! Je chantais ces vers dans le tumulte de la guerre, quand les brigands de toutes nations, par le fer et le feu, changeaient ma patrie en un désert, quand Frédéric de sa main vaillante saisissait le drapeau et qu'avec lui la foudre, la mort, volaient vers l'ennemi, et que, pour le peuple et pour le pays, qui gémissent dans la nuit profonde du malheur, il comptait pour rien ses jours si précieux. » Cet hymne guerrier est de l'année même de Kunersdorf. C'est dans cette bataille qu'à l'âge de 44 ans, Kleist devait trouver cette mort glorieuse qu'il demandait aux dieux, une fin à la fois héroïque et cruelle. Le

1. En français, Société imp. d'Iiistoire de Russie, t. IX, p. 490.

2. Garl Friedrich Pauli, Leben grosser Helden des gegenwàrligen Krieges. Hijlle, 1759, t. VI. — A. Ghuquet, De Ewaldi Kleistil vita et scriptis. Paris,

roi Tavait emprunté avec le régiment Hansen à l'armée du prince Henri. Avec l'infanterie de Finck il assaillait les positions russes. Il avait déjà une douzaine de contusions et deux doigts de la main droite coupés. Le sabre dans la main gauche, il n'en chargeait pas moins un bataillon autrichien, lorsqu'il reçut une balle dans le bras gauche. Ressaisissant le sabre de la main droite mutilée, il continuait à combattre : un coup de mitraille lui brisa la jambe droite et le renversa de cheval. Deux de ses soldats le relevèrent, un chirurgien procéda aux pansements. Le chirurgien fut tué d'une balle. Des kosaks survinrent, le dépouillèrent, lui enlevant même son chapeau, sa perruque et sa chemise. Ils l'auraient tué, s'il ne leur avait parlé polonais : le prenant pour un Polonais, ils se contentèrent de le jeter tout nu dans un marais. Dans la nuit il fut secouru par des hussards russes, qui le tirèrent au sec, lui donnèrent un vieux manteau et un chapeau, le réchaufterent à un feu de bivouac, le réconfortèrent d'un peu de pain et d'eau. L'un d'eux lui offrit môme une pièce de 8 groschen, et comme il refusait, la laissa tomber sur le manteau. Puis nouvelle visite de kosaks : ils lui prirent tout ce qu'il devait à la généreuse compassion des hussards. La nuit se passa ainsi ; le lendemain, à 10 heures du matin, un officier russe nommé Stackelberg, capitaine de cavalerie, le fit relever, placer sur une voiture et conduire à Francfort. Le professeur Nicolaï le reçut dans sa maison et le soigna. Nombre d'officiers russes vinrent le visiter et lui offrir leurs services. Mais les soins étaient arrivés trop tard, et le 24 août, douze jours après la bataille, Kleist mourut de ses blessures. Le professeur Nicolaï se chargea des funérailles*, le commandant russe de Francfort, Ghettnof, fit rendre au défunt les honneurs militaires : le corps fut porté par douze grenadiers et le convoi suivi par les principaux officiers russes de la garnison.

Le soir de la bataille de Kunersdorf, terrible avait été le désespoir de Frédéric. Du champ de carnage, il écrivait à Finckenstein : « Mon malheur est de vivre encore... D'mie

KUSSSS KT PRUSSIENS,

armée de 48 000 hommes, je n'en ai pas 3 000. Dans le moment que je parle, tout fuit, et je ne suis plus maître de mes gens... C'est un cruel revers. Je n'y survivrai pas. Les suites de l'affaire seront pires que l'affaire même. Je n'ai plus de ressource, et, à ne point mentir, je crois tout perdu. Je ne survivrai point à la perte de ma patrie. Adieu pour jamais^ ! »

Ces trois derniers mots laissent supposer que Frédéric eut un moment l'idée du suicide. Et, en effet, tout espoir semblait perdu. Comment prévoir que Soltykof et Laudon ne poursuivi-aient pas à outrance les quelques mille hommes qui lui restaient ; que le prince Henri, affaibli des troupes qu'il lui avait empruntées, pourrait tenir contre Daun ; que ce n'en fût pas fait de Berlin et du royaume de Prusse ? Prisonnier des kosaks ou prisonnier des Croates, telle était la seule alternative qui pouvait s'offrir à l'esprit du roi ; échappant à Soltykof, il ne pouvait tomber que sur Daun. La destruction totale n'était plus affaire que de quelques jours.

La nuit du 12 au 13, il la passa à Œtsclier, au nord-est de Lebus. Puis il franchit les ponts de l'Oder et, le 14, se trouvait à Reitwein sur la rive gauche. Il était si malade de fatigue, d'émotion, de chagrin, de sa contusion, l'habit percé d'une balle et recousu avec du fil blanc, qu'il remit d'abord à Finck le commandement sur toutes les troupes : le chiffre de cellesci était remonté de 3 000 à 10 000 hommes. La détente ou l'affaissement du système nerveux produisirent chez Frédéric II un prodigieux affaiblissement; il s'y joignit une attaque de goutte : il ne pouvait tenir sur ses jambes. Découragement profond: il approuva Finckenstein d'avoir demandé à l'Angleterre qu'elle s'entremît pour la paix. Les plus tristes réflexions assombrissaient son esprit ; autour de lui, ses compagnons de gloire disparaissaient l'un après l'autre : le grand Schwerin était tombé à Prague, Keith et Brandebourg à Hochkirch, Wobersnow à Paltzig, Putkammer à Kunersdorf ; Seydlitz, le prince de Wurtemberg, Hùlsen, Itzenplitz, Knobloch étaient aux mains des chirurgiens. C'était bien pire qu'à l'époque où

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