‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 7 sur 122 · SoLoviF.F, laUria Rossii, t. XIX à XXI · texte numérisé non relu

SoLoviF.F, laUria Rossii, t. XIX à XXI

effort intellectuel; n'ayant de goût que pour les fêtes, la toilette, les intrigues de sa domesticité, assujettie à des ministres qui trahissent sa confiance, si mal servie qu'on peut acheter jusqu'à son confesseur et à ses femmes de chambre. La correspondance secrète des autres ministres étrangers ne lui est guère plus favorable. De fait, ses mœurs furent toujours légères. Avant le coup d'État, autant par politique que par goût, elle choisissait ses favoris dans les régiments de la garde. Le mariage secret par lequel elle tint, en 1742, à s'unir avec un de ses amants, Razoumovski, ne fut point pour elle un frein; il parut seulement ajouter un piment d'adultère à ses liaisons ultérieures. Dès 1749, le favori eu titre était Ivan Ghouvalof, dont l'élévation fit la fortune de tous les siens.

L'impératrice vieillissait : née en 1709, elle avait trentedeux ans à son avènement; elle en avait quarante-sept quand débuta la guerre de Sept ans. Catherine II, à cet âge-là, restera jeune; mais Elisabeth ne l'était plus, car les inûrmités lui étaient venues. Ses défauts ne faisaient qu'empirer, surtout sa répugnance à s'occuper sérieusement des affaires de TÉtat.

Cette faiblesse physique et morale de Timpératrice favorisait les intrigues autour d'elle. La direction des affaires étrangères — et même, comme nous le verrons, la direction des opérations militaires, — devait s'en ressentir.

Elisabeth, par le coup d'Élat de 1741, avait bien pu renverser la dynastie bruns wickoise et détruire la « domination des Allemands » ; mais elle n'avait pu que fort peu modifier la situation internationale de la Russie, dont le trait caractéristique était une union étroite avec l' Autriche. Son père avait recherché « passionnément », nous dit Saint-Simon, l'alliance de la France, sous Louis XIV d'abord, puis sous la régence du duc d'Orléans : il avait réussi à obtenir de celui-ci un traité d'amitié et de commerce signé en 1717 à Amsterdam. La mère d'Elisabeth, Catherine I""®, avait suivi la même politique, et un moment espéré marier sa fille au jeune Louis XV. Les hauteurs du duc de Bourbon, successeur du duc d'Orléans, avaient forcé cette impératrice à se rejeter dans

ralliance autrichienne : le traité austro-russe, signé à Vienne le 6 août 1726, fixa pour tout le reste du siècle la direction de la politique tsarienne. Anna Ivanovna et ses conseillers allemands s'étaient empressés de prêter leur concours à la cour de Vienne dans la guerre de la succession de Pologne. Le gouvernement de Louis XV avait pris sa revanche en suscitant aux deux jouissances coalisées une guerre avec la Turquie, qu'elles ne purent désarmer qu'en sollicitant la médiation du Roi dans les conférences pour la paix de Belgrade (1739).

A Tavènement d'Elisabeth, Louis XV avait pu espérer qu'elle romprait avec cette tradition et qu'il la trouverait de son côté dans la guerre de la succession d'Autriche. La nouvelle impératrice avait, en effet, refusé le contingent prévu par le traité de 1726 et les traités qui étaient venus le renouveler ei le confirmer. Mais l'intérêt trop vif que la cour de Versailles fit x>araître pour les intérêts suédois, les importunités excessives de La Ghétardie dans sa première ambassade, permirent à Alexis Bestoujef-Rioumine , le nouveau chancelier d'Elisabeth, de tenir en échec les sentiments français de la tsarine.

La Ghétardie s'était fait envoyer de nouveau en ambassade à Pétersbonrg, assuré de reconquérir tout son crédit sur la souveraine et de renverser le chancelier ; ses imprudences, surtout la découverte de sa correspondance secrète, provoquèrent un éclat. 11 fut expulsé de Russie. Deux ans après, en 1746, Bestoujef fit signer à la tsarine un nouveau traité d'alliance offensive et défensive avec l'Autriche; puis, en 1747, des traités de subsides avec l'Angleterre et la Hollande. Cette même année, un corps expéditionnaire de 30 000 Russes se mit en marche à travers l'Allemagne, sous la conduite du prince Repnine, pour opérer aux Pays-Bas ; mais il n'arriva sur le Rhin que lorsque les préliminaires de la paix d'Aixla-Chapelle allaient être signés (1748).

La Russie n'était intervenue dans la guerre de succession que comme jouissance auxiliaire de l'Autriche, et non comme puissance belligérante. Dans les idées du temps, les rela-

tiolis diplomatiques entre les cours de Versailles et Pétersbourg auraient pu ne pas être rompues. Elles le furent cependant, au moment même où la jiaix d'Aix-la-Ghapelle allait être conclue. Elles se trouvèrent si difïiciles à renouer que huit années se passèrent avant que de nouveaux agents fussent accrédités. Cette période fut presque tout entière occupée par une ardente lutte entre les deux diplomaties sur le terrain traditionnel de leurs rivalités, en Suède, en Pologne, en Turquie.

Dans un rap^iort à la tsarine, Bestoujef se félicitait de résultats qu'il considérait comme glorieux pour la politique et pour l'armée russes : « Tant que Sa Majesté Impériale n'avait daigné considérer que d'un œil indifférent les ingérences (celles de la France et de la Prusse) qui tendaient à déchirer l'Europe, la flamme de la guerre n'avait fait que grandir. Au contraire, dès qu'elle eut manifesté sa volonté d'intervenir avec une force imposante, aussitôt toute la situation des affaires européennes avait pris un aspect bien différent... Le corj)S d'observation xusse ne s'est pas avancé plus loin qu'il ne fallait pjour jjropager dans l'Europe entière la gloire des armes impériales, conquérir à la souveraine le titre flatteur de pacificatrice du continent, et en outre lui rapporter des sommes considérables, tant par le versement des subsides que par le soulagement que l'absence des troupes procurait au Trésor. » Bestoujef calculait que le bénéfice net sur les subsides, en espèces sonnantes", pour les deux années, avait fait entrer dans les caisses près d'un million de roubles. Cette précision dans le calcul et la satisfaction manifestée par le grand-chancelier de Russie étaient plus dignes d'un prince marchand d'hommes, comme celui de Hesse- Gassel, que du ministre chargé de diriger la diplomatie d'un grand empire. Cette mesquinerie mercantile influera plus d'une fois encore sur les combinaisons politiques de Bestoujef. L'armée et la nation s'en sentaient humiliées. Un service de mercenaires n'était point fait pour susciter les énergies militaires chez un tel peuple. Il avait l'instinct d'une autre politique, où la grandeur du pays, ses aspirations nationales et religieuses, auraient tenu plus de place.

Il y avait une puissance que la Russie haïssait et redoutait plus encore que la France : c'était la Prusse de Frédéric II. Pendant la guerre de la succession d'Autx-iche, en 1744, Bestoujef avait déjà déclaré que le roi de Prusse était plus à craindre que la France, « à cause du voisinage et de Taccroissement des forces... Il Test naturellement, môme s'il n'avait pas un caractère aussi incoustant, avide, inquiet et turbulent... Nos dangers augmentent avec les forces du roi de Prusse. » C'est contre lui bien plus encore que contre Louis XV qu'avait été signé en 1746 le renouvellement de l'alliance austrorusse. On s'était indigné à Pétersbourg des « fanfaronnades » de « l'outrecuidant voisin ». On ne lui pardonnait pas d'avoir fait écarter la Russie des conférences pour la paix d'Aix-la- Chapelle, sous prétexte qu'elle avait figuré dans la guerre comme x^uissance « mercenaire ». Les rapports qu'on i^ecevait sur ses faits et gestes dénonraient la liberté extrême, à l'égard de la tsarine, de ses propos de table; il ne cessait de dauber sur sa dévotion, son penchaat à la boisson, la facilité de ses mœurs. Tout autant que la France, on le retrouvait partout en travers des intérêts de la Russie. N'avait-il pas osé olîrir à Maurice de Saxe la main de sa sœur avec la Courlande pour dot: cette Courlande que la tsarine considérait comme une de ses futures provinces ! Lorsque la Russie avait essayé de provoquer une révolution en Suède, il avait poussé ses armements et tenu un langage menaçant ; contre elle il ne cessait d'exciter les Polonais et les Turcs. Kn 1750, Elisabeth enjoignait à tous les ofTiciers originaires de ses provinces baltiques et engagés dans un service étranger de rentrer sans délai en Russie. C'était surtout le service de Prusse que l'oukaze avait en vue : le roi s'en montra fort irrité. Un de ces officiers, l'Esthonien de Collonge, s'étant rendu chez l'ambassadeur russe à Berlin, fut aussitôt arrêté. L'ambassadeur subit, à cette occasion, des avanies : un jour, on lui interdit de visiter le nouveau palais que le roi faisait construire à Sans- Souci ; un autre jour, après une convocation du corps dijjlomatique, il fut le seul des ministres étrangers qu'on ne retint pas à dîner. On affectait de ne l'inviter qu'aux bals. Quand il cessa de pa-

LA COUR DE RUSSIE ET LA DIPLOMATIE EUROPÉENNE. i

raître à la cour, le roi sembla n'en prendre aucun souci. L'ambassadeur avait essayé de recruter pour l'académie de Pétersbourg Tastronome prussien Gricliau : celui-ci fut aussitôt arrêté par Tordre du roi. La môme coatrainte empêcha rillustre Euler de reparaître en Russie.

Frédéric II, qui ne souffrait pas qu'on fît des recraes dans ses États et qui faisait pendre un recruteur saxon, raccolait de force des Saxons, des Polouais. 11 enlevait au passage des sujets russes. C'est ainsi que le raskolnik Zoubarof fut saisi à son jDassage en Prusse ; mais Frédéric II, à propos de cet homme, fit une chose jjIus grave ; il s'avisa que son captif pourrait lui être jjIus utile ailleurs que dans un régiment ; en sa qualité de dissideut, ne valait-il pas mieux le renvoyer en Russie avec mission de pousser à la révolte ses coreligiounaires, exaspérés par les persécutions de la bigote Élisabeth? Et, en effet, Zoubarof rejjassa la frontière avec une somme de deux mille ducats et deux soldats.

Elisabeth ne cachait pas sa haine contre Frédéric II : « Le roi de Prusse, disait-elle à lord Hyndford, est certainement un méchaut prince qui n'a pas la crainte de Dieu devant les yeux; il tourne en ridicule les choses saintes ; il ne va jamais à l'église ; c'est le Nadir-Shah de la Perse. » Aiusi, l'esprit médisant du roi et ses mauvais jjropos avaient préparé contre lui la redoutable coalition de trois femmes : la tsarine Élisabeth, l'impératrice Marie-Thérèse et la marquise de Pompadour, une reiue de la main gauche. Gross, le ministre russe qu'on avait déjà rappelé de Paris en 1748 et qu'on avait transféré au poste de Berliu, fut, après les avanies que nous avons vues, également rappelé de Berlin.

D'autre part, Bestoujef, qui faisait perlustrer la correspondance de Mardefeldt, le ministre de Prusse à Pétersbourg, avec autant de soin que celle des représentants de la France, fit son possible pour se débarrasser d'un agent qui, à ses yeux, était surtout un espion. Et ainsi, en 1749, les relations diplomatiques furent rom^^ues aussi bien avec la Prusse qu'avec la. France.

Dès lors, l'idée fixe de Bestoujef fut de saisir la première

occasion ^ouv « abattre la puissance de Frédéric II ». Le 7 njai 1753 il lisait à sa souveraine le célèbre mémoire où il rappelait tous les accroissements du dangereux voisin, la conquête de la Silésie et le pillage de la Saxe, dont les millions lui avaient servi à porter son armée de 80,000 à 200,000 hommes, ses convoitises sur le Hanovre, la Gourlande, la Prusse polonaise. « Son aïeul et son bisaïeul, qui n'avaient pas des forces excessives, se gardaient, à cause du voisinage de la Russie, de faire les orgueilleux et les difficiles ; ils étaient contraints de rechercher son alliance ; aujourd'hui quelle différence ! » Sa conclusion était qu'il importait à la Russie de défendre les États menacés par Frédéric II et de « briser ses forces ». En 1756, il répétera encore qu'il faut « de ce l^rince orgueilleux faire un i)rince méprisable aux Turcs, aux Polonais, môme aux Suédois ».

Dans la situation générale de l'Europe il paraissait évident qu'on aurait à combattre la Prusse en même temps que la France et les autres souverains de la maison de Bourbon ; Talliance sur laquelle on ^jouvait compter était donc celle de l'Autriche et de l'Angleterre. La France semblait en efiét Tinséparable du roi de Prusse et, d'ailleurs, les relations de la tsarine avec elle devenaient chaque jour plus hostiles. C'était la France qui, en 1751, avait forcé la Russie d'évacuer la Suède, un moment occupée, et à Gonstantinople, en 1755, son envoyé Des Alleurs travaillait énergiquement à soulever les Turcs.

S'il était difficile de renouer entre les cours de Versailles et de Pétersbourg, ce n'est pas qu'Élisabeth y fût opposée. Au contraire, depuis qu'elle avait pu espérer devenir reine de France, elle avait toujours conservé une vive sympathie pour notre pays et notre roi ; elle semblait avoir hérité des tendances françaises de son père et de sa mère. Son favori d'alors, Ivan Ghouvalof, aimait nos arts, notre langue, nos mœurs, nos modes, nos meubles. « Il est Français à brûler », écrira de lui Frédéric (en 1760).

En revanche, le gi^and-chancelier Bestoujef ne désarmait Xjas. Sa haine contre Frédéric II était x^our lui une nouvelle

raison de haïr la France, alliée de la Prusse. Un agent français à la cour de Russie l'eût gêné beaucoup : il ne se souciait pas d'avoir à défendre sa situation contre les intrigues d'un autre La Ghétardie. Par sa police, par son cabinet noir, il éventait * toute tentative de rapprochement ; en 1754, un certain chevalier de Valcroissant , qui vint de France en Russie, probablement avec une missio-u secrète, fut aussitôt arrêté et enfermé dans la forteresse de Schlûsselbourg.

Le vice-chancelier Vorontsof, l'adjoint et un peu le surveillant du grand-chancelier, était le contident des sentiments les plus intimes de la tsarine. Il était, comme elle, hostile à Frédéric II et bien disposé pour la France ; mais il était trop prudent pour contrecarrer ouvertement les vues de son supérieur hiérarchique ; il se contentait de jjrendre bonne note de ses fautes politiques.

Ainsi, les gouvernements et les diijlumaties des deux pays persistaient dans leur hostilité. Mais déjà Louis XV avait une jjolitique distincte de celle de son gouvernement : dès 1747 sa diplomatie secrète était entrée en jeu. Élisabeth, de son côté, gardait ses sentiments personnels et commençait à trouver lourde la tutelle de son grand- chancelier. En dépit de la diplomatie otiicielle, de la police à la solde des chancelleries, des cabinets noirs et des bureaux de perlitstratioiiy les deux souverains trouvèrent moyen de se communiquer leurs sentiments. Pendant que le chevalier de Valcroissant gémissait dans les cachots de Schliisselbourg, un certain Michel de Rouen, négociant français établi à Pétersbourg et qui faisait voyages d'emplettes à Paris, porta et rapporta avec ses ballots des messages politiques. L'Écossais Mackenzie Douglas partit pour Pétersbourg, en juin 1755, avec des instructions de la diplomatie secrète du Roi. Il s'introduisit auijrès de Vorontsof, qui n'osa le présenter à la tsarine, mais se chargea de transmettre à celle-ci les propositions. Puis Douglas, qui, malgré ce premier succès, avait tout à craindre de Bestoujef, quitta bien vite Pétersbourg. 11 y reparut l'année suivante, cette fois avec une lettre de notre ministre des affaires étrangères, cette fois comme agent, à la fois, de la diplomatie

secrète et de la diplomatie ofTicielle. Bestoujef essaya, dit-on, de se débarrasser de lui par un assassinat. Douglas n'en réussit pas moins à être reçu par la tsarine et à faire signer le traité dont il sera question plus loin (adhésion de la Russie au premier traité de Versailles). Ce qu'il y avait d'équivoque * dans cette façon de conduire la politique de deux grands pays est encore accentné i)ar le rôle qu'y joua le personnage hybride du chevalier d'Éon, qui fut alors adjoint comme secrétaire à Douglas. C'est seulement en juillet 1757 qu'un ambassadeur du roi, le marquis de L'Hôpital, lit son entrée en grande pompe dans Pétersbourg, tandis qu'un ambassadeur de la tsarina, Michel Bestoujef, le propre frère du grand-chancelier, venait à Paris prendre possession d'un poste abandonné depuis huit ans.

Une crise imprévue, qui venait de bouleverser l'Europe diplomatique, avait précipité ce rapprochement entra la France et la Russie. C'est ce qu'on aappelé le renversement des alliances. La France et l'Angleterre, les deux antiques ennemies, étaient de nouveau en guerre; mais cette fois l'alliée de l'AngleteiTe, c'était la Prusse, et l'alliée de la France, c'était l'Autriche.

Avec son alliance, l'Autriche devait nous apporter celle de la Russie. Le plus singulier imbroglio de traités avait préparé cette singulière combinaison des forces européennes.

Le 30 septembre 1755, à Pétersbourg, Bestoujef avait conclu avec Williams, ministre d'Angleterre, un traité par lequel la Russie s'engageait à fournir un contingent de 89 000 hommes en échange d'une somme de 500 000 livres et d'un subside annuel de 100 000 livres sterling.

Dans leurs négociations, Williams croyait que l'or britannique serait dépensé au profit de l'Autriche contre la France et Bestoujef comptait que les soldats russes sBraient employés contre la Prusse. De part et d'autre, ils n'avaient pas jugé utile d'éclaircir et préciser les obligations. Les avertissements n'avaient cependant pas manqué à Bestoujef: Vorontsof le suppliait do prendre garde que les troupes de la tsarine ne fussent utilisées contre ses intentions et ses intérêts 5 il con-

seillait à son collègue crajourner tout au moins la ratification du traité. Bestoujef croyait être certain que les subsides anglais lui permettraient seulement de faire contre la Piaisse une guerre pi^u dangereuse, « sous le nom et avec Targent d'une autre puissance » ; il estimait que Faction militaire de la Russie pourrait se borner à une simple « diversion », à une sorte d'exercice ou de promenade militaire, qui accroîtrait le renom de la tsarine, offrirait l'occasion aux généraux de montrer leur bravoure et leurs talents, aux officiers de prouver leur dévouement, aux soldats de se livrer à « ces nobles occupations, convenables à leur profession, et dans lesquelles ils ne sauraient trop s'exercer ». De nouveau il calculait les sommes que l'on pourrait économiser sur les armements promis, les bénéfices que l'on pourrait faire sur les subsides, le boni qui entrerait dans le Trésor. Personnellement il était avide et corruptible; Williams avait trouvé des arguments irrésistibles pour endormir sa clairvoyance. Le mérite de Vorontsof fut d'avoir couru la politique comme autre chose qu'uu traité de vente ou de location des soldats russes à une puissance étrangère.

A la nouvelle du traité de Pétersbourg, grande fut la terreur à Berlin. On y a toujours eu, on y a encore aujourd'hui une crainte singulière de la Russie : ou eu est si voisin, et une invasion par le voisin de l'Est peut entraîner (de si prochaines et si redoutables catastrophes ! Le père de Frédéric II disait déjà : « Je sais bien le moyen de détacher Tours de Russie ; mais qui ensuite se chargera de le remettre à la chaîne? » Et le roi -philosophe écrira, en 1769, au prince Henri: « C'est une terrible puissance, qui dans un siècle fera trembler l'Europe. » Il ne vit qu'un expédient pour se tirer d'un tel danger: ce fut de conclure lui-même un traité d'alliance et de subsides avec l'Angleterre. Il fut signé à Westminster, le 16 janvier 1756 : en échange d'un secours en argent, Frédéric s'engageait à prendre les armes « contre toute puissance qui violerait le territoire germanique ». Il ne se lit aucun scrupule de dénoncer l'alliance déjà ancienne avec la cour de Versailles et de se mettre à la solde d'une puissance qui avait

12 RISSES ET PRUSSIENS.

commencé la guerre avec nous par l'assassinat de Jumon- ^ ville et les pirateries de Boscawen. Il repoussa les avances de Louis XV, qui lui envoyait le comte de Nivernais pour renouveler le traité d'alliance et qui à Tenvoyé prussien Knipliausen offrait cette riche proie du Hanovre, lui faisant dire : « La caisse du roi George II est bien garnie; que votre roi mette la main dessus; ce sera de bonne prise. » La peur des Russes avait empêché Frédéric de rien écouter.

Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est l'indifférence que montra l'Angleterre à passer de l'alliance autrichienne à l'alliance prussienne, de mobiliser ses forces et ses subsides contre cette Marie-Thérèse qui lui avait été si dévouée pendant la dernière guerre; c'est la tranquillité de conscience avec laquelle elle s'engageait à subventionner à la fois la Russie et la Prusse, bien qu'il fût certain que ces deux puissances n'attendaient que son argent pour se jeter l'une sur l'autre; c'est son absolu mépris pour les sentiments et les intérêts les plus évidents des xjuissances continentales. Que Marie-Thérèse regardât comme un devoir sacré de reprendre la Silésie, Frédéric II de la conserver envers et contre tous, Elisabeth de « briser les forces » d'un dangereux voisin, rien de tout cela n'intéressait l'Angleterre ; elle n'en voulait rien savoir, elle n'en sut rien. Il lui suffisait d'entretenir sur le continent une puissance mercenaire : que cette puissance s'appelât l'Autriche, la Prusse ou la Russie, peu lui importait; que ces trois États eussent des vues divergentes, qne le seul fait des traités des subsides eût pour résultat infaillible d'armer la Prusse contre l'Autriche, la Russie contre la Prusse, et de mettre le feu aux quatre coins de TEurox^e, le profond politique qu'était William Pitt ne s'en soucia pas un instant.

Le traité de Westminster eut pour première conséquence Tannulation du traité de Pétersbourg : Williams parut ne pas comprendre d'abord que celui-là fût la destruction de celui-ci. Il lutta, sujjplia, prodigua les promesses, pleura même, déclarant que « l'Angleterre était perdue ». Il ne quitta Pétersbourg qu'avec l'espoir assuré d'y revenir bientôt.

Frédéric II se trompa tout aussi complètement sur la situation : il crut d'abord que le traité de Westminster ferait tourner à son avantage les stipulations du traité de Pétersbourg, mettrait à sa disposition les troupes russes stipendiées j^ar l'Angleterre: «J'ai cent mille hommes, disait-il; si l'on pouvait y ajouter trente mille Russes ! » Encore en mai, il prenait des mesures pour faciliter le débarquement de ceux-ci en Poméranie, afin d'y tenir en échec les Suédois, nécessairement alliés de la France.

Mais, déjà le 25 mars, s'était tenu, sous la présidence d'Elisabeth, un grand conseil de gouvernement. On y avait pris les résolutions suivantes : l"" engager l'Autriche à attaquer Frédéric II, en lui promettant le secours de 80 000 Russes ; 2^ tâcher d'obtenir, dans la guerre continentale, la neutralité de la France, que paraissait d'ailleurs occuper suffisamment sa guerre contre les Anglais ; 3"* préparer la Pologne à tolérer le passage des troupes russes sur son territoire; 4'' aviser aux moyens de tenir en respect la Suède et la Turquie ; 5^ briser les forces de Frédéric II, en l'obligeant à restituer la Silésie à l'Autriche et à livrer la Prusse-Orientale à la Russie (la Russie se proposait de céder cette province à la Pologne, qui en échange lui céderait ses droits sur la Gourlande et consentirait à une rectification de frontière en O Ukraine).

C'est le 19 février qu'EsLerhazy, Tambassadeur d'Autriche à la cour de Pétersbourg, avait donné l'éveil à celle-ci sur le traité de Westminster. La Russie était déjà liée à l'Autriche par les traités de 1726 et 1746. Cependant des articles préliminaires furent arrêtés en mars, dans le plus grand secret, et remis en avril à Esterhazy. Ils devaient aboutir à un nouveau traité défensif et offensif, celui du 2 février 1757, en vertu duquel chacune des deux cours impériales devait armer contre Frédéric II 80 000 hommes 5 la Russie s'engageait à ne pas cesser les hostilités avant que l'Autriche eût recouvré la Silésie et le comté de Glatz ; elle recevait de T Autriche un subside annuel d'un million de roubles.

Le traité de Westminster eut d'autres conséquences. II confirma la cour de Versailles dans ses projets de rapjjrochement avec rAutriclie, hâta la conclusion d^me alliance que les dixilomates de tradition considéraient comme irréalisable et contre nature. Le l""** mai 1756, fut signé à Versailles le premier traité entre la France et la maison de Habsbourg : Louis XV ne mettait encore que 24 000 hommes à la disposition de r Autriche. Puis, après l'invasion de la Saxe par Frédéric II, le traité de Stockholm, du 21 mars 1757, conclu par la France et TAutriche avec la Suède, leur assura, moyennant subsides, le secours d'une armée suédoise de 20 000 hommes. Puis le second traité de Versailles, du 1'''' mai 1757, porta les forces françaises en Allemagne à 105 000 hommes. Enfin le troisième traité de Versailles, du 30 décembre 1758, les maintint à 100 000 hommes. La France se jetait avec toutes ses forces dans la guerre continentale.

A Pétersbourg, où Ton s'était borné à espérer la neutralité de la France et où Ton avisait au moyen de tenir en bride la Suède et la Turquie, la joie fut grande quand on apprit la conclusion du premier traité austro-russe. Ce n'était plus seulement la neutralité de la* France, c'était sa coopération; de ses deux clients, Suède et Turquie, l'une devenait aussi une alliée; la tranquillité de l'autre était assurée. La Russie accéda successivement au premier traité de Versailles, au traité de Stockholm et au troisième traité de Versailles.

Cependant, elle n'était pas précisément l'alliée de la France; elle était seulement l'alliée de son alliée, T Autriche. Jamais Louis XV, bien qu'il eût un ambassadeur à Pétersbourg et des attachés militaires auprès des armées de la tsarine, ne consentit à entrer en stipulations directes avec elle, sinon pour la négociation d'un traité de commerce. Jamais il ne voulut lui accorder les subsides indispensables à un pays encore si pauvre pour se maintenir sur le pied de guerre : il préférait donner de l'argent à l'Autriche pour que celle-ci en donnât à la Russie. Ainsi la Russie semble n'entrer dans la coalition qu'en vertu de ces traités austro-russes de 1726 et 1746 qui avaient été dirigés contre nous; la France en-

tend la réduire à la condition non de i)uissance belligérante, mais de puissance auxiliaire de l'un des coalisés; on la force, autant qu'on le peut, à suljordonner sa politique et même ses opérations militaires a celles de rAutriche ; et, comme la politique de TAutriche est essentiellement égoïste et ses opérations très mal conduites, ce fut là une cause première de l'échec de la coalition.

Le gouvernement d'Élisabeth y vit bien plus clair que celui de Louis XV-, il s'aflligeait de voir la France se subordonner à l'Autriche et forcer la Russie à s'y subordonner ; il aurait voulu s'émanciper et nous émanciper nous-mêmes d'une tutelle ombrageuse et suspecte. A plusieurs reprises, parla voie officielle, par la correspondance secrète, encore en décembre 1760, la tsarine fit proposer à Louis XV un traité d'alliance nouveau, plus étendu et plus explicite que les simples traités d'adhésiou, conclu directement entre la France et la Russie. Louis XV s'y refnsa toujours.

11 y avait chez lui une arrière-pensée. Si le rax3prGcheineiit entre la France et la Russie a fait cesser la lutte entre les deux diplomaties à Stockholm, à Varsovie, à Gonslanlinople, les germes de conflit n'en subsistent pas moins. Le Roi redoute toujours les ambitions de la Russie : il les redoute pour ses alliés traditionnels, la Suède, la Turquie, la Pologne. Pour la Pologne surtout : à plusieurs reprises, durant la guerre de Sept ans, il eacrifie les intérêts de la coalition, même les intérêts de la France, à ceux de la Pologne. Et encore comment les entend-il, les intérêts de la Pologne? de la manière la plus étroite, se passionnant, lui, un prince absolu, pour le maintien de ce qu'il appelle « les libertés polonaises », en réalité pour le maintien de cette anarchie nobiliaire dont la Pologne devait mourir. Plus encore que sa diplomatie officielle, sa diplomatie secrète est en éveil sur tout ce qui regarde ce pays. Pas un corps de troupes russes, en marche pour combattre l'ennemi commun, ne traverse le territoire de la République sans que les agents du Roi à Varsovie et à Pétersbourg ne fassent entendre des réserves et des protestations. Louis XV ne veut entendre parler ni de l'acquisition

de la Prusse-Orientale i)ar la tsarine, ni de réchange de cette province contre les droits polonais sur la Gourlande, ni d'une rectification quelconque de frontière, dans la lointaine Oukraine, entre la République et le tsarat.

Croirait-on que ce monarque si scrupuleux sur l'intégrité du territoire polonais soit le même qui assistera un jour, les bras croisés, au partage de la Pologne ?

Louis XV répugne à une amitié sincère avec la Russie. Sans cesse dans les Instructions qu'il leur fait tenir, il met ses ambassadeurs en garde contre cette utopie : « La distance entre les deux empires est trop grande pour qu'il se forme jamais une alliance étroite entre eux. » Gomme conséquence de cet état d'esprit, de même qu'il redoute que la Russie devienne plus puissante, il ne désire pas qu'elle soit victorieuse, même de l'ennemi commun. S'ils battaient Frédéric II, les Russes deviendraient « trop exigeants et arrogants ». On se console de leurs échecs, car « le miuistère russe ne i^ourra plus former de telles prétentions qui auraient jju embarrasser ».

Au reste, les Autrichiens non plus ne désirent pas que les Russes soient par trop vainqueurs : plus d'une fois nous les verrons entraver leurs opérations, essayer de modérer leurs succès et, pour ainsi dire, tendre des pièges à leurs généraux.

Ces arrière-pensées dans une union apparente, les craintes et les rivalités d'autrefois survivant partout à l'alliance, les jalousies qu'inspirent les succès de l'allié, la crainte qu'il ne soit trop victorieux, n'est-ce pas cela qui devait rendre impuissant ce grand elîbrt du continent coalisé contre la plus petite des monarchies militaires?

D^autres causes de faiblesse sont spéciales à la Russie. Celle-ci semblerait devoir agir avec toute l'énergie d'un gouvernement autocratique. Il n'en est rien. Si l'on veut trouver, pendant cette guerre, de l'unité dans les vues, de la suite dans les idées, de l'ensemble dans les efforts, ce n'est pas dans les cours absolutistes de la coalition, pas plus à Pétersbourg qu'à Vienne ou à Versailles. C'est au camp de Frédéric II d'abord, c'est ensuite à Londres, en dépit des rivalités entre les jjartis et des discussions bruyantes dans le Parle-

Uniformes russes. — 3

LA rouu ni-: nussiE et la diplo.matik européenne. 17

ment. J/aiitocratie russe s't^st iiioiilrêe alors au-dessous de rolijjareliie britannique. Nous sommes trompés j^ardes apparences : en réalité il y avait plus de partis^ i>lus divisés et plus irréconeilial)les entre eux, au Palais d'Hiver qu'au palais de Westminster. La guerre contre Frédérie II n'était pas vue du même œil par tous les courtisans d'Klisabetli. L'alliance avec la France, à la dillérence de ce qui se passe aujourd'hui, n'avait pas un caractère national ; le peuple l'ignorait, l'armée n'en avait pas souci, l'aristocratie russe elle-même, pour savoir ce qu'elle devait en ])enser, regardait du rolé du lais d'Hiver ou de Tsarskoé-Sélo.

Trop peu de temps s'était écoulé depuis qu'im ambassadeur de France se plaignait de voir la société russe éviter ses salons tant qu'elle n'eut pas reçu l'ordre formel de les fréquenter, depuis que ce même an)l)j^^fri^Ta^ï^^ vu expulsé de la

capitale, depuis qu'on a^fjfr^'^^^nri *iu-m de la France en Suède et à ConstantinCÉf4^) J^es Fi -,'^cXjilre les(]uels on s'était battu à Dantzig ^q/?^m^^HiaK r i<i piï)toquer deux fois sur le Rhin, n'étaient lrpî;ès to\iT7 InTur beaucoup de Russes, qu'une variété de iV/^?/y.{^ ç'est-à-dire d'^V^^^^^^^ds, d'étrangers, d'intidèles. L'allia iV^^v^ipu^velle^i^^^ comme une intrigue, par un marchand â^^g^ja^rjjs^i^

et un chevalier qui passait pour être une chevalière. Ce n'était qu'une demi-alliance, une sous-alliance, subordonnée à celle que la France entretenait avec l'Autriche. Par elle-même, elle n'oiîraitàla Russie aucun avantage, et semblait les lui refuser tous. La France n'avait pas C(*ssé d'être l'amie des Turcs, des Suédois et de protéger les Polonais. Si fragile était cette alliance qu'elle ne tenait qu'à un fil, à la vie d'une femme maladive et plus vieille que son âge.

Il n'y avait de fortement résolu à continuer l'alliance avec la France et la gueiTe avec la Prusse que l'impératrice Elisabeth, et avec elle son favori Ghouvalof, et tous les Ghouvalof, son vice-chancelier Vorontsof, et par conséquent la plupart des Vorontsof. Souvenons-nous que, cinquante ans plus tard, en 1807, il n'y avait, en Russie, de partisans décidés de l'alliance franco-russe que l'empereur Alexandre et son

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ministre Romiiiantsof. — Quant au grand-chancelier d'Élisabeth, Alexis Bestoujef, il s'était vu jeter dans cette alliance par suite d'une erreur dans ses calculs. GetLe erreur, qui avait fait de lui une dupe de l'Angleterre, l'avait diminué aux yeux de sa souveraine comme aux siens propres : son crédit en avait baissé et celui de son rival Vorontsof s'en était élevé. Bestoujef s'était mis en route pour nous combattre et se trouvait combattre à nos côtés. Il avait cessé de paraître infaillible. Gela n'était point fait pour le réconcilier avec nous. Il était tout au moins hésitant et tiède, môme en admettant qu'il ne restât point hostile au fond du cœur. D'autres étaient hostiles résolument. 11 nous faut jjarler ici de la jeune cour, car il y avait une jeune cour depuis qu'Elisabeth vieillissait.

Élisabeth, dès son avènement, paraît avoir été résolue à ne pas se marier, au moins officiellement. Il fallait cependant un héritier du trône : elle fit venir de Holstein vm jeune x^i'ince, issu du mariage d'une de ses sœurs avec le duc de ce pays. Il s'appelait Pierre; on le baptisa àla russe, et alors il s'appela Pierre Feodorovitch^ quoique le nom de son père fût Charles- Frédéric. Il se trouvait être le petit-fils de Pierre le Grand ; mais, bien qu'il eût été amené eu Russie à l'âge de quatorze ans, ce Holsteinois resta un Allemand. Il eut pour précepteur un autre Allemand, un autre Holsteinois, Brummer^ jjIus l)ropre, dit un contemporain, à dresser des chevaux qu'à élever des princes, qui le battait et l'attachait au pied de son lit, mais qui fut hors d'état de rien lui ai3prendre. Peu d'héritiers d'un trône ont été aussi mal doués : petit, cliétif, presque contrefait, marqué de la petite vérole, il paraît avoir été totalement dénué d'intelligence, de courage ou de bonté. Marié à dix-huit ans, il négligea sa femme pour continuer à perdre son temps dans les amusements les plus puérils. Il jouait avec des soldats de plomb, faisait manœuvrer ses valets, fouaillait ses chiens, râclait du violon. Il avait horreur des livres et de toute contention d'esprit.

Celle qu'on lui avait donnée pour femme, était aussi une Allemande : c'est la princesse Sophie d'Anhalt-Zerbst-Dornburg, qui, baptisée à la russe, devint la grande-duchesse

Catherine Alexicona^ bien que sou irôve s'ax>pelât Christian- Auguste. Cekii-ci n'était alors qu'un cadet de la maison de Dornburg , qui elle-même était branche cadette de celle d'Anlialt-Zerbst. Il avait dû chercher du service en Prusse^ et y était devenu général-, il tenait garnison dans Stettin avec sa femme et sa flUe, quand Frédéric II eut vent d'un projet de mariage saxon pour l'iiéritier d'Elisabeth : « Rien n'était plus contraire, nous dit-il, au bien de l'État de Prusse que de souffrir qu'il se formât une alliance entre la Saxe et la Russie, et rien n'aurait paru plus dénaturé que de sacrifier une princesse royale de Prusse pour débusquer la Saxonne. » Mais il n'était point dénatm*é d'offrir la fille d'un petit prince qu'il avait fait général. Sans même le consulter, Frédéric offrit et fit accepter la jeune fille. Elisabeth accueillit d'autant plus volontiers la j)i*oposition que la mère de celle-ci était une Holstein : les deux futurs conjoints se trouvaient quelque peu cousins. Catherine II nous a raconté elle-même, dans ses Mémoires publiés par Hertzen, ce que fut sa vie de grandeduchesse dans cette cour i^leine de menées et de pièges, entre une impératrice qui la traitait un peu en parente joauvre, un mari dont le premier aspect l'avait frappée d'horreur, le grandchancelier Bestoujef qui la surveillait et la haïssait comme une créature de son ennemi le roi de Prusse, une mère au caractère inquiet et agité qui la compromettait dans ses intrigues, déjeunes courtisans qui ne cherchaient qu'à la perdre, et des vieux, comme les Chouvalof; commis pour l'espionner, qui ne visaient qu'à la prendre en faute. Que d'humiliations elle eut à dévorer, que de larmes elle versa ! On lui défendait d'en verser quand son père mourut: « Il ne convenait pas à une grande-duchesse de jil^urer lAus longtemps un père qui n'était pas roi. » Un autre jour, les sottises de sa mère faillirent la faire renvoyer avec elle en Allemagne ^

Mais la future Catherine II avait été bien armée pour le combat de la vie : elle était née stricggle-for-lifer. Elle avait

1. A. Rambaud, U [mpératrice Catherine II dans sa famille, dans la Revue des Deux-Mondes du l^r février 1874.

20 RUSSKS ET PRUSSIENS.

en partage une beauté élégante, impériale, avec la douceur apparente des blondes ; les larmes que versaient ses yeux bleus, si elles restaient sans effet sur son mari, avaient le don de toucher la défiante impératrice et d'attendrir même ses ennemis. Elle avait cette vive intelligence qui devait faire d'elle un grand homme, Catherine le Grand. Elle arrivait en Russie avec une culture déjà soignée, toute française, qu'elle devait à une institutrice do Stettin, M^'" Gardel. Dans les insipides loisirs de sa vie de grande-duchesse, elle dévorait les livres ; elle lut toat ce qu'on avait écrit chez nous, Racine, Molière, Montesquieu, même Boileau, et aussi Brantôme. Pendant que son mari jouait avec des marionnettes, elle consignait dans ses cahiers de jeune femme des pensées déjà profondes. Elle se gardait de faire parade de ses connaissances et de sa liberté de pensée. Entourée, comme elle le dit, de dévots et d'hypocrites, elle affecta le plus grand zèle pour cette religion orthodoxe dont elle était devenue si récemment l'adepte, rivalisait de ]}iété avec sa tante Élisabeth, observait rigoureusement les jeûnes, ne trouvait jamais les offices trop longs. Née Allemande, mais ari'ivée à Pétersbourg à quatorze ans, elle sut la langue du pays mieux que les natifs de la cour et affecta d'être plus russe que les descendants de Rourik. Surtout elle avait une vue très nette de la situation, distinguait parfaitement son but et ne craignait pas de regarder l'avenir en face. Dès la première entrevue avec son fiancé, elle résimiait ainsi ses impressions : « Le cœur ne me prédisait pas grand bonheur, mais l'ambition me soutenait. J'avais au fond du cœur je ne sais quoi qui ne m'a jamais laissé douter un seul moment que je parviendrais à devenir impératrice de Russie, de mon chef. » De mon chef, c'est-à-dire, au besoin, en suj) primant son mari. Ses rêves de jeune fille lui faisaient peut-être entrevoir, sans qu'elle s'en effrayât, la catastrophe qui s'accomplit dix -huit années plus tard.

L'ambition n'empêcha pas son cœur, ni ses sens, de parler. Ils ne parlaient pas pour Pierre Feodorovitch. Catherine était entourée d'une âpre surveillance, mais aussi de tous

les mauvais exemples d'mie com- corrompue. Plusieurs fois ses surveillants avaient pu prévenir des intrigues amoureuses : de jeunes téméraires, dont les avances n^avaient point été trop mal accueillies par elle, disparurent subitement. Sa tante, qui espérait d'elle un héritier de son trône, aurait préféré qu'il fût de son mari. Quand on vit qu'il n'y avait rien à espérer de ce côté, la surveillance se relâcha. L'influence que put exercer sur la grande-duchesse « le beau Soltykof » semble n'avoir eu aucun caractère politique'. D'ailleurs, il fut presque aussitôt chargé d'aller annoncer en Suède la naissance d'vui prince impérial (le futur Paul I''*), puis fut nommé ministre à Hambourg, ne re|)arut plus jamais à la cour. Alors commença la faveur de Stanislas Poniatowski, que Catherine II devait un jour faire roi de Pologne. Soltylvof ne faisait pas de politique, et le corps diplomatique auprès de la cour de Russie l'avait à peu près ignoré. Poniatowski en lit, et nous verrons laquelle. I.a cour de France s'en émut : son représentant de Varsovie travaillait à le faire rappeler et y réussit. Mais, peu de temps après, Poniatowski reparut à Pélersbourg, plus en faveur que jamais, et son nom revient souvent dans la correspondance de M. de Broglie, de M. Durand, nos ministres à Varsovie, du marquis de L'Hôpital, du comte de Breteuil, nos ambassadeurs à Pétersbourg, même dans la correspondance secrète entre Louis XV et Elisabeth. La nouvelle liaison de la grande-duchesse était devenue affaire d'État; elle intéressait l'équilibre européen. Dans la crise qui déchirait l'Europe, quels étaient les sentiments du grand-duc et de la grande-duchesse ? Le premier n'est point une nature bien comj)liquée. Il est au contraire tout d'une pièce. D'abord il est resté Allemand, Holsteinois ; malgré son baptême orthodoxe, il ne perd aucune occasion de tourner en dérision les cérémonies du culte national ; le futur empereur de Russie n'a que mépris x>our ses futurs sujets. Il regrette son trône de Holstein, dont il a, dans

1. V. Bir.B.vssop, Histoire de CaUterine //, t. 1^''. Pétorsbourg, 1890 (en russe), Horlin, 1892 (en allemand). — \Vai.iszbwski, Le Roman d'une impératrice. Paris, 1893.

riiitervalle, hérité. Il disait volontiers : « On m'a traîné dans cette maudite Russie... Je serais maintenant sur le trône d'une nation civilisée. » Son germanisme se résumait d'ailleurs en une admiration fanatique, irraisonnée, inintelligente, pour le héros allemand Frédéric II. Des qu'il cessa de jouer avec des soldats de plomb pour jouer avec des soldats de chair, c'est-à-dire d'abord avec ses palefreniers affublés d'un uniforme , il commença à être , ce qu'il resta par la suite, « le singe du roi de Prusse ». Il ne parut à la Conférence, c'est-à-dire au conseil de gouvernement jjrésidé par Elisabeth, que pour protester par ses paroles ou i^ar son silence. En 1756, il refusa de donner sa signature pour la reprise des relations diplomatiques avec la France. Les décisions contre la Prusse lui inspiraient un profond chagrin et une violente colère. Plus tard il s'affligea des victoires russes et se réjouit des revers. Sa tante fut obligée de l'exclure des conféi'ences parce qu'on le soupçonnait de livrer à son héros les secrets de diplomatie et de guerre. L'Autriche, pour atténuer un peu son hostilité, le prit par son faible : elle consentit à signer avec lui, en sa qualité de duc de Holstein, un traité particulier, par lequel il mettait à sa disposition-, en échange d'un assez fort subside, son armée de Holstein, c'est-à-dire quelques médiorres bataillons.

Plus complexes étaient l'esprit et la politique de la grandeduchesse. Elle devait à Frédéric II ce mariage qui l'avait placée sur les marches d'un trône impérial. Le roi de Prusse espérait avoir en elle une alliée, dont l'inflaence s'em^doierait à arrêter ce torrent de l'invasion russe, cosaque, tatare, qui menaçait de déborder sur ses États. Cependant elle n'aimait pas Frédéric II. En 1755, elle disait à l'envoyé britannique : « Il est l'ennemi naturel de la Russie, et le pire homme qui soit au monde. » A ce moment elle était tout Anglaise de même que son mari était tout Prussien. C'était la maison du consul anglais Wroughton qui avait abrité ses premiers rendez-vous avec Poniatowski ; Tonvoyé Williams avait aussi favorisé cette intrigue; c'était lui qui avait amené Poniatowski à Pétersbourg et l'y avait présenté comme un

de ses secrétaires. An contraire, la diplomatie française avait dénoncé et traversé la liaison. Gela inflna beanconp sur le choix que fit la grande-duchesse entre les partis i:)oli tiques. De plus, Catherine avait des besoins d'argent : sa tante tenait à son gL'é les cordons trop serrés ; l'Angleterre avait la main large, Williams l'encourageait à secouer un joug trop lourd, « en cessant de se contraindre, en déclarant hautement ceux qu'elle honorerait de ses bontés, en faisant voir qu'elle se tiendrait personnellement offensée de tout ce qu'on oserait contre eux ». En revanche, elle ne lui « parlait jamais du roi d'Angleterre que dans les termes du plus profond respect et de la plus haute estime », le considérait comme « le meilleur et le plus grand allié de l'impératrice », était entièrement persuadée de « l'utilité d'une étroite union entre l'Angleterre et la Russie », se flattait que « le roi accordera aussi son amitié au grand-duc et à elle-même^ ». En avril 1756 elle déclarait que « quiconque tenterait de détruire l'union entre l'Angleterre, l'Autriche et la Russie n'était pas un ami de cet empire ». En juillet de la même année, elle chargeait Williams d'affirmer le « dévouement de la grandeduchesse pour le roi d'Angleterre », se montrait « très inquiète des bruits qui courent d'une alliance avec la France et de l'arrivée d'un ambassadeur français». Elle confiait ses besoins d'argent, vu qu'elle était « obligée de xjayer jusqu'aux fenmies de chambre de Fimiiératrice » . Williams pouvait donner « sa parole d'honneur au roi que tout, jusqu'au dernier sou, serait employé à ce qu'elle croyait être la cause commune et pour l'avantage des deux nations ». Elle demandait 20 000 ducats; elle les obtint. 11 est vrai que Bestoujef recevait beaucoup plus, — 2 500 000 livres sterling — de cette môme Angleterre, et qu'il touchait de toutes mains : 10 000 ducats de la France, môme de l'argent prussien avec de l'argent autrichien. C'étaient les mœurs du temps. Quand. Will ianis fut forcé, après son insuccès, de quitter Péters-

1. Exlrails de la correspondance de W illiams dans La cour de Russie il y a cent ans (anonyme), Paris el Leipsig, 18GO.

bourg, Catherine lui écrivait encore : « Je saisirai toutes les occasions imaginables de ramener la Russie à ce que je crois être ses véritables intérêts, c'est-à-dire à être intimement unie avec TAngieterre. » Si une telle correspondance avait été découverte, elle eût snffî amj)lenient pour justifier envers la grande-duchesse un procès de haute trahison. Mais ses conbdences avec Williams avaient été plus loin encore et touchaient à des sujets autrement délicats. Elle osait lui dire ce qu'elle se j)roi)Osait de faire pour le cas où la tsarine mourrait et à la minute même où elle mourrait : « J'irai tout droit à la chambre de mon flls... Au même instant, j'enverrai un homme de conflance avertir cinq officiers de la garde, dont chacun m'amènera cinquante soldats Moimême j'entrerai dans la chambre de la mourante, où je recevrai le serment da capitaine de la garde et je prendrai celui-ci avec moi. » Elle croyait pouvoir compter sur le concours des généraux Apraxine, Liewen, Boutourline, et des chanceliers Bestoujef et Vorontsof. Elle ajoutait : « Je me suis résolue à régner ou à périr. »

Tant que l'impératrice avait joui d'une santé robuste, sa volonté était toute-puissante. Ministres, courtisans, diplomates, n'avaient pas à tenir compte de ce que pouvaient penser le grand-duc et la grande-duchesse. Mais dès le début de la guerre de Sept ans, Elisabeth a des faiblesses, des syncopes où elle manque de rester. Les Gliouvalof et les Vorontsof, ces deux familles qui lui sont le plus entièrement dévouées, sont dans l'angoisse et la terreur. Les favoris du jour commencent à craindre un nouveau règne, et d'autres à l'espérer. L'Europe est en émoi : de crainte à Versailles, à Vienne, à Dresde ; d'espérance à Londres et dans le camp de Frédéric. Les évanouissements de l'impératrice sont un fait politique et diplomatique au premier chef; le monde a le cou tendu vers le lit d'Elisabeth. Le plus dangereux pour celle-ci est que les favoris s'étudient à garder le secret, ne laissent approcher aucun médecin, ayant plus crainte des indiscrétions qu'espérance dans les remèdes. A la fin le marquis de L'Hôpital, avec toutes les précautions de langage imaginables, faisant cependant enten-

dre aux favoris quelle solidarité unit leurs intérêts à l'intérêt français, leur jjarle d'un certain docteur Poissonnier , à la fois chirurgien célèbre et distingué s^iécialiste pour les maladies des femmes. Il les amène à souhaiter qu'il fasse le voyage de Russie pour visiter l'impératrice. Bien entendu, e secret sera strictement gardé, et l'on trouvera quelque préexte, par exemple une promenade de curiosité scientifique, our expliquer ce voyage. L'Hôpital espérait bien que la mision Poissonnier aurait un caractère à la fois politique et lédical, qu'il raffermirait cette santé si précieuse pour la oalition anti-x3russienne, et aussi qu'il exercerait sur l'esprit de son impériale cliente une influence favorable aux intérêts français. Poissonnier vint, en effet, à Pétersbourg, mais il fut i^lusieurs mois avant de pouvoir diagnostiquer sur Tauguste malade. Celle-ci avait déjà un médecin grec, Gondoïdi, qui voyait avec déj^laisir l'aiTivée de son confrère français ; revêtu du grade de lieutenant-général dans Tarmée russe, il refusait de consulter avec un rival qui n'était pas même « médecin du Roi » et conseiller d'État. Ce fut seulement lorsque Poissonnier obtint le titre d'associé honoraire de l'Académie de Pétersbourg que le lieutenant-généralmédecin s'humanisa. Il laissa voir sa malade. Le docteur français constata chez Elisabeth plusieurs affections graves 5 mais il crut jjouvoir rassurer le cabinet de Versailles sur tout danger au moins immédiat. Il ne répondait pas de l'avenir. Or c'est cet avenir qu'escomptait la. jeune cour.

Il y avait donc au moins quatre partis en Russie : celui de la famille de Brunswick, qui regardait du côté de la forteresse de Schliisselbourg et rêvait une revanche du coup d'État de 1741 ; celui de l'impératrice elle-même^ qui n'avait une coniiance absolue que dans les familles de ses trois favoris, les Razoumovski, les Ghouvalof et les Vorontsof ; celui du grandduc, mais très peu nombreux, car tous avaient percé à jour sa nullité ; celui de la grande-duchesse qui, sans se soucier du Holsteinois, voulait faire de Catherine une imx3ératrice, soit associée à son lils, soit de so7i chef. C'est ce parti qui devenait chaque jour i)lus nombreux, à mesure que la santé de

la tsarine était plus cliancelante et que le grand-duc se révélait plus haïssable aux Russes. Et déjà Bestoujef, qui avait été si longtemps rennemi et le persécuteur de Catherine, se rapprochait d'elle et combinait des projets où le grand-duc n'aurait d'autre rôle que celui de sacrifié. On comprend que les intrigues de la cour j)Ouvaient influer sur les opérations de l'armée.

Ainsi la coalition qui se formait contre Frédéric II était une coalition divisée contre elle-même, avec les intérêts divergents de la France, de l'Autriche, de la Russie, de la Suède, de la Saxe, des autres États germaniques. Et la Russie elle-même n'avait que des volontés incertaines, sous les directions opposées de la vieille cour et de la jeune cour.

Et quel ennemi avait-on à combattre? Sans doute l'État de Frédéric II était un des plus petits iiarmi les grandes puissances ; mais de tout Prussien il pouvait faire un soldat; il avait l'armée la mieux organisée de l'Euro^je, et personne ne savait comme lui commander une armée; enfin il pouvait compter sur l'inflexible gallophobie, sur les immenses ressources financières, sur les puissantes diversions maritimes de la Grande-Bretagne. Celle-ci était précisément l'alliée qu'il fallait à la Prusse : à sa pauvreté elle apportait l'appui de la richesse; à ses armées purement continentales, le concours de la flotte la plus formidable. L'Angleterre avait à sa tête une aristocratie qui, parmi les discussions et les orages du Parlement, avait plus de suite dans les idées et plus de pouvoir pour contraindre ses sujets que n'importe quel despote. A la tête de la Prusse était un desjoote qui loensait en citoyen et en philosophe. Frédéric II, devant l'Europe divisée, concentrait en lui seul tous les pouvoirs de son État, toutes les ressources de sa nation, étant à la fois roi absolu, et son j)ropre généralissime, et son i)roi)re premier ministre. Il était le plus grand des souverains de l'époque, et l'un des premiers parmi les capitaines de tous les temps. Son esprit, s'il était entaché de bel-esprit, était le plus ouvert et le plus libre ; son cœur, s'il était inflexible et dur, était animé d'une vertu héroïque. Que pesaient un Louis XV, un Adolphe-Fré-

déric de Suède, une Elisabeth de Russie, môme une Marie- Thérèse d'Autriche, eu i)résence de celui qui était le roi des intelligences du xviir siècle, le roi des hommes de guerre, et qui unissait en lui le monarque absolu et le citoyen le plus dévoué à sa pati'ie dans le sens romain et dans le sens moderne de ce mot. Qui des souverains coalisés eût été capable de sentir et d'écrire ce que Frédéric II, de son camp de Lockowitz, dans rintimité des épanchements fraternels, écrivait à sa sœur Amélie :

Mettez-vous, je vous en conjure, au-dessus de tous les événements. Pensez à la patrie et souvenez-vous que notre premier devoir est de la défendre. Si vous apprenez qu'il arrive malheur à quelqu'un de nous autres, demandez s'il est mort en combattant, et si cela est,

rendez grâce à Dieu. Il n'3^ a que la mort ou la victoire pour nous

Quoi ! vous voudriez que tout le monde sacrifiât sa vie pour l'I^tat, et vous ne voudriez pas que vos frères en donnassent l'exemple? Ah ! ma chère sœur, dans ce moment-ci il n'y a rien à ménager. Ou au comble de la gloire, ou détruits. Cette campagne prochaine est comme celle de Pharsale pour les Romains, ou comme celle de Leuctres pour les Grecs, ou comme celle de Denain pour les Français, ou comme le siège de Vienne pour les Autrichiens. Ce sont des époques qui décident de tout, et changent la face de l'Europe Il ne faut désespérer de rien, mais prévoir tout événement et recevoir ce que le destin voudra nous départir avec un visage égal, sans orgueil des bons succès et sans que les mauvais nous avilissent ^

C'est pour toutes ces raisons que la Prusse et F Angleterre eurent le dernier mot, que Frédéric II garda toutes ses provinces et que le cabinet de Saint-James s'annexa les colonies de la France et de l'Espagne.

Cette guerre de sex^t années eut ses péripéties : contre les Français, contre les Autrichiens, contre les Suédois, la Prusse fut tour à tour vaincue ou victorieuse. C'est parles Russes qu'elle essuya les défaites les plus accablantes. Ils battirent trois fois ses régiments et entrèrent dans sa capitale; une seule fois, àZorndorf, Frédéric II put se vanter d'avoir été le

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