SCH.ÎCFEU, t. II, p
LE LENDEMAIN DE KUNERSDORF
cjii^à rempécher de recueillir les fruits de sa victoire et à Temmeuer en Silésie. Leurs prétentions et leur égoïsme éclataient en toute occasion. Gonroit-on qu'ils osèrent proposer à Soltykof de leur remettre Tartillerie et les prisonniers prussiens ? Le feld-maréchal refusa : il chargea la brigade Benckendorf d'escorter jusqu'à Posen ces canons, ces prisonniers et les blessés de l'armée russe.
Par suite de ce détachement et des pertes subies dans la journée du 12, Soltykof n'avait guère plus de 20 000 hommes*, mais il en restait 15 000 à Laudon et Hadik allait lui en amener 12 000. La prépondérance numérique, dans l'armée des alliés, passait donc du côté des Autrichiens. On ne pouvait rien faire sans eux ; or Hadik refusa d'aller à Berlin. Les raisons qu'il donnait de son refus semblent futiles. Il craignait qu'on manquât de vivres; il jugeait la saison trop avancée, or on était à fin d'août. Enfin il l'edoutait que le roi, profitant de son absence, ne se jetât sur la Saxe.
Daun, qui s'était avancé jusqu'à Pribus, qui avait poussé Bukow à Laubau, Ahrenbergà Marklissa, Markner à Gœrlitz, Harsch à Trautenau, ne mettait toutes ces troupes en mouvement qu'à cause du faible corps qu'avait le prince Henri à Schmottseifen et Lœwenberg. Non pas même pour l'attaquer, mais seulement pour le surveiller. Il s'imaginait que ce prince allait se jeter entre les masses impériales et russes. C'était à quoi se bornaient les opérations autrichiennes quand Frédéric II, encore le 24 août, s'attendait à voir Daun faire sa jonction avec les Russes sous Francfort et « donner le coup de grâce » à la puissance prussienne. Daun envoyait coup sur coup à Soltykof le prince de Lobkowitz, puis Lascy, puis l'attaché russe Springer, tous avec des messages et des propositions du même ordre : on ne pouvait entamer de nouvelles entreprises ; il fallait songer à prendre les quartiers d'hiver; il demandait à l'armée russe de couvrir ses propres opérations en Saxe ou en Silésie.
Soltykof aurait-il pu agir seul sur Berlin et sans prendre conseil que de lui-même, laissant ses alliés à leurs savantes « marches-manœuvres » et à leur stérile guerre de sièges ?
Il ne le pouvait pas, d'abord à cause de ses instructions qui lui prescrivaient d'écouter les conseils expérimentés de Daun, de ne point « s'éloigner » de ce que celui-ci lui demanderait. Même ses deux victoires prussiennes ne l'avaient point émancipé de la tutelle de la Conférence. Souvorof, qui nous apparaît autrement énergique et déterminé que lui, a subi plus tard les mêmes entraves, directions venues de Pétersbourg, obligation de s'entendre avec les alliés, tutelle égoïste et soupçonneuse des Autrichiens : môme après Gassano, la Trebbia, Novi, la destruction de trois armées républicaines, Souvorof n'a pu s'attaquer au territoire français ; il lui a fallu suivre l'appel des Autrichiens dans le dédale des monts helvétiques et y perdre son armée victorieuse.
Pour des raisons purement militaires, Soltykof ne pouvait pas non plus agir seul contre Berlin. Il eût fallu 25 000 à 30 000 hommes; il avait à peu près ce nombre; mais beaucoup de ses régiments, surtout du Corps d'observation, étaient désorganisés, privés de bons cadres et de bons officiers. S'il se plaignait, au lendemain de Paltzig, d'avoir des affûts fatigués et disloqués, un matériel d'artillerie avarié, plus assez de chevaux pour traîner ses pièces et son charroi, un approvisionnement insuffisant en projectiles, combien plus après la bataille du 12 août !
Il était resté à Kunersdorf pendant quatre jours après l'action. Le 16, il s'aperçut que les chaleurs et l'odeur de carnage rendaient ce séjour intolérable et malsain. Il se rendit à Lossow sur l'Oder, passa le fleuve, et descendit vers le sud à la rencontre des Autrichiens. Le 22, à Guben, il eut une entrevue avec Daun. Elle se passa dans une petite cham])re et sans témoins. On n'a su de l'entretien que ce que les deux généralissimes en ont bien voulu laisser deviner. Il est certain que Daun repoussa toute entreprise sur Berlin, demandant que Soltykof restât en deçà de l'Oder pour couvrir les Autrichiens pendant qu'ils feraient le siège de Dresde, puis proposant d'envahir ensemble la Silésie.
Sur ce dernier point, Soltykof dut opposer un refus catégorique : il avait trop à cœur la sécurité de la Prusse-Orien-
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taie. Le marquis de Montalembert , attaché militaire de France, dans une lettre à M. de Ghoiseul, a résumé ainsi une conversation qu'il eut avec Daun :
Le maréchal m'a informé qu'il avait obtenu du comte de Soltykof, dans son entrevue, qu'il resterait en deçà de l'Oder, lui ayant offert de fournir à son armée le pain et les fourrages qui lui seraient nécessaires, et qu'après la prise de Dresde, ils marcheraient ensemble en Silésie, où les Russes prendraient des quartiers d'hiver si le siège de Neisse, qu'il avait en vue, pouvait réussir. Il m'a fort recommandé d'entretenir le comte de Soltykof dans ces sentiments*.
Frédéric II, de son côté, croit pouvoir résumer ainsi la fameuse entrevue :
Sur ce que le maréchal Daun pressait M. de Soltykof de pousser ses opérations avec vigueur, il lui répondit : « J'en ai assez fait, Monsieur, cette année; j'ai gagné deux batailles, qui coûtent 27 000 hommes à la Russie. J'attends, pour me mettre de nouveau en action, que vous ayez remporté deux victoires à votre tour. Il n'est pas juste que les troupes de ma souv^eraine agissent toutes seules^. »
Frédéric II n'est pas ici très éloigné de la vérité ; car voici ce que nous rapporte Montalembert de ses entretiens avec Soltykof et des sentiments qui régnaient à son quartiei* général :
Au camp de Liobcrose en Lusace, le 31 aoiît 1759 3.
... J'ai trouvé en arrivant les généraux russes accablés du poids de cette guerre. Le comte de Soltykof m'a répété, — ce que je me suis aperçu qu'il disait à tout le monde, — que l'armée russe en avait fait assez ; que si M. le maréchal Daun n'avait pas en vue de le sacrifier totalement, il ne devait faire aucune difficulté de suivre le roi de Prusse, et que c'était à lui, avec des troupes fraîches, à achever une besogne si bien commencée ; que, pour lui, il était prêt à le soutenir et à combattre encore une fois si le maréchal se trouvait
1. MoNTALEMBER r, Cort^espoïidance , 2 vol. în-i8, Londres, 17 77.