La bataille de Kuiicrsdorf, près de Francforl-sur-I'Odor
LE LENDEMAIN DE KUNERSDORF
giinents de Laudon il y en a eu, en tout, deux qui ont pris part à l'affaire; sept n'ont pas bougé de leur place. Nous n'avions que trois régiments qui n'eussent pas été au feu, et parce qu'ils étaient occupés au convoi, à l'artillerie, aux blessés, aux malades. Nos fusils étaient brisés, nos munitions consommées ou gâtées ; c'est à peine si en trois jours nous avons pu enterrer les morts, panser les blessés, réparer notre artillerie. Pas une partie de notre armée qui fût encore en état de combattre. Chez eux, les Autrichiens, tout était sain, et sauf, et frais. Je ne récrimine pas, mais qu'on ne récrimine pas contre moi, sous prétexte queje n'ai pas anéanti le roi. Il faut avoir été là pour savoir combien il était facile d'anéantir Sa Majesté. Il était près Fiirstenwalde, ettovit au plus s'il avait 12 000 hommes, avec pas vingt canons. J'ai envoyé à Daun le général-major Caramelli : « Attaquons ! » Il me répond : « Je ne suis pas loin devons-, nous verrons; attendez ; tenez le roi en arrêt, c'est tout ce que je vous demande. » J'ai fait tout pour lui complaire; j'ai séjourné sous Francfort, à Lossow, à Hohenwalde, à Lieberose. Hadik était en avant de lui. Chaque jour nos hussards et kosaks escarmouchaient ; c'est ainsi que nous avons pris Gordt. Qui donc était en avant? Qui donc agissait? Nous n'avions de fourrage qu'à la pointe de l'épée ; nous l'arrachions avec nos mains. Le roi se tenait dans les bois, dans les marais, incapable de remuer... M. Daun ne cessait de me dire : « Attendez, je vais attaquer le prince Henri, tenez le roi en respect. » Après cela il me manda : « Impossible. Je n'attaquerai pas le roi. » Voilà ce que j'attendais. Je voulais prendre l'offensive, sans qu'on me le demandât. Tout à coup j'apprends que Daim est parti pour la Saxe !... Je ne blâme pas la conduite du comte Daun. Possible qu'il agisse d'après ses ordres. Ils consistent sans doute à faire tirer aux autres les marrons du feu et à préserver son monde... Je voudrais pourtant bien savoir ce qu'ils voulaient. Qu'on attaquât le roi? Pourquoi ne l'ont-ils pas attaqué eux-mêmes avec une si grande armée, presque chez eux, ayant à dos leur Bohême et leur Moravie, avec partout des forteresses et des magasins, et en cas de malheur la retraite assurée? Je ne me sens coupable que de m'être avancé trop loin ; car enfin, si j'avais perdu la bataille sous Francfort, c'était toute l'armée pei'due, étant si loin, je ne dis pas de nos frontières, mais de la Pologne même et de la Vistule
La place de Dresde résistait à Daaii- Soltykof s'impatientait. Le 26 août, par le général autrichien Caramelli, il lit
1. Letirc du 21 (lo) novembre 1759 à Voroiitsof. Soc, imp, d'hisl. de Russie, t. IX, p. 495 (en russe.)
reparler d^me entreprise en commun sm- Berlin, déclarant que si les alliés refusaient de l'aider, il se retirerait sur Guben. Cependant, comme il reçut de Pétershourg Tordre de couvrir les opérations du siège de Dresde, il se transporta le 30 à Lieberose. Il y prit position avec Hadik sur son flanc droit, avec Laudon en arrière-garde, en quelque sorte contenu et surveillé par les Autrichiens, avec son gros bagage à Guben. Il y restera jusqu'au 16 septembre dans l'inaction la plus complète.
Combien cette inaction lui pesait, combien il s^irritait contre ces alliés exigeants et si peu entrejjrenants, on le voit par la lettre qu'il adressait le 13 septembre au chancelier Vorontsof ^ :
La fin de la guerre, la paix ou tout autre dénouement que vous pouvez désirer ont été entre nos mains. Le roi de Prusse a été si bien battu et ruiné qu'il ne lui restait pas plus de 30 000 hommes et quelque 20 canons, et combien il était terrifié, vous le savez. Sa famille s'était enfuie sur Magdebourg, Berlin s'attendait à recevoir la visite des Eusses ou des Autrichiens. M. Daun a laissé tout échapper, toujours en projets vains, en correspondaaces, en dispositions, en éparpillement des forces. Qu'en est-il résulté ? Il a laissé tout échapper de ses mains, en a reçu assez de honte, et finalement a tout perdu. Avec une si grande armée, et fraîche, il n'a su ni faire ni préparer la moindre chose. Trouvera-t-il une meilleure occasion que celle que nous lui avons fournie, quand nous lui avons livré le roi de Prusse battu et ruiné ? il n'en a rien su faire. Et maintenant voici deux semaines que je reste les bras croisés, que nous souffrons de la disette. Je ne voudrais pas irriter ma souveraine, mais je suis forcé de m'en aller d'ici. Si je persiste à y rester, nous faisons périr nos chevaux ; faudra-t-il attendre que nous soyons à pied, portant nous-mêmes nos vivres? De ceux-ci nous manquons d'ailleurs. Ne pouvant me fier aux promesses de nos alliés, je suis obligé de me nourrir moi-même. S'ils continuent à nous leurrer, je me retirerai sur nos magasins. Il est vraiment pénible de perdre inutilement ces braves soldats. On ne referait pas aisément une telle armée. Dieu lui donne la santé ! J'y ajouterais le vœu de recevoir des recrues pour en rajeunir un peu mes vieux soldats. De nos alliés on ne peut rien attendre de bon. Ils veulent que nous fassions tout, et rester