‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 9 sur 122 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'armée russe avant et pendant la guerre

de sept ans

L'armée russe, à la mort de Pierre le Grand (1725), s'élevait à environ 200 000 hommes ; la tsarine Anna Ivanovna la porta à 231 000; la tsarine Elisabeth, en 1747, à 270 000. En 1756, d'après les états, elle se montait à 331 222 hommes. 11 semblait qu'elle dût être la plus puissante de l'Europe, car, en 1756, Bestoujef estimait celle de France à 211 000 hommes, celle d'Autriche à 139 000, celle de Prusse à 145 000, tandis que l'Angleterre ne comptait que 10000 soldats, la Saxe 18 000, la Pologne 16 000. Mais tandis que les autres États, sauf toutefois la Pologne, avaient réellement les forces qu'on leur prêtait et que le roi de Prusse en mit sur pied de bien plus considéraljles, il y avait un grand écart entre les chiffres que la Russie inscrivait sur le papier et les effectifs dont elle disposait réellement.

Cet énorme total se décomposait en 172 240 hommes d'armée régulière^ dite aussi armée active ou de campagne ; 74 548 de troupes de gai^nison; 27 758 de milices territoriales ; 12 937 pour le corps d'artillerie et de génie ; 43 739 dHrrégutiers. En fait, ajjrès déduction de la garde impériale, — qui restait à Pétersbourg pour garder la personne de la tsarine et maintenir Tordre établi, — des troupes maintenues dans les garnisons, de celles qui avec les milices territoriales surveillaient les peuplades finnoises et tatares, des forces qui ne furent jamais organisées ou qu'il aurait fallu faire venir de trop loin, des incomplets dans presque tous les régiments, cet immense empire n'avait pas à sa disposition plus

o2 RUSSES ET PRUSSIENS.

natal, du chagrin d'avoir vu tomber sons les ciseaux leurs longues chevelures de paysans slaves et leur barbe , sans laquelle Thomme cesse d'être « fait à Timagede Dieu ». Être rasé, dans la langue poj)ulaire, équivalait à être fait soldat.

A la diflerence de Tarmée de France et de la plupart des armées d'alors, Farmée régulière de Russie ne se recrutait jamais par le racolage. Elle ne comptait jjas d'engagés volontaires : le peuple des villes n'avait pas de goût pour le métier militaire; quant à celui des campagnes, il était esclave. Pierre le Grand avait bien fait une loi pour qu'on pût recevoir les engagements des serfs : elle avait été ensuite abrogée, par égard pour les i)ropriétaires ; Elisabeth ne l'avait point rétablie. Ce qui montre bien que le gouvernement ne se souciait pas du racolement, c'est que les vagabonds étaient incorporés non dans les régiments actifs, mais dans les régiments de garnison. De môme on n'acceptait plus les volontaires étrangers : il s'en présenta, au début de la guerre de Sept ans ; mais Elisabeth déclara ne vouloir leur accorder que la solde et la nourriture des soldats russes, « n'entendant pas traiter des étrangers mieux que ses sujets ». Or la solde et la ration de ses régiments n'étaient pas une attraction suffisante pour des Polonais, des Allemands ou des Français.

L'armée régulière de Russie, au moins pour ce qui regarde le simple soldat, était purement nationale. Grand contraste avec celle de Prusse : Frédéric II remplissait ses cadres en enlevant des recrues sur les territoires de la Pologne et de la Saxe, accueillant les déserteurs et les aventuriers, enrôlant de force les passants, les courriers, même les prisonniers de guerre saxons, français, autrichiens ou russes. Son armée, suivant l'expression de Michelet, en devenait un véritable « habit d'arlequin » . Elle était une geôle ambulante où une discipline de fer imrvenait seule à maintenir chacun dans le devoir. Aussi, ajjrès chaque défaite, les régiments fondaient par la multitude des désertions. L'étonnement que ce système de recrutement causait aux soldats russes se retrouve dans les chansons populaires qui nous sont restées de cette époque : « Chez le roi cruel — il y a des troupes étrangères, qui

Officier de grenadiers à cheval.

L'niformes russes. — 4

l'armée russe.

ne sont pas siennes, — des troupes louées, faites prisonnières \ »

L'armée régulière de Russie, recrutée presque entièrement de jjaysans, c'est-à-dire des éléments les jjlus robustes de la nation et moralement les plus sains, était à Timage même de celle-ci : comme elle, i3atiente, obéissante, endurante. Les chansons de soldats sont volontiers mélancoliques ; elles nous disent les regrets « des i)etits soldats, des malheureuses têtes de soldats », arrachés à leur village, à leur isba bien chaude en hiver, à l'énorme poêle de briques sur lequel on fait de si bons sommes, à leur fiancée qui s'est désolée de leur départ et qui ];)eut-être s'en consolera trop vite ^. Mais ce soldat, qui n'aime point le métier militaire, se forme Inen vite au déjjôt.

Habitué à une vie rude et pauvre, il n'y a rien de ivo]} répugnant pour lui dans l'ordinaire et le coucher de la caserne. Élevé dans l'obéissance aux ordres, même aux caprices de son seigneur, il ne trouve point trop dur d'obéir à l'officier ; et souvent dans son officier c'est son seigneur qu'il retrouve. 11 a, quoique infime, l'orgueil du nom russe; il a le culte du tsar; il apporte sous les drapeaux ces sentiments d'ardente piété et les fortes croyances, un peu mêlées de superstition, que son pope et ses parents lui ont inculquées. Voilà bien des j)rises qu'auront sur lui ses chefs s'ils ont eux-mêmes « une âme russe ». A la veille d'une bataille ou d'un assaut, ses jjrêtres venaient le bénir et promener sur le front de l'armée, parmi les chants des psaumes et les flots d'encens, les bannières, les croix, les icônes miraculeuses. 11 se confessait, communiait, dormait paisiblement en rêvant de ce paradis réservé aux braves qui se sont sacrifiés pour la cause de Dieu et du tsar. Puis il revêtait une chemise blanche s'il en restait dans son sac, faisait le signe de croix et se

Page 1