‹ Russes et Prussiens, guerre de Sept ansChapitre 10 sur 122 · A. Rambaud, La Russie épique, Paris · texte numérisé non relu

A. Rambaud, La Russie épique, Paris

2. Beaucoup de ces chants se trouvent clans les fascicules 6 à 10 du recueil de KiRiKEvsKi, publiés à Moscou par P. V. Bkzsonof ; d'autres, avec la musique, dans le petit lieciieil des chants de soldats, de kosaks et de matelots, édité par Vkssel. et Albrecht, Pctersbourg, 1875. — H y a aussi un Recueil de chansons du Don, par A. Savklief, Pétersbcurg, 1866.

plaçait sous les armes. Autant par conviction que jjarce que l'Église Tordonnait ainsi, il observait, même en campagne, les jeûnes et abstinences si rigoureux et si prolongés du culte orthodoxe. Ces privations s'ajoutaient à celles que lui imposait un service d'intendance assez défectueux. Les généraux se plaignaient parfois que leurs soldats, dans les marches et les combats, fussent exténués. Même la dévote Elisabeth soulevait la question devant le Saint-Synode et sollicitait des adoucissements.

En général, le vêtement du soldat, si peu luxueux qu'il fût, était bien apjjroprié au pays et au climat. En 1802, — c'est-à-dire à une époque où l'âge d'Elisabeth, par ox)position aux innovations prussiennes dont on avait abusé sous Paul apparaissait comme un âge d'or, — Semen Yorontsof, alors ambassadeur à Londres, fera un grand éloge de rancien régime militaire : « Pierre le Grand, en imitant ce qu'il y avait à prendre de bon chez les étrangers, n'imita pas leur habillement. Il a très bien vu qu'en Prusse, les deux tiers des soldats étant étrangers, on avait là plus d'égard à l'économie de l'argent qu'à l'économie de la conservation des hommes. Aussi il donna à son armée des bottes et des manteaux, que n'ont ])dis les Prussiens, parce que cela coûterait trop \ » Or c'étaient ces bonnes bottes et ces chauds manteaux, avec des jiantalons non point collants, comme plus tard, mais amples et commodes, avec des uniformes un peu lâches, mais se prêtant d'autant mieux à tous les mouvements du soldat, que portaient les guerriers d'Élisabeth.

La coupe des vêtements est celle de presque toutes les armées européennes à cette époque : on peut ajouter que les modes militaires françaises dominent. Le costume du dragon russe, par exemple, est presque celui de notre cavalerie à Fontenoy : un justaucorps bleu, avec des parements et retroussis jaunes, des culottes en peau façon chamois, les buftleteries blanches, de grosses bottes comme celles du Postil-

1. Collection do la Société impéinale cVhisloire de Russie, t. X, p. 469 et suiv.

l'armée nussK.

Ion de Longjumeaii. L'infanterie comme la cavalerie étaient coiffées du tricorne ou plutôt du bicorne, porté « en bataille », très large d'une corne à l'autre. Certains corps portaient l'étrange coiiïure qui ressemblait à une mitre ou à un sanbenitOy éblouissant de cuivre doré. Les hussards, comme chez nous, tranchaient sur le reste de l'armée par certains détails traditionnels empruntés à la mode hongroise : le haut bonnet cylindrique, la petite veste à brandebourgs, le dolman à fourrures jeté sm* une épaule, le jiantalon très collant, les demi-Lottes molles, la saln^etache en guise de gibecière.

Le même Semen Vorontsof remarque que les vieux régiments, qui avaient déjà combattu à Poltava, dans les guerres de Suède, dans celles de Perse et de Turquie, avaient un puissant esprit de corps, l'orgueil du drapeau et l'orgueil du nom collectif :

Leurs noms ne changeaient jamais ; c'étaient ceux des provinces ; et les actions illustres desdits régiments se conservaient par tradition dans l'armée et servaient d'aiguillon aux autres. Qui ne sait que les régiments Astrakhan et Ingrie se sont toujours plus distingués qu'aucun autre dans les guerres sous Pierre le Grand ? Toute l'armée russe sait que le l®** régiment de grenadiers a décidé le gain de la bataille de Gross-Ja3gcrsdorf ; que ce même régiment et celui du 3® grenadiers se sont plus distingués qu'aucun autre à la bataille de Zorndorf; que le régiment de Rostof a fait des prodiges de valeur à la bataille de Paltzig ; que le 1®^ de grenadiers a décidé le gain des batailles de Francfort (Kunersdorf) et de Kagoul. Tous ces régiments savaient par tradition la gloire qui était attachée à leurs noms, et ils étaient jaloux de la conserver. J'ai été témoin qu'après une affaire sous Silistrie, où le 1®^ de grenadiers se distingua, le maréchal Houmiantsof alla le lendemain, le long du front du régiment, remerciant les grenadiers pour leur courage héroïque. Ils lui crièrent : « De quoi t'étonnes-tu ? Quand avons-nous été autres? »

An contraire, quand Paul I'''' eut la malencontreuse idée de remplacer les vieux noms permanents par les noms changeants des colonels, ceux-ci très souvent des Allemands, les régiments perdirent mie de leurs forces morales.

Semen Vorontsof, qui a vu à Thopital de Portsmouth des soldats russes blessés dans les batailles de Bergen, constate

qu'ils ne savaient plus à quel corps ils appartenaient. Ils répondaient : « Auparavant j'étais de tel régiment (et ils disaient le nom ancien) ; maintenant je ne sais plus -, le tsar a donné le régiment à quelque Allemand. »

Une autre dilïerence entre Tarmée de Pierre le Grand, d'Elisabeth, même de Catherine II, et l'armée de Paul I^^ et d'Alexandre I'^'', c'est que la première, dans la facilité qu'elle laissait de s'élever du moins aux grades inférieurs, ofirait un stimulant i)Our le zèle et le courage des humbles. De simple soldat on pouvait devenir caporal, fourrier, sergent, portedrapeau, capitaine d'armes ; tandis que, sous Paul 1*'% on abolit plusieurs des échelons de cette hiérarchie, supprimant ainsi tout espoir d'avancement et toute émulation. Sous Élisabeth, cette hiérarchie était intacte, les cadres solides, et les ambitions, si modestes d'ailleurs, encouragées. Aussi, dans la guerre de Sept ans, notamment aux sanglantes affaires de Zorndorf et de Kunersdorf, on vit, presque tous les officiers ayant été tués ou blessés, un lieutenant commander tout un régiment et des compagnies que leurs sergents suffisaient à mener au feu.

La discii^line était sévère. A la vérité la tsarine Elisabeth, dans un élan de piété, au jour critique de son avènement, avait fait vœu de ne jamais autoriser une condamnation à mort. Parfois les généraux s'en plaignaient, demandant qu'on rétablît cette pénalité dans le Code militaire, assurant que sans elle ils seraient impuissants à réprimer les excès. Cependant, dans le militaire comme dans le civil, l'abolition de la peine de mort était plus spécieuse que réelle. Il restait encore le knout, dont un seul coup, bien appliqué, brisait au patient la colonne vertébrale; il restait le bâton, dont personne, dans la Russie d'alors, n'était ménager ; il restait les verges. Dans le cas, cité x)lus haut, du cuirassier Mézentsef et de ses deux complices, les coupables furent d'abord condamnés à être roués vifs ; la peine fut commuée ; ils durent alors passer devant mille hommes armés de baguettes, l'un douze fois, les autres dix fois : au total, dix à douze mille coups de verge.

l'armke russe.

Assurément les armées russes, durant la guerre da Sept ans, commirent des excès. Ils sont surtout imputables aux troupes irrégulières. Ils auraient j)Our excuse que les soldats furent souvent affamés. Après tout, la Prusse-Orientale paraît avoir moins souffert des Russes que la Saxe des Prussiens. Il y eut des faits d'indiscii^line, de maraudage, d'ivrognerie effroyable, même chez les réguliers. Ce qui donne pourtant une assez haute idée de la valeur morale et nationale de cette armée, c'est le très petit nombre des déserteurs, tandis qu'il est énorme dans l'armée prussienne et même dans l'armée française de cette époque : en 1756, sur un effectif de 128 000 Russes, on ne constate que 185 désertions.

Sous l'impératrice Anna Ivanovna (1730-1740) on avait eu beaucoup de généraux d'origine étrangère et surtout allemande : Munich était de l'Oldenbourg; les Biren, de la Gourlande ; Bismarck, de la Poméranie; Lascy, de l'Irlande. La révolution de 1741 les avait écartés. Sous Élisabeth^ Fermer est d'origine anglaise, mais il est né à Pskof . Liewen et tant d'autres chefs à nom allemand sont cependant des sujets russes, nés dans les provinces l)altiques, Villebois est d'une famille française, mais établie en Russie dès le règne de Pierre le Grand. Ni alors, ni i)lus tard il n'y avait de parti pris pour repousser les étrangers de mérite ; mais l'immense majorité, la presque totalité du cor^js d'officiers était de nationalité russe.

La noblesse, qui n'était point soumise au recrutement, n'en était pas moins astreinte à « servir le tsar » . Pierre le Grand lui en avait fait une obligation stricte, qu'il considérait comme le corollaire des droits reconnus aux propriétaires, tout domaine étant censé être un fief de la couronne. Sous Anna Ivanovna, on avait déterminé rigoureusement les années d'instruction et de service pour le jeune noble : de sept à vingt ans il devait étudier; de vingt à quarantecinq, servir dans Tadministration ou dans l'armée.. On avait institué jjour lui deux périodes d'examen : à douze et à seize ans, il paraissait devant un jury : quiconque, après le second

examen, se trouvait ignorer le catéchisme, T arithmétique et la géométrie était fait matelot. On voit, par les Mémoires de Bolotof, gentilhomme de médiocre fortune, que les i)arents veillaient à ce que leurs fils reçussent de l'instruction. Les méthodes pédagogiques n'étaient pas toujours recommandables ; le premier maître de Bolotof lui faisait entrer la science dans la tete à coups de verges sur une autre partie de sa j)ersonne ; c'était un maître allemand.

Le jeune noble entrait dans l'armée, soit en se faisant recevoir au Corps des Cadets^ fondé par Miinich, soit en se faisant inscrire dans un régiment; les jjIus favorisés, c'est-àdire naturellement le très petit nombre, pouvaient choisir les régiments de la garde. L'apprenti otïicier faisait tous les exercices -du soldat : il ne se distinguait de lui que i)a.v quelques insignes ; il j^ortait le fusil et le sac, jusqu'à ce qu'il fût promu porte-enseigne ; il devenait ensuite sous-lieutenant, puis lieutenant. Presque tous savaient des mathématiques, de l'histoire, du dessin, les éléments de la fortification et des autres arts militaires. La classe nobiliaire était, avec le clergé noir \ la seule classe lettrée de l'empire. BeaucouiJ l)arlaient\ lisaient et écrivaient l'allemand ; quelques-uns mômes le français qui, depuis l'avènement d'Elisabeth, tendait à supplanter l'allemand- Bolotof, vers 1755, lisait Gil Blas dans le texte. Ce corps d'officiers, moins cultivé et moins raffiné assurément que celui de France, ne manquait donc pas d'instruction. Il avait les qualités nationales : la bravoure, l'endurance, le point d'honneur militaire, el, en plus que les simples soldats, le \)0\ni d'honneur personnel. Il n'était point aussi rigoureusement fermé aux roturiers que celui de la France à la môme éj)oque : sans doute l'oukaze de Pierre le Grand, prescrivant de rései-ver une jjlace d'officier j)Our un sergent sur huit, avait été aboli par sa fille -, rares étaient ceux qui du dernier rang s'élevaient aux grades supérieurs ; mais enfin cela se vovait.

1. Les moines, parmi lesquels se clioîsissaîent les prélats, à Texclusion du clergé blanc (séculier, marié).

l'armée russe.

La noblesse des provinces baltiques, en vertn des privilèges reconnus au moment de la conquête, n'était point assujettie cl Tobligation de « servir le tsar » ; quand elle servait, c'était dans les mêmes conditions que la noblesse russe. Elle montrait d'ailleurs beaucoup d'empressement, remplissait l'administration et les régiments, car elle était i)auvre, prolifique, guerrière ; elle y apportait les qualités de la race germanique du Nord, énergie, ténacité, exactitude, minutie, et les avantages d'une culture tout occidentale. Le défaut de ces officiers, en leur qualité de Germains et de protestants, était de ne pas comprendre aussi bien les vertus et les faiblesses du paysan russe transformé en soldat ; mais, bien qu'ils gardassent des sympathies allemandes, leur fidélité était en général inattaquable.

L'infanterie régulière comprenait les trois régiments de la garde, Préobrajenski^ Séménovskiy IsmaUovskiy et 41 régiments de ligne. Ceux-là ne quittèrent point Pétersbourg. De ceux-ci 32 seulement furent, en 1756, mis sur le ined de guerre \ les 12 autres, très incomplets, furent réservés pour le service à l'intérieur. Chaque régiment complet se composait de 3 bataillons de mousquetaires (chacun à 4 compagnies, et pour chacime de celles-ci 144 hommes et 6 sous-officiers) et de 2 compagnies de grenadiers (chacune à 200 hommes). Les mousquetaires étaient, en réalité, armés du fusil ; les grenadiers avaient, en outre, des grenades dans leur giberne. Les régiments de ligne portaient presque tous des noms de province, de pays ou de ville : Mourorn, Riazan^ Tchernigofy KazaUy Aj)chéron^ Sibérie^ Nevski (de la Néva), Ladoga. Il y avait les l®** et 2"^ de Moscou. Quatre seulement portaient de simples numéros : c'étaient les 1'% 2% 3^ et 4'' grenadiers, qu'on venait de former au début de l'année 1756. En même temps on avait ajouté une troisième compagnie de grenadiers aux autres régiments de ligne destinés à entrer en Prusse. On voit que la grenade était alors en grande faveur \

1. L'iiisloire do certains de ces corps a donne lieu, dans la liltérature

Pour compléter ces régiments, puis pour former le Cojys d'observation que Pierre Ghouvalof commandait en Pologne, on acheva d'épuiser d'hommes les régiments laissés à l'intérieur. On les reforma comme on put, en y versant de la milice territoriale, des troupes de garnison, des dragons démontés, même les ordonnances qu'on reprit aux officiers et qu'on remplaça par les Petits-Russiens, non astreints au service militaire.

L'armement du fantassin se composait d'une épée et d'un fusil à baïonnette, d'un poids énoxnne : quatorze livres. Chacun des 32 régiments de l'armée d'opération aurait dû être fort de 4000 hommes ; en réalité il n'en comprenait que de 1 500 à 1 800.

La cavalerie régulière comprenait les deux régiments de la garde, Lcib-Cuirassiers et Garde à cheval^ plus 32 régiments de ligne, dont 3 de cuirassiers et 29 de dragons. Elle aurait dû donner un eilectif de 39 546 hommes. En mars 1756, « afln de mettre la cavalerie russe en état, non seulement de lutter avec toutes les autres cavaleries européennes, mais même de les surpasser », on lit une réforme radicale. On augmenta le nombre des régiments de cuirassiers et l'on créa ceux de grenadiers à cheval.

En réalité, l'armée d'opération de 1757 ne compta pas plus de 7 000 cavaliers réguliers, soit 14 régiments. Il y en avait cinq de cuirassiers : Altesse Impériale^ Kiefy Kazan^ Novotroïtsa et celui qui portait le n"" 3 ; cinq de grenadiers à cheval : Kargopoly Riga, Pêtersbourg^ RiazaUy Narva ; quatre de dragons : Tobolskj Nijni'Novgorody Arkhangely Tver. Tout le reste fut laissé à l'intérieur ou employé à garder les lignes de commvaiication.

russe, d des travaux imporLanls : par exemple, Histoire du réQiment Apchéron (1700-1892), par le capitaine d'état-major Bogoust^avski, 3 vol. Potersbourg, 1892 ; Essai cVlitsloire du réçjiment des grenadiers de Pélersbourg Roi Frédéric- Guillaume III (1726-1880), par F. Our.oF, Pctershourg, 18 si ; Histoire du 13« régiment des Leib 'Grenadier s Érivanski (1642-1892), ancien régiment Boutyrski, Potersbourg, 1892 ; Histoire du régiment Pavlovski ( 1793-1890), par Voronof, BouTovsKi, Wali>behg. Kauépof, Pélersbourg, 1890. Dans la Rotisskaia. Starina de 3 883 de curieuses études sur d'autres régiments de la garde, le Préobrajenski, le Séménovski.

l'armée russe.

Il fallut reformer aussi l'armement : au lieu de Tépée on se proposa de donner aux cuirassiers des lattes, aux dragons et aux grenadiers à cheval des sabres, afin, dit Texposé de la commission, « qu'ils puissent, dans le combat, frapper de taille aussi bien que d'estoc, car on sait quelle aptitude naturelle a la nation russe pour frapper et couper : aussi, d'une arme appropriée à ces dispositions, on peut espérer les meilleurs effets ». Remarquons que la substitution du sabre à l'épée, arme d'escrime plutôt que de combat, s'était opérée dans l'armée française dès le temps de Lonvois. En outre les dragons et grenadiers à cheval d'Elisabeth avaient des fusils à baïonnette ; les cuirassiers avaient la carabine sans baïonnette. On élabora un nouveau règlement de cavalerie : les escadrons furent dressés à faire des manœuvres d'ensemble et à opérer des changements de front. On remit en pratique le tir à cheval, tombé en désuétude depuis 1706. Cette transformation, opérée en pleine campagne, n'allait pas sans inconvénients. Quelques corps seulement purent être exercés d'après la méthode prescrite. L'ancien et le nouveau règlement continuèrent longtemps à se dis^iuter la cavalerie russe.

Ce qui restait surtout défectueux, c'étaient les montures. Le type du cheval de grosse et moyenne cavalerie était rare en Russie. L'État n'allouait povu* la remonte que des sommes insufïisantes; encore étaient-elles gaspillées ou mal employées. On voyait des cavaliers de haute taille sur des chevaux i)etits, âgés, malingres, sans vigueur. Une sorte d'espion de Frédérie II, qu'on croit être un certain capitaine Lambert, et que les historiens désignent sous le nom de Voyageur de Riga \ parce qu'il écrivit de cette ville un rapport sur l'armée russe, juge très sévèrement la cavalerie de la tsarine. Les cuirassiers venaient d'être remontés avec des chevaux allemands, qu'on avait réquisitionnés dans les villes des provinces baltiques et

1. Deux textes do ses Observations ont été publiés, Tun, en russe, dans Solovief, Tsloria Rassit, t. XXIV, p. 21 4 et suiv., d'après les arcliives russes, Affaires prussiennes ; l'autre, en allemand, dans les Pièces justificatives au livre de Ilasenkamp, d'après les archives secrètes de Kœnigsberg. Gela paraît bien être la mémo iDièce, mais il y a des variantes assez notables.

payés en moyenne 60 roubles, sans que les officiers cliargés des acliats se fussent beaucoup jn-éoccupés de l'âge, des tares ou du degré de dressage ; beaucoup de ces betes, employées jusqu'alors à traîner les voitures des bourgeois, n'étaient i)as montables : quelques-unes étaient aveugles. Les escadrons n'arrivaient pas à se mettre en rang : l'exercice à feu y jetait le désarroi ; on ne voyait que cavaliers vidant les arçons. Trois régiments de cuirassiers sur cinq n'avaient pas encore reçu leurs cuirasses. Quant aux dragons, « ils ne méritent même pas le nom de cavalerie ». Les hommes sont aussi mal instruits que les chevaux. Longtemps détachés aux frontières turques et tatares, les escadrons ont eu trop rarement l'occasion de manœuvrer ensemble. Leurs officiers sont si simples que ceux des autres corps ont coutume de dire : « Date comme un officier de dragons. »

La cavalerie régulière fut certainement, jDenclant cette guerre, le côté faible de l'armée laisse, tandis que le roi de Prusse en avait une formidable par le nombre des escadrons, la beauté et la vigueur des chevaux, rinstruction et la solidité des hommes, l'entrain endiablé des chefs. Avec cette cavalerie il n'hésitait pas à charger des carrés d'infanterie intacte, à enlever des positions couronnées d'artillerie. Il en fit un usage aussi téméraire et presque aussi heureux que plus tard Napoléon. Même, à la différence de celui-ci, Frédéric II sacrifiait volontiers à cette arme de prédilection son infanterie et surtout son artillerie. Son infanterie ne fut jamais supérieure à celle des Russes ; son artillerie fut toujours inférieure à celle de la tsarine.

Les critiques du Voyageur de Riga s'adressent surtout à la cavalerie régulière de Russie. Il nous reste à parler de la cavalerie irrégulière. Ce qui la caractérise, c'est que chaque cavalier a deux chevaux, dont l'un sert surtout à porter le bagage et les provisions et à rapporter le butin au jjays. Il est curieux de voir classer dans cette catégorie les hussards. Il n'y avait alors que six régiments de hussards, dont quatre anciens, Serbie^ Hongrie^ Moldavie^ GéorgiCy et deux de récente

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formation, Slavo-Serbes et Nouvelle-Serbie. On pourrait les considérer comme les seules troupes étrangères de l'armée russe : ils étaient recrutés soit hors des frontières, dans les pays dont ils portaient les noms, soit parmi ces colonies militaires qu'Elisabeth avait créées dans le sud de l'empire, comme la Nouvelle-Serbie. Du moins ils étaient de races apparentées à Moscou ou pratiquant la religion orthodoxe. I.e Voyageur de Riga les trouve très sujiérieurs à la cavalerie régulière des Russes, mais moins bien montés que les liussards prussiens, moins instruits, moins vifs dans leurs évolutions, moins entendus dans les patrouilles et reconnaissances. Ils avaient une organisation très particulière : ils devaient se monter, s'armer, s'entretenir à leurs frais, moyennant une solde de 120 roubles par an. Gliacun des six régiments comprenait cinq escadrons, soit un millier d'hommes. 11 coûtait 40 000 roubles d'entretien : presque autant que toutes les « armées » kosakes. Or, comme les hussards n'étaient en rien suj^érieurs à celles-ci, on s'explique difficilement cette préférence. Elle tenait sans doute à ce que les hussards avaient une organisation permanente qui, même en temps de j)aix, faisait défaut chez les kosaks ^ ; et s'ils n'étaient pas plus braves, ils étaient plus disciplinés.

Dans les « armées » kosakes, deux corps seulement se rapprochaient de l'organisation des hussards : c'étaient les kosaks de Tchougouïef et les kosaks de Slobodes : ces derniers sont parfois qualifiés de hussards. Ils étaient cantonnés dans ces marches de l'Oukraine que l'on disputait encore aux Tatars de Grimée ; ils y constituaient des espèces de colonies militaires. Les hommes de Tchougouïef avaient été formés par le feld-maréchal Munich en un corps de 500 cavaliej-s : 300 étaient des Petits-Russiens et 200 étaient des Kalmouks baptisés. Ils ne recevaient pas de terre, parce qu'on n'avait pas voulu que les occupations agricoles i)^^ssent entraver leur éducation militaire; ils touchaient une solde et des rations.

1. Kosaks, ou plus exactement Kazaks, nom d'origine turque- talare : c'est de là que nous avons fait cosaqtics, Xous no garderons cette dernière forme que dans les citations textuelles.

En fait de non-combattants, lenr effectif ne comportait qn'nn tambonr, nn timbalier, deux voituriers. Les kosaks des Slobodes avaient à peu près la même organisation. Ils formaient cinq pollis ou régiments, chacun d'un millier d'hommes avec 2,000 chevaux. Leur armement se comx)Osait d'un fusil, d'un sabre et d'une lance. Leur uniforme était celui des hussards, presque tout en bleu. Ils avaient la tête rase, sauf deux longues mèches qui pendaient aux tempes et rejoignaient de très longues moustaches coquettement effilées. Ils étaient aussi bien disciplinés que les hussards, mais leur étaient inférieurs en vertu militaire. Manstein, l'aide de camp de Munich, assure dans ses Mémoires que, même aux yeux des Turcs, ils passaient pour la plus médiocre des « armées » kosakes. Ils rendirent peu de services dans la guerre de Sept ans ; de 5 000 qui étaient partis pour l'armée il n'en arriva que 3 000 ; la campagne d'automne de 1757 les épuisa tellement qu'on dut les renvoyer chez eux ; ils étaient alors réduits à 2 000 et avaient perdu la moitié de leurs chevaux. Ils n'ont pas figuré dans les campagnes suivantes.

Les autres « armées » kosakes étaient celles de l'Oural, forte d'environ 3 600 hommes ; du Volga, 1 060 ; du Caucase, 500 ; d'Azof, 400 ; et enfin du Don, près de 15 000. Celle-ci étant la seule qui ait pris une j)art efficace à cette guerre, c'est d'elle que nous parlerons surtout.

Il y avait 15 003 inscrits, mais 9 000 seulement étaient enrégimentés en polks. Chaque polk, fort de 500 cavaliers avec 1 000 chevaux, se subdivisait en sotnias ou centaines. A la tête de la sotnia, un sotnih ou un essaoul ; à la tête du polk, un polkovink ou colonel] les autres officiers supérieurs étaient les quartier-maîtres, pisars ou écrivains, hhorongji ou porteétendards. En temps de paix les Dontsy (hommes du Don) étaient partagés en deux commandements : V ancien y sous Krasnochtchokof, et le nouveauy sous Stéphane Efrémof . Ces deux chefs étaient généraux de brigade. En campagne, les Dontsy se répartissaient entre les divers corps d'infanterie, à raison d'un ou deux polks par cori3S.

Pour toute l'armée du Don la tsarine ne déx^ensait pas

l'armée russe.

18 000 roubles par an. En temps de paix ces kosaks ne recevaient ni solde, ni ration, n^étaient astreints à aucune organisation. Même en campagne on leur laissait trop souvent le soin de s'entretenir -, parfois même c'étaient eux qui nourrissaient les réguliers avec ce qu'ils réquisitionnaient ou pillaient sur riiabitaut.

Les Dontsy étaient l'élément indiscii)liné de l'armée russe ; comme ils élisaient chaque année leurs polkovniks, sotniks et tous leurs officiers à l'exceijtion des généraux de brigade, c'est à peine s'ils se croyaient tenus de leur obéir ; ils les traitaient non comme des chefs, mais comme des égaux et des camarades. Un jjolk de Dontsy était nne réi^ublique ou lihitôt une anarchie en marche. Il n'avait d'antre loi que les coutnmes de la steppe. Il se mouvait avec une rapidité prodigieuse, n'étant jamais encombré de charroi, car le second cheval pouvait porter des vivres pour vingt et nn jours. Les Dontsy étaient la terreur de Thabitant, et même des généraux de la tsarine, qui n'osaient trojj les emjjloyer, les faisaient surveiller et contenir par les dragons, de crainte de voir s'étendre au loin le jjillage et la dévastation, d'affamer l'armée et le pays sur lequel on opérait, et de pousser les habitants au désespoir et à l'insurrection.

Les Dontsy étaient armés du fusil ou de l'arc, du sabre et d'une lance démesurément longue. Ils suivaient une tactique à eux, qui ressemblait à celle des anciens Scythes, toute d'escarmouches, d'attaqnes sondaines, de fuites simulées, de retours imprévus. Incapables de résister aux charges de la cavalerie x^russienne, ils étaient faits pour harceler, entraver, démoraliser une armée ennemie. Quand ils chargeaient avec des cris sauvages, ghi ! ghi ! dans le galoj) de leurs petits chevaux échevelés et aussi ardents que leurs maîtres, dans l'odeur fauve de leurs cuirs et de leurs pelleteries, l'infanterie prussienne perdait la tête. Cette tactique déconcertait tous les généraux euroi)éens ; elle n'était jjas toujours bien comprise des réguliers russes: Bolotof^ qui cependant les a

1. Mémoires de Bolotof (1738-1795), publication de la Rousskaïa SicuHna, 4 vol. in-8o. Pulcrsbourg, 1873-1875.

VUS à l'œuvre, va jusqu'à les traiter de « méprisables guerriers », bous pour la fuite, uon pour l'attaque . Ils étaieut de merveilleux éclaireurs ; Tarmée russe leur dut, pendant cette guerre, de souvent surprendre Tennemi et de n'être presque jamais surprise, de reposer dans ses camps pendant que l'adversaire était épuisé de vaines alertes. On se demandait i^ourtant si les services qu'ils rendaient n'étaient i)as compensés trop largement par leur façon asiatique d'entendre la guerre.

Le Voyageur de Riga^ tout en constatant qu'ils sont les plus braves des kosaks, les apprécie encore plus sévèrement que Bolotof. « Ils marchent, nous dit-il, sans ordre, comme un troupeau, si bien qu'une colonne de 800 Dontsy peut tenir un quart de lieue. Ils ont une façon toute primitive de charger leur fusil, puisant leur poudre dans une corne et leurs balles dans un i)etit sac. Leurs généraux font d'eux un cas si médiocre qu'ils ne s'inquiètent point de savoir si peu ou beaucoup d'entre eux ont pu être massacrés. » Le même témoin, qui a séjourné quelque temps au quartier même d'Apraxine et dîné à la table des généraux, nous fait un curieux portrait de Krasnochtchokof, le plus populaire des chefs kosaks :

Toute sa science consiste à atteindre l'ennemi de très loin avec sa lance ou sa flèche. Il passe pour ne jamais faire quartier. Il n'a jamais pris part à d'autre affaire qu'à celle d'Otchakof. J'ai su que là il se montra incapable de diriger les reconnaissances. Il ne voulait pas entendre parler d'agir la nuit, disant qu'il pourrait facilement lui arriver malheur, à lui et à tous les siens, car le diable pouvait les égarer dans la nuit... Il doit son élévation à sa parenté avec Razoumovski... Les Russes disent qu'il est sorcier. Le général Lapoukhine m'en donnait l'assurance, et comme je lui disais qu'en Allemagne on ne croit pas aux sorciers, il me dit : « Est-il possible qu'on ne croie pas à une chose si certaine ? »

Il est curieux de trouver, à la date de 1758, dans le récit du sceptique « Voyageur » la première indication sur cette légende de Krasnoclitchokof si largement dévelox)pée dans les chansons populaires de la Russie. Dans celles-ci, il est le héros brave et astucieux X3ar excellence, TAcliille et TUlysse

l'armée russe. 47

de Tépopée slave. C'est lui qui a pris Berlin, et, dans quelques variantes, c'est lui qui a enlevé la Prussienne^ femme ou fille de Frédéric II, devenue ici la ^personnification de la ville de Berlin. C'est lui encore qui, déguisé en marchand, a su s'introduire aux)rès du roi ; il se fait verser par lui la vodka ; le roi le questionne sur ce qu'est le héros Krasnochtchokof, et le chef kosak, après s'être enfin laissé deviner, saute par la fenêtre et échappe à toutes les jjoursuites. D'ailleurs, pour le peuple russe, Frédéric II aussi est un sorcier : il peut, à son gré, prendre la forme d'un pigeon bleu, d'un chat gris, d'un brillant faucon, d'un noir corbeau, d'im poisson, d'un canard, et déjouer ainsi tous les ellbrts et tous les pièges de ses ennemis \ Le ro^ cruel, pour ces imaginations naïves, est une manière d'enchanteur et de loup-garou ; Krasnochtchokof est seul de force à rivaliser avec lui.

Les qualités et les défauts des Dontsy, population déjà très mélangée d'éléments asiatiques, sont encore plus marqués dans le plus curieux des corps irréguliers, celui des diverses nations y ou des hétérogènes . Ces hétérogènes ou allogènes, de races finnoise, finno-turke, tatare, mongole, étaient : les Kalmouks du Volga, les Tatars de Kazan, les Mechtchéraks, les Bashkyrs, les Kalmouks baptisés de Stavropol. Dans leur l)ays, on ne connaissait ni le régime servile des paysans grands-russes, ni l'organisation quasi républicaine des kosaks. A la tete de leurs tribus il y avait des starchines ou notables, à la fois grands j3rox)riétaires et chefs naturels des unités militaires.

Les jjIus braves de ces cavaliers étaient les Kalmouks non bajjtisés du Volga, moitié musulmans, moitié chamanistes, un des résidus les plus authentiques des anciennes invasions mongoliques. Au début de la guerre de Sept ans, on avait eu le dessein d'en faire venir à l'armée 8 000 ; on se contenta ensuite de la moitié, en donnant à l'autre moitié l'ordre de se tenir prête -, on se réduisit à n'en amener que 2 000. Ils s'étaient distingués dans les guerres contre les Tatars du

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