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BUSSES ET PRUSSIENS.
Frédéric II aurait souhaité garder plus longtemps la magnifique position de Bunzelwitz : « Si les subsistances avaient permis à l'armée du roi de s'y soutenir, la campagne se serait écoulée en Silésie sans que les formidables apprêts des ennemis eussent produit d'événements remarquables ; mais le magasin de Schweidnitz, qui avait fourni des vivres à l'armée pendant une grande partie de cette campagne, tirait à sa fin. » Il n'y avait plus là de vivres que pour un mois. Le 26 septembre, le roi fit sauter tous les ouvrages de son camp, laissa dans Schweidnitz 5 bataillons, les convalescents et 100 dragons, sous les ordres de Zastrow. Le 28, il occupait un camp à Siegrotli et, le 29, à Nossen, près de Mûnsterberg.
La grande armée russe, affaiblie des 18 000 hommes laissés avec Tchernychef, repassait l'Oder et se dirigeait vers la Posnanie.
La retraite de Boutourline avait été un soulagement pour Frédéric II. Aucune des armées belligérantes ne lui donnait autant de souci et ne lui avait fait autant de mal que les Russes. Sa haine contre eux s'exhalait jusque dans ses lettres à Voltaire. Il en arrivait à lui reprocher d'avoir écrit V Histoire de la Russie sous Pierre le Grand : « Dites-moi, je vous prie, de quoi vous avisez-vous d'écrire l'histoire des loups et des ours de la Sibérie?... Je ne lirai point l'histoire de ces Barbares. Je voudrais même pouvoir ignorer qu'ils habitent notre hémisphère. » Jusqu'à présent ils ne lui avaient guère permis d'ignorer ou même d'oublier leur existence.
C'est à ce moment que se produisit le fait le plus important de cette « pitoyable » campagne. Si Laudon manquait de décision ijour les attaques de front, si en 1761 il exagéra encore la prudence « cunctatrice » de Daun, il avait le genre d'entêtement de la mouche ^ après un échec, il s'éloignait de fort peu et revenait aussitôt sur le même point. Jamais Frédéric II n'était débarrassé de lui complètement ou pour longtemps. Au moment même où celui-ci marchait sur Mùnsterberg pour
l. Œuvres de Voltaire, Correspondance avec Frérle'ric II.
y attirer Laudon à sa suite, le général autrichien faisait un crochet, reparaissait tout à coup sous Schweidnitz et, dans la nuit du 30 septembre au l'^' octobre, Tenlevait par surprise, La place n'eut pas le temps de tirer douze coups de canon, et les Autrichiens n'y auraient fait que peu de pertes si un magasin à poudre n^ivait fait explosion. Frédéric II donne une grande importance, dans cet événement, aux menées du major Roca, qui était prisonnier dans la place avec 500 soldats italiens de l'Autriche. Ce fut lui qui, ayant cajjté la coniiance de Zastrow, fournit à Laudon les indications qui assurèrent le succès de l'assaut. La résistance semble avoir été plus sérieuse que ne le dit Frédéric : les Autrichiens eurent hors de combat 63 officiers et 1 394 soldats, dont 400 seulement furent des victimes de l'explosion. Les Russes ne perdirent que 5 officiers et 92 hommes. Il est vrai que leurs alliés ne les avaient que fort peu employés : des 18 000 de Tchernychef, 800 grenadiers seulement furent commandés pour l'assaut ; ils marchèrent en tete des colonnes. Dans le pillage qui suivit, au témoignage de l'historien Soukhotine, seuls les soldats russes montrèrent de la discipline ; seuls ils restèrent en armes sur les remparts, pendant que leurs alliés se ruaient dans les maisons et les magasins.
Au fond il semble bien que Laudon ait été ravi du départ de la grande armée russe : depuis qu'on avait reculé devant une attaque du camp de Frédéric, les deux généralissimes avaient honte l'un de l'autre ; Laudon, qui ne se proposait plus de grandes entrexjrises, n'aurait su à quoi employer 50 000 Russes 5 il ne se souciait pas d'être, même en subordination toute nominale, sous les ordres de Boutourline ; et s'il y avait quelque gloire ou quelque butin à faire, comme à Schweidnitz, il préférait ne point partager.
Il ne restait à Boutourline, s'il ne voulait pas p9rdre toute la campagne, qu'à faire presser par Roumiantsof le siège de Kolberg et à le soutenir de loin.
Le siège de Kolberg était déjà le quatrième de cette guerre. Le corps confié à Roumiantsof se composait des régiments 3^ grenadiers, Novgorod, BiélozBrsk, Voronèje, ce dernier à
3 bataillons, et quelques escadrons kosaks. Il devait marcher très vite, presque sans bagage. Il recueillerait en route 15 bataillons de la brigade Neviédoniski, les dragons Arkhangel et Tobolsk, les hussards Géorgie, les kosaks des Slobodes. Il semblait qu'il pût comjDter en Poméranie sur le concours du corps de Tottleben. Enfm il devait être renforcé devant Kolberg de 12 bataillons, sous le général Dournovo, que la flotte y amènerait de Revel et de Gronstadl.
L^expédition devait être secrète. Elle ne le fut pas assez pour que Frédéric II ne s'en soit pas préoccupé dès le début. Roumiantsof, formant de ses troupes deux colonnes, sous les généraux Eltchaninof et Bibikof, atteignit Tuchel le 30 mai, Konitzle 1^'^ juin; le 5, il était à Steinfurt, où il se renforça d'une section du génie et des dragons d'Éroi3kine ; le 9, il était à Rummelsburg, où il lui était prescrit d'attendre les autres renforts. Le 23 juin, il atteignait Kœslin : il devait avoir alors environ 8 000 hommes ; mais les baltes tirent que le « secret » de l'expédition fut tout à fait éventé.
Roumiantsof, déjà dans sa halte du 9 juin à Rummelsburg, avait écrit à Boutourline, lui représentant l'insuffisance de son petit corps pour une telle entreprise : les 9 bataillons d'infanterie qu'on lui avait confiés n'avaient pas l'effectif réglementaire ; les hommes avaient dû être choisis parmi les moins solides et les plus mal équipés *, beaucoup d'officiers étaient éclopés, estropiés, relevant à peine de leurs blessures, et on les lui avait donnés parce qu'ils sortaient des hôpitaux et des ambulances. Il n'avait que des canons régimentaires et presque x>as d'autre artillerie de campagne. Boutourline convenait de tous ces faits, mais invitait Roumiantsof à se rassurer : une fois sous Kolberg, il aurait 20 000 hommes et 60 canons, y compris ceux des régiments.
Les fortifications de Kolberg n'avaient guère été accrues depuis les premières attaques. Nous y retrouvons le même commandant, le colonel Heide, qui avait déjà soutenu les trois premiers sièges de Kolberg. Il disposait d'une garnison de 4 bataillons. Mais, tout d'abord, Frédéric II avait envoyé à son secoiu^s le jorince Frédéric-Eugène de Wiirtemberg, qui
avait été blessé en conduisant les charges de Kunersdorf, qui n'avait alors que trente ans, et que nous avons vu figurer plusieurs fois dans ces récits. Frère cadet du duc régnant de Wurtemberg, il devait être duc à son tour (1795-1797). Il devait être le père du premier roi wùrtembergeois (Frédéric, 1797-1816), et faire de sa fille une impératrice de Russie; il fut le grand-j^ère de deux tsars (Alexandre et Nicolas), d'un vice-roi de Pologne (Constantin) ; il fut le grand-père de la reine de Westphalie, Catherine, et Tarrière-grand-père du prince Napoléon et de la princesse Mathilde.
Frédéric-Eugène avait amené 16 bataillons et 20 escadrons, au total 12 000 hommes. La cavalerie était excellente; les grenadiers formaient Télite de Tinfanterie ; les bataillons francs de Corbière et Wunsch étaient pleins d'ardeur ; mais dans le reste il y avait trop de recrues, de déserteurs et même de prisonniers de guerre. Comme la place de Kolberg est peu étendue, le prince avait établi, au sud-est de la ville, un camp fortifié ; il appuyait sa droite à la rivière de la Persante, sa gauche au village fortifié de Ballenwinckel. Il s'étendait sur une longueur de 1500 à 2 000 pas. Sur son front, il avait élevé 11 boulevards ou redoutes, éloignées Tune de l'autre d'ime portée de fusil ; d'autres ouvrages bordaient la Persante ou hérissaient Ballenwinckel. C'était, en réalité, un double siège qu'avaient à faire les Russes : celui de la ville et celui du camp.
En outre, dès le 5 juin, le corps du général Werner occupait Kôrlin. Les Prussiens comj)taient donc, en tout, sur les bords de la Persante, 26 bataillons et 45 escadrons, contre les 8 ou 9 bataillons et les 10 escadrons qu'amenait Roumiantsof.
Avec le corps de Tottleben, Roumiantsof aurait eu 11 000 ou 12 000 hommes ; mais le chef des troupes légères ne se souciait pas de se placer sous ses ordres ; il se tenait à distance, alléguant les rivières ou les détachements ennemis qui les séparaient l'un de l'autre. Quand Roumiantsof atteignit Koslin, Tottleben se retira sur Schvviefelbein : ce- I)endant il voulut bien envoyer à Roumiantsof la brigade
d'infanterie Békétof, forte des trois régiments Mourom, Kief et Viatka.
Les escarmouches se multipliaient. Déjà le 19 juin, le général Werner, voulant observer la marche de Roumiantsof, conduisit dans la direction de Kôslin un détachement de cavalerie ; à Fachmùne, il se heurta aux Dontsy ; un brillant combat s'engagea sous les yeux mêmes de Roumiantsof. Les kosaks repoussèrent l'ennemi avec tant de succès que ce général, dans son rapport à la tsarine, déclare « qu'il n'aurait pu le croire s'il n'avait été présent et s'il ne pouvait l'attester sur sa parole d'honneur » . Il rendait aussi témoignage à Boutourline de l'excellente discipline observée sur tout le chemin par sa petite armée : « Les habitants, aussi bien dans cette ville de Kôslin que dans les autres et dans les villages, même aux lignes extrêmes de mes avant-postes, continuent à vivre paisibles dans leurs maisons, mais ils sont épuisés et réduits à la misère. »
Maintenant Roumiantsof occupait toute la rive droite de la Persante, de Belgard à son embouchure. Pour commencer les opérations du siège, il n'attendait plus que l'arrivée de la flotte, qui devait amener 6 500 hommes de troupes et le parc de siège.
Le 28 juin se passa un fait qui jeta une émotion jjrofonde dans l'armée russe : ce jour-là, Tottleben fut, à Bernstein, mis en état d'arrestation avec son fils, et envoyé comme criminel d'État à Pétersbourg. « L'affaire Tottleben » est un des épisodes les plus étranges de la guerre russo-prussienne. Pour l'expliquer, il nous faut revenir un peu sur le passé.
Tottleben était un Allemand de Thuringe, qui, autrefois, avait été fort en faveur à la cour d'Auguste III. Après avoir cherché la fortune par diverses voies, il était entré en 1757 au service de Russie. Pendant les premières campagnes, line parut d'abord qu'un homme de main, un hardi chef de partisans, passionné pour les coups téméraires, peu scrupuleux sur la discipline et le chapitre du pillage, lâchant la bride à ses kosaks et ses hussards, faisant et laissant faire du butin, une sorte de « Père la Maraude » ^ adoré de ses tronj;)es légères.
vigilant, infatigable, surprenant toujours et jamais surpris, imjjatient de toute autorité supérieure à la sienne, habile à se créer de hautes relations par-dessus la tête de ses chefs, peu soucieux d'exactitude dans ses rapports d'éclaireur, quelque peu hâbleur et vantard. La prise de Berlin l'avait mis en lumière : il s'y était montré médiocrement habile et tenace dans les attaques, mais d'une supériorité d'intrigue incontestable, mêlant les négociations secrètes aux attaques à ciel ouvert, bernant à la fois le général autrichien Lascy et son supérieur hiérarchique Tchernychef, faisanl, en un mot, de la capitulation de Berlin son afï'aire à lui. 11 était entré dans cette capitale comme un hôte préféré et presque comme un ami. 11 avait affecté d'adoucir en faveur des vaincus la rigueur de ses instructions, prêtant la main à des simulations qui sauvaient môme des établissements royaux. 11 en était resté odieux aux Autrichiens, jalousé même des Russes, qui ne lui pardonnaient pas de leur avoir ravi la gloire d'un assaut, réduit leur part du butin et traité avec d'excessifs égards la résidence du roi qui en avait si fjeu montré ^ouv la capitale de la Saxe. A Pétersbourg on s'étonnait des inexactitudes et des contradictions de son rapport, que d'ailleurs Tottleben avait adressé directement au généralissime, refusant de le faire passer par Tchernyclief; à Vienne, on s'indignait de ses accusations contre les chefs autrichiens. 11 y eut alors une première « alfaire Tottleben ». 11 reçut de la Conférence, au nom de l'impératrice, un blâme en cinq points, relevant : 1^ la façon irrégulière d'envoyer son rapport qui constituait la faute la plus grave contre la discipline ; 2"^ l'audace avec laquelle il revendiquait tout l'honneur de l'entreprise jDOur soi et son corps expéditionnaire, accusant la grande armée de l'avoir plutôt entravé que soutenu 5 S"" ses accusations contre son supérieur Tchernychef; 4"" ses récriminations contre l'armée autrichienne qui tendaient à méconnaître les services rendus par elle et à faire croire à l'Europe qu'il y avait de la mésintelligence entre les armées alliées et de la froideur entre les cours 5 5"* ses attaques « perhdes et contraires à toute sincérité » contre le rôle de l'artillerie russe. Ce blâme était signé de tous les
membres de la Conférence, le prince Nikita Troubetskoï, le chancelier Vorontsof, Alexandre Ghouvalof, Ivan Néplouïef, le prince lacob Chakovskoï\ — Tottleben avait refusé la rétractation, qu'on exigeait de lui, des accusations lancées dans son rax)port contre les généraux et les troupes d'Autriche, et même contre Tchernychef . Il avait poussé les hauts cris, menaçant même « d'entrer dans des particularités plus amples, de démasquer bien des gens et de faire connaître à Sa Majesté Impériale les raisons qui empêchent le succès et la gloire de ses armes ^ ».
Nous avons vu qu'on faisait de lui, au camp de Frédéric II un singulier éloge : « Tchernychef et Lascy avaient été bridés parle chef des cosaques. » On soupçonnait que ses ménagements pour la capitale prussienne avaient dû être récompensés. Les relations qu'il avait nouées avec le marchand patriote Gotzkowski, dès avant la prise de Berlin, continuèrent ensuite : elles pouvaient paraître suspectes.
Tous ses supérieurs avaient eu à se plaindre de lui. Abusant de la confiance qu'il avait su inspirer en 1759 à Soltykof, il en avait profité pour ne point obéir à Fermor dans la campagne poméranienne de 1760 : Fermor avait été contraint par ses insolences à lui retirer le commandement des troupes légères, puis forcé par la Conférence à le lui rendre. Tchernychef avait eu à se plaindre de lui aussi bien en Silésie, dans la campagne de 1761, que sous Berlin : c'est dans le corps de Tottleben qu'on voyait des officiers russes passer dans les - cantonnements ennemis, ajDrès un échange de paroles y et aller boire avec les officiers prussiens. Le feld-maréchal Boutourline, au moment où il prit le commandement, avait d'abord fait bon accueil à l'aventurier thuringien ; puis il s'était vu contraint de lui lâcher toute la bride, de le laisser agir à sa guise, tant pour sa guerre de partisans, qui lui paraissait cependant très pauvre en résultats, que pour ses intrigues, qui lui inspi-
1. Archive Vorontsof, t. Vi. — Mabslovski, t. III, Pièce justificative 69.
2. Lettre du chevalier Ménager, attaché militaire de France à l'armée russe, au duc de Choiseul, 10 janvier I7iu (Archives des affaires étrangères de France, Correspondance llussie).
Cuirassier (sans cuirasse).
LMFORy.ES RUSSES — 9
raient déjà des soupçons. Quand Tottleben fut blâmé si vertement par la Conférence au sujet de son rapport de Berlin et qu'il se rendit au quartier général de Boutoiu'line pour offrir sa démission, alléguant l'état de sa santé et son désir de passer le reste de ses jours « dans la solitude et le repos », le feldmaréchal pria la Conférence de ne pas donner suite à l'affaire ; mais les arguments dont il appuya sa proposition sont des plus singuliers :
Je crains que, en recevant ce blâme et ce témoignage du courroux de Votre Majesté Impériale, et surtout la demande d'excuses à Tcliernychef, Tottleben, avec son caractère bouillant et irréfléchi, ne se démette du commandement dans la saison où il nous serait le plus utile ; je crains même qu'avec son corps de troupes il ne fasse quelque démarche qui me serait infiniment nuisible et qu'il ne fasse usage, au profit de l'ennemi, des ordres secrets que je lui ai remis avec mes observ^ations, d'autant plus que celles-ci contiennent le plan d'opérations contre les Prussiens, la disposition de son corps, avec tout le détail imaginable.
Il était impossible de dire plus clairement que Tottleben était capable de tout, môme de compromettre son corps dans quelque désastreuse aventure perfidement préméditée, même de livrer à Frédéric II les papiers les plus secrets de Tétatmajor. C'est jjourtant un tel homme que, pour ces raisons mêmes, on maintenait à la tête d'un commandement important : bien plus, on lui sacrifiait Tcliernyclief , qui dut renoncer à obtenir des excuses et qui, « dans son zèle pour le service de Sa Majesté Impériale », se contenta du ressentiment que celle-ci témoignait pour les offenses qu'il avait reçues.
Tottleben n'avait donc plus à se contraindre. Tout de suite après, nous le voyons acquérir en Poméranie, c'est-à-dire en terre prussienne et peut-être avec de l'argent prussien, le domaine de Lùpovv, qu'il aurait payé 96 000 thalers. Tout en continuant à guerroyer contre Frédéric II, il se préparait à êti^e son sujet : de général au service de Russie il devenait hobereau poméranien.
RUSSKS KT PUUSSIENS.
Tottleben était un personnage si équivoque que lorsque, le 22 juin 1760, des voitures de poste eurent été pillées sur la route de Stolpe à Dantzig, et qu'on en eut enlevé 17 169 tha- 1ers, des voix s'élevèrent dans Farmée pour accuser de ce vol à main armée la connivence ou la complicité de Tottleben. On disait que l'attaque avait été menée par son subordonné le général de brigade Stoïanof, des hussards Serbie. Une enquête s'ensuivit et ne fournit aucune preuve. Ce furent même les dénonciateurs qui furent punis : les uns, dont le vaguemestre Dmitriéef Matvéef, reçurent les batogues sm* le front du régiment ; les autres furent passés par les rangs des soldats armés de verges.
Dans la campagne d'hiver qui précéda celle de 1761, on constata que Tottleben avait d'étranges ménagements pour les territoires prussiens de Brandebovirg et de Poméranie et que, tout en faisant beaucoup de bruit et en se donnant beaucoup de mouvement, il n'attaquait jamais à fond et ne tentait rien de sérieux. C'est lui qui eut l'idée de ces armistices et qui poursuivit ces négociations, qualifiées par M. Masslovski de criminelles, mais que cependant Boutourline et la Conférence eurent la faiblesse d'approuver.
Lors des opérations sur Kolberg, il ne fait rien pour appuyer Roumiantsof : dès que celui-ci se rapproche de la place, celui-là s'en éloigne et se replie sur Greifenberg. Tottleben continne à opérer en chef autonome : il faut les ordres réitérés du généralissime pour qu'il se décide à céder à Roumiantsof une brigade d'infanterie.
Pour s'assurer toute liberté dans ses intrigues, il avait fini par terroriser ses officiers à un tel point que, lorsqu'on reçut l'ordre de l'arrêter, on vit le colonel Biilau se refuser à porter les mains sur lui.
Le lieutenant-colonel Asch, un des officiers que Tottleben avait Ini-même choisis jjour servir sous ses ordres, souxdçonna, dès janvier 1761, que son clief, i^ar les voies les plus diverses, presque sans prendre aucune précaution, faisait passer à l'ennemi des renseignements sur la répartition des
troupes, leur effectif et les projets d'opérations. Le lieutenantcolonel, pour en avoir le cœur net, s'étudiait à gagner de j)lus en plus la confiance de Tottleben. Il surveilla ses colloques fréquents avec les officiers X3russiens, ses relations avec le marchand Gotzkovvski, les correspondances qui passaient par Stolpe, les échanges de papiers chiffrés, cette persistance à ne faire aucune opération efficace, malgré les ordres les plus formels et les plus souvent réitérés de l'autorité supérieure. Il se garda bien de risquer une dénonciation prématurée, instruit, par les expériences antérieures, des dangers qu'il aurait courus. Ce fut seulement le 27 juin qu'il réussit à comjjléter son dossier. Le lendemain il convoqua secrètement les officiers supérieurs du corps, leur donna un a^jerru de ses preuves, et lit arrêter le juif silésien Isaac Sabatky ou Sabatka, un des agents les plus actifs de Tottleben, avec des papiers suspects entre les mains, ou, lAus exactement, dans une de ses bottes.
Ce sont ces documents conservés aux archives de Moscou ou du dépôt de la guerre, reproduits par M. Masslovski dans ses Pièces justificatives, qui ont permis à celui-ci d'affirmer la trahison de Tottleben, que l'historien Solovief n'avait pu que soupçonner.
Le même jour, Tottleben fut arrêté ainsi que son fllset interrogé.
Le juif Sabatky fît aussi quelques révélations : il avoua qu'il avait été plusieurs fois employé à porter des lettres cachetées du camp de Frédéric II au camp du prince Henri et réciproquement ; Sabatky avait un frère à Breslau, chez qui Tottleben avait de l'argent en dépôt; lui-même, avec ce frère, avait porté des lettres de Tottleben au commandant prussien de Glogau, sans adresse sur l'enveloppe. Le commandant en recevant ces lettres avait dit : « C'est parfait » ; puis il avait envoyé les deux juifs au prince Henri, qui les avait renvoyés à Tottleben avec des lettres. Seulement Tottleben avait dit à Sabatky que le prince le priait simplement d'éjjargner ses domaines en Poméranie. Le paquet qu'on avait saisi dans la botte de Sabatky lui avait été confié par Tottleben avec
BUSSES ET PRUSSIENS.
mission de le remettre soit au commandant de Breslau, soit au prince Henri, soit au roi de Prusse. Sabatky affirmait n'avoir jamais été chargé verbalement par Tottleben de demander une entrevue à Frédéric 1 1 : Tottleben avait seulement exprimé le vœu d^avoir avant sa mort une entrevue avec le roi de Prusse.
Cependant le résultat des interrogatoires de Tottleben et de Sabatky, les pièces publiées par M. Masslovski ne prouvent encore qu'une chose : c'est que Tottleben entretenait des correspondances suspectes avec Frédéric II, le prince Henri, le commandant prussien de Glogau, le marchand Gotzkowski et d'autres personnes. Nous n'avions jusqu'à présent aucun spécimen de cette correspondance ; il était fâcheux que le texte des papiers trouvés dans la botte de Sabatky n'eût pas été reproduit ; il y avait sans doute de grosses lacunes dans le dossier, tel que M. Masslovski l'a eu entre les mains. Peutêtre aussi que le colonel Ascii n'avait rien pu saisir de plus : c'est ce qui expliquerait le refus qu'aurait fait le colonel Bùlau de se prêter à l'arrestation de Tottleben ; c'est ce qui expliquerait aussi la suite donnée plus tard à l'affaire.
Avant que M. Masslovski eût refait ainsi le procès de Tottleben, nous connaissions déjà le témoignage si précis, si dédaigneux, si flétrissant de Frédéric 11^ :
Comme il n'est pas de ville imprenable où l'on ne puisse introduire un mulet chargé d'or, il n'est guère d'armée où Ton ne trouve d'âme lâche et vénale. Dans cette crise des affaires il était important d'avoir des nouvelles de bonne source, et avec tant d'ennemis, il faudrait au moins pouvoir être instruit d'une partie de leurs desseins. Cela avait fait jeter les yeux sur M. Tottleben, comme un homme capable d'entrer dans de pareilles propositions et propre à faire parvenir les meilleures nouvelles. On ne se trompa point dans le jugement qu*on avait porté de son caractère. Il fit tout ce qu'on désira de lui, et même au delà. Mais, par la suite de cet esprit de légèreté et d'imprudence qui l'avait engagé dans cet indigne m4jt;ier, il se trahit lui-
1. FuÉDBRic II, Histoire de la guerre de Sept ai^s, cliapjitre XVI, in fine, dans les Œuvres complètes. Ce passage ne se trouve pas dans toutes les éditions.
même par sa conduite peu mesurée ; et il fut précisément arrêté au début de la campagne, lorsque ses services devenaient les plus essentiels et les plus utiles.
Toutefois ce témoignage de Frédéric avait paru aux ijrécédenls historiens sujet à caution. C'est seulement par la récente publication des tomes XIX et XX de la Politische Correspondenzy C'est-à-dire après l'apparition du livre de M. Masslovski, que la lumière s'est faite sur l'incident Tottleben, une lumière pleine, éblouissante, accablante jjour Taccusé. On a vu alors que Frédéric II, dans ses Mémoires, n'avait rien exagéré, que ses lettres les plus intimes et les ]3lus secrètes, môme celles adressées à son frère bien-aimé, sont d'accord avec les écrits destinés par lui à la postérité. Le prince Henri, dans une lettre de Landsberg, 26 juin 1760, dit au roi de Prusse : « Le juif Sabatky est venu m'appjrendre qu'un officier russe veut servir d'espion, si vous voulez donner un billet signé de vous, comme quoi il sera lieutenant-colonel et qu'il recevra une pension à la paix. » Et le roi envoie un blanc signé de sa mainV Peut-être n'est-ce pas de Tottleben qu'il est ici question; mais voici qui devient d'une clarté indiscutable. De Leipzig, en février 1761, le roi écrit au gouverneur de Stettin, le duc de Brunswick-Bevern : « J'approuve fort l'affaire Tottleben par l'argent et le juif ; mais qu'on soit prudent, que le gaillard (/îCerZ) ne nous trompe pas. S'il veut de l'argent, bon {wenn auf Geld anhommty gui) . Me dire combien il veut {Mir sagen icie viel will)^ , » Plus tard, au prince Henri : « Je vous dirai que le juif a exécuté la commission tout de travers ; que mon intention a été de donner à Tottleben une somme en argent afin de ménager, }jrimOy notre pays dans ses excursions, pour ne pas le traiter si barbarement, ni le ravager si cruellement que cela est arrivé, et en second lieUy de nous averti}^ secrètement du vrai plan d'opérations des Russes, de leurs desseins pour ouvrir leur campagne et pour commencer leurs premières