RÉFLEXIONS FAITES A MOSCOU
Tout le monde a crié : bravo î devant la maîtrise, l’énergie et l’béroïsme des hommes du Krassine, et de Tchoukhnovski. Moi aussi ! Et je ne dérangerais pas les lecteurs des îzvestia pour leur annoncer que je prends part à un applaudissement aussi universel, si l’émouvant événement polaire n’avait provoqué en moi une certaine surprise qui vaut d’être notée.
Ce n’est pas celle qu’on pourrait croire. Je n’ai pas été étonné par l’exploit des navigateurs et aviateurs soviétiques, mais, bien au contraire, par l’étonnement qui s’est mêlé un peu partout, et d’abord en France, à l’enthousiasme. L’accent même de cet enthousiasme me plonge dans un tas de réflexions.
(1) Article publié par les Izvestia.
HENRI BARBUSSE
Pour être magnifique, le fait lui-même est fort simple. Si l’expédition de Vltalia n’était pas très sensée, le sauvetage des survivants dans les conditions où il s’est effectué, était logique — et si nos camarades en sauvaient d’autres, ce serait également très logique.
La vertigineuse prouesse où nous mêlons les noms de Tchoukhnovski, de Babouclikine, de Samoloivitch, prouve quoi ? D’abord que le gouvernement de l’État Ouvrier a passé aux actes, puisque des hommes, qui sont des soldats soviétiques, ont payé de leur personne, — parce qu’il y avait une œuvre de solidarité humaine à accomplir. Ils ne se sont pas arrêtés, pour rouges qu’ils fussent, à tout ce que l’impérialisme et le fascisme avaient pu agrémenter de panache, d’accessoires de théâtre et de bibelots de publicité, une expédition polaire. Ils ne se sont pas arrêtés à ce détail : la hâte et la négligence toutes politiques, hélas, avec lesquelles l’expédition de Nohile avait été lancée dans les espaces glacés. Ils n’ont guère considéré combien la préparation technique du terrible voyage avait été sacrifiée aux exigences urgentes de la réclame de la firme mussolinienne, et de l’affichage du drapeau néo-italien sur les banquises — et ils ont risqué mille fois la mort pour aller repêcher quelques morts
qui remuaient encore un peu, et les ressusciter. En ramenant dans le ciel plusieurs de ces naufragés du ciel, ils ont diminué le nombre des crimes des responsables officiels ou officieux de l’entreprise.
Leur coup de force et d’audace calculée, a éberlué une partie de la vieille Europe. Mes pauvres compatriotes d’Occident ne savent pas encore que les soldats soviétiques ne sont pas des soldats comme les nôtres : ce sont des soldats dont le but est justement de sauver des gens, et il nous est bien difficile et bien dur, là-bas, de constater loyalement que l’image de l’Homme au couteau entre les dents n’est pas une photographie.
Aussi voyons-nous des journaux beaucoup trop serviles pour ne pas refléter l’opinion courante, manifester une approbation stupéfaite, comme tel grand journal théâtral parisien qui, se croyant aussi bien renseigné sur les coulisses de la grande actualité mondiale que sur celles des music-halls, écrit : « Cette heureuse expédition du Krassine fait et fera dans le monde la plus vive impression. N’est-ce pas un peu là la rentrée dans l’humanité de la Russie, la rentrée du régime soviétique dans les sentiments et les mœurs de la sociabilité ? ». Ce beau pathos qui serait outrageant pour ceux dont il
HENRI BARBUSSE
parle, s’il ne ridiculisait pas avant tout celui qui parle, nous traduit donc le sentiment d’une portion du public : voici les sauvages soviétiques qui rentrent dans la civilisation. Ils se rachètent. Ils mettent les pouces. Au moment de l’institution de la N. E. F. on avait déjà espéré ce bon mouvement de leur part, mais ça n’avait été qu’un vain espoir... Maintenant, il n’y aura plus de témérité et de courage à se promener dans l’U. S. sans escorte comme l’a fait l’autre année Andrée Viollis qui a intitulé vaillamment son livre : Seule en Russie ! Et on sait presque autant de gré au pouvoir ouvrier que s’il avait sur le marché capitaliste, vendu le socialisme pour avoir la paix.
Mais l’affaire du Krassine prouve encore autre chose. Elle atteste que les gens qui dans l’U. R. S. S. conduisent des brise-glace et pilotent des avions, connaissent admirablement leur métier, que ce sont des as, des héros perfectionnés, et aussi qu’ils ont à leur disposition des appareils et un outillage de premier ordre ; que l’aviation soviétique est puissante et prête, et capable de faire tout aussi bien et même mieux que n’importe quelle autre aviation, dans n’importe quelle circonstance.
Gela aussi a causé quelque abasourdissement.
Voilà que cette célèbre opinion publique, qui résiste si mal au vent, et qui a pour spécialité de découvrir de temps en temps l’Amérique, se met en devoir de découvrir la Russie nouvelle !
Il a fallu que tombe du ciel cette aventure tragique et superbe de dirigeable et d’avion, pour qu’on se résignât à savoir que dans l’exempire des tsars, il y a des bommes de cœur et de tête, et des techniciens qui sont à la hauteur des éventualités, et un grand peuple qui est fort et solide — et pour qu’on se rendît compte de ce que c’est que le cœur rouge de Moscou.
C’est un peu de la même manière qu’il a fallu l’assassinat de Mattéotti pour qu’on se rendît compte que Mussolini était Mussolini. Je parle du fascisme comme je parlerais d’autre chose, et parce que dans cette affaire, c’est lui qui a commencé si l’on peut dire ; mais le geste des soviétiques n’a nullement eu pour but d’agiter une faucille et un marteau à l’encontre de la croix et de la bannière mobilisées par Nobiîe. La question fascisme-bolchevisme se discutera ailleurs et se réglera d’autre façon. Dans l’occurrence, nous ne voyons que des soldats qui ont fait leur devoir d’hommes, et une démonstration éclatante de la force et de l’organisation soviétiques.
Mais il y a par-dessous les vagues élites qui
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font les journaux et qui traduisent l’errante pensée publique dans les pays de dictature bourgeoise, toute une masse qui commence à savoir ce qui en est du nouveau continent installé sur le vieux continent. Et pour ceux-là, Phistoire du Krassine et de ses embarcations ailées n’est pas un miracle : tout cela est dans l’ordre.
C’est ce public dont l’opinion est surtout utile pour le bon agencement de l’avenir.