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ENTRETIEN AVEC GORKI

C’était la première fois que je le voyais. On avait travaillé ensemble, parfois, de loin, mais on ne se connaissait personnellement, si je puis dire, que par lettres.

Il m’est apparu (et nous nous sommes serré les mains et embrassés), sur le perron de la villa, parmi les colonnes blanches et dans les entrecroisements linéaires de la belle lumière du soir et du reflet azuré du grand parc.

Pour quelques jours, il habite cette ex- demeure aristocratique transformée en maison de repos, à quelque quarante kilomètres de Moscou. (La villa fait un îlot rouge sur une colline d’un yert épais ; elle est ample et cossue, mais pas mal gâtée par le mauvais goût de son

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ci-devant propriétaire, amateur de modem style et qui en a placardé partout.) Là, Gorki reprend baleine, après la réception que lui a faite le peuple soviétique loin duquel il avait vécu depuis des années, et l’on peut difficilement, ailleurs qu’ici, s’imaginer l’ampleur unifiée, et l’enthousiasme de cette série de fêtes. Moscou est encore frémissante des ovations qui ont retenti autour du plus grand écrivain russe revenu au bercail ; son portrait y brille aux vitrines, se dresse gigantesque, en bleu vif, sur des portants hauts comme des décors de théâtre, et flotte au vent avec une phrase de salut se répétant aux yeux, sur des banderoles qui traversent les grandes voies.

Nous sommes venus le voir ensemble — quelques amis : Khalatov, le directeur des Editions d’Etat (la plus vaste maison d’édition du monde : elle a sorti cette année, 80 millions de volumes) ; Khalatov a naguère réorganisé les chemins de fer de l’U. R. S. S. et fait bien d’autres choses encore ; il a une magnifique figure biblique au teint fauve et à la barbe aussi noire que ses yeux d’Arménien, que le bonnet d’astrakan, et la veste de cuir, avec lesquels je l’ai toujours vu. Stiépanov- Skvorîsov, le directeur des Izvestia, un homme droit et strict, à la taille de grenadier, au col

militaire ; tête rase, œil bleu, belle grosse moustache et belle grosse voix ardente. Ganietsky, un des piliers de la Tséka (Comité Exécutif Central). (Ces hommes-là sont des travailleurs formidables qui ont chacun un si grand nombre de directions importantes en main, qu’on ne peut pas se risquer à les énumérer) . Damian Biedny, personnage monumental aux yeux fins : publiciste et poète populaire (très populaire), et homme d’esprit célèbre. <( Si vous compreniez ce qu’il dit, me dit spirituellement un camarade, vous regretteriez encore plus que vous ne le faites, de ne pas comprendre le russe ». Et beaucoup d’autres qui, sur le perron, s’agitent, avec leurs jambes s’ils sont debout, avec leurs bras, s’ils sont assis : parleurs, remuants et joyeux, comme tous les gens d ici.

Gorki qui est là, assis en face de moi, me fait cette première impression que j’exprime naïvement en disant : Il n’est pas très ressemblant. La physionomie d’Alexis Maximovitch, sa physionomie actuelle tout au moins, est assez déformée par les dessinateurs et notablement trahie par les photographes, qui se bousculent autour de lui. Il ne rappelle qu’assez vaguement ses innombrables portraits. Il est beaucoup plus affiné que ses sosies qui circulent sur

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le papier dans l’univers. C’est un long corps mince qui fait de grandes pliures quand, il est dans un fauteuil ou sur une chaise, et qui porte très haut les deux angles de ses épaules et une petite tête aux cheveux blonds à peine grisonnants. Sa moustache gauloise, blonde et tombante, est bien celle que tant d’effigies ont rendue fameuse, mais tout autour, le masque est ravagé, amaigri, et resserré. Le teint est mat et clair, et aucun mot ne saurait rendre l’ extraordinaire luminosité des yeux bleus.

Il ne parle pas le français : il sait juste me répondre : et non )> quand je le lui demande — en français, il le lit cependant quelque peu : en ce moment même, avant de parler, il a pris le dernier numéro de Monde dans ses minces doigts nerveux, et ayant mis ses lunettes sur ses admirables yeux presque phosphorescents, il le parcourt, lit les titres, des phrases, des passages. Il a appris l’italien, mais il le parle assez mal, m’a-t-on assuré. Sa puissante originalité russe accapare son langage et ne veut pas de partage dans cette section-là.

Puis il répond aux questions. Qu’est- ce qu’il fait ici ? C’est un entr’acte de quelques jours ; il se repose ; il rassemble sa documentation. Il va aller en Ukraine, puis dans le Caucase, puis à Nijni-Novgorod, sa ville natale. Écrit-il ?

Oui, mais, pour le moment, pas des livres : des impressions, des articles. Retournera-t-il à Sorrente ? Oui. Reviendra-t-il ensuite définitivement dans l’Union ? Peut-être.

Son état d’esprit, son impression première ? Il a été bouleversé.

Il recevait en Italie où il avait depuis de longues années élu domicile, un abondant courrier de Russie. Il lisait les journaux, il était au courant de ce qui se passait. Mais il savait sans savoir : la preuve, c’est qu’il n’a plus rien reconnu quand il est arrivé ici. Il a pourtant ouvert tout grands les yeux, il s’est tourné de tous les côtés, il a interrogé à la ronde ; il a parlé à tout le monde et devant tout le monde. La presse soviétique a enregistré cette active et infatigable curiosité qui s’est attachée à tous les détails, à tous les événements et fragments d’événements, à tous les avis, et à toutes les opinions : cc II regardait dans tous les yeux », constate Boris Voîine dans un pittoresque et méticuleux article consacré au retour de ce voyant dans sa patrie.

Donc, pour lui, la caractéristique de la Russie actuelle, c’est un grand changement, un changement énorme et profond. C’est au point que les décors mêmes, les grandes choses immuables, lui apparaissent autres que ce qu’elles

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étaient. Je lui vante la charmante majesté des villages qu’on traverse pour venir de Moscou jusqu’ici : les bords de la grande chaussée tracée à travers la plaine deviennent verts et touffus sur quelques centaines de mètres, et à travers les feuillages, de chaque côté de la route, se dessinent des rangées d’enclos et de maisons de bois — flancs en madriers ronds, comme les chalets suisses, et fenêtres à encadrements de bois découpé et festonné, le tout peint de blanc, de bleu, de vert, de rouge, de couleurs aussi vives que les serre-tête des femmes aux pieds nus et que les blouses des hommes bottés. De temps en temps, une église, la plupart du temps peinte, comme les isbas, et des cortèges de corbeaux : les noirs aux ailes découpées comme des placages de mains noires sur le ciel, les bicolores qui ont un petit maillot café au lait, sont frangés de noir, et ressemblent autant à des mouettes qu’à des corbeaux.

Il dit doucement :

— Je n’ai pas reconnu non plus les champs et les oiseaux, que je connaissais si bien.

îl n’a pas reconnu Moscou que pourtant il connaissait si bien aussi. Sans doute, la silhouette de la capitale s’est réellement modifiée, et sans compter tout ce qui s’y est rebâti

depuis quelques années sur des décombres, il y a maintenant bon nombre d’immenses bâtiments aux faces géométriques, d’une beauté magistrale et unitaire de machine, comme le Central Télégraphique, la Maison des trusts, celle de la coopérative Mosselprom, l’Institut Lénine, les Izvestia, et d’autres architectures cubiques et démesurées, de verre et de ciment armé.

Mais ce n’est pas cela qu’il veut dire lorsqu’il parle de changement. Il aurait tout de même retrouvé Moscou à travers ces spacieuses façades d’épures, mais c’est l’atmosphère, ce sont les gens, c’est la vie qu’il n’a pas retrouvés. Le changement lui est apparu sous la forme d’un rajeunissement. C’est là le mot qu’il répète sans arrêt, le leitmotiv de ses sensations de revenant. Il dit :

— Je suis arrivé en Russie plus fatigué et plus vieux que je ne le suis maintenant. Tout ce que j’ai vu m’a rajeuni.

Il parle du oc visage jeune et brave », du oc regard indépendant et assuré » des édificateurs nouveaux (c’est là aussi l’expression qu’il emploie). Il explique qu’il a été entouré oc d’une atmosphère d’énergie, et de création intelligente et sainte ».

Cette jeunesse a rejailli sur lui : oo Leur éner-

gie est contagieuse. » Elle est devenue, en lui, de l’enthousiasme et de l’émotion. Parfois cette émotion lui coupe la parole. Il aimerait mieux écrire que dire, tout cela, parce qu’il n’emploie pas les paroles qu’il faut : sa main est plus fidèle traductrice, et inventeur de meilleur aloi que sa bouche.

Il lui semble que cette foule qu’il admire et qu’il aime, et dont le souffle pénètre en lui, ne se rend pas compte de ce qu’elle est et de ce qu’elle a fait, et il constate que quand on vient de loin, comme lui, et qu’on se met soudain en contact avec elle au milieu des réalisations qu’elle a amassées de ses mains, au milieu de tout ce qu’elle a conquis, au milieu de sa marche et de sa discipline de travail, on subit une impression beaucoup plus forte et beaucoup plus juste que lorsqu’on y a été toujours mêlé.

Cette réaction d’une âme et d’un esprit qui connaissait si bien les Russes et la Russie, et qui connaît si bien les hommes, — et qui ne revenait pas du fond des âges, mais d’une absence de quelques années, — est importante et émouvante à recueillir. Elle s’exerce en profondeur. Contrairement à la coutume des annotateurs de pittoresque qui viennent en Russie soviétique pour entasser des détails sous forme de livres, et mener avec une nouvelle

marchandise leurs petites affaires littéraires, il démêle la cause, le vaste moteur, l’orientation, l’ensemble. Tout le reste disparaît devant cela. Il voit bien les défauts et les lacunes, lui qui voit tout, mais son regard est celui d’un grand homme sur une grande chose, et il conclut : ce Les masses soviétiques en mouvement, c’est l’événement le plus beau et le plus important de la terre. » Son appréciation a comme une ampleur historique.

Il parle du vieil homme qu’il était, et qu’il reste encore un peu, et aussi de l’homme nouveau, cet cc homme nouveau » qu’un des esprits les plus brillants et les plus lucides, et un des meilleurs ouvriers, de la Russie actuelle, Lounatcharsky, a pris à tâche de définir et de dégager.

L’homme nouveau, dit Gorki, est un homme qui s’est cc rajeuni de l’intérieur ». On parlait autrefois, avec raison, du Russe « au corps mou », et cette expression proverbiale s’appliquait à la nonchalance, à la résignation foncière, de la race russe domestiquée. Ce type d’hier a disparu. L’homme nouveau est un lutteur : « Il accumule des forces intellectuelles », il s’empare du savoir et, ce qui est plus, des idées générales claires et nettes. Il acquiert la conscience sociale et la notion de

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son rôle dans l’ensemble. C’est sa tête qui travaille, mais c’est aussi son cœur, dans cet accomplissement de la révolution. La révolution est une force logique, mais c’est aussi une force harmonieuse et morale. Elle est nourrie par la réflexion et l’enthousiasme : les deux à la fois, parce que c’est une force vivante et que la vie est une et ne se partage pas en deux parts entre la tête et le cœur.

Sans doute, ces deux mobiles individuels présentent de grands contrastes. ïl y a, souvent, d’irréductibles contradictions entre les logiciens et les sentimentaux ; il y a même, ce qui est pire encore que la divergence, un perpétuel malentendu entre ces deux catégories d’êtres : Ils ont l’air parfois de penser les mêmes choses, parce que parfois ils emploient les mêmes paroles ; mais cela n’est pas. A notre époque où tout est remis en question, et où on est bien forcé de voir de haut en bas les grands problèmes, on trouve partout des traces de ce conflit entre la raison et le sentiment, qui est, en somme, le fameux conflit classique du rêve et de 1 action, posé par H a ml et devant le tribunal de l’opinion publique universelle. C’est aussi la lutte entre la théorie et la pratique, entre l’abstrait et le concret, et enfin, entre l’individualisme et la discipline.

En réalité, il ne faut pas qu’il y ait de lutte. On est en présence de deux faces de la vie, et non de deux principes diamétralement opposés. Ils deviennent utopiques l’un l’autre s’ils prétendent être exclusifs. Il faut un dosage. Il faut aussi im ordre : la logique d’abord, la sensibilité après ; le plan, et ensuite, l’enthousiasme. Ni la bonne volonté, ni les bons sentiments, ni la ferveur ou l’esprit de sacrifice, ne suffisent pour construire une société nouvelle. Pour construire quoique ce soit, il faut une technique de travail. Mais l’enthousiasme qui n’est qu’une force motrice gaspillée si elle n’est pas organisée par une doctrine, est utile et peut même être indispensable pour poursuivre une tâche.

Peu d’êtres ont pu sans défaillance mesurer ce que dans une œuvre d’édification révolutionnaire, qui commence par la destruction et la guerre, et qui continue par l’effort constructif et la lutte — il faut apporter et de théorie rigide, et de réalisme souple. Lénine a été un de ceux-là. On peut dire qu’il a donné à la théorie et à la pratique un seul corps, et fait entrer l'abstrait dans le concret. Gorki a été, à un moment donné, quelque peu bousculé par l’énormité de Lénine. Il n’a pas du premier coup trouvé la voie. Il était de cœur avec la

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révolution, mais il ne la comprenait pas intégralement. Révolté plutôt que révolutionnaire, ayant manipulé génialement la maladie et la blessure de la misère et de l’exploitation, il a poussé des cris de colère, et il a considéré parfois que la prise du pouvoir par les esclaves du capitalisme était une juste vengeance, ce qui n’est pas la manière dont s’expriment ceux qui ont fait la révolution d’octobre : ce n’est qu’un équilibre, que la montée d’une force naturelle, bridée jusqu’ici par des moyens artificiels, et qui reprend sa forme et sa place normale.

Il n’y a pas deux vérités. Il y a uniquement celle qui est mêlée à la réalité comme la vie est mêlée à la nature. Cette vérité-là, à laquelle nous hésitons à donner son nom, de crainte qu’on fasse une idole abstraite avec un mot, est elle-même, vie et nature. La sensibilité droite la montre telle qu’elle est aussi bien que le raisonnement pur et la perspective scientifique. C’est la synthèse de ces deux forces à laquelle il faut arriver. Il faut non seulement qu’elles co-existent mais qu’elles soient étroitement unies. Tant qu’on n’y arrive pas, tant que ces deux besoins, avec leur poussée intérieure, ne s’ajustent pas, on est pris comme dans un étau. Les tolstoïens, avec leur anar-

chisme sentimental et leur credo qu’ils ne savent pas limiter avec des lignes ni endiguer dans le monde comme un courant utile, avec leur orgueil amer de législateurs moraux mis au rancart par la mêlée contemporaine, en souffrent, ils piétinent sur place, ou tombent dans le pessimisme, ou s’accrochent à l’audelà et s’adonnent au spiritisme divin, pour trouver une base concrète à leur idéalisme sans base dans le réel. Et ils sont de plus en plus jetés en marge de l'histoire qui continue.

Par ailleurs, je me rappelle le débattement d’Anatole France vieilli : (je me suis, autant que j’ai pu, mêlé à cette crise). Sa prodigieuse intuition d'artiste dégageait les contours grandioses de la révolution russe. Mais il n’avait plus assez de force pour donner corps à son admiration étonnée. Il était trop paralysé par d’antiques habitudes et par l’emprise du catéchisme libéral superficiel qu’il s’était répété pendant plus d’un demi-siècle, pour atteler sa sensibilité à sa clairvoyance, et aller de l’avant.

Gorki, lui, a franchi ce stade. Son envergure d’homme, son instinct d’artiste plus ample, plus impérieux, plus forcené, l’a sauvé. Du reste, il a toujours été très près de la révolution. Maintenant, il voit partout dans la vie, passer l’esprit de Lénine.

— Si les masses russes ont accompli leur besogne de rénovateur, et y persistent, c’est qu’elles ont suivi l’esprit de Lénine. Lénine revit dans le collectif. Ceux qui l’ont connu personnellement le reconnaissent.

Maxime Gorki insiste sur le rôle de la personnalité dans l’ordre de choses neuf : Le communisme, loin de la ravaler, l’exalte !

— Les adversaires du communisme prétendent que le socialisme intégral crée des automates, des gens ce d’individualité grise ». Non, ici tout bouillonne et tout brûle. Ce qui me frappe, c’est que dans l’État soviétique, les gens reçoivent une individualité intense. Nous assistons à l’accroissement de la personnalité. Autrefois, pressurés et exploités, les gens criaillaient ; maintenant, ils parlent tous à belle voix haute.

Il était intéressant de connaître l’opinion de Gorki sur cette autocritique dont on parle tant actuellement en Russie. Elle est tout à fait à l’ordre du jour par suite de la décision des dirigeants politiques de lui donner le plus large développement.

Gorld fait des réserves sur la propension qu’ont les militants et dirigeants soviétiques, à critiquer leur propre travail. Ces réserves ne portent pas sur le fond, mais sur la forme de

cette critique. On est habitué ailleurs à ce que j’appellerai une séparation des pouvoirs : celui qui réalise et celui qui apprécie. Gorki admet qu’ils soient organiquement liés. Mais il n'admet pas le caractère agressif que prend parfois en terre soviétique l’appréciation du travail théorique et pratique, ni la violence des attaques personnelles résultant de ce devoir de s’ériger en juges. Déjà, dans son asile de Sorrente, il était surpris par les échos de ces disputes aiguës. Son opinion, depuis, n’a pas changé, et tout en reconnaissant qu’il ne faut jamais désarmer contre certaines tendances dangereuses, comme la bureaucratie et les réviviscences, cramponnées à nous, du vieux monde, il ajoute : « Il ne faut pas que nous soyons intimidés par nos défauts et nos fautes. Cette mise au point fait partie intégrante du travail, mais ce n’est pas une raison pour crier l’un sur l’autre et se griffer. La virulence du langage vous glace et vous ramène en arrière. » Il est plutôt enclin à penser que le peuple russe se sous-estime — en tout cas, qu’il ne se rend pas compte de toute l’amplitude de la réalisation socialiste ébauchée, que l’autocritique débordante et les âpres discussions intérieures aboutissent en fait à un certain dénigrement, et que l’étranger, qui a vis-à-vis de

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cette réalisation, de ses méthodes et son rythme, une ignorance sauvage, en subit une impression défavorable.

Maxime Gorki a un grand projet, qui pren* dra vie sous peu : une revue mensuelle, intitulée Nos Réalisations. Ce périodique sera purement documentaire et aura pour but d’éclairer une opinion publique ignorante et hostile, mais aussi et surtout, de donner à tous les travailleurs russes conscience d’eux-mêmes :

— 11 m’apparaît indispensable de créer un organe qui reflète comme un miroir toutes les manifestations de notre travail : indispensable, parce qu’il me semble que nous ne voyons pas avec une suffisante netteté ce que nous avons fait, dans cette U. R. S. S. et dans ce Moscou où chaque homme marche aujourd’hui d’une autre façon qu’il y a dix ans.

Nous abordons un autre sujet : l’art nouveau, la littérature prolétarienne. C’est là une grande question qui mène l’art et la vie sociale sur les voies neuves désormais ouvertes. J’explique à Gorki qu’un des buts de Monde est de dégager ce mode nouveau d’expression de l’homme nouveau, de celui dont il vient de dire : <c Même lorsqu’il fait de petites choses, il travaille à une grande chose ». L’art qui sortira de la terre elle-même et des multitudes

elles-mêmes, sur la glèbe des champs ou sur le pavé des villes, rénovera par son énorme santé, par la droiture et par la force de son mouvement, la vie artistique de l’humanité. Parmi ce grand souffle qui commence, parmi cette vague de fond qui germe, que deviendront nos littératures raffinées, décadentes et inconsistantes, à la mode dans nos riches sociétés finissantes ? Des bibelots. Quand j’ai reçu dernièrement, en tête de la population de Moscou, à son arrivée en gare, Bêla Kun, échappé aux griffes hongroises, je l’ai salué au nom du Bureau International des Écrivains Prolétariens, parce que dans le temps qu’il a été au pouvoir, il s’est efforcé de donner sa large place à l’art venu d’en bas, et il a fait la guerre à la mauvaise littérature bourgeoise en vogue alors comme aujourd’hui, là. comme ailleurs, et qui a tous les luxes et tous les vices de la décadence. C’est cette lutte entre ce qui exprime le vieil ordre de choses, et ce qui exprime la nouvelle vision humaine, que nous voulons mener.

Gorki approuve hautement ce programme, auquel il collaborera avec joie. Mais il est bien entendu que cette vaste campagne qui commence s’accompagnera d’un effort opiniâtre en vue de l’éducation, de l’enrichissement intel-

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lectuel, de la documentation, des nouveaux soldats de l’idée. Pour cette bataille comme pour toute autre, il faut être bien armé. Il me demande ce que je pense de cette abondante littérature biographique rétrospective qui fleurit en ce moment en France. Je lui donne mon point de vue :

— Par elles-mêmes, ces œuvres, qui pullulent en effet chez nous, valent ce que valent leurs auteurs. Mais cette abondance est un signe de pauvreté. La littérature bourgeoise est une littérature de déclin. Elle n’a rien à dire, parce qu’aucune idée et qu’aucun idéal ne la dirige. Elle ne fait que répéter d’une façon plus ou moins perfectionnée ce qu’elle a déjà dit, que chercher de nouvelles facettes à l’égoïsme sentimental qu’elle a si souvent décortiqué et exploré, et que renouer les intrigues qu’elle a déjà nouées tant de fois. Elle ne peut pas se tourner vers l’avenir où il n’y a rien pour elle ; elle se tourne vers le passé et pêche à tâtons dans le rétrospectif. Elle marque le pas et tourne en rond.

— C’est vrai, dit Gorki, pourtant ces œuvres sont utiles au point de vue documentaire, et il faut, avant tout, s’instruire. Mais, sans aucun doute, le peuple neuf doit créer ses écrivains, et il les créera.

Il entrevoit tout d’abord, pour les jours qui viennent, une littérature de combat :

— La littérature doit être plus révolutionnaire que jamais. Elle doit rechercher les traits essentiels de l’homme nouveau, et instituer une critique artistique de l’actualité. On doit passer au crible, sans pitié, nos petits bourgeois actuels, type haïssable entre tous (je me mets en colère lorsque j’y pense !). Ils sont malins et dangereux, ils pénètrent dans tous les petits trous, ces menus bourgeois nouveaux. Ils sont maintenant plus organisés qu’auparavant, plus nuisibles qu’au temps de ma jeunesse.

Avec son flair d’artiste, il sent ce que les organisateurs révolutionnaires ont vu et prévu par le moyen de leur analyse léniniste : la résistance opiniâtre du koulak et du petit producteur, ce de ce résidu, de ce déchet de la révolution, qui veut bien vivre, bien dormir, manger des pâtés, et vaquer à ses chers petits plaisirs ». Sur le plan littéraire, cet obstacle humain se dessine.

— Entreprendrez-vous cette lutte vousmême ?

Sa réponse est un peu évasive (peut-être, simplement, modeste) :

— Mon œuvre reste celle d’un écrivain de mon temps, de ma génération. Nous avons

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chanté la messe et clôturé l’histoire, d’une classe qui s’en va, et disparaîtra à jamais. Nous avons fait de la littérature de liquidation. Mais voici d’autres forces qui accourent pour lutter contre la petite bourgeoisie, et édifier l’homme qui marche fermement, d’aujourd’hui à demain. Les cadres nouveaux s’agrandissent. Les « correspondants ouvriers » que les grands journaux prolétariens ont dressés, en demandant à leurs lecteurs d’être des collaborateurs, ont déjà depuis peu de temps donné des centaines de journalistes et d’écrivains de mérite. Croyez-moi, dit Gorki, dans cinq ans, toute la littérature russe sera occupée, et brillamment occupée, par les correspondants ouvriers.

Mais il insiste sur la nécessité de donner à ces nouveaux venus le maximum de culture et d’en faire des techniciens littéraires : Pour placer les mots à leur place et d’après les règles, pour travailler avec l’outil qu’on trempe dans l’encre, il faut faire un apprentissage comparable à celui que fait le serrurier pour travailler le fer.

Dans les lettres que je reçois des correspondérants ouvriers (en Italie j’en recevais dix par jour), il y a des fautes d’orthographe et il y a du talent. Laissez passer deux ans, et les signataires de ces lettres ne feront plus de

fautes, il ne leur restera plus que le talent, et ce seront des écrivains qualifiés.

Ce que va faire désormais Gorki, il ne peut pas actuellement le préciser. Ce qu’il sait, c’est qu'il travaillera pour la grande communauté laborieuse qui s’est installée depuis dix ans sur les ruines de l’empire des tsars. Lénine avait déjà annoncé que Gorki, ce le plus grand représentant de l’art prolétarien, qui a fait tant pour lui », était appelé « à faire davantage un jour ». Et Maxime Gorki, par l’orientation et l’effusion de toute sa vie de travail, et, d’une façon plus immédiate, par cette force d’espoir et de confiance, par cette reconnaissance et par cette volonté qu’il vient de puiser au contact des siens, se vouera de plus en plus à servir, et à illuminer leur oeuvre.

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