QUELQUES MOTS DE CONCLUSION SUR LA (( VÉRITÉ SOVIÉTIQUE
Certains aimables correspondants, bien disposés d’ailleurs à mon égard, s’offusquent de la perpétuelle approbation que je décerne à l’U. R. S. S. ou que Monde lui apporte.
ce Pourquoi ne parlez-vous, vos collaborateurs et vous, de l’U. R. S. S., m’écrivent-ils, que pour célébrer ses louanges, et jamais pour formuler des critiques ? »
Ces correspondants voient un parti pris dans notre attitude concernant une question qui intéresse de façon si intense une si grande partie du public. Car il est peu vraisemblable, remarquent-ils, que tout soit parfait dans
l’État soviétique, et qu'il n’y ait aucune réserve à formuler.
Expliquons-nous une bonne fois sur ce sujet et tâchons de dissiper toute équivoque là-dessus entre nos lecteurs et nous.
Nous l’avons dit et nous le répétons : notre attitude concernant l’Union Soviétique ne nous est imposée par aucune obligation de principe. Si nous présentons systématiquement une image favorable de la nation nouvelle, ce n’est nullement parce que nous estimons qu’il est de notre devoir de le faire en raison de la valeur et de la portée que nous attachons personnellement aux conceptions sur lesquelles cette nation est bâtie. Encore moins obéissonsnous, dans l’espèce, à un commandement communiste.
La position que nous avons prise résulte d’une ligne de conduite très simple, de bon sens et de probité, et qui est bien, en réalité, comme nous le prétendons, objective.
Oui, tout le monde veut savoir la vérité sur l’U. R. S. S. Mais prenons bien garde de déterminer nettement et loyalement à quoi répond cette curiosité. Elle répond à ceci : En octobre 1917, une révolution prolétarienne s’est élevée en Russie par-dessus la révolution bourgeoise de février, qui tout en ayant
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renversé le tsarisme, n’avait pas modifié essentiellement l’état social et politique de l’ex-empire, la suprématie demeurant aux mains des mêmes classes. Par contre, la Révolution d’Octobre apportait un bouleversement profond des rapports et des valeurs sociales. C’était une expérience énorme, sans exemple dans l’histoire, qui s’élaborait : la classe ouvrière, la masse des exploités prenait en mains le pouvoir pour la première fois dans les annales humaines. Cette tentative gigantesque a pris naissance et s’est poursuivie au milieu de luttes et de difficultés innombrables que personne n’ignore plus.
Dès lors, la question que se pose le public universel est, avant tout, celle-ci : La Révolution d’Octobre a-t-elle réussi, ou bien, at-elle échoué ?
Les espoirs que suscita le prolétariat russe lorsqu’il se mit debout, les perspectives qu’il ouvrit aux multitudes mondiales, n’étaient-ils que mirages — ou que mensonges ? Dans le pays soviétique, est-ce la libération définitive des esclaves du travail qui s’amorce et se développe, ou bien y trouve-t-on la preuve que cette conception ne peut pas tenir devant le mécanisme capitaliste qui régit le reste du monde ? Ou bien encore, se passe-t-il là-bas
ce qui se passe chez nous : la duperie des foules derrière un décor théâtral de démocratie ?
Oui ou non, la révolution politique et l’ordre neuf qu’elle a institué ont-ils été capables d’assurer la destinée économique d’un vaste pays ? Oui au non, les ouvriers et les paysans russes ont-ils reconstitué la puissance de production du continent dont ils ant jeté le régime à bas — et sont-ils restés révolutionnaires ?
La cupidité de savoir qui oriente les esprits vers l’œuvre historique de la Révolution d’Octobre, n’est pas du même ordre que le désir qu’on a de s’instruire touchant l’activité économique de toute autre région du monde. Ou plutôt, elle n’est pas de mêmes dimensions. Le sort d’une nation ou d’un groupement fédératif de nations qui depuis douze ans prétend faire bande à part dans l’univers sous la loi du seul socialisme, et auquel l’état de choses capitaliste, partout ailleurs tout puissant, cherche à imposer de mortelles compromissions — met en jeu le destin social et politique de tous les pays de la terre. Mais c’est uniquement une situation de fait qu’il y a lieu d’établir. Ce qu’on nous demande, c’est un bilan des réalisations matérielles positives, ce ne sont pas des
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plaidoyers ou des réquisitoires, ni des théories abstraites.
La réalité soviétique, suite organique de la révolution prolétarienne, n’est donc qu’un spacieux exemple éclairant la grande lutte qui divise les hommes en deux parties antagonistes à l’époque où nous vivons — les exploités et les exploiteurs. Elle est la vérité pratique qui donne ou qui ôte des armes aux uns et aux autres. Le fait concret de l’U. R. S. S., et l’orientation qu’il prend, alimentent de la façon la plus positive la lutte à mort qui est ouverte entre la révolution et la contre-révolution. Aux masses mondiales, qui regardent et qui attendent, les événements qui se passent dans le continent soviétique peuvent prouver qu’un monde nouveau est en formation, et inciter le prolétariat international à l’aider et à croire en lui — ou ils peuvent au contraire enseigner que cette révolution a fait faillite après tant d’autres et qu’il ne reste plus aux multitudes du travail qu’à baisser la tête, à rentrer dans le vieil ordre capitaliste et à se mettre aux pieds du banquier flanqué du général et du prêtre.
J’en viens au point essentiel :
Pour savoir si le vaste sursaut d’un pays qui a brisé toutes ses chaînes et est entré dans des voies vierges, est victorieux ou est vaincu, il
faut considérer ce pays et son histoire contemporaine en un seul bloc, et ne dégager que les résultats d'ensemble, de façon à se rendre compte si les acquisitions compensent les pertes, si les profits de l’immense aventure équilibrent les désavantages, si la nation tout entière monte ou descend, prospère ou décline. Il faut répondre par oui ou par non, comme un jury, sans ergoter. Cette généralisation n’est que de l’honnêteté intellectuelle. Elle relève du sens commun et de la dignité. Jadis Clemenceau devant lequel on parlait des excès de la terreur révolutionnaire de 1793, mit en fait que la Révolution Française formait un bloc indivisible. Cette affirmation est la seule étincelle de marxisme et d’esprit scientifique que ses admirateurs peuvent reprocher à ce vieux bourgeois féroce.
Donc, dans quel sens va depuis douze ans la Russie nouvelle ? En avant, ou en arrière ?
Encore une fois, tout est là, n’en doutez pas, et l’attention des peuples est désespérément attachée à la réponse que la vie est susceptible d’apporter à cette interrogation simpliste.
Ajoutons qu’il est de l’intérêt vital de l’Etat Ouvrier que les prolétariats internationaux — dont il a besoin — soient très précisément au
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courant des phases de la lutte sociale qu’il incarne.
Or, nous voyons se faire jour deux jugements diamétralement opposés sur la situation économique et sociale de l’U. R. S. S. Les uns exaltent, les autres vilipendent. Fait anormal qui ne s’explique, puisqu’il est question de données positives, que par tout ce que met en branle l’âpreté de la guerre sociale actuelle et la notion de l’énorme appoint historique que la stabilisation de l’Etat Ouvrier et Paysan apporterait dans cette guerre. Fait, en tous cas, extrêmement grave, en raison des conséquences désastreuses que peuvent avoir certains actes de dénigrement, sur le développement et l’ organisation révolutionnaires internationaux.
Une seule attitude s’impose : étudier méticuleusement et scientifiquement la réalité soviétique, se faire une opinion uniquement basée sur les faits les plus précis et sur les chiffres, puisqu’il s’agit avant tout de réalité et de faits, et divulguer cette opinion dans la mesure du possible, avec toutes ses conséquences.
Ainsi avons-nous travaillé. Lorsque j’ai cherché à reconstituer un des premiers, sinon le premier, l’histoire intégrale de la Géorgie,
j’ai appuyé solidement mon étude sur de multiples données statistiques — méthode que me reprocha ee pauvre Panait Istrati qui, sorti de ses histoires de brigands, 11e me paraît pas avoir un esprit critique très solide. C’est bien certainement en s’appuyant sur des chiffres et sur des éléments positifs qu’on établit les contours de la réalité dans le temps et dans l’espace, et qu’on place les observations faites à l’abri de toute déformation sentimentale ou idéologique.
Or, devant la masse documentaire qui s’édifie chaque jour autour de la Russie des Soviets, il devient de plus en plus hasardeux et ridicule de mettre en doute sa large réalisation. Les faits sont là. La Révolution d’Octobre n’a pas failli à ses engagements. Alors, faisons attention de ne pas tromper ceux qui nous écoutent, lorsque nous en parlons.
Mais nous devons, ici, hasarder une petite incursion dans le domaine plein de ressources, de l’hypocrisie journalistique et littéraire.
Cette guerre de révélations, si je puis m’exprimer ainsi, que nous menons les uns contre les autres autour de la vraie figure de PU. R. S. S., elle doit — répétons-le — porter sur des ensembles et non sur des détails, parce que, contre l’ensemble, le détail ment. Ne
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nous lassons pas de redire qu’il s’agit de savoir si le bouleversement d’il y a douze ans a implanté un nouvel ordre de choses, ou bien a compromis et fait reculer la cause révolutionnaire universelle des esclaves.
Alors, c’est une besogne odieuse que de grossir des détails et de les généraliser illicitement pour répondre par oui ou par non à la grande question pathétique des peuples, et pour mener cette émouvante enquête vers l’espoir ou le désespoir, selon la bonne ou la mauvaise humeur qu’on a, selon sa myopie, ses rancîmes et ses camaraderies, selon l’effet à produire, le succès à escompter et l’argent à gagner (1).
On connaît l’anecdote célèbre de l’Anglais qui débarquant en France et rencontrant une femme rousse, en concluait que toutes les Françaises sont rousses. Il n’y a pas longtemps, j’ai lu une étude littéraire dont l’auteur, avec une patience d’insecte, avait recherché dans l’œuvre de Flaubert des phrases grammaticale-
(1) Qu’on ne s’illusionne pas sur les résultats de la propagande contre-révolutionnaire internationale. Les livres favorables à l’U. R. S. S. sont méthodiquement boycottés. Bientôt, ils ne pourront plus paraître. Un grand éditeur anglais m’a dit qu’il n’y avait aujourd’hui aucune espèce de possibilité de publier aux États-Unis et en Angleterre, un livre sur l’U. R. S. S. qui ne fût pas hostile à ce pays.
ment incorrectes. Il en avait trouvé quelquesunes et les alignait à la suite l’une de l’autre. De l’ensemble de cette nomenclature, il résultait nettement que Flaubert ne savait pas écrire en français.
Et c’est de cette façon que certains ouvrages de reportage ou certains journaux anti-soviétiques écrivent l’histoire. Telle feuille rédigée par des émigrés assure ne donner que des renseignements exacts. Oui ; mais, de tous les menus faits qui se passent dans l’Union, elle extrait, parmi des centaines et des milliers, ceux-là seuls qui permettent de jeter une critique quelconque sur la Russie nouvelle. De la sorte, et comme aucune autre contre-partie n’est formulée, l’U. R. S. S. ajjparaît comme un repaire exclusivement peuplé de malfaiteurs. C’est ainsi que tout en utilisant des données véridiques, les hypocrites, les traîtres, ou les imbéciles, arrivent à édifier de redoutables mensonges. Et la grande presse leur facilite la besogne en recueillant ces calomnies que la malheureuse opinion publique accepte avec béatitude.
Chaque fait doit être mis à sa place et réduit à sa vraie proportion dans l’exposé qu’on en trace. Sur de tels sujets, et dans de telles circonstances, l’échelle exacte, le dosage juste,
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apparaissent comme une nécessité morale impérieuse.
Et c’est précisément la raison qui nous guide lorsque nous parlons de la forme neuve de société que le prolétariat oriental implanta icibas en 1917.
Nous ne nions nullement les insuffisances, les lacunes, ou les défaillances. Mais nous évitons de leur donner, par l’escamotage de la contre-partie, une importance qui fausserait la vérité, détournerait l’esprit public de l’exacte appréciation des choses, et découragerait la multitude fraternelle.
Il est patent, pour prendre un exemple concret, que quand bien même les fautes que l’on reproche à la bureaucratie soviétique seraient dans quelque mesure, fondées sur la réalité, cela n’aurait pas les conséquences de faillite sociale que l’on veut en tirer pour les besoins de la conservation et de la réaction. Nous avons tous remarqué avec quelle exubérance et quel acharnement la contre-révolution utilise ces critiques en les abstrayant, en les isolant, c’est-à-dire en les falsifiant. Par une sorte d’illusion d’optique, le public se laisse prendre à ce jeu. C’est en agissant de la sorte qu’on est arrivé à détourner des réalisateurs d’octobre une grande partie des classes
moyennes et une partie de la classe ouvrière. Par là on a dupé le troupeau crédule des lecteurs (1).
N’oublions pas que tous les ennemis de la Révolution Russe forment en fait un ensemble unifié et que malgré les déclarations démagogiques de quelques-uns d’entre eux, ils ne peuvent à volonté se dépêtrer l’un de l’autre.
Quelques ex-révolutionnaires, lesquels, bien entendu, usent de la surenchère révolutionnaire, prétendent que s’ils font chorus avec la réaction contre la seule nation révolutionnaire, s’ils aident de tout leur cœur les classes spoliatrices à assommer le prolétariat libéré, et à rompre les liens qui l’attachent aux prolétariats de tous les pays — c’est uniquement pour le bien de la cause socialiste. Ouvrier fruste et pur, soldat, fais justice de ce sophisme qui n’a qu’un seul résultat réel : augmenter la pluie de pierres et les aboiements de la meute qui assiègent la république rouge des foules.
Mais si une mise au point probe de la situation du pays soviétique nous oblige à mettre
(1) De même que dans nos vieux pays européens, quelque prospérité partielle, quelques augmentations isolées du bienêtre, ne doivent pas nous empêcher de comprendre que nos régimes bourgeois actuels, avec leur arbitraire, leur corruption, leur exploitation et leur convoitise, glissent à l’abîme.
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toujours en vue, au premier plan, la victoire grandissante du socialisme, cela ne veut pas dire que nous fermions volontairement les yeux aux défauts et aux tares qui résultent de l’application du système. Lorsqu’ils sont au travail, et qu’il ne s’agit pas de fournir un tableau d’ensemble et d’expliquer la vérité aux populations, mais qu’il s’agit simplement de faire mieux, les constructeurs soviétiques se critiquent eux-mêmes avec une sévérité impitoyable et n’estiment jamais qu’ils ont atteint leur but (insatiable rigueur qui offusque Gorki). Ce ne sont pas eux dont l’émulation a besoin d’être aiguillonnée par des coups de poignard et que l’on fera marcher mieux en leur jetant de la boue.
En fait, l’esprit révolutionnaire et prolétarien de la Russie soviétique est une évidence qu’il faut également être aveugle pour ne pas constater. L’élan donné est puissant. Un solide enthousiasme pousse ensemble les ouvriers émancipés. La centralisation, l’organisation et la division du travail croissent avec la multiplication de la production. Le Plan de Cinq Ans — qu’aucun autre pouvoir au monde n’eût été capable d’édifier — se réalise. Au moment où nous sommes : à la fin de la première année d’un Plan Quinquennal extrême-
ment chargé et dont on a particulièrement parlé, l’augmentation de la production industrielle, fixée à 21 %, a déjà atteint 24 %. L’adhésion graduelle des masses paysannes à l’exploitation collective peut être lente, elle n’est pas contestable. L’individualité se cultive là-bas par la conscience que prend chacun de sa participation utile à l’œuvre commune. Idéologiquement, artistiquement, le pays né d’une formule nouvelle, marche à pas de géant. Quand vous avez dit cela, et que vous montrez ensuite, si vous voulez, quelques ombres au tableau, c’est alors seulement que vous êtes véridiques, parce que ces ombres, historiquement, ne comptent pas. Si vous ne les montrez pas, vous n'avez pas tort.
Mais que ceux qui servent la cause des hommes en même temps qu’ils ont le respect scientifique de la vérité, sachent combien attentivement ils doivent veiller autour de l’expérience soviétique pour que les auxiliaires et domestiques de toute espèce du capitalisme menacé, n’aillent pas, par leurs prestidigitations malhonnêtes d’écrivains, la déformer dans l’esprit et dans le cœur des masses. Que le travailleur sain qui sera le conquérant dès qu’il cessera d’être le forçat, rejette violemment toute cette collection nuancée d’adver-
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saires et de salisseuxs plus ou moins cyniques et plus ou moins perfides qui, par leurs attaques, leurs insinuations et leurs réserves, — soit en négligeant de faire des tableaux d’ensemble, soit en rendant la direction actuelle de la Révolution en marche responsable des obstacles que rencontre fatalement la réalisation d’un état socialiste sur une planète capitaliste, — sapent l’œuvre héroïquement amoncelée, et tendent des pièges à la révolution mondiale.
Voilà toute l’explication de notre soi-disant partialité qui n’est que juste mesure.