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IMPRESSIONS DE CONGRES

Parmi mes impressions sur ce VIe Congrès International qui a tant fait parler de lui, la plus forte a été celle que j’ai éprouvée à la séance d’ouverture. Cela m’a paru beau dans le plus vaste sens créateur de ce mot. Il m’a été rarement donné d’assister à un commencement aussi saisissant et aussi grandiose.

C’était, comme vous le savez, dans la grande salle de la Maison des Syndicats de Moscou, ex-salle de spectacle d’un ex-club aristocratique. La salle de spectacle sert maintenant aux réunions solennelles de la Révolution, et le théâtre est devenu temple. Dans le décor de ce soir-là, régnait une ornementation d’une simplicité éclatante. Tout autour de la salle, des colonnes blanches, nettes, lisses, bril-

lantes. Entre les colonnes palpitaient des tentures rouges, du haut en bas. Donc, de grandes lignes massives, rouges et blanches, verticales. Au-dessus des colonnes, le plafond blanc, orné, mais non surchargé, de reliefs. Entre les chapiteaux des colonnes, le long des quatre côtés de la salle, une série de lustres éblouissants, constellations organisées. Au-dessus, en grosses lignes horizontales, blanc sur rouge, les mots d’ordre, les cris de ralliement, les appels universels, de la Révolution aux masses — et cela ressemblait matériellement aux inscriptions gigantesques, sur fond de couleur, qui dominent la foule infinitésimale, sous l’immense coupole de Sainte-Sophie de Constantinople, cette montagne creuse.

Ce n’est pas tout. Il y a, dans cette enceinte, de la machinerie. On discerne les projecteurs avec leur gros crâne métallique et leur énorme masque qui n’est qu’une rétine striée, tantôt obscure, tantôt flamboyante, et avec leurs jambes squelettiques. Ils sont plusieurs, installés sur le plancher de la scène, qui est l’étage du présidium et des orateurs, ou devant cette scène. Les petites boîtes noires des microphones sont posées devant les places des orateurs. Tous ces appareils sont reliés à des sources par des fils et des câbles, dont quel-

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ques-uns traversent l’espace et dont les autres serpentent par terre comme les cordages sur les ponts des navires. On voit aussi tout le mécanisme des récepteurs doubles que les assistants rangés sur les fauteuils d’orchestre assujettissent autour de leur tête. Il se dessine de la sorte une silhouette d’usine dans le cidevant théâtre, ou bien il semble qu’on va jouer un drame scientifique dans ce temple, avec l’enseigne du marteau et de la faucille sur la peau du drapeau rouge.

La séance s’ouvre. Dans les stalles de la salle sont rangés, en files symétriques et silencieuses, ordonnés comme dans une boîte, ceux qui vont écouter et discuter pendant un mois. Devant eux s’élève la scène et au milieu de cette grande estrade est la tribune. De chaque côté de la tribune, des tables. Au-dessus, deux autres assises superposées : Un buisson compact et géométrique d’hortensias, sur toute la largeur, puis une table avec un tapis rouge qui occupe également tout le diamètre de la scène. Derrière cette longue table dominante est mie rangée de fauteuils vides, sauf celui du milieu où se détache un homme qui est debout et qui, dans le spacieux silence qui s’est fait, se met à parler.

Il n’y a pas beaucoup d’éclairement : les

grands lustres multipliés qui pendent tout autour du décor carré de la salle, n’éelairent qu’eux-mêmes. Cet homme qui s’ébauche et dont ou entend la voix, et qui semble tout petit dans l’ampleur décorative de cette enceinte, apparaît au sommet de l’assemblée comme s’il en était la tête et la figure. C’est Boukharine, président de l'Internationale Communiste.

On évoque, à partir de lui, une hiérarchie organisée aux innombrables prolongements internationaux : les sections principales dont chaque groupe d’assistants représente à son tour les têtes, et tout im système de rouages et d’hommes qui plonge dans les masses profondes de la mappemonde. Ce n’est pas du symbolisme littéraire, c’est un aperçu vivant, direct, dans ce décor blanc et rouge, des lignes logiques de l’architecture sociale et du cœur rouge de la terre.

A un moment, l’orateur rend hommage aux morts : aux victimes de la révolution mondiale en marche, et toute l’assemblée se lève. Il s’arrête de parler. On entend de la musique, un hymne magnifique, calme, sacré. Puis la musique s’interrompt et Boukharine reprend son discours.

Tout cela est d’une simplicité immense, et, si je puis dire, redoutable. On sent que toute

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cette solennité dans laquelle on est pris, repose sur une force de la nature : celle qui frémit en chair et en os, et on discerne toutes les racines qu’elle a en dehors de cette salle. J’ai bien compris à ce moment le sens de cette phrase de Lounatcharsky : les fêtes soviétiques s’efforcent d’être des images idéales de la société.

Les délégués écoutent le discours de Boukharine, et chacun l’entend dans sa propre langue à mesure qu’il est prononcé, les uns, directement en russe, les autres, qui ont un double récepteur assujetti autour de la tête, dans leur langue : anglais, français ou allemand. Chacun a, en effet, mis à la place qu’il fallait la fiche qui, devant lui, commande son récepteur et recueille la voix d’un des traducteurs dissimulés autour de la tribune, et qui traduisent à mesure devant des microphones. (C’est la première fois que ce procédé est employé avec succès dans un congrès international.)

Après le tohu-bohu de l’élection du présidium — une trentaine de personnes qui montent sur la large estrade et dont les têtes peuplent l’assise supérieure (on les voit mal car il n’y a pas, comme je l’ai dit, de pleine lumière). Quelques délégués se succèdent à

la tribune. Ce sont les plus tragiques : ceux qui représentent les prolétariats les plus ensanglantés par la lutte révolutionnaire et par la persécution : l'italien, le balkanique, et enfin le chinois. Le délégué chinois se débat à la tribune. Son discours ne semble être qu’une ponctuation de cris. Et vers la fin de sa harangue, alors qu'il jette des appels, des anathèmes, et des serments révolutionnaires, les autres délégués chinois qui sont dans la salle (une dizaine : ouvriers, étudiants, jeunes femmes), se mettent debout, lèvent leur main droite, et ces fines silhouettes forcenées crient à l’unisson de leur porte-parole. C’est un spectacle poignant et bouleversant, car il nous fait entendre dans ce groupement de cris, la plainte et la colère de l’innombrable prolétariat qu’on décime en ce moment au bout de l’Asie.

La grande cérémonie vraie — vraie jusqu’aux entrailles — reprend son déroulement par le discours d’un soldat. Un simple petit soldat posé sur cette tribune, juste au milieu. De chaque côté de lui, en guise d’État-Major, deux petits soldats pareils. Il dit qu’il n’est pas soldat russe, mais soldat du prolétariat universel.

Puis des ouvriers soviétiques, (quelques

corps de métiers et régions diverses), se succèdent par ensembles de trois ou quatre : celui du milieu qui parle, les autres, autour, qui pensent ce que dit le camarade. Parfois, ils présentent dans un tableau, des pièces de machines, des produits de leur travail. Ils expliquent ce qu’ils font. Ils disent l’esprit et la joie de leur tâche, qui au lieu d’être arrachée de force au travailleur et de retomber sur lui, est faite, ici, aussi bien pour lui que par lui.

Puis, vient un type des populations non russes de l’Union, un Ousbeck, maigre et fauve, avec son petit bonnet plat et sa longue lévite bleue : sa république est dans l’Orient asiatique, sous la Sibérie, aux confins de la Chine et de l’Inde. Il crie éperdument dans sa langue gutturale sa fidélité et son amour pour les Soviets, qui ont fait grandir cette population, l’ont renforcée, l’ont noblement fait entrer dans la civilisation socialiste.

' Dans la salle du Congrès où règne un demijour, des illuminations explosent, des coups de clarté semblables à des coups de hache éblouissants, sortent des projecteurs : Cela découpe tout l’ensemble en zones, en secteurs clairs et sombres. Brusquement, on ne voit plus que la grande table rouge au-dessus des hortensias, ou qu’une rangée de têtes, ou qu’un pan de

décor, ou qu'un morceau du fourmillement. Ou bien, l’obus de lumière bombarde un orateur, ensoleille soudain quelqu’un, qui scintille comme un astre dans la salle populeuse : la blouse russe et la tête blonde et juvénile de Boukliarine, ou Clara Zetkin auréolée de cheveux blancs, ou le masque barré de rides de Katayama, ou quelque profil fluet d’Indien, ou la face si solidement équarrie de Thallemann. Les lustres et les ampoules électriques jaunissent au contact des clairs de lune intensifs des projecteurs.

Dans le déploiement de ce premier acte du congrès, qui est un acte d’exposition, et qui traduit avec tant de force les dimensions et la multiplicité du mouvement grondant qui ébranle le monde, après ce défilé d’hommes qui viennent montrer le présent et l’avenir, Marcel Cacbin, au nom du Présidium, salue et résume cette action liminaire en quelques phrases pleines qu’il martèle à la tribune comme un forgeron.

Et c’est une exaltation juste et précise qui nous prend au cœur, nous autres, les voués à la cause.

Il y a même, çà et là, dans ce large spectacle, comme dans les vastes œuvres et comme dans la vie, la note comique. Elle est donnée par la

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gesticulation émérite des photographes au milieu du congrès. Faire des clichés au congrès, c’est un sport. Les photographes évoluent autour de la tribune, sur le bord de l’estrade. Ils serpentent, font des mouvements tournants, brandissent leur appareil avec véhémence et exactitude, pour profiter des placages lumineux que jettent les projecteurs en promenade continuelle, ou bien, ayant suspendu leurs boîtes magiques à leur cou par une courroie, la portent sur leur estomac ou sur leur ventre, et se courbent en avant et en arrière, attentifs à se jeter sur la seconde propice. « Ils sont rigolos, on ne peut pas employer un autre mot », me dit le jeune Liebknecht, qui est à ce moment à côté de moi.

En marge du Congrès, ils peuplent sa grande vie, comme d’honnêtes et utiles comparses, et agrémentent pratiquement cette assemblée plus solennelle que les autres, parce qu’elle vient après les autres, par-dessus les autres, pour faire avancer d’un pas l’organisation de l’ordre révolutionnaire contre le désordre bourgeois, face à la guerre impérialiste.

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