LE DRAME DE LA TERRE ET DU BLE DANS L’UNION SOVIÉTIQUE
Si la question agraire se pose aujourd’hui presque partout avec ses terribles exigences, et devient un des problèmes les plus grandioses du temps présent, c’est-à-dire de l’avenir (l’avenir n’étant que le présent en action) — elle prend dans T Union Soviétique, dans l’État Ouvrier et Paysan, une importance exceptionnelle et on peut la qualifier de vitale.
Le principe fondamental de la révolution russe est le bouleversement méthodique des vieux rapports sociaux et le remaniement des assises de la société, au seul profit des masses laborieuses. La révolution d’Octobre 1917 a institué, sur un territoire de deux milliards d’hectares, peuplé de 149 millions d’habitants — le dixième de l’humanité — une république
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prolétarienne qui doit intégralement aboutir à une communauté organisée des travailleurs des villes et des campagnes. La participation des masses au pouvoir, par une gestion aussi directe qu’il est mathématiquement possible de la réaliser, et la fusion de la souveraineté politique avec la direction économique, exigent comme conditions : l’accaparement des matières premières et des moyens de production, la centralisation de la production et de tous les rouages économiques. Ce mécanisme suppose donc, à sa base, la suppression de la propriété privée.
Un tel programme n’a été jusqu’ici que partiellement réalisé. Une certaine marge a dû être laissée provisoirement à l’initiative et à la propriété individuelles, lorsque après la guerre de 1914, et la guerre civile, la révolution a définitivement assis son autorité sur les ruines de l’ex-empire des tsars, et entrepris son œuvre positive : la reconstruction économique. A cette époque — en 1921 — la situation était cc catastrophique » : l’appareil économique détruit ou disloqué, les transports presque arrêtés, l’industrie réduite péniblement au cinquième de son rendement d’avantguerre, etc...
L’œuvre de reconstruction, entreprise de la
sorte parmi des décombres, des déserts et des champs de bataille, s’est développée au point il atteindre, et, en l’année 1927, dedépasser, le niveau des chiffres d’avant-guerre, pour l’industrie, de 12 %, et pour l’agriculture, de 8 %.
Cette édification économique s’est accomplie en grande partie selon les principes socialistes de la révolution d’Octobre. L’industrie socialiste entre dans le chiffre de la production industrielle soviétique pour 77,1 % (industrie d’État), et 8,8 % (coopératives). Le secteur industriel privé représente donc 14,1 %. Pour le commerce : secteur socialiste, 81, 9 %, secteur capitaliste, 18,1 %. Pour l’agriculture, secteur socialiste 2,7 %, secteur privé 97,3 %.
On le voit, la nationalisation socialiste ne s’effectue pas dans les mêmes proportions sur les trois grandes voies économiques parallèles : industrie, commerce et agriculture, et en ce qui concerne l’économie agricole, la participation du mécanisme collectiviste est extrêmement restreinte par rapport à l’ensemble. La terre a été distribuée aux paysans par menues parcelles individuelles. Les petites exploitations privées se sont considérablement multipliées (16 millions avant la guerre, 25 millions aujourd’hui).
Le pouvoir des Soviets s’est efforcé de pous-
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ser la paysannerie dans l’économie socialiste, et cela, par deux voies distinctes : l’exploitation collective, confiée aux mains de ce qu’on appelle les collectivités rurales ou les « collectifs ruraux ». Ce système est comme un moyen terme entre l’exploitation individuelle et l’exploitation d’État. Les « collectifs » gèrent la propriété privée, mais le font par l’effort coordonné d’un grand ensemble de propriétaires. Ce sont des coopératives de production, et, selon l’expression de Staline, des cc coopératives de production extrêmement accentuée », qui se greffent sur les coopératives de vente et de consommation et ont des liens avec les institutions d’État. Côte à côte avec cette exploitation collective, s’est implantée dans une assez petite mesure, l’exploitation agricole d’État.
En 1913, il y avait dans l’Empire russe trois catégories de détenteurs de la terre : 1° les grands propriétaires fonciers ; 2° les koulaks ou paysans riches ; 3° les biednaks et seredniaks ou paysans pauvres et moyens.
Pour ne prendre qu’une culture d’ordre majeur, celle du blé : sur les cinq milliards de pouds (1) que représentait la récolte de blé russe, la première catégorie fournissait 600 mil-
(1) Le pond vaut 16 à 17 kilogrammes.
lions de pouds, la deuxième 1 milliard 900 millions, la troisième 2 milliards 500 millions. Aujourd'hui, les agrariens, c’est-à-dire les grands propriétaires, ont disparu, et nous trouvons les trois catégories suivantes : 1° économies collectives et d’État (80 millions de pouds de blé) ; 2° les koulaks (617 millions de pouds) ; 3° les paysans pauvres et moyens (4 milliards 52 millions). L’ensemble de la production actuelle du blé donne 4 milliards 749 millions, soit sensiblement le même chiffre qu’avant guerre).
Cette répartition des différentes formules de travail agricole préoccupe vivement le gouvernement. Elle constitue une anomalie de forte dimension dans l’ensemble de l’économie, presque totalement socialisée d’autre part, et présente de multiples inconvénients au point de vue du rendement actuel et du développement futur de l’agriculture de l’U. R. S. S. L’exploitation privée, divisée par minimes parcelles, ne donne qu’un résultat atrophié, par 9uite de l’impossibilité où se trouvent les petits exploitants d’employer des moyens de culture perfectionnés, et de mécaniser leur travail. Il en résulte que chaque exploitation ainsi rognée se cantonne à peu près dans une productivité qui suffit juste à ses besoins. Le rythme d’ac-
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croissement de la production, si sensible dans les autres branches de l’économie soviétique, se trouve de ce fait, en état de stagnation relative dans le domaine agricole.
En 1928, l’U. R. S. S. a subi une crise assez grave du blé. Le stock destiné au ravitaillement national s’est trouvé insuffisant. Le prix et la qualité du pain ont été fort influencés. Il faut attribuer cette pénurie à l’accroissement très rapide de l’activité industrielle et urbaine dont les besoins et les demandes ont augmenté ces dernières années beaucoup plus rapidement que n’a augmenté la production agricole. Il faut aussi faire entrer en ligne de compte ce fait que d’autres cultures ont été intensifiées au détriment de celle du blé. On doit enfin noter que la consommation rurale est beaucoup plus abondante qu’autrefois ; le paysan mange plus et mieux qu’à l’époque impériale. Au reste, la preuve que la crise ne provient pas d’une diminution de production éclate dans ce fait qu’au 1er avril de cette année 1928, le blé stocké dans l’U. R. S. S. pour la consommation nationale atteignait 549 millions de pouds, soit 100 millions de plus que l’année 1927, et 200 millions de plus qu’en 1926, où il n’y avait pas eu de crise.
Un autre aspect très grave de la situation.
est l’insuffisance du blé destiné au commerce extérieur. Il est de toute importance pour l’U. R. S. S., de figurer sur le marché étran* ger des céréales. De grandes difficultés se sont présentées au cours de l’édification économique de l'État Ouvrier par suite du manque de céréales. Il en est résulté des désaccords entre la classe ouvrière et la classe paysanne, désaccords qui n’ont pas complètement cessé lorsqu’au régime des réquisitions a succédé, en 1921, l'impôt en nature. De plus, cet état de choses interdisait à l’U. R. S. S. de participer comme il convenait à des transactions avec l’étranger. Autrefois, la grande propriété foncière fournissait 281.600.000 pouds de blé pour la vente à l’étranger. Les koulaks alimentaient le marché extérieur, de 650.600.000 pouds, et les paysans pauvres, de 369 millions. Cela faisait en tout 1 milliard 300 millions de pouds. Aujourd’hui, la masse énorme des paysans pauvres et moyens ne verse sur le marché que 466 millions de pouds. Les koulaks, dont la production a été réduite au tiers, n’y participent que pour 126 millions de pouds, et les économies soviétiques et collectives pour 38 millions. Le chiffre total de l’exportation est donc deux fois moindre que celui d’avantguerre.
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Le Commissariat de l’ Agriculture et le gouvernement de l’Union jugent indispensable d’arriver à une réserve d’au moins 100 millions de pouds, obtenue entièrement par les économies collectives et collectivistes. Cette réserve est le minimum nécessaire pour rétablir la situation commerciale sur des bases équilibrées, et parer aux à-coups de la spéculation.
La solution du problème concret qui se pose est de faire passer les petites exploitations individuelles, de la troisième catégorie, dans la première catégorie : collectifs et exploitations d’Etat. « L’issue est avant tout dans le passage de la petite économie rurale retardataire, morcelée, à la grande économie collective unifiée, pourvue de machines, équipée des conquêtes de la science, et capable de jeter le maximum de blé sur le marché ». (Staline). Il faut refaire la grande agriculture avec la petite.
D’après ce que j’ai dit, cette transformation se présente sous deux aspects : accroissement des collectivités rurales et de la culture d’État.
Pendant longtemps, les paysans se sont montrés obstinément sceptiques et méfiants, dans leur généralité, vis-à-vis du régime de la culture collective. Us ont cru y voir une mainmise politique. Mais le paysan russe, qui a un grand
fonds de réalisme — nonobstant une légende qui en fait un illuminé alors qu’il n’est qu’un fervent et opiniâtre chercheur de vérité et de réalité dont la structure demeure extrêmement logique — est très accessible aux résultats acquis et aux leçons de choses ; il a bien été obligé de constater que l’exploitation d’ensemble est plus avantageuse pour chacun de ceux qui y prennent part, qu’un ensemble d’exploitations individuelles équivalent comme étendue. Mis devant les faits, il s’est rendu à l’évidence. Il a retrouvé en lui, ou plutôt, il s’est fabriqué à neuf cet instinct de la communauté qui l’avait orienté jadis vers le mir. C’est surtout l’intérêt bien entendu qui l’a poussé à reconnaître qu’un seul ne peut pas faire autant de besogne ni une si bonne besogne, que s’il s’appuie sur autrui par la division du travail.
La possibilité d’utiliser des machines et d’appliquer des méthodes perfectionnées, si l’exploitation agricole a une certaine étendue, augmente considérablement la productivité de la terre. Dans les « communes » de l’Ukraine, le travail collectif fait rendre 90 à 117 pouds de blé à la déciatine, contre 25 à 90 dans les exploitations individuelles, et cela au su et au vu de tous. De même, grâce aux moyens que le travail en commun permet de mettre en
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œuvre, une déciatine est ensemencée en deux fois moins de temps que lorsque le propriétaire exploite à lui seul, égoïstement, la part de glèbe qui lui revient. Lénine a eu raison de dire que ce qui pousse le paysan vers le socialisme, ce n’est pas la foi, ni l’amour de la justice, mais bel et bien le profit, car il comprend la supériorité pratique du travail d’ensemble. Cette notion s’est substituée, en beaucoup de têtes campagnardes, à la joie enfantine de posséder chacun sans partage son lopin de terre, ce qui, sous l’asservissement tsariste, paraissait au pauvre ce moujik » l’idéal suprême.
De la sorte, une grande impulsion s’est marquée pendant ces dernières années vers la culture en commun. On peut dire que cè régime est désormais acclimaté dans les campagnes de l’U. R. (S. S., et que ses progrès seront désormais rapides. Le XVe Congrès du Parti Communiste a constaté que les conditions pour un mouvement collectif des masses, sur le plan de l’agriculture, sont mûres. Des mesures importantes ont été prises, récemment, au Congrès des économies collectives pan-soviétiques : on a décidé la création d’un fonds indivisible, et la limitation du droit de propriété de chacun des membres des Kholkoz, afin de garantir la solidité et la durée de ces entreprises.
Enfin, le gouvernement consacre cette année-ci pour subventionner ces exploitations, deux fois plus d'argent que l'année dernière, soit 60 millions de roubles (780 millions de francs). Il s'agit de réformer les anciennes organisations et d'en créer de nouvelles, de telle sorte que la production actuelle des économies collectives, qui est de 55 millions de pouds, soit sous peu doublée, et que le pourcentage du blé destiné, dans ces économies, au commerce extérieur (actuellement 30 %), soit élargi.
Quant à l'autre catégorie d’exploitations destinées à incorporer l’agriculture nationale dans le secteur socialiste : les exploitations d’État, le gouvernement a décidé de lui donner une énorme extension, et un plan magistral s’est fait jour.
Cette vaste initiative a été posée il y a quelque temps par un discours de Staline, un discours de Rykov, et enfin par un discours de Kalinine au Congrès pan-soviétique des collectifs. Le but est, je l’ai dit, de constituer une réserve de blé qui ne peut être annuellement moindre que de cent millions de pouds. En possession de ce stock supplémentaire, qui per-
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mettrait de déjouer les manœuvres de la spéculation, et d’empêcher la fraude, le gouvernement de l’État Ouvrier et Paysan pourra aborder le marché extérieur, et reconstituer une exportation du blé qui n’est présentement qu’à la moitié de son chiffre d’avant-guerre.
Le Commissaire à l’Agriculture de l’U. R. S. S. nous fait savoir, dans un exposé, que le nouveau réseau d’économies rurales envisagé, et déjà entrepris, sera établi sur des terrains appartenant à l’État, et actuellement libres, de sorte qu’en aucune façon les intérêts des paysans ne puissent être mis en cause (ou du moins ce que certains d’entre eux peuvent croire être leurs intérêts, car beaucoup aujourd’hui réclament la création d’entreprises communes). Les nouvelles économies rurales s’étendront sur 4 millions d’hectares. La surface de chacune d’elles ne sera pas inférieure à 30.000 hectares. Les chiffres suivants donnent une idée de l’envergure de l’entreprise agricole dans laquelle se lance le pouvoir soviétique : Elle exigera un capital de 335 millions de roubles (4 milliards 355 millions de francs). Ce capital, équivalent à celui qui a été investi pour la construction de la grande station électrique du Dniéprostroi, doit être considéré comme un minimum. Le Commissaire à l’Agri-
culture Koubiak estime que la dépense atteindra 500 millions de roubles* et cela pendant quatre ans, et que « c’est absolument nécessaire si nous voulons changer les conditions et la pratique de l’édification socialiste existant déjà sur le front économique ». Koubiak ajoute : « Le pays peut mettre une telle somme ». Notons que cette année le gouvernement a dépensé pour les économies rurales d’Étaî, des sommes formidables.
L'organisation de cette entreprise immense exige 10.000 tracteurs, 20.000 charrues et chevaux, 10.000 semeuses, 10.000 botteïeuses, 18.000 semeuses et botteïeuses à cheval, et 40.000 chariots pour les transports. Il est nécessaire de mobiliser plus de 1.000 techniciens.
On se rend compte des difficultés que présente pour LU. R. S. S. la réalisation d’un pareil dessein, qui englobera des territoires d’un seul tenant de 30.000 à 50.000 hectares, c’est-à-dire des villages et des districts entiers. Il n’existe pas de précédent pour une organisation agricole d’une telle envergure sinon certains travaux américains de défrichement et d’ensemencement. Les méthodes américaines seront du reste mises à contribution par le Commissariat de l’Agriculture soviétique, qui prétend agir vite, mais aussi avec beaucoup de
circonspection, en ce qui concerne notamment le choix des machines agricoles, qui peuvent donner lieu à des déboires si elles ne sont pas adaptées avec précision aux conditions du sol.
Quant aux constructions telles que les hangars ou granges, pour l’entrepôt du grain, on évitera d’en construire, et on s’efforcera d’appliquer le système américain : transport immédiat de la récolte, du champ à la gare.
L’œuvre décidée et mise en train n’est pas encore fixée dans tous ses détails, et cela volontairement, pour donner une certaine marge aux modifications et aux initiatives nouvelles qu’imposera sans doute le travail pratique : Le plan se dessine dans l’action, selon la formule à la fois pratique et révolutionnaire des réalisateurs soviétiques.