LONDRES
PARIS
Le deuxième trimestre de l'année 1904, pendant lequel les deux belligérants ont émis leurs emprunts sur le marché international, a même vu s'abaisser ce taux d'une manière assez sensible, surtout sur les deux marchés, où les emprunts ont été émis. Au mois
(1) En octobre 1904 la Banque d'Allemagne élève le taux de 4 0/0 conservé pendant 16 mois, à 6 0/0.
de juin, le taux de l'escompte a même atteint un ni veau qu'on n'a jamais revu depuis le commencement de la grande prospérité, vers la fin du dernier siècle. Pendant les mois de janvier à février, le taux de l'escompte a été aussi au-dessous du taux des mois cor respondants de l'année 1903. Au contraire, à Berlin, le taux moyen de l'escompte a été, durant les mois de janvier à avril, plus élevé qu'aux époques correspondantes de l'année 1903 ; au mois de mai, il a été presque constamment au même niveau qu'en 1903, et c'est seulement à partir du mois de juin, qu'il est des cendu au-dessous du niveau de l'année précédente. Toutefois, le taux de l'escompte n'a pas été à Ber^ lin, pendant les quatre premiers mois de l'année, trop au-dessus du niveau habituel. On pourrait, par conséquent, caractériser la situation du marché financier de l'Europe Occidentale, dans la période écoulée de la guerre, par une abondance de capitaux à Paris et à Londres, et par un étal relativement aisé du marché, à Berlin. Rien ne rappelle la tension qui caractérisait le marché au moment de la guerre de l'Afrique Australe, et même de la guerre hispano-américaine«.
Il serait pourtant prématuré de conclure que la guerre n'a eu aucune influence sur le marché financier. Un examen plus attentif prouve plutôt que les influences de la guerre sie sont manifestées dans certaines modifications et, notamment, dans le changement de la relation entre le taux de l'escompte, hors banque, à Berlin, et sur les autres places de l'Europe Occidentale. Mais, en général, l'influence de la guerre a été balancée par d'autres influences plus puissantes qui agissaient dans un sens contraire.
La guerre a éclaté au moment de Tannée où,
comme Ta prouvé l'expérience, l'aisance du marché est ordinairement la plus grande sur les places de l'Europe Occidentale.
La prudence que la guerre imposait aux capitalistes et surtout aux grandes Banques d'émission a retardé l'abaissement habituel du taux d'intérêt à Londres et même ametié une tension temporaire des taux à Paris et à Berlin. En février, le président de la Reichsbank, dans une séance de la Commission centrale, a déclaré qu'un abaissement de l'escompte qui, dans d'autres circonstances, aurait été fait sans aucun doute, était, actuellement, impossible, par suite de la réserve imposée par la guerre, et que même un relèvement n'était pas exclu. Au début de 1904, Berlin a eu un taux hors banque plus bas que la plupart des places occidentales de l'Europe. La conséquence a été que les capitaux allemands ont été placés dans ces places pour profiter de la différence des taux d'intérêt. Afin d'entraver l'exportation de l'or et conserver en vue de toutes les éventualités les moyens disponible^s pour le marché allemand, la Reichsbank en réescomptant de grandes quantités de bons du Trésor allemands, dont elle avait pris de fortes quatités, a forcé le marché hors banque à relever ses taux (1). C'est par suite de cette mesure, amenée par les considérations de la guerre, que le rapport de Berlin et des autres places s'est retourné et que, depuis le mois de mars, l'escompte à Berlin a été plus haut qu'à Londres. La Banque d'Angleterre a retardé, par suite de la guerre, l'abaissement de l'escompte jusqu'à mi-avril.
(1) Opération analogue à celle de la Banque d^ Angleterre faisant reporter des consolidés pour dégarnir le marché.
Dans le second trimestre, l'effet de la guerre a été contrarié par les grandes expéditions d'or d'Amérique en Europe, avant tout en France, et en relation avec la situation générale économique, ces arrivages d'or ont créé une tendance à la détente des taux d'intérêt. Le marché financier a été cependant influencé d'une façon intéressante par les grandes opérations financières des deux puissances belligérantes« L'émission de l'emprunt japonais, à Londres, et encore davantage l'émission de l'emprunt russe, à Paris, ont amené un grand afflux de capitaux dans ces deux centres, en première ligne, parce que les capitalistes, français et anglais, ont mobilisé et fait rentrer leurs ressources disponibles en vu© d'une participation à ces emprunts, en second lieu, à un moindre degré, par suite de la participation des étrangers à ces opérations. En ce qui concerne Paris, l'abondance d'argent, a-t-on dit, aurait été facilitée par certaines opérations de l'administration russe. Celle-ci passe pour savoir détendre le marché monétaire par une concentration de ses crédits sur la place intéressante. Quoi qu'il en soit, l'afflux d'argent, à Londres et à Paris, a amené un abaissement ultérieur des taux en mai et en juin, tandis que, parallèlement, ils se tendaient à Berlin. Comme les deux nations en guerre ont contracté leurs emprunts étrangers, surtout pour se créer des ressources en vue des paiements qu'ils auront à faire au dehors, le marché de Paris et celui de Londres n'ont pas à redouter un retrait subit des capitaux souscrits pour les emprunts ; la Russie, comme le Japon, ont déclaré que pour la plus grande partie, ils avaient l'intention de laisser le produit des emprunts à l'étranger. Les ver sements sur les emprunts ont eu lieu sans perturba-
lion visible du marché, et c'est parce que les sommes ainsi versées ont pu être aussi remises à sa disposition en crédits à courte échéance.
Après que les grandes opérations financières eurent été achevées» en mai, les capitaux accumulés, à Paris et à Londres, se sont de nouveau répartis également sur le marché international.L'Allemagne,principalement, a reçu un afflux considérable d'or, l'escompte hors banque, à Berlin, a été de 2 5/8, en juin, de 2 1/2 en juillet et août.
Depuis lors, les deux belligérants n'ont plus eu recours au marché international. Malgré quelques variations légères, dues en partie à des dislocations des sommes au crédit de la Russie et du Japon, le marché est resté facile. Le 10 septembre, l'escompte hors banque a été de 2 7/8 à Berlin, 2 1/2 à Londres, 1 1/4 à Paris, contre les cotes de 3 3/8 à Berlin, 2 3/8 à Londres, 2 1/2 à Paris en septembre 1903.
On pourrait tirer des conclusions intéressantes pour la théorie de la monnaie et du crédit, mais ce n'est pas ici l'endroit. Il faut attendre le développement ultérieur des événements. En tout cas, jusqu'à la fin de septembre 1904, on peut dire que la guerre et les mesures financières des deux puissances en présence n'ont pas empêché une abondance considérable d'argent de se faire sur le marché international. Ce fait est d'importance, non seulement pour les marchés financiers et les intérêts économiques de l'Europe Occidentale, mais encore pour les mesures financières ultérieures des belligérants. Il suffit de comparer la situation actuelle du marché avec celle que l'Angleterre a trouvée à la fin de 1899, lorsque la (guerre sud-africaine a éclaté, lorsque l'escompte était à 6 0/0 et davantage. On peut mesurer ce que l'abon-
dance de l'argent signifie pour les opérations financières futures de la Rus&ie et du Japon. Les difficultés que des Etats en guerre rencontrent, par suite de la situation générale du marché, sont réduites, dans le cas présent, à une mesure très modeste. Aussi faut-il accorder d'autant plus d'importance, au point de vue de la conduite financière de la guerre, aux éléments qui sont intrinsèques aux belligérants : leur puissance financière et leur habileté à combiner les mesures financières ultérieures.