PAUL I
(1796-1801.) Catherine n'avait rien nédigé pour rendre Paul indigne du trone : œ prince, croyant désarmer sa mère, avait para se résigner an rôle qu'elle lui imposait, et il semblait vouloir justifier, par son genre de vie, son exclusion totale des affaires. Cependant le temps de cette espèee d'exil n'avait pas été perdu pour lui : doué d'un esprit juste , et capable des résolutions les fias ^néreoses , il avait d'abord affecté originalité et la brusquerie, comme pour mettre ces qualités sous la sauvegarde de quelques ridicules. Vieilli dans cette contrainte, il avait fini par se les approprier, et ils accompagnaient si naturellonent son physique, que l'on ne doutait point qu'ils ne lui fussent naturels. Le jeu smgulier des circonstances avait refoulé dans son cœur les plus doux sentiments de la nature : on doute qui l'Iiumiliait planait sur sa naissance; était-il le fils de Pierre III ou de Soltikof ? Il s'indignait contre cette dernière supposition, et il est
i)robabIe que ce fût dans l'intention de a détruire qu'il affectait les manières étranges du feu tear. Celle qu'il pouvait nommer sa mère le repoussait*, et s'emparait , dès leur naissance, des enfants que lui donnait la {;randeduchesse. . Les favoris de Catherine se plaisaient à l'abreuver dîhumiliations; à peine lui laissait-on des moyens suffisants pour soutenir une représentation décente. Le peuple qui raimait applaudit à son élévation inattendue; la cour étudia avec anxiété les premiers actes de son règne. Ils surpassèrent l'attente générale; et tandis que le trône cor-^ rompt d'ordinaire les princes, on crut an instant que le pouvoir avait opéré dans le caractère du nouveau tsar une révolution favorable. Les mesures qui ouvrirent son règne furent empreintes de modération; on remarqua toutefois » qu'elles formaient un contraste calculé avec les entreprises audacieuses du gouvernement précédent. Les nobles,
Sresque tous complices des rfgueurs e la mère, n'avaient pas eu le temps de désarmer le ressentiment du fils;
2S* UvraUon. (Russie.) t. ii.
et , comme étourdis de ce revers subii ils n'osaient encore saluer ce nouveau rè^ne, ni se flatter que l'empereur oublierait les injures du grand-duc.
Paul interrompit l'exécution d'une levée extraordinaire , rompit le traité de subsides, conclu avec l'Angleterre , suspendit les préparatifs de la guerre contre la France, et rappela des frontières de Perse , l'armée que commandait Valérien Zoubof.
La pénurie du trésor avait forcé Catherine à recourir à des mesures financières dont elle comptait réparer Teffet désastreux par les avantages de ses armes. Elle avait décrété que les monnaies seraient reçues pour une valeur double de celle Qu'elles représentaient réellement^ et les assignats s'étaient multipliés a un point que, dans leur échange contre du numéraire, on refusait de les recevoir au pair. Paul en fit brdier pour six millions de roubles , à la grande satisfaction du peuple ; enfin , pour arrêter le mal à sa source , il prescrivit de grandes économies dans les dépenses de la cour.
A l'instant où les anciens favoris de Catherine s'applaudissaient de la clémence ou de l'oubli du monarque, un acte de solennelle réparation" vint leur apprendre que le passé vivait encore dans la mémoire de leur maître. Avant de rendre à Catherine les derniers devoirs , il voulut confondre dans une même cérémonie et l'expiation d'un crime et ce qu'il devait à la mémoire de sa mère. 11 se rendit au monastère de Saint- Alexandre-Nevski , oi^ reposaient les restes de Pierre III ; là, après avoir considéré dans un sombre recueillement ce tombeau dont la simplicité même éveillaittant de douloureux souvenirs , il arrosa le cercueil de larmes pieuses, et le fit exposer sur une estrade au milieu de l'église ; ensuite on transporta le corps avec celui de l'impératrice dans l'église de la forteresse de Saint-Pétersbourg, à côté des sépultures des tsars. Sur la pierre de leur commdn sépulcre , on grava cette inscription : Divisés pendant leur vie, remis après leur mort. Pour donner à cette cérémonie imposante un carao-
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tére vraiment expiatoire, Paul voulut que Bariatinski et Alexis Orlof suivissent le cortéffe.
Les manières ae Tempereur, jusqu'alors brusques et impétueuses , prirent tout à coup un caractère plus affectueux ; on eut dit que , témoia et victime des dissensions de sa famille , il s'était imposé, à Tégard de son épouse et de ses enfants , une conduite à la fois digne et empressée. Les ministres , les anciens fonctionnaires furent conservés , et loin de sévir contre les favoris de sa mère, il ajouta de nouvelles grâces à la générosité du pardon.
Soit qu'il eût reconnu dans Timpératrice quelque penchant à Tambition, soit plutôt pour écarter les troubles dont le passage d'un règne à l'autre avait donné tant d^exemples, il décréta que Tordre de la succession au trône se réglerait désormais contrairement à l'ancien usage , de telle sorte que les femmes ne seraient habiles à régner qu'à défaut d'héritiers mâles , et que la couronne serait transmissible de père en fils et d'aîné en aîné.
Il affecta de traiter avec distinction Poniatovski ; il se plut à entourer de pompe cette majesté déchue; mais en même temps il mêlait à ces faveurs une intention malicieuse, en lui donnant pour chambellan ce même Stackel- Dcr^ dont la mission à Varsovie lui avait été si funeste. Le trait le plus caractéristique de cette première période de son règne, c'est la démarche qu'il fit auprès de Kosciuszko :
croyant ne pouvoir trop honorer le courage malheureux , il alla porter luimême au général la nouvelle qu'il était libre.
Cependant Jes courtisans, qui trouvent plus commode d'exploiter la faiblesse et les vices des princes que de mériter leurs faveurs par des services , étadiaient avec un som perfide le côté attaquable de l'empereur ; ils ne tardèrent pas à reconnaître que sa sensibilité extrême le jetait, à la moindre contrariété, dans des emportements fougueux. Ce caractère entier, longtemps comprimé, se- débordait avec
violence et plénitude dans la carrière ouverte du despotisme , et plus il avait été froissé, plus il était pressé de faire acte de volonté absolue. Il n'était que trop facile de tirer parti de ces dispositions dont les conséquences ont des effets si terribles dans un prince qui peut tout. Il avait confié le commandement d'un régiment des gardes au tsarévitch Alexandre; on lui insinua qu'il était dangereux de mettre des movens de révolte à la disposition do l'héritier présomptif, que le vœu bien connu de son. aïeule appelait directement au trône; on lui inspira des soupçons sur le dévouement de son épouse , et l'on profitait des actes où l'entraînaient ces avis perfides, pour alarmer l'impératrice ef le grandUduc sur leur propre sûreté. Paul ne pouvait supporter l'idée que l'on doutât de sa capacité; habitué, dès son enfance, à improuver la conduite de sa mère, et les actes politiques exécutés par ses favoris , il prit à tâche de tout refaire , et ses réformes s'appliquèrent souvent à des choses qui ne gagnaient rien à être remaniées. C'est ainsi qu'il changea le nom et les limites de plusieurs eouvernements ; il en réduisit le nonmre d'un cinquième, c'est-àdire à quarante et un. Ne respectant Sas même des appellations que la gloire e Catherine avait droit de revendiquer, il réunit sous le nom de Nouvelle-Russie, les gouvernements de Tauride et d'Ekaténnoslaf. Longtemps réduit au rôle d'observateur mécontent, il n'ignorait aucun des abus qui régnaient dans l'administration; il avait reconnu qu'ils tenaient en grande partie à rimmoi'alité des hauts fonctionnaires, qui, parodiant le despotisme, s'engraissaient de la substance de leurs administrés; ces.vexations, qu'autorisait l'exemple des chefs, se reproduisaient dans.les emplois subalternes, pour retomber définitivement sur ceux
3ui n'avaient personne au-dessous 'eux et qui ne s'appartenaient pas à eux-mêmes. Il balança l'autorité des gouverneurs militaires, en leur adjoignant un fonctionnaire civil , et il purgea les administrations d'une ioulo
d'employés aussi avides qu'inutik». Ces réformes, quoique sages, soulevèrent de nombreux roéconteoteraents , qu'on ne manquait pas de présenter à Paul commedes manifestations séditieuses. L'orgueil de l'autocrate 8*en irrita, et tandis ou'il ravait des listes administratives des milliers de gentilshommes pauvres, il refusait au vœu général la destitution du directeur de la police Arakof , qui peut-être avait eu radresse d'exciter ses craintes ombrageuses. Paul s^était livré d'abord sans réserve au plaisir de former lui-même le grandduc à b science du gouvernement , et Pavait nommé gouverneur de Pétersbourg; à mesure qu'il voyait l'affection deson peuple loi écnapper, il devint plus méfiant; il entoura Alexandre dnine étroite surveillance, et pendant longtemps il réduisit sa tâcne à celle d'un eopiste. Catherine avait détrôné Pierre llf : c'en était assez pour qu'il redoutât an sort semblable; et, s'abandonnant à la bizarrerie de son caractère, c'est par les mesures qui devaient le perdre qu'il croyait pouvoir coiyurer le danger. Plus d'une fois il traita l'impératrice avec une rigueur oue rien ne justifiait, et traduisant militairement ses griefe de famille, il lui imposa ks arrêts forcés.
Paul voulut soumettre à ses caprices josçi'à la confiance publique, endécré»
tant que les roubles assignats recouvreraient leur valeur nominale; étonnéde la résistance passive des commerçants <pti refusaient de recevoir au cours ofi&âel ces signes représentatif, il ordonna que l'imçdt des douanes serait payé en espèces étranaères, et cela en les taxant au-dessous ou cours. Il serait 8uperi|u d'iyouter qu'il âdlut bientôt abandonner des mesures plus funestes que ne l'était le mal.
Û avait affecté l'économie pour faire la censure des prodigalités de Catherine; il s'en écarta pour les surpasser. Lei palais qu'il habitait n'avaient pas une issue qui ne fût connue des courtisans de sa mère ; il voulut se construire une demeure moins accessible, et c'est air le plan de la résidence favorite de Frédénequ'il fit élever le palais deSaint-
Michel. On y travailla nuit et jour ; on eût dit qu'il était pressé d'achever son tombeau.
Rien ne l'arrêtait, ni les difficultés ni la dépense, lorsqu'il s'agissait de satisfaire une fantaisie : « il eut celle, dit l'abbé Georgel, de planter une double rangée d'arbres dans une étendue d'une demi-lieue environ, à la proximité des amirautés. La terre était couverte de glace, et gelée à une profondeur de plusieurs pieds.... Paul dit , et comme à sa voix les têtes rases se sont affublées de queues postiches, la terre nue et comme paralysée par les atteintes de l'atmosphère, va se revêtir d'une végétation adulte. Des arbres de quinze à vinet-cinq pieds de hauteur seront arracha au moyen de précautions et de dépenses infinies, pour être replantés plus laborieusement encore avec la terre du sol d'où on les aura tirés. Pour creuser les fosses destinées à les recevoir, on emploie la hache; puis, pour ouvrir au ter une voie plus facile , on allumera de grands feux qui feront dégeler la tem.... Il fallait toute l'autorité impériale pour faire e^xécuter de pareils travaux ; dix mille ouvriers v étaient journellement employés. L'héritier du trône était charge d^en bâter l'exécution. Les arbres ont été déracinés et replantés ; les promenades ont été sablées et environnées de gazons pris sous la neige; les barricades et les bancs ont été posés et peints dans l'es^ pace de trente jours , terme assigné par l'empereur. »
Nous regrettons de consigner dans une œuvre ^rave des détails p^ dignes de l'histoire; mais le règne de Paul n'est guère qu'une suite d'actes aussi bizarres, quoique moins inoffensifis; on peut du moins en tirer une leçon : c^est que le gouvernement qui remet à la disposition d'une seule volonté les destinées de tout un peuple, adopte ou subit les chances du bien et du mal , dans la même mesure que le comporte l'infirmité de la nature hinnaine.
Cette couronne, qu'avait portée Catherine, Paul la trouva trop petite et
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trop légère pour lui ; il affecta d'oublier tout ce qu'elle y avait rattaché de glorieux. La niagnilicence de celle qu'il commanda pour la solennité de son sacre, provoqua des rapprodieinents qui n'étaient pas à son avantage, et les libéralités qu il répandit à cette occasion rappelaient ces paroles de sa mère : Je suis venue pauvre en Russie, mais je m'acquitte envers Tempire : la Crimée et la Pologne sont la dot que je lui laisse. Le couronnement se fit avec pompe dans Tancienne capitale.
On porte a près de cent mille le nombre de paysans qu'il distribua à quelques seif^neurs; il répandit avec la même profusion Tor et les faveurs de tout genre, récompensant comme il sévissait, sans discernement ni mesure. C'est à cette époque qu'une passion , dont nous parlerons plus tard , et qui eut des suites funestes pour lui-même , développa dans le cœur de Paul le germe des plus étranges inconséquences.
Cependant ces dépenses excessives Tobligèrent h recourir à des mesures oppressives; il doubla la capitation, prélevant ainsi sur la masse mécontente, de quoi faire face à ses largesses capricieuses. Déjà, pour améter les murmures, il avait restreint aux seuls cas qui n'entraînaient pas la dégradation, le droit qu'avait la noblesse de ne pouvoir être châtiée corporellement. Dans le but louable de réprimer les nombreux abus commis en son nom , il avait promis d'accueillir toutes les suppliques de ses sujets ; ceux qui l'entouraient craignirent les effets d'une telle correspondance entre les sujets et le monarque ; on fabriqua des lettres inconvenantes , et sous prétexte de simplifier cette tâche laborieuse, les réponses à ces pétitions furent imprimées dans les gazettes. C'était désigner le plaignant à la vengeance de raccusé ; bientôt les réclamations cessèrent. Nous ne rapporterons pas toutes les anecdotes qu'on a recueillies sur ce. règne , qu'on croirait être celui d'un despote en démence, si tant de témoignages respectables n'attestaient qu'il mêlait à ces actes bizarres et
même cruels, une générosité si élevée , qu'on reste en suspens entre le blâme et l'éloge. Cependant ce serait manquer à notre tâche que de ne pas justifier, par quelques exemples, les jugements contradictoires qu'on a portés sur lui. Quiconque se trouvait sur son passage devait s'arrêter à l'instant même, mettre pied à terre, s'il était en voiture ou a cheval, et s'exposer, quelque temps qu'il fit , aux intempéries de la saison. Une dame noble , qui n'avait. pas aperçu la livrée impériale, fut arrachée de sa voiture et mcarcé* rée^ les domestiques qui l'accompagnaient furent'faits solaats ; la femme d'un aubergiste, coupable du même délit, fut en outre fouettée pendant trois jours, attendu qu'elle n'était pas noble. Dans ses promenades , l'empereur était très-attentif à remarquer les contrevenants à ses oukases sur l'étiquette; il les désignait lui-même à ses gardes, et les faisait arrêter en sa présence.... On célébrait, selon le rit romain , un service en l'honneur du duc de Wurtemberg , son beau-père.
Paul , croyant ne pouvoir entrer sans péché dans une église catholique , se tenait , pendant l'office , en dehors de la porte principale , à la tête de ses grenadiers. Tout à coup son cheval , excité par le froid extrême , s'emporte, passe et repasse à travers la foule , qui se découvre et s'incline dès que ranimai s'approche d'elle. Un groupe qui , par son eloignement, croyait pouvoir échapper sans danger à la génuflexion de rigueur, attira l'attention de l'empereur. Paul s'irrite de ce qu'il appelle une manifestation séditieuse.
Tous les délinquants sont conduits â la maison d'arrêt. Là, on fouette pendant trois jours les roturiers , on dé- {;rade les nobles , et l'on fait soldats es officiers. La nièce du vice- président de l'académie fut sur le point d'encourir un traitement non moins humiliant ; grâce au crédit de son oncle , elle esquiva la fustigation ; toutefois elle et sa tante subirent une détention de huit jours, dans une maison publique ; la première pour avoir manqué à l'empereur, celle-ci pour avoir
mal élevé sa nièce. Qnelattefois les cUtiments qu'il ftisait infliger étaient tels qn'oD ne savait s'il fallait les attriboer à un accès de foKe ou à un mépris pour l'humanité, dédaigneux de toute précaution. Il fit fustiger en présence du peu^ un cheval qui avait bronché sous lui , et personne ne se oiéprît sur le sens de cette correction.
L'omission des moindres formalités choquait son orgueil ; il faillit rompre avec le roi de Suède , parce que , dans un message de ce prince , on n'avait pas observé la formule officielle de ses titres. Voilà, s'écria-t-il en ouvrant cette lettre, un rot qui ne sait pas écrire ; et , sur-le-champ, il rédigea un oukase qui réglait minutieusement cette puérile matière. Le baise-main , haute faveur impériale , avait ses dangers : il fallait y apporter une attention respectueuse , comme s'il se fât agi d'un acte religieux. C'est surtout dans le militaire que l'empereur se complaisait à étaler tout le luxe de ses connaissances de détails. L'uniforme qu'avait introduit Potemkin se trouvait répondre tout à la fois aux exigences du service et à celles du climat. Paul y substitua Tancien uniforme allemand. Force fut donc aux soldats de prendre , en même temps que l'habit prussien , le chapeau à cornes; et, comme ils portaient les dieveux courts , de s'adapter une queue postiche. Souvorof 2 qui avait tant de fois vaincu avec 1 uniforme de Potemkin , se permit sur les queues et la poudre des e sauteries qui coururent l'armée, soldats n'obéirent qu'avec répugnance; quant aux officiers, tandis que les uns aimaient mieux quitter le service que d'endosser le nouvel habit, les autres trouvèrent dans leur soumission empressée un mode facile d'avancement.
Les manœuvres étaient la grande affaire de Paul; tous les matins, il passait quatre heures à faire exercer, ou plutôt à tourmenter sa garde, bravant ^ sans pelisse et sans qu'il parât en souffrir, des froids de quinze à vingt degrés. C'était sur la place du palais, et entouré de troupes, qu'il
donnait ses audiences ; les soldats , qui s'amusaient à voir les seigneurs ex-
Eosés à toutes les intempéries d'un iver rigoureux, appelaient ces audiences en plein air la parade des courtisans.
Nous ne nous étendrons pas sur la proscription burlesaue des chapeaux ronds, ni sur l'ouiase impérial qui
{prescrivait d'atteler les chevaux à l'ai* emande; mais nous ferons remarquer le fil caché qui faisait jouer tous ces ressorts. Les favoris de Paul, craignant à toute heure d'être eux-mêmes les victimes de ses emportements, l'entretenaient dans une irritation continuelle pour achever de le rendre odieux et ridicule. Tantôt c'étaient le peuple et l'armée ^ui lui reprochaient son origine étrangère ; tantôt les bourgeois étaient convenus de ne pas le saluer en public; enfin, on l'effrayait sans cesse d'une conspiration permanente , dont le but était de le détrôner, 1)our mettre à sa place Alexandre, sous a tutelle de l'impératrice. De là tant de rigueurs sans motifs , tant de mesures enioreintes d'une sombre méfiance et cPun arbitraire grotesque, qui devaient finir par changer en dangers réels les fantômes d'une imagination effrayée.
Cette rébellion qu'on lui montrait partout, il l'attribuait à la contagion aes idées françaises. L'introduction de tout journal et de tout écrit politique français fut sévèrement interdite; ceux qui en recevaient par quelque voie extraordinaire étaient tenus de les por^ ter sur-le-cliamp, et sans en avoir pris lecture, à un comité institué à cet effet; comme la haine des choses n'était que celle des personnes, les Français venaot de l'étranger furent repoussés des frontières : hientôt le cercle de ces précautions s'étendit aux étrangers des autres nations ; les universités d'Allemagne encoururent la suspicion de Paul, qui défendit aux Russes , et spécialement aux Courlandais et aux Livoniens , sous peine de voir leurs biens confisqués , d'envoyer désormais leurs enfants dans ces écoles corruptricfs. Les établissements
L'UNIVERS
tre attention. Pour appuyer l'opinion que nous avons émise au sujet de la prétendue originalité de ce ^rand homme de guerre, nous pourrions, entre autres témoignages, citer celui d'un *vieil officier qui fut longtemps son chef d*état-major, et qui est rapporté dans le voyage du duc de Raguse. En effet, ses actes les plus izarres sont empreints du même caractère, et tous paraissent tendre à inspirer à ses troupes un dévouement fanatique, en même temps qu'ils leur donnaient l'exemple des plus dures privations. « Il outrait la sévérité de la vie militaire, déjà si dure chez les Russes. Même au fort de l'hiver il se faisait arroser d'eau froide. Souvent on le voyait monter à poil , en chemise, un cheval de Cosaque. Quelqueiths il sortait nu de sa tente en contrefaisant le chant du coq; c'était, pour l'armée , le signal du' réveil , de la marche ou du combat. Dans ses visites aux hôpitaux , il faisait donner de la rhubarbe et du sel aux soldats qu'il jugeait atteints d'un mal réel , et la bastonnadeà tous les autres, ou bien il mettait tout le monde à la porte, disant ou'il n'était pas permis aiix soldats de Souvorof a'étre malades. On se rappelle que le maréchal Munich avait employé avec succès un remède bien plus rigoureux. Personne n'osait se plaindre , car le général était aussi dur pour lui-même que pour les autres. Sa table était si frugale que les officiers les plus sobres s'en étonnaient. Il se faisait donner à lui-même, au nom du maréchal Souvorof, l'ordre d'interrompre ses repas ou son sommeil ; il faut qu on lui obéisse , disait-il ^ disciplinant jusqi(Ji la-nature physique pour la soumettre à une inflexible volonté ; aussi jamais armée n'obéit plus aveuglément , comme jamais confiance ne nit mieux méritée.' Souvorof dédaignait le luxe; en campagne, sa kibitka (1) lui tenait lieu d'habitation; quand il s'arrangeait d'un autre logement, ses officiers avaient soin d'en faire disparaître les glaces. Souvent même il ne voulait
Espère de chariot.
souffrir ni portes ni fenêtres, attendu ou'il n'avait ni peur ni froid. Cependant il montrait avec complaisance les bijoux et les diamants qu'il avait reçus de Catherine; pourquoi notre m&re me les a-t-elle donnés, demandait-il à ses officiers , et il fallait répondre sans hésiter. Il comprit oue , pour supporter avec constance les fatigues et les privations de la guerre, le soldat a besoin d'un stimulant moral ou reli-
§ieux ; la gloire , ce puissant mobile es hommes libres , est une idée que ne peut comprendre la servitude, et qui, une fois comprise, la détruirait à l'instant même ; c'était donc au scqtiment religieux que Souvorof devait s'adresser; il s'agenouillait devant les
Srêtres, et leur demandait la bénéiction ; c'était pour donner à sa mission un caractère de sainteté, qu'il ne parlait des Français que comme d'un peuple d'impies 'que Dieu avait résolu d'exterminer; mais quand il ne s'adressait plus au fanatisme de ses troupes, il parlait des qualités militaires de ses ennemis en homme digne de les apprécier.
Les Français t qui s'attendaient à trouver dans les Russes une race gigantesque , furent surpris de n'avoir à combattre que des hommes ordinaires ; de leur cêté les Russes apprirent à respecter l'humanité^ de ceux qu'on leur avait dépeints comme des brigands; les pouvoirs politiques, pour pousser les hommes a s'entr'égorger, sont obligés de recourir à la déception et au mensonge, tant ils reconnaissent eux-mêmes la faiblesse des motifs qui les déterminent.
Souvorof s'était réuni , près de Vérone, à l'armée autrichienne, qui venait de battre Schérer» L'armée austrorusse composait un effectif de quatrevingt mille hommes. Les débris de l'armée française, dont le Directoire avait confié le commandement à Moreau, ne purent tenir contre des forces si imposantes. La défaite de Cassano, malgré toute l'habileté du général républicain, fut une conséquence nécessaire du désastre de Magnaii. La belle résistance des Français à Bassa-
gBuio furoQva aui Russes à quelles ooodîtîons numériques ils pouvaient espérer la Tictoire.
Après cet arantage, Souvorof se porta rapidement sur Turin « tandis ooe Moreau , réduit à qnel<]ues milliers ^hommes, essayait d'inquiéter sa maidie, sans s'écarter des positions avantaeeuaes qu'il occupait.
MaoQonald Tenait d'entrer en Lom* Imdie , à la tête de trente-dnq mille hommes ; les succès qu'il avait obtenus lui inspirèrent une confiance té* mâraire ; il crut pouvoir vaincre arant d'avoir opéré sa jonction avec Moreau.
A la nonvdle de cette marche yictorieuse. Son vorof rassemble ses troupes avec une rapidité étonnante; il eut bientôt rejomt le général autrichien Mêlas , sur les rives de la Trebbia.
Ifoos n entrerons pas dans les détails de cette journée mémorable; nous nous contenterons de dire qu'on se battit f de part et d'antre, avec une bravoure égale; l'armée austro-russe perdît plus de monde que celle de Macdonald ; mais l'élan des troupes répu- Uieaines ne put vaincre l'immuanle tenadté des ennemis. Durant toute une journée , le combat dura avec le même acharnement; les Russes montrèrent cette opiniâtreté invincible, cette discipline et ce mépris de la mort qui les avaient déjà rendus si redoutables; serrant leurs rangs à mesure que le feu les éclaircissait , ils repoussèrent deux fois, au delà du fleuve , les Français qui le repassèrent* deux fois. £e lendemain la bataille recommen^ , et si la retraite de Macdonald n'eût appris à Souvorof qu'il était vainqueur, les succès furent tellement balancés jusqu'au dernier moment, que le nombre seul pouvait faire augurer de l'issue définitive de cette lutte. Cest là que fut presque entièrement détruite la légion polonaise, commandée par le brave Dombrovski. La retraite des républicains fht plus désastreuse que ne Vavait été le combat. Souvorof répandit des proclamations pour soulever, contre les Français, les Toscans et les Liguriens.
Ce cnainpion d'une religion schisma-
tique armait les populations au nom de la fol orthodoxe, et tandis que Moreau se retirait, et que Macdonald était repoussé , la Lonmardie , la Toscane et le Piémont, harcelaient sur tous les points nos corps désorganisés.
Au lieu de poursuivre ses avantages, Souvorof perdit un temps précieux à investir quelques places fortes dans le Piémont. Les Français firent un dernier effort pour conserver celles qui résistaient encore , et c'est alors que Joubert s'avança au delà de Novi avec un corps de trente mille hommes.
L'armée austro-russe était déjà rassemblée et prête à le recevoir. « Ce ne fut pas, comme on l'a imprimé cent fois, en chargeant à la tête des grenadiers que fut tué Joubert; ce Ait en allant reconnaître l'ennemi , et avant méncie que la bataille fût eneagée. Il périt par la balle d'un tirailleur... (*}. Moreau, rappelé par le Directoire à la tête de l'armée du Rhin , prit le commandement, et perdit cette sandante bataille où les vainqueurs souffrirent plus que les vaincus. Avant l'action , Souvorof avait dit , en parlant de Joubert: Cesitm Jouvenceau, aUons kA donner une leçon. La fortune lui vendit chèrement l'accomplissement de cette prophétie.
Paul , à la nouvelle de tant de succès*, décerna à Souvorof le surnom d'Italique ; il ordonna que désormais on rendrait au général victorieux les mêmes honneurs qu'à lui-même; et, rabaissant l'éloge ))ar la bizarrerie de la forme , il prescrivit par un oukase. Qu'on eût à regarder Souvorof comme le plus grand capitaine de tous les temps et de tous les pays du monde.
Il résolut de consommer Tanéantittement de la république : Nous avims résolu y dit-il dans son manifeste, nous etnos cUUés y de détruire le gouverne' ment impie qui domine en France.
Les préparatifs répondaient à la difficulté de l'entreprise; les escadres russes et turques, dirigées par les Anglais qui avaient vaincu à Anoukir, s'emparaient des lies Ioniennes, et
(') Esneaux et Chenaechot.
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foodaient une répobliqae à la voix de deux aoureraina deapotea. Une autre flotte Tenait jeter des bataillons mosooTÎtea sur le sol de la Hollande. Deux armées ruaaes traversèrent la Pologne, la Bohême , la Moravie et le sud de rAllemagne, pour pénétrer simultanément en France par Test et le midi. Celle qui marchait sur le Rhin, forte de phis de quarante mille hommes, était composée, en grande partie, des soldats qu'avait formés Potemkin et des restes de Farmée de Perse. Cette armée, qu'on pouvait regarder comme l'élite des troupes russes , était sous les ondres de Korsakof , qui devait agir de concert avec l'archiduc Charles.
Au moment où elle venait d'entrer en Allemagne , Jotirdan était battu à Oztraeh , par les Autrichiens , et Masséna, reculant devant l'archiduc victorieux, était forcé de repasser la Limmat. Les Autricniens , maîtres de Zurich, se trouvaient déjà au centre de l'Helvétie.
Les Russes rédamèrent l'honneur d'occuper les avant^postes. Korsakof afficha, dans les contestations qui s'élevèrent à ce sujet , une hauteur qui devait blesser l'archiduc; mais bientôt ce dernier fut obligé de se porter sur Philisbourc, oue menaçait une forte colonne rqNibiicaine.
Les coalisés avaient résolu de suivre un nouveau plan d'opérations, d'après lequel tous les Russes, sous les ordres de Souvorof, agiraient en Helvétie, tandis que les Autrichiens, sous le commandement de Mêlas, expulseraient les Français de l'Italie , et que le corps du prince Charles les attaquerait sur leurs frontières rbftanes. L'archiduc saisit sans doute avec empressement l'occasion d'échapper aux exi§jences hautaines de Korsakof; mais il était trop bon général pour compromettre, comme on l'a avancé, le succès de la campagne par un motif d'aroour-propre.
Il n'était resté avec les Russes qu'un corps peu nombreux d'Autrichiens, qui . réuni aux Suisses mécontents ou entraînés, forma, sous le commande-
ment du général Hodae, la droite de leur armée.
Le 3 vendémiaire (M septembre 1799), les Français descendirent des liauteurs voisines et eii(;agèrent l'action. Les Russes, éclairas d'abord par un feu terrible, cédèrent à l'impétuosité d'un premier choc; mais bientôt, ralliés entre leur camp et le fleuve , ils tinrent ferme et plièrent encore , pour se rallier de nouveau derrière leurs tentes. Là , ils épuisèrent leurs aibernes et moururent alignés. La droite, composée en grande partie de stipendiaires suisses, opposa une résistance moins vive. Tournée dès le commencement de l'action , elle fut bientôt mise en désordre, et permit aux vainqueurs de se porter vers le centre, ou les Russes se défendaient avec une constance héroïque. Les canoniers, Gdèles à leur serment, se faisaient tuer sur leurs pièces. Bientôt Korsakof n'eut plus d'autre ressource que de former un bataillon carré des oiiinze mille hommes qui lui restaient ; I artillerie légère attaqua et mit bientôt eu ruine ce bastion vivant qui présentait de tous côtés un front de fer.
Des files entières tombaient , marquant le sillon du boulet; des rangs entiers étaient renversés par les flancs. Couverts du sang de leurs jDrères, les Russes s'alignaient comme à la manœuvre, et remplissaient incessamment ces vides (X)ur tomber à leur tour. Quand les généraux républicains eurent labouré de leur formidable artillerie tout l'espace que couvraient ces braves Russes, ils ordonnèrent une attaque générale au pas de charge, et la victoire, encore disputée, rot enfin complète. Zurich , dont Korsakof avait Élit son quartier général , les majçasins, les équipages, uuepartie du train de rartilierie, tombèrent ou
{mouvoir des Français. Le lendemain , es Russes, qui avaient reçu quelques renforts , résistèrent encore lusqu'au milieu du jour. Ils furent acoeves en détail , et taillés en pièces par petits pelotons. Leur Inllàtible courage ne se démentit pas un instant; pas un ne se rendit qu'il ne lât blessé ou
literaié ; on tes voyait, avant d'eipirer, presBor dana leurs maiiia ou sur leurs lèvres rimage de leur patron , que tous les Russes portent sur la poitriiie, et les soldats républicains s'étonnèrent de trouver, sur ces vi* sages menaçants, l'expression d'une pieose ferveur.
Cependant Sonvorof descendait avec la rapidité de l'aiele des dmes du Saint-Gothard. La oivision Lecourbe, affiublie par la ^oiieuse campagne de TEngadine, avait été forcée de se re«
plier en deçà des monts ; elle oecopait les débouchés sur lltaiie et la vallée du Rhin, depuis la source de ce fleuve jusqu'à la hauteur de Glaris; elle manœuvra pour venir s'appuyer au pied du mont Rigi. Souvorof pressait sa marche victorieuse; delà mettre des trois petits cantons, il menaçait la droite de l'armée firançaise , lorsqu'il apprit que Rorsakot venait d'être écrasé à Zurich. Le vieux général versa des pleurs de ra^. Pendant quelques instants, sa voix éclata en cris rauques , et des convulsions violentes tordirent ses membres. Rien ne peut le consoler, car il sait qu'il ne peut plus vaincre; il veut qu'on l'ensevelisse vivant devant ses grenadiers, pour qu'A ne soit pas dit oue l'ennemi aura vu reculer le général Souvorof.
Cependant il jette les yeux sur cette armée si dévouée, plus consternée de la douleur de son cnef au'inquiète du danger oui la menace ; n envisage les difficultés d'une retraite non moins glorieuse qu'une victoire, et dès lors son parti est pris. Il écrit à Korsakof qu'il arrive victorieux, lui ordonne, sous peine de la vie, de r^rendre l'offensive , et^ à cet ordre , les débris de l'armée vaincue, renforcés du corps de Coudé, se retournent avec fureur contre les Francis. Ce dernier engagement sérieux entre les Russes et les r^blicains eut lieu près de Die> senhoien. Un corps d'environ trois mille cavaliers chargea en plaine deux demi-hrigades d'innnterie, commandées par le brave général Lorge, qui, après Pavoir repoussé trois fois, le détruisit presque eutièrement. Le
vainqueur de Zurich, le sauveur de la France , Masséna , marcha contre Souvorof et l'arrêta ; pour cette fois , s'il n'eut pas la gloire de vaincre, il eut celle de faire létrograder son rival. En vain il essaya de l'attirer hors des défilés qui le couvraient, dans l'espoir de faire prisonniers le général, le grand-duc Constantin qui niisait sous lui ses premières armes, et l'armée russe tout entière. Souvorof opéra sa retraite dans le plus bel ordre; il dut abandonner auelijues bagages, quelques pièces d'artillerie, ses malades et ses blessés ; mais le maréchal Mortier, chargé de le poursuivre dans le Muttenthal , ne put entamer que deux ou trois bataillons qui se dévouèrent Dour sauver le reste de l'armée. Il raut dire, à l'honneur des Russes , que tous auraient accepté cette mission.
La réputation de Souvorof restait intacte , mais la républiaue triomp^iait; le prestige de rinvincibifité des Russes était dissipé , et la première retraite de Souvorof devait marquer sa dernière campagne. Il rejoignit à Lindau, puis à Augsbours, les débris de l'armée de Korsakof. D'un autre côté, le duc d'York recueillait sur sa flotte ceux de la troisième armée.
Les Anglo-Russes n'avaient pas été
S lus heureux en Hollande. Brune les éfit à Castricum; le duc d'York venait de signer à Alkmaar la capitulation des troupes expéditionnaires.
On s'accorde à dire que, dans cette campagne de Hollande, les Anglais sacrifièrent leurs alliés, dont la valeur, quelquefois heureuse , ne fut que faiblement secondée. C'est ainsi que tous les efforts de cette puissante coalition vinrent se briser contre le
Sbnt
>ouilles
force
même des choses, à mesure que la nation française achetait, par des sacrifices inouïs, le droit de jouir de ses nouvelles institutions , elle entrait dans les conditions du despotisme militaire, d'autant plus dangereux qu'il apparaissait en sauveur et entouré de tous les prestiges de la gloire.
L'UNIVERS
ff
Si la joie de Paul avait été grande en apprenant les victoires de ses armées, son indignation ne connut point de bornes à la nouvelle de leurs désastres. Il cassa et flétrit en niasse tous les officiers qui manauaient à l'armée , et ne daigna pas même s*ocp cuper des simples soldats restés captifs en France, à la suite du combat de Castricum. Le tsar, comme s*il eût voulu faire peser sur le vainqueur de Novi la responsabilité des défaites de Zurich et de Castricum, le déclara coupable pour n'avoir pas exécuté certaines prescriptions des règlements militaires; bientôt il accusa ce même homme auquel il avait destiné une entrée triomphale et une statue, d'avoir contribué aux revers de l'armée, en prolongeant imprudemment son séjour en Italie; enfin, après quarante ans de succès, Souvorof se vit disgracié et sans commandement ; le chagrin, dit-on, précipita sa fin; les regrets de l'armée et le témoignage éclatant que rendirent à son génie les généraux qui l'avaient combattu expièrent ringratitude du souverain. Nul mieux que lui ne sut conduire le soldat russe ; doué de ce coup d*œil qui fait le grand capitaine, tacticien habile , et ayant deviné tous les secrets de la strat^ie, il ajouta , par l'étude , aux qualités quil tenait de la nature; mais à l'instant même où il avait tout prévu et tout calculé, il paraissait ne céder qu'à un instinct guerrier et à une inspiration surnaturelle, moyens
{>ropres à impressionner puissamment es masses, mais qui, employés par la .médiocrité, ne conduiraient quau ridicule. On a dit de lui qu'il pouvait être d'un tiers plus laconique que César, attendu ou il triomphait toujours sans y voir.* Sa belle retraite devant Massena répond suffisamment à ce reproche, et prouve seulement que Souvorof regardait la confiance du soldat comme l'élément le plus indispensable du succès. Des hommes plus avancés que les Russes en civilisation n'ont nas été à l'abri de cette fascination, et Napoléon lui-même fut redevable de quelques-uns dr ses triomphes à Topi-
nion qu'on avait de son infaillibilité.
Cependant Paul témoignait bairtement son mécontentement de la conduite qu'avaient tenue ses alliés : il reprochait aux Autrichiens d'avoir abandonné Korsakof à ses propres ressources , et aux Anglais d'avoir mollement appuyé le général Herman à Castricum. Kobentzel etWitworth, ambassadeurs de Vienne et de Londres, durent essuyer les plus amères récriminations. L'envoyé de Danemark, qui s'était permis des réflexions plaisantes sur les emportements bizarres de l'autocrate, reçut le premier l'ordre de se retirer. Sans annoncer encore ses intentions à Tégard de la France, Paul rappela en Russie le reste des troupes exoéditionnaires^ Néanmoins il écrivait a Dumouriez, qui demandait à lui soumettre un nouveau plan de coalition : « Il faut que vous soyez le Monck de la France. »
L'empereur flottait encore dans l'irrésolution, lorsque les empiétements de l'Autriche en Italie provoquèrent, de la part du cabinet de Pétersbourg, des explications qui entraînèrent une rupture; de leur coté, les Anglais, malgré les conventions, refusaient de restituer Malte au restaurateur de Tordre de ce nom, et quoique cette t!e ne tût pas encore soumise, ils annonçaient rintentiondese l'approprier.
Paul ne tarda pas à reconnaître que, dans cette prétendue guerre de principes , les coalisés exploitaient sa bonne foi chevaleresque, et n'avaient réellement en vue c|ue leurs intérêts respectifs. Il rompit brusquement le traité qu'il avait conclu avec l'Angleterre par une mesure significative : il mit l'embargo sur tous les vaisseaux de cette Î puissance, et fit prisonniers de guerre es matelots des équipages.
Il ne négligea point 1 appui des puissances contre lesquelles il n'avait point de griefs à alléguer : il resta l'allié du Portugal et de Naples , se rapprocha de la Suéde et du Danemark; enfin ses relations avec la Prusse firent présager une prochaine réconciliation avec la France. Le premier consul , soit générosité , soit politique , renvoya à Paul
les prûonniers russes, et cette courtoisie flatta Torgueil de Pau[; on assure que la revue joumalière de Bonaparte lui parut une imitation de sa watch-parade, et qu*il s'écria : « C'est ponrtont un homme! » Aussi prompt dans ses déterminations qu'il ét^it extvéoiedans ses affections, il envoya au premier consul une ambassade solennelle, et supprima la pension qu'il faisait aux Bourbons, leur enjoignant en même temps Tordre de quitter Mittau. Il détermina le Danemark à fermer aux Anglais le Sund, et envoya une flotte |)our appuyer cette mesure.
Le traité de Luneviile, qui suivit la victoire de Moreau à Hohenlinden, venait fl'assurer la neutralité de l'Autriche; et l'Angleterre, après des saerifiœs énormes, se voyait réduite à supporter à elle seule tout le poids de h guerre. Il est évident que l'intérêt Je l'Angleterre portait cette puissance à désirer un changement de gouvernement en Russie; mais il est difficile de déterminer la part qu'elle a prise à l'attentat qui a placé Alexandre sur le trône; a-t-elle profité du mécontentement des seigneurs, ou a-t-elle organisé dle-méme le complot? Les documents qui pourraient résoudre cette grave question manquent à l'histoire; eequi n'est pointdouteux,c'estc[uecette puissance fut au moins complice. « Le résultat de la bataille de Marengo , dit M. de Marcillac (Souvenirs de rëmigratiou) , avait ajourné les espérances des royalistes; mais l'organisation dut toujours se continuer, afin d'agir au premier moment favorable. On savait a avance .
révénementquidevaitcuseoirAlexanr dre sur le trône des tsars : l'époque en était désignée; il paraît même qu'un des cabinets de l'Europe avait compté sur cet événement pour ramener la Russie dans la coalition contre la France. Ce qui est certain , c'est que la mort de Paul I*' arriva Juste à l'époque précédemment annoncée. » Tout était mdr pour cette catastrophe; le caractère de l'empereur, aigri par les revers de ses armes et par une passion sans espoir, le poussait à des actes si bizarres et quelquefois si cruels que nul
de ceux qui l'approchaient ne pouvait compter sur le lendemain. Les faveurs étaient brusques et inattendues comme les disgrâces. Les bruits publics qui lui parvenaient par la police le jetaient dans de continuelles appréhensions; ces indices secrets, vrais ou faux, l'entraînaient de rigueurs en rigueurs, et le remplissaient d'une méfiance ombrageuse. Sa propre £amille n'était pas à l'abri de ses soupçons, et la même voix qui venait d'éveiller ses craintes et d^irriter sa sévérité avertissait son épouse et les deux grands ducs du péril qui les menaçait. Le public, qui ignorait les motifs de l'empereur , le croyait en démence. Toute la vUle était en état de suspicion; les visites domiciliaires à heure indue, des individus, des familles entières arrachés de leur demeure pour la déportation ou l^exil, la physionomie des habitants qui n'osaient pas même exprimer leurs craintes ou leur surprise, tout semblait annoncer que la perte d'un seul était nécessaire au salut commun. L'inflexibilité de Paul se roidissait contre ce sentiment de désaffection presque universel ; cependant lorsqu'il croyait démêler quelque part le dévouement, il le couvrait d'or et de distinctions; mais ses faveurs étaient périlleuses, et l'élévation rendait la chute plus terrible. Pour échapper au re-
gard de l'autocrate, quarante mille abitants abandonnèrent Pétersbourg; ceux que leur emploi ou des intérêts impérieux retenaient dans la capitale ne passaient qu'en tremblant, et la tête découverte, devant le palais de Saint- Michel , où , comme un autre Louis XI, te sombre Paul, entouré de délateurs et de satellites, dressait ses listes de proscription.
Le despotisme , qui donne Le pouvoir de tout faire, inspire souvent à ceux qui le subissent la hardiesse de tout oser. La perte de Paul fut résolue.
On assure que lorsqu'il eut .consenti à partager avec le premier consul la tâche de dicter des lois à l'Europe, il se fit apporter une carte, etque, tirantune ligne des sources de TOoer à l'embouchure de ce fleuve , il s'écria : o Que tout ce
L'UNIVERS-
fluence russe. 9 Suivant la même version, le général Oudinot devait se rendre en Russie, non pour guider les Russes dans tes Indes, mais pour les aider à faire la conquête de TAsie Mi* neure, et donner ensuite la main aux restes de l'armée d*Égypte : c'était plus qu'il n'en fallait pour engager le cabinet britannique a rompre au plus tôt, et par tous les roojens possibles, une alliance qui mettait en péril sa suprématie commerciale, source principale de sa prospérité et de sa force. Faul périt assassiné; le genre de mort, le nom des principaux acteurs du crime sont connus; mais quand on veut suivre le fil de eette conspiration, avant et après la catastrophe, on le trouve rattaché à tant d'intérêts privés et politiques, qu'on ne peut le débrouiller sans le rompre. Les relations les plus accréditées s'accordent sur quelques points et diffèrent sur d'autres, parce que chacun a observé d'un point de vue particnlier, et que les agents secondaires, même ceux qui ont mis la main à l'œuvre, n'étaient pas entièrement dans le secret du chef, qui loimême devait modifier son plan selon le développement imprévu des circonstances. Nous nous bornerons donc à dter, en ce qui regarde le meurtre de Paul, les relations qui portent à un plus haut degré le caractère de la bonne foi et de la vraisemblance; et ce n'est qu'après avoir soumis ces documents à la sagacité du lecteur, <}ue nous nous hasarderons à émettre le |ugement que leur examen consciencieux et plusieurs confidences orales nous ont porté à adopter.
La première des relations que nous allons citer émane de la légation fran« çaise, et se ressent de son origine diplomatique; nous l'emprunterons à kabbe, qui l'a résumée avec intelligence et fidélité.
« Tout concourait à prouver la participation du ministère anglais a la mort de Paul I***, et l'expédition du Sund venait à l'appui de cette opinion.
De quelle utilité pour les Anglais était l'occupation du Sund en cette drconstance? quel était le but d'une tentative qui pouvait devenir si funeste?
Une flotte nombreuse défendait ce détroit; pour le franchir, il fallait la détruira, et le succès était au moins douteux; en supposant même la réussite, les Anglais n'avaient-ils pas à craindre de trouver réunies les roroes des trois puissances , soit pour les combattre, soit au moins po^ir leur fermer le passage au retour? Les chances raisonnables de cette expédition étaient telles que, sans les machinations des Anglais , la Baltique devait être le tombeau de leur flotte; donc ceux qui avaient conçu l'entreprise avaient au moins l'espérance qu'au moment où l'on pénétrerait dans la Baltique, la puissance qui y faisait la loi, la Russie, aurait cessé d'être redoutable. La sécurité avec laquelle ils s'engagèrent dans cette mer mdique l'attente d'un événement qui devait changer pour eux la face des atfaires , et prouve assez que Nelson n'eut ordre de forcer le Sund que lorsque la chute de Paul fut résolue à Londres. C'est du moins une forte présomption que cette singulière coïncidence des faits. Ce fut pendant le combat même du 3 avril que l'on apprit à Copenhague la mort de Paul I"*, et le gouvernement danois prit le plus grand soin pour ne pas laisser ébruiter la nouvelle avant rentière conclusion de l'armistice qui suivit eette journée. . . La même notice place à la tête des mécontents les frères Zoubof , le comte Pahlen , le colonel Tatarinof , le général Yaschwel, enfin lord Witwortb, ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg. Ils résolurent de porter le dernier coup; la mort leur était réservée s'ils échouaient; et, malgré cette nécessité de hâter l'exécution de leur dessein, tous attendaient, nul n'asissait. Il fallait pour diriger de telles menées une tête froidement organisée , et capable tout à la fois de l'aetivité la
S lus soutenue. Un td chef se trouva ans la personne de Pahlen, gouverneur militaire de Pétersbourg.
« liC comte Pahlen avait joui jus-
qu'alors d'une rémitation de probité sans tache. On se louait généraJenient de son administration; on pariait de ses Tertus; il avait les dehors les plus respectables ; le calme répandu sur ses traits inspirait la confiance; mais il Gicfaait une profonde dissimulation , et son extérieur n'était nullement en bûarmonie avec son âme.
< Le joug pesait de plus en plus sur Pahlen; soumis à un mattre dont la volonté était absolue, sa faveur dépendait d'un soupçon ; de jour en jour elle devenait plus précaire; il voulut l'affermir, et résolut de mettre Alexandre sur le trône. Un nouveau rè^ne offrait un diamp plus vaste à l'ambition dont il était dévoré, de plus fréquentes occasions de rendre s^ talents nécessaires, Tassurance d'obtenir un crédit immense auprès d'un jeune prince dépourvu d'expérience, enfin l'espoir de régner sous son nom... Une fois son plan arrêté, il s'appliqua à éloigner de la faveur de Paui tous ceux qu'il n'araît pu gagner. Dans cette vue, il travailla longtemps, et réussit enfin à faire disgracier un homme dont le dévouement à la personne de l'empereur, et les talents surtout, lui portaient ombrage : c'était Rostopcnin, vice-chancelier des affaires étrangères ; ce ministre était parvenu à s'emparer d'une correspondance entre un comte Panin, neveu du grand gouverneur de Paul , et un agent des conjurés de PéterslM)urg. Ce Panin était le chef du parti à Moscou, et quoique ses lettres fussent écrites avec une extrême circonspection, il y régnait un louche qui n'échappa point à la sagacité de Rostopchîn. Les pièces saisies furent mises sous les yeux de Paul , et celui à qui elles étaient adressées fut mandé ; mais cet homme repoussa avec tant de chaleur cette imputation, il se défendit avec un tel accent de vérité, qu'il dissuada Paul entièrement. Pahlen, peu de temps après, obtint le renvoi de Rostopehin.
a Avant de rien tenter, Pahlen voulut se ménager les moyens de se justifier auprès d Alexandre s'il réussissait, et auprès de Tempereur s'il venait à
échouer. Il sentait oomltoi il lui importait d'impliquer, d'une manière adroite, l'héritier du trône dans ses projets, et de le placer oar là entre Paul et lui. Il s'appliqua uonc à indisposer l'empereur contre les grandsducs Alexandre et Constantin, et ces derniers contre leur père. CétaU leurs droits qu'il voulait assurer^ leurs vies qu'il voulaii défendre: mais , sous les apparences du zèle, Pahlen les em-
e)yait comme les prétextes de sa ine et les instruments de son ambition.
« Le succès de Pahlen fut complet auprès du vieiH*) empereur et des jeunes princes; une terreur profonde s'empara de l'âme du malheureux monarque et ne l'abandonna plus... Un jour, sortant de son lit plus épouvanté encore qu'à l'ordinaire, il mande subitement ses deux fils atnés , Alexandre et Ck>n8tantio , et leur fait jurer sur un crucifix qu'ils n'attenteront pas à ses jours*
« Des fils qui avaient le malheur d'inspirer de telles craintes ne devaient point eux-mêmes se sentir en sûreté; cependant Pahlen , n'espérant rien du caractère résigné et respectueux d'Alexandre , le peignit à Paul , déjà atteint d'un incurable soupçon, comme un être dangereux^ il alla plus loia, il osa l'accuser auprès de son père de com* ploter contre son autorité, et déclara formellement à l'empereur ne pouvoir répondre de sa sûretîé personnâle, s'if ne lui donnait sur-le-champ l'ordre d'arrêter Alexandre. Paul, indigné contre son fils, signe aussitôt l'arrêt. Alors Pahlen va trouver le grand-duc, et , après lui avoir vainement représenté la nécessité de prévenir les intentions de Paul en le forçant d'abdiquer, il oppose au refus opiniâtre d'Alexandre l'ordre qu'il venait de recevoir contre lui. Atterré par la vue de cet ordre et pressé par l'imminence du péril, Alexandre ne pouvait encore se résoudre à une démarche aussi hardie;
(*) Cette exprcieioB est impropre ; Fini, né en 1754, a été «Haesiaé en 1801 : il n*avail donc que 47 ans.
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mais cette incertitude fut interprétée par Pahlen comme une autorisation tacite et suffisante. Il allait le quitter, quand Alexandre exigea de lui le serment au^U ne serait faît aucune vio^ lence a son père, et le rendit responsable de ce qui arriverait.
« Telle fut la duplicité de Pahlen , et telle' fut la conduite du grand-duc' C'est cette manœuvreinsidieuse qui a pu donner lieu à cette question : « Alexandre a-t-il participé au meurtre de son père?»
« Cependant, à cette époque, quelques bruits ayant transpiré, quelques rapports vaeues ayant été faits à Paul, soit par le dévouement, soit par Tindiscrétion des initiés, il manda Pahlen et lui dit : « On en veut à ma vie; n'é- « pargnez rien pour vous instruire des •I faits... » et il termina par une sortie violente sur l'isnorance ou il le croyait. Pahlen répondit : « Sire, je le savais, " et , pour m'assurer des coupables , je «( suis moi-même de la conspiration. »
Ces mots tranquillisèrent l'empereur, et dès lors il s'en rapporta entièrement à Pahlen. Deux jours avant l'événement, l'empereur reçut avis d'Obalianof, procureur général, que l'on conspirait contre sa vie. Cette nouvelle révélation mit le comble à ses défiances, et, craignant alors que Pahlen n'eût véritablement pris part au complot, il expédia un courrier à Araktcheïef , ancien gouverneur de Pétersbourg, qui commandait alors un régiment de confiance de Paul, caserne à quarante verstes de Pétersbourg. Il mandait à cet officier qu'il mettait en lui sa confiance; que s'il différait un instant à venir, il était perdu , parce que Pahlen le trahissait.
« Pahlen arr^a ce courrier, qui , tenant ces dépêches de la main de l'empereur, refnsa de les lui remettre. Le gouverneur feignit de soupçonner la véracité de son langage, et*, sous ce prétexte, les lui fit enlever d'autorité.
« Instruit de tout. Pahlen sentit le danger. Un court délai pouvait rendre infructueux des projets si habilement eoncus. Assuré oonc en quelque sorte de rimpunité du crime, il en pressa
l'exécution , et , de concert avec quelques Jbonimes sur lesquels il pouvait compter plus particulièrement, il fixa le jour fatal au lendemain.
« Dans la matinée du jour convenu , l'empereur se promenant à cheval sur la place Souvorof^ accompagné de son ûivori Koutaîtzof , fut accosté par an homme de la classe inférieure qui lui présenta une lettre. Le cheval de l'empereur s'étant cabré dans ce moment , il ne put la prendre lui-même, et elle fut remise à Koutaîtzof. Elle contenait de grands détails sur la conspiration ; mais Koutaîtzof, avant changé de vêtement pour dtner chez l'empereur, oublia de la lire (on verra dans la relation que nous rapportons en dernier lieu pourquoi Koutaîtzof ne montra pas la lettre à l'empereur).
« A l'heure fixée, vers onze heures de la nuit, du 22 au 23 mars, les conjurés, au nombre de vingt, se présentent à une porte latérale du palais Saint-Michel donnant sur le jardin.
On leur en refuse l'entrée. « L^empe- « reur nous a mandés , disent-ils ; il y a « aujourd'hui grand conseil de guerre. >• La sentinelle, trompée par la vue de
{plusieurs officiers généraux , se rend à eurs instances.
« Tous montent en silence à l'appartement de Paul , et demeurent un moment dans la salle des gardes. Argamakof, aide de camp de service, se présente seul : il dit que le feu est à la ville, qu'il vient réveiller l'empereur, et le heiduque qui gardait l'antichambre le laisse entrer. Il frappe à la porte de l'appartement, et se nomme. Paul, reconnaissant sa voix, lui ouvre à l'aide d'un cordon qui répondait à son lit. Il ressort aussitôt pour introduire les conjurés. Ceux-ci , n^attendant qu'un signal pour se présenter, entrent en foule. Le Cosaque s'aperçoit alors, mais trop tard, qu'on en veut aux jours de l'empereur; il veut résister; a l'instant même il tombe percé de coups ; toutefois son dévouement avertit son maître, il s'écrie : « Trahison!... » « L'empereur effrayé veut fîiir diâns un des cabinets qui joignent son alcôve : l'un communiquait à l'étage in-
férieur, Tautre, sans issue, renfermait des drapeaux pris sur Tennemi , et les annes oes omciers détenus à la forteresse. Cest dans ce dernier que son trouble l'a conduit : saisissant une épée, ii cherchait à gagner un escalier dérobé par Tautre cabinet, quand les conjurés pénétrèrent. Ils Yont droit à son lit; ne Vy trouvant pas^ tous s*écrient:
> Il est sauvé! » Déjà ils se croyaient trahis, quand Beningsen l'aperçut Uotti derrière un paravent.
« Paul, troublé, sans vêtements, pressentit le sort qu'ils lui réservaient, mais son énergie ne l'abandonna pas.
On lui parle «Tabdiquer; il s'y refuse avec emportement, et, reconnaissant ceox qu^l a comblés de bienfaits, il éclate en reproches si touchants que loir férocité en est ébranlée, lofais dans le moment où les conjurés se pressent chez l'empereur, au moment même où ils comptent le plus sur Pahlen, celui-ci mardie au palais à la tête d*un régiment des gardes : si l'entreprise réussit, il vient pour la se* ooiuler; si elle man^e, c'est son maître qu'il a voulu dâendre.
«Cependant Platon (Zoubof) vint lire à rempereur un acte d'abdication.
Paul cherche à les toucher de nouveau ; il s'adresse particulièrement à Platon, lui retrace son ingratitude et l'excès de sa témérité, a Tu n'es plus empe- • reur, répondit celui-ci ; c'est Alexan- « dre qui est notre maître. » Indigné de son audace, Paul va pour le frapper. Ce courage les arrête; il suspend un moment la volonté des conjurés; Bemng3eD s'en aperçoit, et sa voix les ranime : « Cest hiit- de nous s'il « édiappe, c'est fait de nous! » Alors Nicolas Zoubof, portant le premier la main sur son souverain, lui casse le bras droit, et entraîne par son audace la scélératesse irrésolue de ses complices.
« Le tumulte ajoute encore à cette scène d'horreur, et l'obscurité qui l'environne rend inaccessible à la oitié le coeur de ses assassins. Tous fondent sur lui; l'infortuné Paul tombe accablé. On lui prodigue l'injure; on lui crache au visage; on le traîne; on pro-
26* Uvraisan. (Russis.) T. ii.
lonee son agonie. Par une dégoûtante barbarie, les assassins le frappent dans les parties les plus secrètes de son corps... Leur cruauté se lasse enfln; l'un d'eux lui passe au cou une écharpe, et termine ainsi ses souffrances. Il expire, et ses dernières paroles sont : « Constantin! Constantin!... »
a Alexandre, en apprenant la mort de son père, tomba aans un accablement profond. On lui dit gue la proposition d'abdiauer avait si fort irrité l'empereur, qu il avait été soudain frappé d'apoplexie. Il ne pouvait se méprendre à un tel rapport. On chercha à tempérer sa douleur; mais, rejetant toute consolation , il refusa hautement le trône. Cet état fut suivi de convulsions violentes qui durèrent plusieurs heures.
« Le bruit de la mort de Paul se répandit en peu de temps dans la ville, te peuple se porta en foule sous les fenêtres du château ; tous les grands , tout ce qui avait des charges à la cour, toutes les autorités de la capitale se rendirent aussitôt au palais pour saluer le nouveau souverain.
« Pahlen, en qualité de gouverneur de Pétersbourg, présidait la députation, et porta la parole; l'on vit l'assassin infâme du père prêter au fils serment de fidélité.
« Alexandre céda alors aux instances réitérées de sa famille éplorée et de ses plus chers serviteurs, qui lui représentèrent qu'en cette circonstance il se devait tout entier à l'État. Il parut au balcon du palais, et fut salué empereur aux acclamations de tout son peuple. Mais, parmi ces témoignages et ces transports de joie, une amère et cruelle pensée lui fit rc^^arder le jour où il montait sur le trône comme le plus pénible de sa vie. »
Ce qui nous a frappé le plus dans cette «notice extraite de la râation de la lésation française, c'est que l'ensemble et l'exposé des faits, qui d'ailleurs portent tous les caractères de la vraisemblance, semblent exclure la participation active du cabinet de Saint- James : tout s'explique, tout se déduit par des motifs et des intérêts étrangers
L'UNIVERS
à la politique anglaise; oe qui n*eni»
péohe pas (pe Tambassadeur de cette puissance ait profité d*un mouTement qui changeait la face de TEurope. Nous ne dirons pas que TAngleterre n*a point été mêlée au complot; nous ferons seulement remarquer que Vexpédition du Sund est la seule preuve morale apportée par les auteurs de la relation pour appuyer cette inculpation; et l'on pourrait, ce nous semble, en tirer des oonséouences toutes contraires; |)ar exemple, l'intérêt qu'avait cette puissance à opérer une diversion dans la Baltique pour empêcher Paul de réunir toutes ses forces a celles de la France. Le défaut de la phipart des renseignements diplomatiques, c'est de tout rapporter à une idée principale qui est, pour ainsi dire, la clef d'une mission. Or, à cette époque, l'ambassade française devait surtout s'attacher à détruire l'influenee anglaise, et elle a attribué à cette même influence la catastrophe gui la rétablissait.
La relation suivante, publiée en Allemagne , et reproduite plus tard en France dans la Bibliothèque historique, diffère, dans quelques détails, de celle que nous venons de rapporter. Nous la choisissons, entre plusieurs autnn, comme un document curieux, quoique la source en soit inconnue : on ronçoit les motift qui n'ont pas permis aux auteurs de se nommer.
* Il y avait longtemps qu'on
avait perdu tout espoir de ramener l'empereur à la raison. M. de Fabien , qui partageait avec lui Texercice d'un pouvoir sans bornes , avait eu lien de reconnattre la nécessité d'opposer une digue aux élans d'une volonté qui ne se manifestait que par des actes ae violence ou de cruauté.
« Ce chef des affaires extérieures, de la police et du gouvernement de Pétersbourg, prit enfin la résolution de conférer avec le grand-duc Alexandre sur les moyens d'en arrêter les suites funestes. Il fit eonnattre à ce prince tout ce qu'un pareil ordre de choses pouvait entrafner de malheurs, sait au dehors, soit à l'intérieur. Il avertit le grand-duc de songer à un
changement, contre les dangers duquel on était rassuré pieinement, par left moyens d'exécution dont on pouvait disposer.
« M. de Fabien étant, par ses emplois, instruit de tout ce qui se passait, pouvait agir immédiatement, et se proposait de le faire sans délai. Le grand-duc répondit à ces premières ouvertures qu^il ne pouvait disconvenir des torts de l'empereur; mais que ce
E rince était son père, et qu'en sa quaté de fils, il ne pourrait jamais se résoudre à le priver du pouvoir suprême, quelque malheur qui pût advenir s'il en restait plus longtemps revêtu.
«Quelques mois plus tard, le désordre du gouvernement allant toujours croissant, M. de Fabien parla de nouveau au Érand-duc. H trouva ce grince moins éloigné qu'auparavant des idées qu'il lui soumettait, mais encore détourné, par respect pour son père, de toute mesure qui aurait porté atteinte au pouvoir de ce monarque.
« Cependant plus de vingt'Mx personnes ayant disparu dans les premiers mois de 1801, M. de Fabien râtéra ses propositions avec plus d'instances.
Le grand-duc, pressé par ces circonstances, y adhéra enfin, mais à regret, et après avoir reçu la promesse formelle qu'on n'attenterait pas aux jours de l'empereur, qu'on se contentmit de le faire prisonnier, d'obtenir de lui un acte d'abdication , et de te transférer sous bonne escorte dans la forteresse de Pétersbourg.
« Un événemerU imprévu bflta l'exécution de ce projet. M. de Fabien fut instruit que Paul, qui depuis qudque temps paraissait avoir conçu des soupçons, avait, contre sa coutume, signé lui-même un passe-port (M. de Fabien était seul chargé de cette signature}; il fit arrêter, comme par méprise, le courrier qui en était porteur, et prit probablement connaissanoe du contenu des dépêches confiéesàcet homme.
On sut , dans la suite, qu'elles avaient pour objet de rappeler à Fétenibourg deux personnes que fempereur s'était vu obligé d'exiler a cause de la cruauté
RUSSi£.
^'elles avaieot appoctée dans Teiéeuboa de ses ordres.
« Selon toute apparence, ces deux individus, nonunés liiodoer et Araktcfaâef , le premier gouyerneur militaire de Pétersbourg , eti'autre commandant d^wnefortereuey devaient être rendus à leurs fonctions. L'empereur devait s'en servir pour éloigner sa famille, mettre en prison l'impératrice et ses deux fils, et se débarrasser enfin de tous ceux qui lui avaient inspiré des soupçons. M. de Pahlen, muni du passe-port saisi sur le courrier, se /eodit auprès de Paul, et lui repré* senta qu'on avait sans doute tente de le surprendre, en soumettant à sa si-
riture une pièce qu'il était seul chargé délivrer sous sa propre responsabilité.
« L'empereur embarrassé répondit qu'il avait eu ses raisons pour sisner ie passe-port. « Je m'empresserai donc ■ ue le rendre au courrier, » répondit M. de Fabien. On pense bien que Pableo, tout en obéissant aux mires de son maître, sentit plus que jamais la nécessitéde le prévenir par une prompte exécution des mesures projetées.
> Vous TOUS rappelez ce qui est ar- > rivé en 1763? » avait dit qudques jours auparavant l'empereur à son ministre. « Oui, l^re, jetais alors ser- ^t dans la garde. — M. de Pahlen , je ne serais paséloigné de croirequ'on dit envie de répéter les scènes d'alors. — n serait possible. Sire, répondit Pahlen, ^e queloues personnes en eussent conçu le oessem ; mais il ne serait pas aussi facile de l'exécuter aujourd'hui qu'alors; l'armée n'était pas, eonuneà présent , entre les mains ou prince, la police n'était pas aussi bien laite que maintenant ; enfin votre père n'avait pas éte couronné, et vous l'êtes. » L'empereur sembla se rendre à ces réflexions, et finit par là un entretien oii Pahlen montra de la présence d'esprit, du calme et de l'audace.
« Cependant les soupçons de l'empveur augmenteîent chaque jour. Un soir, il répéta à plusieurs reprises, d*un ton de fort mauvaise humeur, à
madame de Gagarin, chez laquelle k se trouvait : « Je le vois, il est temps « de frapper un grand coup. » Il tint le même propos au grand écuyer Koutaîtzof , en ajoutent : « Aprè^ cela, nous « vivrons comme deux frères. » Ce grand coup consisteit à faire enfermer rimpératnce à Kholmagori, séjour affreux à ^tre-vingts verstes d Arkbangel , ou la famille infortunée d'Uiriek de Brunswick avait été emprisonnée pendant de longues anum; Schlosselbourg devait servir de prison au grand-duc Alexandre; la forteresse de Pétersbourg éteit destinée au prince Gonsteutin; Pahlen et quelques autres auraient péri sur l'écbafaua.
a Madame de Gagarin, frappée du ton sinistre de l'empereur, avait eu la simplicite de dire : « Je ne conçois pas « ce qu'il entend par le grand coup « qu'il veut porter. » Ces divers propos furent rapportés à M. de Pahlen, qui en instruisit le grand-duc Alexandre.
« Ce prince, pressé [iar le danger, consentit à tout, sous la seule réserve de conserver la vie à son père. Malgré la difficulté de donner à cet égard des garanties positives, Pahlen promit cependant que les jours de Paul ne seraient menacés dans aucun cas.
« Le projet devait recevoir son exéeution le 22 mars; mais le grand-duc insiste f)our qu'il fût différé juaqu*au lendemain, attendu que ce jour^à la
garde du palais devait être confiée au ateillon âéméonovski , que le grandduc Constantin commandait en personne, et qui lui éteit dévoué. Pahlen souscrivit au désir du prince.
«Le palais Michel, bâti par Paul sur l'emplacement de l'ancien palais d'été, est un édifice massif et sans goût, entouré de bastions. C'éteit en vain que l'empereur le fortifiait chaque jour pour s'y assurer un abri contre la vengeance de ceux qu'il avait offensés.
Pahlen, ainsi que les autres conjurés , en connaissait tous les détours. Quelques heures avant l'exécution, M. de Pahlen augmente le nombre des conjurés, en leur adjoignant quelques jeunes gens de famule qui , ce jour-là , avaient été dégradés et fustigés de la
L*UNIVERS
manière la plus cruelle pour des fautes
?iii méritaient à peine une réprimande, ablen ouvrit lui-même la prison à ees malheureux, et les mena souper chez le général Talézin, eoionel du régiment Préobrajenski , oui , ainsi que le général Depreradovitcn, colonel du régiment Séméonovski , avait attiré dans la conspiration presque tous les officiers; on n*osait pas encore se confier aux soldats; on comptait d'ailleurs sur leur obéissance.
« Platon Zoubof , le dernier fayori de Catherine 11^ et le général Beningsen, étaient présents a cette fête. Ils se mirent à la tête d'une partie des conjurai, et Pahlen commandait l'autre. Les deux troupes formaient environ soixante personnes, dont la plupart étaient prises de vin. Zoubof et Beningsen se firent précéder par l'adjudant Argamakof , qui.faisait journellement des rapports à l'empereur.
Celui-ci les conduisit par un escalier qui menait droit à une antichambre où couchaient deux hussards de la garde de l'empereur, ainsi que le valet de chambre. En passant par le corridor sur lequel donnait cette porte, ils furent arrêtés par un factionnaire qui leur cria r « Halte-là! qui vive? » Beningsen lui répondit : « Tais-toi donc, « malheureux ; tu sais bien où nous «allons.» Le factionnaire, comprenant de quoi il s'agissait, fronça le sourcil en criant : «Ronde, passez; »
afin que si l'empereur avait entendu du bruit, il pût croire oue c'était celui de la reconnaissance d'une ronde. Après cet événement, l'adjudant Argamakof continua en toute hâte, et vint frapper doucement à la porte du valet de chambre. Celui-ci , sans ouvrir, lui demanda ce qu'il voulait. « Je viens faire « mon rapport. — Ètes-vous fou ? il est « minuit. — Que dis-tu? il est six heu- «res du matin; ouvre donc, ouvre, « ou sinon tu vas me susciter*une belle « afCaire auprès de l'empereur ! » Le valet de chambre ouvrit enfin; mais, ayant vu entrer dans la chambre sept 011 huit personnes Tépée nue à la main, il courut se cacher oans un coin. Un des hussards, plus courageux, voulut
opposer de la résistance, reçut un coup de sabre sur la tête, et fut aussitôt terrassé; l'autre disparut.
« C'est ainsi que Beningsen et Zoubof pénétrèrent. dans la chambre de l'empereur. Zoubof, ne voyant pas (e prince dans son lit, s'écria : « Grand « dieu ! il est sauvé ! » Beningsen plus calme, ayant fait une recherâie attentive, découvrit l'empereur derrière le panneau d'un paravent. Alors il s'ap-
()roche du prince , le salue de son épée , ui déclare qu'il est prisonnier par ordre de l'empereur Alexandre; que sa vie sera respectée, mais qu'il importe à sa sûreté de n'opposer aucune résistance. Paul ne répondait à rien. A la lueur d'une veilleuse, on pouvait discerner la confusion et la terreur ^ui se E signaient ensemble sur son visage, eningsen, sans perdre de temps, fit la visite de sa chambre : une seule porte menait dans les appartements de l'impératrice; une seconde, celle de la garde-robe, était sans issue; deux autres appartenaient à des placards où étaient renfermés les drapeaux et les étendards de la garnison , ainsi qu'un .grand nombre crêpées appartenant à des officiers mis aux arrets. Pendant que Beningsen fermait ces portes et •mettait les clefe dans sa podie, Zoubof répétait en russe à l'empereur : « Sire, « vous êtes prisonnier de Tempereur • Alexandre.— Comment,prisonnier! »
répondit l'empereur, un moment après, il ajouta: « Que vous ai-je fait? « — Depuis Quatre ans vous nous mar* « tyrisez, » lui dit alors un des conjurés.
« Le prince était en bonnet de nuit ; il portait seulement sur sa chemise une camisole de flanelle; il était debout, les jambes nue%> devant les conjurés : ceux-ci avaieht le chapeau sur la tête et l'épée nue à la main.
« Si Paul eût conservé quelque présence d'esprit, il eût pu se sauver, ou par une trappe qui donnait sous son lit, ou par les appartements de l'impératrice; mais la peur l'avait entièrement déconcerté , et , au premier bruit, il s'était jeté au bas de son lit sans prendre une résolution; peut-être
•lOS
D*o8a-t-ii pas se réfugier auprès de rimpératrîce, pensant qu'une conspiration ne poarait être ourdie contre lui qu*avec le consentement et en faveur d*une princesse qull savait être aimée du peuple autant qu'il en était détesté.
« Au moment ou Ton s'emparait de Tempereur, quelque Innit s'étant fait entendre, Zmiboi oourut tout alarmé chez le grand-duc Alexandre : les a^ partements de ce prince étaient situes au*dessous de ceux de son père. Il n'avait auprès de lui que son frère Constantin , ainsi 4|ue les deux grandesducbesses, l'une sa femme, et l'autre celle de son frère. Constantin n'avait été initié dans le secret que le soir même : quoiqu'il n'aimât pas l'empereur, on craignait quelque mdiscrétion de sa part. Ces quatre personnages attendaient dans fa plus grande anxiété Fissue de l'éTénement : l'arrivée de Zoubof ne contribua pas peu à augmenter leur inquiétude. De son côté, Beningsen, resté dans la chambre de l'empereur avec un petit nombre de conjurés , se trouvait fort eftibarrassé; il reût été l>ien davantage si Paul se fût armé de son épée pour se défendre; mais ce malheureux prince ne proférait pas une seule parole, 'et restait entièrement inunobile.
« L'empereur fut trouvé dans cet état de stupeur par quelques conjurés
3ui , dans leur ivresse , s'étant trompés e chemin, s'introduisirent tumultueusement dans la chambre de ce prince.
« Le prince Jaschvill, major général d'artillerie, depuis quelque temps en retraite, entra le premier à la tête de ses compagnons. II sç jeta furieux sur l'empereur, et, en le renversant par terre, il fit tomber sur lui le paravent et la veilleuse. Le reste de la scène se passa dans les ténèbres. Beningsen , croyant que Paul voulait fuir ou se défendre, lui tria : « Au nom de « Dieu, Sire, ne cherchez pas à vous « sauver, il y va de votre vie; on vous « tuera si vous faites la moindre résis- « tance. » Pendant ce temps , le prince Jaschwill, Gardanof, adjudant de la garde à cheval , Tatarinof , colonel d'ar-
tillerie, réformé depuis longtenips, le prinoe Féreinski et Sériatin, officiers de la garde, également réformés, étaient aux mains avec l'empereur, il parvint d'abord à se relever de terre; mais il fiit renversé de nouveau, et se blessa au côté et à là joue en tombant sur une table de marbre. Le général fieningsen fut le seul qui évita de prendre part à l'action; il répétait à Paul de ne pas se défendre. A peine avait-il eu le temps de s'éloicner un instant pour chercher de la lumière dans une pièce voisifle, qu'il aperçut en rentrant Paul gisant étranglé à l'aide d'une écharpe. Paul ne s^était débattu que faiblement; seulement II avait passé la main entre son cou et l'écharpe, et dit en français : « Mes- « sieurs, au nom du oiei, épargnez- « moi ; laissez-moi le temps de prier « Dieu. » Telles furent ses dernières paroles.
«Beningsen, voyant que Paul ne donnait aucun signe de vie, fit transporter le cadavre sur un lit, et lui enveloppa la tête d'une couverture. Le capitaine de carde , Markof , étant entré avec trente nommes, reçut Tordre de s'assurer de toutes les avenues de la chambre du feu prince , et de n'y laisser pénétrer personne. Après ces dispositions, Beningsen se hâta de faire connaître au grand-duc à quel prix il était rirvenu au trône. Ce prince se livra toutes les démonstrations de la plus vive douleur. Lorsque Pablen, qui avait été chargé de la garde du grand escalier, et de couper la retraite à Paul en cas de besoin, s^prit que ce prince avait déjà subi son sort, il se rendit auprès du nouvel empereur. Il arriva au moment où celui-ci s'écriait tout hors de lui : « On dira que je suis l'as- « sassin de mon père ! on m'avait pro- « mis de ne pas attenter à ses jours. « Je suis l'homme le plus malheureux « du inonde ! » Pahlen , plus occupé d^assurer le trône à l'empereur vivant que de donner des larmes à l'empereur mort, dit à Alexandre: « Sire, avant « toutes choses , veuillez vous sou- « venir qu'un empereur, ne peut se n mettre en possession de l'autorité