CHAPITRE PREMIER
Premiers habitants de la Russie. — Leurs mœurs. — Leurs guerres avec les peuples de l'antiquité. — Invasion des barbares. — Les Slaves. — Novogorod. — Rurick et les Russes-Varaigues.
(iiixièilie siècle aY. «I.-C. à 86!3 après «I.-C)
La Russie , cette vaste contrée qui s'étend de la mer Glaciale à la mer Noire, et des monts Ourals aux bords de la Vistule , fut d'abord habitée , comme le reste de l'Europe, par des tribus errantes, venues du centre de l'Asie. Elles se succédèrent durant plusieurs siècles, jusqu'à l'époque où la race slave eut pris possession du nord-est de l'Europe.
Ces populations nomades, dont les troupeaux formaient la richesse principale, parcouraient librement les déserts de la Russie, ne fondant nulle part d'établissement fixe, de cité considérable, cherchant, avant tout, les lieux qui offraient à leurs bestiaux d'abondants pâturages. Satisfaites de leur indépendance et de leur liberté , vivant du produit de leur pèche et de leur chasse, elles ignorèrent toujours les arts et l'industrie. Des tentes, couvertes de cuir, étaient leurs seuls monuments ; des pratiques superstitieuses, souvent cruelles ,
des hommages aux étoiles, au soleil, aux phénomènes les plus éclatants de la nature, formaient la religion et le culte de ces hordes errantes. Leur commerce consistait dans l'échange des pelleteiies contre les ohjets de première nécessité que lahrîquaient les peuples voisins et les colonies grecques de la Crimée. Constamment en course, maîtres d'un inmiense territoire, ces barhares n\y conservaient d'autre point que le lieu destiné à la sépulture de leur chef, avec lequel ils ensevelissaient l'épouse préférée et le cheval de combat.
L'antiquité, dont les connaissances géographiques ne furent ni très étendues ni très exactes, ignora longtemps l'existence même de ces émigrants. Elle ne nous a transmis sur leurs mœurs et leurs habitudes aucune notion précise.
Les Scythes sont le premier peuple de la Russie méridionale dont on trouve le nom dans les historiens. Hérodote, qui avait habité une des colonies grecques de la Scythie, en parle avec quelques détails.
Selon lui, la Scythie, proprement dite, commençait aux bouches de l'Ister (Danube), et se prolongeait, vers le nord, jusqu'aux possessions d'une peuplade à laquelle il donne le nom de Melanchlènes. 11 divise les Scythes en trois trib\is principales : les Scytiies agricoles, les Scythes nomades et les Scythes royaux. Leurs mœurs, dit-il, offraient d'étranges contrastes de douceur et de cruauté. Hospitaliers par nature, ils accueillaient avec bienveillance les étrangers, et les nourrissaient du laitage et de la chair de leurs bestiaux. Mais, dans certaines pratiques de leur culte, ou si la guerre éclatait, ils devenaient impitoyables, et poussaient la fureui- Jusqu'à se faire du sang de leurs ennemis un horrible breuvage.
SCYTHES ET SARMATES (500 AV. J.-C. A 400 AP. J.-c). 3
Les Scythes ont pris peu de part aux guerres célèbres de raiitiquité, et on ne les voit que fort rarement aux prises avec les conquérants dont l'Iùstoire a conservé le nom. Cyrus fut, dit-on, le premier qui porta la guerre chez les Scythes pour se venger de Tiiomyris, leur reine, qui avait refusé de l'épouser. Mais il succomba dans cette injuste agression, et l'on crut qu'il perdit la vie dans les steppes solitaires de la Scythie. Darius ne fut pas plus heureux dans une expédition semblable ; et s'il par- Aintà regagner la Perse, son armée, diminuée de moitié par la famine et par le courage des Scythes , attesta tous les périls d'une guerre contre ces barbares. Alexandre le Grand , d'après le récit de Quinte-Curce , triompha enfin de CCS terribles adversah-es. Vainement tout l'avertissait-il de renoncer à une guerre insensée ; confiant dans sa for= tune, le roi de Macédoine persista dans son dessein, et soumit les Scythes. Alexandre, généreux après la victoire, leur rendit l'obéissance facile : satisfait d'avoir prouvé que ses armes au nord comme en Orient , contre les Scythes ou contre les Perses, ne connaissaient plus d'obstacles, il respecta l'indépendance des vaincus.
Ce que Cyrus et Darius n'avaient pu faire, une peuplade établie sur les bords du Don l'accomplit. Vers le premier siècle de l'ère chrétienne, les Sarmates en valurent la Scythie, en dispersèrent les habitants, et fondèrent une domination si puissante que le nom des Scythes disparut de l'histoire pour être remplacé par celui des Sarmates, Longtemps vainqueurs , même des légions romaines , ceux-ci furent emportés par le flot des barbares qui inonda l'Europe au quatrième siècle de l'ère chrétienne. Les Alains chassèrent les Sarmates, et disparurent, à leur tour, dans ce vaste mouvement qui renouvela les
4 tttSTOtBE DE BIÎSSÎE.
populations de l'Europe entière, et qui livra aux Gotîis l'ancien territoire des Scythes. Lorsque les Huns, conduits par Attila, eurent détruit l'empire des Goths, ruiné et dévasté leurs cités , les immenses plaines de la Russie n'offrirent plus qu'un désert où erraient, pour ainsi dire, au hasard, les débris de vingt peuples.
C'est alors que la race slave se montra en Russie. Établie, depuis longtemps déjà, sur les bords de la Raltique, elle profita des invasions successives qui avaient désolé le sud de la Russie , pour étendre ses migrations jusqu'aux rives de la mer Noire , et répandre sur le sol inoccupé ces populations nombreuses d'où devaient sortir plus tard deux gi-ands peuples : les Polonais et les Russes.
Les Slaves se groupèrent tout d'abord en diverses peuplades ou tribus, séparées d'intérêts, dont les unes disparurent, après une courte existence; dont les autres formèrent, par la suite, des empires considérables. C'est ainsi que furent fondés, vers 550, le royaume deRohême et celui de Pologne, dont le chef ne prit le titre de roi qu'en 750. Les petits États de Croatie, de Dalmatie, d'Istrie, le royaume des Rulgares, prirent également naissance à la même époque.
Parmi les établissements huportants qui s'élevèrent dès lors en Russie, il faut placer ceux de Kief * et de Novogorod*. On rencontre fréquemment ces deux noms, le dernier surtout , dans l'histoire des premiers temps de la Russie.
Novogorod, bâtie vers le cinquième siècle, sur les
1 Kiet", plus tard capitale de l'Ukraine.
2 Comme plusieurs villes de Russie portent le nom de Novogorod, il ne faut pas oublier que la ville dont il s'agit ici est celle qui est située actuellement à peu de distance de Saint-Pétersbourg.
RLSSES-VAKAÏGIJES (400-8G2), 5
bords de la rivière du W olkliof, près du lac Ilmen, devint le centre d'une république florissante par son commerce. Ce proverbe populaire en Russie : Qui, oserail s'cUidqner à Dieu et à ISovogorod la grande'^ donne une idée de la puissance de cet État. Redoutables à leurs voisins, les liabitants de Novogorod exerçaient une liaute inlluencc; sur les peuples qui les environnaient. Ils commerçaient en même temps avec les villes situées sur la Baltique et avec les empereurs de Constantinople. Il faut dire, néanmoins, que jusqu'au neuvième siècle, l'bistoire ne fournit que des renseignements vagues et incomplets sur la république de Novogorod. C'est au moment où on commence à la bien connaître, qu'elle renonce précisément à la liberté, et confie le soin de son gouvernement à un prince étranger , Rurick , chef des Russes- Varaigues , fixés sur les bords de la Baltique. Les Russes- Varaigues, tribu aventurière, dont l'origine se rattache peut-être aux débris de la grande famille des Huns, vivaient du produit de leurs rapines, comme les Suédois-Varaigues et les Normands-Varaigues ; car on désignait généralement sous ce nom de Varaigues tous les peuples pirates des bords de la Baltique. Les Russes- Varaigues s'étaient déjà signalés contre les Novogorodiens par de fréquentes attaques. Ceux-ci, divisés par la licence, compagne fréquente de la liberté, acceptèrent volontairement la domination de Rurick , plutôt que de la subir comme vaincus, et offrirent à ce prince le gouvernement de leur cité. Rurick, malgré sa vie errante et barbare, avait, comme on le verra bientôt , les qualités qui fondent les empires. Il s'empressa d'accéder à la demande de Novogorod (862) ; mais, soit qu'il doutât de l'obéissance de ses nouveaux sujets , soit qu'il voulût ménager leur susceptibilité repu-
blicaine, il ne jugea pas à propos de se fixer à Novogorod : il fonda, à peu de distance de cette grande cité, une ville aujourd'hui nommée vieux Ladoga, d'où il pouvait défendre ses États contre les invasions des pirates de la Baltique. Quant à ses deux frères, Cinaf et Trouvor, qui l'avaient suivi en Russie, le premier s'établit au nord-est, le second, au sud-ouest. Placés tous deux, comme des sentinelles avancées, l'un devait protéger JNovogorod contre les tentatives des Biarmiens, et l'autre contre celles de Tchaudes, anciens habitants de laLivonie*.