CHAPITRE IL
Règne de Rurick. — Son administration. — Minorité d'Igor. — Régence d'Oleg. — Prise de Kief. — Expédition à Constantinople. — Mort d'Oleg.
Malgré la présence de Rurick, les habitants de Novogorod essayèrent bientôt de recouvrer leur indépendance : une conspiration se forma contre le chef des Russes-\araigues. Vadime, dont les chroniqueurs vantent le courage, se mit à la tète de l'insurrection, et la révolte éclata. Mais Rurick avait prévu, sans doute, que le joug de la royauté pèserait aux Novogorodiens, car les conjurés le trouvèrent prêt à défendre le pouvoir qu'on lui avait librement offert. Vadime et son parti succombèrent dans la lutte. Novogorod fut traitée en cité vaincue, et tous les citoyens de quelque importance qui avaient pris part à la révolte, furent impitoyablement sacrifiés. Cette victoire affermit la domination de Rurick : bientôt la mort de ses deux
1 Province située sur la Balticjue et sur le golfe de rinlandc, cap. Riga.
PRISE DE KIKF (8G2-00()). 7
frèi'es ^8(i4) vint accroître ses Etats de tout le territoire qu'il avait dû partager avec eux.
Peu de temps après ces événemeuts qui l'avaient rendu maître unique et souverain de la répul)lique, Rurick se détermina à se (ixer à Novogorod. Il s'appli((ua dès lors à consolider sa conquête ; il évita d'entreprendre de nouvelles guerres, il distrii3ua des villes aux chefs qui l'avaient accon.ipagné, et, grâce à ses soins actifs et vigilants, il put, après un règne de dix-sept ans, transmettre à son fds, Igor, le royaume qu'il venait de fonder sur les ruines de la liberté de ÏNovogorod.
fgor n'était âgé que de quatre ans, lorsque son père mourut (879). La faiblesse de ce successeur aurait compromis sans doute l'avenir de la domination créée par Rurick, si celui-ci n'avait choisi, avec une rare prévoyance , un tuteur capable de surmonter les périls d'une longue minorité et de continuer son œuvre.
OIeg était parent de Rurick, et son administration, qui dura de 879 à 912, fut plutôt un règne véritable qu'une tutelle. Les deux événements principaux qui signalèrent le gouvernement d'Oleg, sont la prise de Kief et l'expédition tentée contre Constantinople. Ainsi , déjà cette ville magnilique est l'objet de la convoitise des Russes.
Kief, dont la conquête fut le premier acte de l'administration d'Oleg , avait été fondée vers la même époque que iNovogorod, en 430, et, selon les uns, par un prince ou chef militaire , selon les autres , par un batelier, nommé Kii. Ainsi que Novogorod , lùef avait acquis une inipojtance considérable, et tenait, comme sa rivale, le premier rang parmi les nombreuses villes qui déjà s'élevaient en Russie.
Plusieurs fois, les princes de Kief avaient porté la
8 H1ST011\E DE IIUSSIE.
guerre et la désolation clans l'empire d'Orient, et jusque sous les murs de Constantinople. Plus tard, Kief menacée, opprimée par les Kozares ' , fut défendue par deux chefs Varaigues, Oskhold et Diz, compagnons de Rurick, qui s'emparèrent du pouvoir après avoir défait les Kozares. Ce fut contre ces chefs qu'Oleg tourna d'abord ses armes, entraîné par l'esprit de conquête, et par le désir de donner un ahment à l'activité inquiète et menaçante de Novogorod. Il réunit une armée considérable, composée de Slaves, de Tchaudes, de Russes, et se dirigea sur Kief avec son pupille Igor. Toutefois, pour mieux assurer le succès de son entreprise, il eut recours à une cruelle perfidie, qui, plus encore que l'audace de ses troupes, lui ouvrit les portes de Kief.
Arrivé devant la ville, il laisse derrière lui une partie de ses soldats, cache les autres dans des barques, et se fait passer lui-même pour un marchand envoyé par Igor en négociation à Constantinople. Après avoir ainsi dissimulé son rang et ses intentions, Oleg envoie un messager aux princes de Kief, Oskhold et Diz ; et, prétextant une indisposition, il les fait prier de vouloir bien lui accorder une entrevue sous sa propre tente. Ceux-ci se rendent sans défiance auprès d'Oleg, qui les fait entourer par ses soldats ; puis élevant Igor entre ses bras : <^ Vous n'êtes, « leur dit-il, ni princes, ni de race de princes, et voici le « fils de Rurick. » Aussitôt des soldats se jettent sur les deux malheureux frères et les massacrent sans pitié. Les habitants de Kief, consternés de ce crime, se rendirent presque sans combattre, et Kief fut désormais soumise à la domination russe. Oleg y fixa le siège de son pouvoir,
l Peuplades qui habitaient vers les embouchures du Dniépef.
LES MUSSES A COINSTANTINOPLE (000-904). 9
et dirigea de là plusieurs expéditions contre les Drevliens, les Severiens et les Rademitches ' , peuplades voisines auxquelles il imposa des tributs.
L'heureuse issue de ces diverses guerres réveilla les prétentions d'Oleg. Il jetait depuis longtemps un regard d'envie sur l'empire d'Orient, et résolut enfin d'imposer à Constantinople un tribut digne de son ambition. Laissant donc Igor à Kief, il équipa deux mille barques, qui montées par quatre-vingt mille combattants, descendirent le Dnieper, alors le Borysthène, seule route qui pût le conduire dans le Pont-Euxin, et de là à la capitale de l'empire. Cette navigation sur un fleuve embarrassé d'écueils, coupé de cataractes, offrait des difficultés presque insurmontables. Les navigateurs étaient obligés de suivre les bords du fleuve, et de transporter, à force de bras, leurs embarcations, leurs armes et leurs bagages à travers des populations barbares et hostiles, qu'il fallait combattre, avant de pénétrer plus avant. Enfin l'expédition arriva jusqu'au Pont-Euxin, mais avant de se risquer sur cette mer, il fallut encore réparer les avaries causées aux barques par un si pénible trajet. Oleg triompha de tous ces obstacles, et, après des peines et des tiavaux inouïs, il parvint à Constantinople (904), où les Russes se dédommagèrent de leurs fatigues par le pillage, le meurtre et la dévastation. L'empereur Léon le philosophe, qui régnait alors, s'obligea à servir un tribut, non seulement à Oleg, mais encore aux villes principales de la Russie, gouvernées par des princes dépendant d'Oleg. L'empereur jura sur la croix, Oleg sur son épée, en attestant Peroun, le dieu de la foudre, Volof, le dieu des troupeaux, et les autres idoles
1 Peuplades situées vers le centre de la Russie.
que les Slaves honoraient encore; et plus tard, sur la demande d'Oleg, cette convention fut authentiquement consacrée par un traité. Nestor, le plus ancien annaliste de l'histoire russe, qui vivait au onzième siècle, et qui mourut, en 1115, au monastère Petcherski, de Kief, a conservé les termes de ce traité.
\près tant de conquêtes glorieuses, Oleg exerça paisiblement le pouvoir, qu'il conserva pendant trente-trois ans (de 879 à 912). Sa mort, si l'on en croit le chroniqueur Nestor, fut entourée de circonstances singulières, qui rappellent le caractère superstitieux de ces temps reculés.
Des devins ayant prédit au régent de la Russie que son cheval de prédilection serait la cause de sa mort, il s'abstint de se servir de ce cheval, et, pendant quatre années, il évita même de le voir. Mais ce cheval étant mort, il fut curieux de visiter une dernière fois cet ennemi, désormais peu redoutable. Se riant de la prédiction , il s'approcha du cadavre de l'animal, et le poussant dédaigneusement du pied : < Voila donc, dit-il, celui qui devait -< m ôter la vie. » A peine avait-il prononcé ces mots, qu'un serpent, s'élançant du crâne du cheval, fit à Oleg une blessure dont il mourut (912).