‹ RustemChapitre 6 sur 6 · ICI · texte numérisé non relu

ICI

Après quinze années passées dans la retraite, Rustem ramène Sciawousche à la cour de son père. Ce jeune prince, héritier du trône, était l’espoir de la nation. L’admiration que le peuple avait pour Rustem se reportait sur son élève : son voyage fut un triomphe. Rustem l’avait équipé de tout ce qu'il y avait de plus brillant et de plus précieux, et il l'escortait avec tous les grands du Zaboulistan.

« Partout, sur son passage, les peuples préparaient des fêtes; on mêla de l’or avec' de l’ambre, et on le versa du haut des toits sur les têtes des grands; le monde était rempli de joie et paré de tout ce qui est précieux; les portes et les murs des maisons étaient Tapissés de brocart; on jetait des pièces d'argent

sous les pieds des chevaux arabes, dont les

crinières étaient parfumées de musc, de vin et de safran. La tristesse était bannie du monde. »

Kaous envoya à la rencontre de son fils un joyeux cortège composé de tous les jeunes guerriers de la famille royale.

En arrivant au palais de Kaous, « des serviteurs tenant des encensoirs remplis de parfums s’avancent vers lui. Trois cents serviteurs, rangés aux quatre coins de la cour, reçoivent le noble Sciawouschc; ils versent de l’or et des joyaux sur lui, et tous chantent ses louanges. »

En s’approchant du trône de son père, le jeune prince se prosterne la face contre terre; le rofle relève et le presse contre son sein ; il reçoit gracieusement Rustem, et le fait asseoir sur un trône incrusté de turquoises. Le roi reste

confondu d’admiration à l’aspect de son fds, de sa haute taille et de sa bonne mine; il invoque les bénédictions de Dieu sur lui.

« 11 y avait dans cet enfant tant d’intelligence qu’on aurait dit que l'intelligence même avait été la nourrice de son esprit. »

Le roi ordonna une fête telle qu’aucun des princes de la terre n’en avait ordonné de semblable. On se réjouit ainsi pendant sept jours.

Sciawousche séjourna sept années auprès de son père, qui le soumit à diverses épreuves, et le trouva pur dans toutes. La huitième année, il fit écrire sur la soie une investiture, et lui donna à gouverner le pays de la Transoxane.

Ces sept années avaient achevé la beauté

de Sciawousche. D’adolescent il était devenu

homme, paré encore de toutes les grâces de

l’enfance, mais de haute stature et de noble mine.

Un jour, la reine Soudabée l’aperçut auprès de son père. Étonnée de sa beauté, « elle devint pensive, et le cœur lui battit. » Dès lors, elle ne songea plus qu’aux moyens de le voir de plus près. Elle persuada au roi qu’il était convenable qu’il envoyât son fils dans le harem pour voir ses petites sœurs et être connu d'elles. Kaous envoya chercher son fils et lui en fit la proposition. Sciawousche se troubla aux paroles du roi; il réfléchit en lui-môme, et il crut que son père voulait le mettre à l’épreuve. 11 répondit :

« Le roi m’a donné un commandement, un trône et une couronne; j’ai besoin de m’entourer de prêtres, de sages, de grands et d’hom-

mes experts dans les affaires. Que puis-je apprendre dans l’appartement des femmes? sontce les femmes qui montrent le chemin de la sagesse? Pourtant, si c’est la volonté du roi, mon devoir est de lui obéir. #

Kaous fut charmé de la sagesse de la réponse de son fils, et lui dit d’aller sans crainte voir ses sœurs dans le harem. Or il y avait un homme artificieux et fourbe nommé Hirbed, qui avait la confiance de Soudabée. Il fut chargé d’introduire le jeune prince dans le harem. Sciawousche, rassuré par les paroles du roi, s’avançait sans défiance; mais, lorsque Hirbed eut soulevé le rideau de la porte, il trembla du malheur qui pourrait lui arriver, car il se défiait par instinct de Soudabée, parce qu’elle descendait de la race d’Ariman.

« L’appartement était préparé comme pour une fêle ; la salle , était parfumée de musc et d’ambre; le sol était caché sous un brocart de la Chine, semé de perles d’une belle eau; des esclaves au beau visage jetaient des pièces d'argent sous ses pieds, et l’air était rempli de musique et de chant. »

Au fond de la salle était un trône élevé , orné d’or et de turquoises, sur lequel était Soudabée, « belle de couleurs et de parfums ; »

les boucles de scs cheveux tombaient l’une sur l'autre sous sa couronne royale, et ses tresses descendaient jusqu'à ses pieds; de chaque côté du trône, des rangées d’esclaves, leurs souliers d’or à la main, tenaient la tête baissée par respect. Soudabée s’élança au-devant du jeune prince, en voyant lever le rideau, et elle le

pressa longtemps contre son sein, le baisant aux yeux et au visage ; elle ne pouvait se rassasier de le regarder. Sciawousche sentit que cette tendresse n’était pas dans la voie de Dieu; il s’empressa de s’approcher de ses sœurs, et resta longtemps auprès d’elles. Ensuite il retourna au palais.

Mais Soudabée, qui cherchait une occasion de le revoir, dit au roi :

« Si lu approuves mes paroles, tu marieras promptement ton fils à une des filles de ta maison, afin qu’il ait un fils qui lui ressemble pour réjouir tes vieux jours. Je ferai réunir chez moi toutes les filles de la race royale, et il viendra choisir sa femme parmi elles. »

Kaous, qui approuvait toujours l’avis de

Soudabée, y consentit. Il fit appeler son fils, et lui fit part de scs sentiments.

Le jeune prince lui répondit :

« Choisissez vous-méme, mon père, j’accepterai la femme que vous me donnerez; mais je ne veux pas retourner dans l’appartement des femmes. #

Le roi sourit à celte réponse, sans s’apercevoir du danger caché :

« Va, dit-il, mon fils ! C’est à toi de choisir ta femme, et Soudabée veillera sur ton âme. » Sciawousche obéit, et Hirbed le conduisit de nouveau auprès de Soudabée, qui descendit joyeuse de son trône, les cheveux couverts de bijoux.

Elle y fit asseoir Sciawousche, et se plaça audessous de lui, les bras croisés sur sa poitrine.

Puis elle fit passer devant Sciawouschc douze jeunes filles « pétries de grâces et de pudeur. »

Le prince les regarda à peine, et aucune d’elles n’osa lever les yeux sur lui. Après cette cérémonie, Soudabée les renvoya toutes et resta seule avec Sciawousche. Elle l'interrogea sur l’impression qu’avaient faite sur lui les jeunes filles. En nommant chacune d’elles, elle ajoutait une épithète ou une observation qui devait détourner Sciawousche de la choisir. Comme il tardait à répondre, car il était en garde contre ses ruses, elle ôta son voile, se leva devant lui et commença son plan de séduction.

« Je ne m’étonne pas que tu méprises la lune, quand tu as devant toi le soleil. Quand on m’a vue, on ne peut trouver belle aucune autre ; mais, si tu veux faire alliance avec moi, je te

donnerai en mariage une de mes petites filles. Elle sera devant toi comme une esclave, jusqu’à 1 âge où lu puisses l’épouser; d’ici là, tu me resteras fidèle, tu mettras mon esprit en repos, tu me chériras comme ta propre âme, et en tout ce que tu me « demanderas, je te satisferai. » Elle embrassa Sciawousche et appliqua ses lèvres étroitement sur ses joues, car elle avait oublié toute pudeur.

Les joues de Sciawousche rougirent comme la rose et ses cils furent inondés de larmes de honte. Il réfléchit, et se dit :

« Si je réponds durement à cette femme, elle m’accusera devant mon père. Il vaut mieux dissimuler avec de douces paroles. »

Iljlui dit qu’il acceptait d'épouser sa fille, et, faisant allusion à ses paroles trop tendres, il

lui conseilla de cacher ce secret comme il le ferait lui-même, car il la regardait comme sa mère. Il la laissa ainsi incertaine, mais folle d’amour, se disant :

« Si Sciawousche ne fait pas ma volonté, je consens qu'il brise mon âme, car j’userai de tous les moyens ouvertemeul et en secret; et, s’il détourne la tête de moi, je me plaindrai de lui au roi. »

Soudabée, encouragée par Kaous, qui mit à sa disposition de grands trésors pour la dot de sa fille, envoya chercher Sciawousche pour les lui remettre. Cette fois, n’ayant plus rien à ménager, elle lui parla vivement de son amour, et lui dit :

« Si ton cœur me refuse, je te priverai de cet empire, j’obscurcirai devant toi le soleil et la lune. »

Sciawouscbe, indigné, n’usa plus de subterfuges, il lui répondit :

« Comment pourrais-je ainsi trahir mon père et renoncer à la vertu ? Tu me proposes un pareil crime ! »

Et il se relira courroucé et indigné.

Alors Soudabée poussa des cris,' appela au secours, déchira ses joues avec ses ongles et arracha ses vêtements. On entendait le bruit jusque dans la rue. Kaous quitta son trône et se rendit au harem. Soudabée "accusa [Sciawousche de l’avoir outragée. Le roi épouvanté appela son Gis, disant :

« C’est moi qui ai exposé sa jeunesse à cette tentation ; mais, s’il est coupable, il'faut’que ’je lui tranche la tête. »

Sciawouscbe se justifie; Soudabée continue

RUSTER1

a l’accuser, son amour s'est changé en haine. L’affaire est soumise au jugement des magistrats, qui se déclarent en faveur du jeune prince. Soudabée, furieuse, invente une ruse infernale : elle fait semblant d’accoucher d’un enfant dont la mort aurait été causée par les violences de Sciawousche. Les prêtres déclarent encore que l'enfant n’est pas de la race royale; mais, puisque rien ne peut calmer l’esprit du roi, il faut que les accusés passent par l’épreuve du feu. Soudabée s’y refuse. Sciawousche s’y soumet, et dit :

» Le feu n’est rien à mes yeux, comparé à cette accusation. S'il y avait une montagne de feu, je la foulerais aux pieds : mieux vaut périr que de souffrir la honte qui m’accable. »

Le roi envoya chercher cent caravanes de

dromadaires au poil roux et pleins d’ardeur ; ils apportèrent cent fois cent charges de bois, que l’on empila haut comme le firmament en deux montagnes ; on ne laissa qu’un étroit passage qu’un homme pouvait à peine traverser.

Ensuite, on enduisit les parois de naphte noir, pour animer le feu. Tout le peuple était assemblé dans la plaine.

« On voyait les montagnes de bois à deux milles de distance, tant la masse en était incalculable ; et lorsqu’on eut mis le feu, le peuple souffrait de la chaleur et pleurait sur Sciawousche, qui s’avançait vêtu de blanc comme d’un linceul, assis sur un coursier noir, calme, le sourire sur les lèvres. ?

Il s’approcha de son père et lui dit :

« Ne craignez rien, c’est ainsi que l’a voulu

la rotation du ciel. Ma tête est maintenant couverte d’ignominie. La délivrance m’attend, si je suis innocent; si je suis coupable, Dieu le créateur m’abandonnera. Mais, grâce à la force que me donnera Dieu, le cœur ne me faillira pas devant cette montagne de feu. »

Puis, s’approchant du bûcher et levant les mains au ciel, il dit :

« O Dieu qui es au-dessus de tout, permetsmoi de passer à travers cette montagne de feu, et délivre-moi de la honte qui m’accable.

Et il lança son cheval noir, rapide comme la fumée.

« Un cri s’éleva de la plaine et de la ville, et le monde fut saisi de douleur. Les hommes fixaient sur Kaous des yeux pleins d’indignation et leur bouche pleine d'imprécations. Scia-

nu STEM

wousche poussa son cheval noir dans le feu ; on aurait dit qu’il était caparaçonné de flammes. La plaine était couverte d’yeux, pleins de sang et d’anxiété, car personne ne voyait plus le casque de Sciawousche ; mais il sortit du feu, le noble jeune homme, les lèvres souriantes et les joues comme des feuilles de rose. Le cheval, le cavalier et sa robe blanche parurent frais; on aurait dit qu'il portait un lis. Il s’éleva de tout ce peuple un seul cri :

<« Le jeune roi est sorti du feu ! »

Ce fut une joie immense dans le monde.

Les Persans entourent le roi, et demandent avec de grandes clameurs la mort de Soudaine; le roi y consent, quoiqu’il en coûte à son cœur. Dans ce moment, sa colère s’était élevée contre elle. Mais le généreux Sciawousche, pré-

HUSTE M

voyant que son père regretterait un jour de l’avoir sacrifiée, intercéda pour elle. Kaous ne demandait qu’un prétexte pour pardonner.

Soudabée fut rétablie dans le palais, et le vieux roi s’v attacha plus aveuglément que jamais.

Un sage a dit :

« Il n’y a pas d’amour plus grand que celui du sang : quand donc tu as obtenu un fils digne de toi, arrache de ton cœur l’amour des femmes. »

Seiawousche s’aperçut bientôt que les artifices fie Soudabée avaient empoisonné le cœur de son père contre lui ; il résolut de s’éloigner de la cour. Il demanda à son père un commandement, et marcha contre Afrasiab, accompagné de Rustem et de douze mille jeunes guerriers de son âge, à la tête d’une formidable armée.

« On aurait dit que la terre n’avait place que pour les sabots des chevaux. »

llUSTEM

Seiawousche et Rustem remportent une grande victoire sur Afrasiab, qui demande la paix, retire son armée, et donne cent otages des plus illustres familles du Touran. Sciawousche engage sa parole, signe le traité, et Rustem se rend auprès du roi Kaous pour lui rendre compte de l’issue de celte glorieuse campagne. Kaous, la tête pleine de vengeance et des plus folles passions, désavoue son fils, reproche à Rustem le conseil qu’il lui a donné, et ordonne dans une lettre pleine de colère à Seiawousche de rompre le traité, de lui envoyer les otages, ou de céder le commandement.

Le cœur de Seiawousche, privé des conseils de Rustem, se troubla.

« Comment manquer à ma parole? Comment

désobéir au roi? Comment oserai-je demander la protection de Dieu si je livre des otages innocents à la vengeance de mon père? Et si, violant ma parole, je fais la guerre injustement, Dieu, le maître du monde, ne m’approuvera pas. Si je cède le commandement et que je retourne à la cour du roi, Soudabée sera pour moi une source de malheurs. Je ne vois que perdition à droite et à gauche, et devant moi. La destinée qui me souriait a été flétrie par elle ; le cœur de Kaous était pour moi comme un arbre chargé de feuilles et de fruits ; mais, depuis que Soudabée l’a perverti, le fruit est du poison et la feuille donne la mort. Oh! pourquoi ma mère m’at-elle mis au monde, ou pourquoi la mort ne m’a-t-elle pas emporté? Je m’en irai dans un

coin du monde où mon nom restera caché à Kaous. Alors il arrivera ce que Dieu voudra; car l’ordre du roi est au-dessus du soleil et de la lune, mais il n’y a rien de fort contre Dieu. Quiconque enfreint ses ordres est un insensé, le ne violerai pas le traité que j’ai juré, quoiqu’il en résulte pour moi la perte du trône et du pouvoir. Dieu est mon asile, la terre est mon trône, le ciel est ma couronne. »

Aussitôt que le soleil eut disparu et que le ciel fut obscur, Sciawousche choisit cent cavaliers, et partit les joues inondées des larmes de ses yeux.

De nouvelles guerres forcent Ruslem à reprendre les armes ; il tue le fils d’Afrasiab. Afrasiab lui-même fuit devant lui jusqu’en Chine.

« Il avait cherché la fortune, et n’avait trouvé que le malheur; il avait demandé au monde du miel, il en avait reçu du poison. »

Rustem, triomphant partout, reste maître du

Touran, et le gouverne sept ans avec équité et sagesse. Mais le ciel, qui tourne, dit le poêle, selon l’astronomie du temps, changea les pensées de Rustem; il désira revoir son pays.

« Ceux qui ont souffert beaucoup de peines dans la vie, ajoute-t-il, pour acquérir du pouvoir, n’ont à la fin d’autre couche que la poussière. Ce monde donne un poison contre lequel il n’y a pas de remède. Ne mets pas sur ta tête une couronne d'avidité, car tu l’emporteras avec toi sous terre, tu la porteras sur ta tête dans le tombeau. Tn travailles, mais un autre jouira du fruit de tes travaux sans jeter un regard sur ta bière. Pense que tes jours s’en vont, fais ton occupation de la prière à Dieu le juste. Quelque long que soit ton séjour sur la

BUSTEM

terre, tu partiras par un chemin qui ne permet pas le retour; fais donc le bien, et n’afïlige personne : c’est la voie du ciel. #

Rustera renonce à la couronne du Touran, et, las d’être loin de son pays, retourne dans le Zaboulistan. Dès qu’Afrasiab apprit son départ, il sortit de sa retraite, se mit à la tête d’une armée commandée parle khakan de Chine, reprit ses États et envahit la Perse, sachant que le faible Kaous était incapable de se défendre. Rustem, dégoûté des iniquités du roi à son égard, ne se mit pas en peine de le venger.

Mais Sciawousche, qui avait ôté assassiné par Afrasiab, avait laissé un fils nommé Kosrow, souche des Kosroès. Sa mère, l'ayant soustrait à la cruauté d’Afrasiab, l’avait fait élever par des pâtres daus les montagnes. Sa vie, ainsi que celle de Sciawousche pendant son exil, serait pleine d’aventures intéressantes à raconter; mais cette histoire est déjà longue. Il suffit de dire que Rustem, accompagné de son second fils, Firamors, rétablit Kosrow par des actes d’une valeur surhumaine surle trône de la Perse, que Kaous, son grand-père, vieilli et las du pouvoir, lui céda avec joie.

Les exploits militaires de Rustem sont si intimement liés à l'histoire des schahs de Perse, que, pour les raconter, il faudrait entrer dans les détails des motifs de guerre avec le Touran,

la Chine et l’Inde, détails qui dépasseraient de beaucoup le cadre que je me suis proposé. Je choisis de préférence les événements qui résultent de causes individuelles ou naturelles, de l’amour, de la générosité, du dévouement ou de la vengeance, qui peignent mieux les caractères entiers et fortement trempés de ce temps-là.

Or il y avait un jeune champion, nommé Bijen, vaillant et chevaleresque ; il était petitfils de Rustem. Entraîné dans des chasses lointaines qui dépassaient les frontières de la Perse, Bijen se trouva un jour séparé de ses compagnons et seul avec un jeune guerrier.

Ce jeune guerrier, plus âgé que lui, était astucieux, envieux de la valeur de Bijen, et il cherchait à le perdre traîtreusement, n’osant

nu STEM

pas se mesurer avec lui à armes égales. Comme l’endroit était isolé et le pays hostile, il crut le moment favorable pour engager Bijen dans quelque aventure téméraire qui le ferait tomber au pouvoir de l’ennemi. L’occasion ne le servit que trop. Après avoir traversé une épaisse forêt où ils avaient combattu des bêtes fauves et des sangliers qui ravageaient le pays, ils débouchèrent tout à coup dans une vallée délicieuse, arrosée d’un ruisseau murmurant, peuplée d’oiseaux au beau plumage, et couverte d’arbres à fruits, d’oranges, de grenades, de figues et de pêches. Au centre était plantée une tente de brocart d’or, d’où sortait un essaim de jeunes filles qui folâtraient parmi des buissons de rose en pleine fleur. C’était la tente de la fille du roi Afrasiab, jeune veuve

qui venait passer quelques jours dans ce paradis terrestre pour faire provision d’essence de rose. Les deux jeunes guerriers restèrent en admiration à ce spectacle inattendu. Bijen, sachant le respect dû au séjour des femmes dans l'Orient, allait se retirer avant d’avoir été aperçu ; mais son compagnon se mit à le railler de n’oser profiter de sa bonne fortune. Piqué au vif, il oublia toute prudence, et se présenta armé et à cheval devant la tente de la princesse Ménigée. Son compagnon se garda bien de le suivre, mais déjà Bijen ne pensait plus à lui. Il s’avança témérairement jusqu’à ce qu’un gardien lui barrât le passage. La princesse, étonnée de tant d’audace, voulut savoir son nom et ses qualités ; elle envoya sa

nourrice le questionner. Lorsqu’elle apprit

BUSTEM

qu’il était de race royale, la curiosité triompha de tout autre sentiment ; elle voulut le voir. Sa beauté mâle, sa jeunesse et sa témérité l’intéressèrent; il passa quelques jours dans sa tente et l’épousa. Au moment de se séparer, Ménigée, qui avait épuisé en vain tous ses moyens de séduction pour retenir Bijen auprès d’elle, résolut de lui donner une potion sorpiûque, et, le couvrant de vêtements de femme, elle l’emmena avec elle dans sa litière jusqu’à son palais, où ils passèrent quelque temps dans les délices de l’amour et du mystère.

Mais la raison revint à Bijen; il comprit que sa folie pouvait lui coûter cher, et voulut partir. Il était trop tard ! Des serviteurs dont la princesse avait déjà acheté le silence voulurent

se faire payer plus cher encore par le roi, et dénoncèrent la présence de Bijen au palais.

La fureur d’Afrasiab dépassa tout ce que les coupables avaient pu craindre. Bijen, lié et garrotté, fut jeté dans un puits creusé dans le roc; une pierre d’un poids énorme en ferma l’ouverture, ne laissant place que pour passer une main qui devait donner une rare nourriture au prisonnier. Cette main était celle de la princesse Ménigée, qui, dépouillée de tous les insignes de son rang, vêtue en mendiante, devait aller quêter sa nourriture et celle de son mari, défense étant faite à chacun de lui donner autre chose qu’une galette d’orge, afln de lui laisser traîner une vie misérable. Toute la journée elle restait accroupie sur la margelle du puits, se lamentant sur le sort de son

bien-aimé et cherchant à l’apercevoir à travers l’obscurité, à toucher sa main, et à le consoler par ses larmes.

Mais Guive le Vaillant, père de Bijen, ne le voyant pas revenir avec ses compagnons de ces longues chasses qui occupaient plusieurs mois de l’année ces jeunes guerriers et les façonnaient aux combats, s'inquiéta et interrogea tous ceux qui avaient suivi Bijen. Personne ne put lui donner des nouvelles de son fils. Il assembla tous les magiciens, les devins, les astrologues ; il fit tirer des horoscopes; on lui parla de malheurs survenus, mais sans pouvoir les préciser. Enfin il se présenta un dive avec un miroir magique qui, dans de certaines conditions, avait le pouvoir d’évoquer l’image de la personne désirée, et Guive, après des eéré-

HTJSTEM

mornes d’initiation, vit Bijen au fond de son cachot de pierre; mais là s’arrêtait le pouvoir du magicien, il ne put lui apprendre dans quel pays il subissait son martyre (1).

Rustem et Guive se mirent en route pour le chercher. Ils suivirent d’abord les traces des chasses et arrivèrent aux limites de la Perse. Alors ils se déguisèrent en marchands et formèrent une caravane, allant de ville en ville, trafiquant et s’arrêtant dans les khans et les

(i) Le merveilleux entrant comme agent dans les événements d’une histoire qui se place dans les premiers siècles du monde n’a rien qui doive surprendre, car, si nous avons trouvé tout à l’heure une analogie avec les saintes traditions de la Bible, ne pouvons-nous pas comparer cette dernière aventure avec la nécromancie de l’ère moderne ? Le miroir magique ne rappelle-t-il pas le baquet de Messiner, qui avait des adeptes au temps de la civilisation la plus avancée ?

bazars pour apprendre les nouvelles, pensant bien que l’événement d’un emprisonnement si barbare serait le sujet des conversations dans les lieux publics. Après bien des péripéties, ils arrivèrent à la capitale du Touran, où mendiait jour à jour la malheureuse Ménigée. Rustem se fit raconter sa douloureuse histoire par les marchands du bazar, et, feignant de lui donner une faible aumône, il lui remit une bague, signe de reconnaissance pour Bijen, puis il passa son chemin pour éviter d'exciter les soupçons.

La nuit venue, Rustem et Guive se mirent silencieusement en route à travers les rues désertes à cette heure, et arrivèrent au puits. Mais ici les difficultés s’aggravèrent. Comment agir sans bruit et sans réveiller l’attention des

sentinelles? Comment soulever ce quartier de roc qui ferme ce sépulcre vivant? Ils l’essayent tour à tour inutilement, et, ne pouvant sans levier ébranler ce rocher, ils sentent leur courage faiblir. S’ils sont reconnus, ils tombent aux mains de l’ennemi, et la mort précédée des plus affreuses tortures les attend. Ruslem se recueille, implore de toute l’énergie de son âme le secours de Dieu, et tente un dernier effort. Le roc cède à la force surnaturelle que Dieu a prêtée à Rustem; Bijen est délivré et emmené avec la princesse au khan où leurs libérateurs ont laissé leurs marchandises. Il n’y a pas un moment à perdre, l'aube dévoilera la fuite du prisonnier; mais Dieu les protège. Ils regagnent la frontière ; là ils se reposent un moment, et rendent grâces au Tout-Puissant.

Mais l’éveil est donné. Afrasiab -rassemble ses troupes à la bâte. Une guerre meurtrière entre les deux pays est la suite de cette aventure. Rustem, Guive et Bijen attaquent le palais d’ Afrasiab, qui prend la} fuite par une issue secrète et revient avec une puissante armée. Rustem triomphe encore, fait rentrer Afrasiab dans le devoir et retourne dans le Zaboulistan.

Âfrasiab, n’ayant pas réussi dans sa vengeance par la force, emploie la ruse. Une trame odieuse et bien ourdie enveloppe Rustem luimôme. Il ne pouvait être vaincu par la force, la trahison seule pouvait triompher de lui.

Loyal autant qu'invincible, il ne soupçonnait pas la noirceur dans ceux qui se confiaient à lui, et il tomba victime de sa généreuse confiance.

Son père, Zal-zer, avait eu d’une esclave un fils aîné nommé Schughad. Après quelque temps, les inclinations mauvaises de cet enfant, sa haine contre Rustem, avaient forcé Zalzer à l’éloigner. Il l’avait recommandé au roi tributaire de Kaboul, qui l’avait élevé comme son fils adoptif et lui avait donné sa fille en mariage. Mais, quelque heureux que fût le sort de Schughad à la cour de Kaboul, il nourrissait toujours dans son âme le désir de se venger de la préférence donnée par son père à Rustem. Le roi de Kaboul, désirant s’affranchir du tribut annuel dû à Zal-zer, s’associa aux sinistres projets de Schughad.

Après avoir bien mûri leur plan, Schughad affecta de s’enfuir du Kaboul, comme victime de quelques mauvais traitements de la part du

roi. Il se présenta devant Zal-zer, implora sa protection et invoqua le titre de fils. Il simula une admiration sans bornes pour Rustem, dont le cœur franc et généreux s’émut au récit de ses prétendus malheurs et qui le traita en frère d’armes. Ils partirent pour faire ensemble la guerre au roi de Kaboul, et Rustem jura d’établir Schughad sur le trône de son persécuteur.

Mais Schughad, insensible à la générosité de Rustem, avait fait creuser des fossés profonds et garnir les parois de lances et d’épées, les pointes en avant. Ces fossés, caché3 par des fascines recouvertes d’une légère couche de gazon, interceptent le seul passage à la frontière du pays ennemi, et, au moment où le roi de Kaboul se présente à la tête de son armée,

nu STEM

Rustem, poussé par Schughad, se précipite avec les principaux chefs à l’attaque. Us tombent dans les fossés. Leurs chevaux, les jambes fracassés, se débattent sous eux ; les guerriers, culbutés les uns sur les autres, sont percés par les lances. Le cheval de Rustem rebondit sur la berge du premier fossé et retombe dans le second ; sept fois il tombe et se redresse avec son cavalier; il meurt enfin épuisé de sang et criblé de blessures. Rustem, mortellement blessé, se relève pourtant, et, comprenant d’où lui est venue celte lâche trahison, il bande son arc et perce le misérable Schughad de part en part. Ensuite, recommandant son âme à Dieu, il expire.

Ainsi vécut et mourut le héros de la Perse.

Mais mous sommes loin d’avoir épuisé la vie merveilleuse de Rustem. Elle est l’exubérance de la nature où elle se déploie, elle déborde d’héroïsme. Comment concentrer dans notre courte langue l'ampleur de celte épopée gigantesque, de cette Iliade de l’Inde? Rustem est un héros depuis l’enfance jusqu’à la mort ;

il combat dans le berceau et au bord de la

la

HUSTEM

tombe, et sa race est comme lui. 11 est l’Hercule de l’Orient; il en a la force colossale, l’arme terrible, la massue. 11 écrase les tyrans et les monstres; et, au milieu de ses travaux, il a de ces repos de l’àme dans l’amour qui révèlent le cœur et qui sont comme l'attendrissement de la force. Il est grand par le désintéressement autant que parle courage : par là il domine ceux qu’il sauve. 11 est un de ces hommes à la fois héroïques et vertueux qui prêtent leur génie et leur courage aux empires tombés en décomposition ou en anarchie, et qui, dévoués jusqu’à la mort à leur souverain ou à leur patrie, ressaisissent d’une main vigoureuse les lambeaux épars d’une monarchie ou d’une république et reconstituent la nationalité : par une reconnaissance naturelle, la na-

tionalité se confond ensuite avec leurs noms. Ils ne sont pas rois, parce que leur vertu les prémunit contre l’usurpation du pouvoir suprême; mais ils sont plus que des rois, car les rois ne régnent que sur un temps, et ces héros régnent sur l’avenir. Rustem et la Perse sont aujourd’hui un même nom.

L’histoire, se confondant en lui avec la poésie, a laissé ses exploits dans ce vague indécis entre la réalité et la fable, qui est l’atmosphère des hommes et des choses plus grands que nature. Mais les monuments en ruine de Persépolis ont écrit sur le sol des témoignages irrécusables de son existence et des services qu’il rendit à son pays. On voit encore de nos jours, parmi les gigantesques débris de l’antique Persépolis, un monument colossal et

mystérieux, palais, tombeau ou temple, on ne sait lequel, qui porte le nom de Maison de Rustem. Des blocs de pierre de quarante coudées de longueur et de dix coudées d’épaisseur servent, comme à Balbeck, de base à l’édifice écroulé; des colonnes d'un diamètre et d’une hauteur prodigieuse, renversées par les tremblements de terre ou par les conquérants, jonchent de leurs tronçons les soubassements de la construction et les pieds de la montagne à laquelle ce palais, cette tombe ou ce temple était adossé. L’immensité de l’érlifice et des matériaux dont il est construit donnent aux voyageurs la mesure de la mémoire de Rustem en Perse. Cette mémoire, gravée sur les parois A pic de cette montagne aplanie au ciseau pour servir de page A l’épitaphe du héros, est encore

HUSTEM

visible sur les bas-reliefs qui retracent les exploits de ces guerriers. Ces inscriptions y racontent sans doute son histoire; mais ces inscriptions, en langue inconnue, ne peuvent être lues par personne. Comme des squelettes qui ont perdu leur àme, elles ont conservé leurs caractères et perdu leur signification. La vie de Rustem a pu s’effacer sur les pierres, mais elle est restée dans les chants des poètes et dans les entretiens du peuple. Les pâtres et les chameliers du désert de Persépolis plantent les piquets de leurs tentes dans la poussière de ces monuments. Ils comparent la masse, l'ordonnance, la beauté de ces édifices à la petitesse, à la misère, à l’instabilité de leurs demeures actuelles, et, ne pouvant se rendre compte de la puissance d’une civilisation qui

remuait de tels blocs et qui taillait de telles montagnes pour honorer la mémoire d’un homme, ils attribuent ces constructions à des races intermédiaires entre l'homme et Dieu.

Qui sait si cette opinion de l’existence des géants, répandue par toute la terre (1), est aussi fabuleuse qu'elle semble l’étre à notre temps? Au fond, ce sont là peut-être des souvenirs exagérés; et tout ce qui est plus grand que l’homme dégénéré, l’homme l’appelle un dieu.

Pour nous, pour nos imaginations rebelles aux merveilles, si Rustem n’est pas un dieu, il reste du moins un grand homme. Il n’a pas la

(1) Genèse, chapitre VI, verset 4. t Or il y avait des géants sur la torre en ce temps-là. » Il est vrai que les interprùtesdu texte sacré ne sont pas d’accord sur la signification du mot géant.

force seulement, il a la grandeur morale, le désintéressement, la douceur dans la lutte, et comme un rayon de Dieu; il a aussi ce sceau sacré qu'imprime au front qu’il frappe le feu de l’épreuve. Lui qui a goûté tous les enivrements du triomphe, qui a respiré les parfums des roses, il connaît aussi le fiel de l’amertume et l’abîme du désespoir. La guerre, qui a fait sa gloire, fait aussi son châtiment. Dans un duel terrible il tue son fils inconnu. Sa vie grande et triste enivre l’imagination, attendrit le cœur et fait rêver la pensée.

Page 1