‹ RustemChapitre 5 sur 6 · RL'STE · texte numérisé non relu

RL'STE

Féridotm éleva son petit- ils Mimi-leher, qui devint nn des plus grands rois de la Perse et gouverna glorieusement pendant un. long règne. Lorsqu’il: monta sot le: trône, il parla au peuple assemblé, il dit :

« Je suis assis sur le trône dû ciel, la terre est mon esclave. Mais, avec tout ce pouvoir, je suis moi-même un esclave, le serviteur du Dieu tout-puissant. »

Puis il parla sur la justice :

« Quiconque, dit-il, traitera mal un pauvre, ou fera souffrir un des siens , ou lèvera la tête avec arrogance à cause de ses trésors, ou qui affligera un malheureux, sera maudit par Dieu et par moi; je porterai la main à l’épée, et j’exterminerai les méchants dans ma colère... Le monde n’est que tromperie

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et vent : il élève les hommes avec douceur ; mais, quand il reprend ses dons, qu’importe que ce soit un monceau de terre ou une perle?... Heureux est celui qui laisse une mémoire bénie, que ce soit un roi, que ce soit un esclave ! »

C’est sous le règne de ce roi Minu-Tcher que naquit notre héros Rustem.

11 est temps de dire en peu de mots comment les détails de la vie de ce héros sont parvenus jusqu’à nous.

Après la conquête et la destruction du royaume de la Perse par les mahométans, sous le règne du dernier des schahs, Kosroës, les descendants des souverains tributaires et feudataires de l’ancien empire de Perse conquis, mais non entièrement dépossédés de leurs fiefs,

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vivaient isolés, se dérobant à la rapacité des conquérants. Mais lorsque la puissance des mahométans se fut affaiblie par les guerres d’Ali, d’Omar et de leurs sectateurs, les descendants des grandes familles de la Perse levèrent la tête ; ils n’avaient d’espoir de reconquérir leur indépendance qu’en réveillant l’esprit national. Le récit de la gloire et de la prospérité de leurs ancêtres leur parnt le meilleur moyen d'exciter l’otgueil’ de la race et la volonté de secouer le joug des étrangers. Les Dikans (appellation qui signifie à la fois propriétaires et lettrés) rassemblèrent toutes les traditions des héros persans, les firent mettre en vers dans leur langue , le peM, par les poètes de leur nation , et chanter sur les places publiques, comme plus tard les rapsodes d’Homère.

Le sultan Mansour le--, qui descendait luimême de la famille des Kosroës, chercha à rassembler les fragments de l’histoire de l'ancienne Perse, depuis sa fondation, sous le premier chef Keïoumors, jusqu’à la conquête par les mahométans. Il employa tous les lettrés de son royaume à rechercher les fragments conservés par les Dikans, et à rédiger le Scfiah- Nameh ou Livre des Rois, qui fut terminé, sous

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le règne de Mahmoud Gasnevy, par Firdousi, l’Homère de la Perse.

Firdousi était fils d’un Dikan du Korassan, et vivait dans la ville de Thouss. Dès sa jeunesse, il s’était nourri des anciens récits. Il employa plusieurs années à traduire en vers tous les épisodes qu’il avait pu se procurer des versions barbares, mais véridiques, des Dikans. Il vivait dans la retraite, cachant soigneusement son travail, n’ayant pas encore trouvé un patron digne de son œuvre. Lorsque le bruit arriva jusqu’à lui que Mahmoud Gasnevy avait appelé les poètes à sa cour pour ce travail, que lui seul avait entrepris en secret, il ne put résister au désir d’aller à' Ghazené, résidence de Mahmoud; mais, n’ayant pas un nom connu, il ne savait comment se faire présenter au sultan.

Cependant, poussé par son génie, il se mit en route, décidé au moins à se présenter lui-même aux poêles employés par Mahmoud.

Il s'approche du palais que le sultan avait assigné aux trois poètes; il les voit buvant et se divertissant dans un jardin délicieux. Il se présente humblement devant eux. Ils le reçoivent mal et comme un mendiant. Firdousi ne se décourage pas; il leur parle de poésie (Ancli io sonpittore). Alors, voulant se divertir à ses dépens, ils se font signe, et récitent chacun un vers qui se termine par une rime dont la quatrième ne se trouve pas dans la langue, et le mettent au défi de compléter la strophe.

Firdousi, plus versé qu’eux dans les ressources de la poésie et dans l’histoire de son pays, improvise le quatrième vers, le terminant par le

nom d'un héros. La jalousie s'empare d'eux, et ils cherchent plus que jamais à éconduire le poëte rival. Firdousi se retire modestement; mais, le cœur navré du mauvais succès de sa tentative, il entre dans une mosquée pour verser ses chagrins en prières. Mahek* un des favoris du sultan, qui s'y trouvait, frappé du noble aspoct de Firdousi et touché de son chagrin, s’approche de lui et l’interroge. Ils se lient d’amitié. Firdousi lui raconte son aventure et lui récite de beaux vers; Mahek rend compte au sultan de ce qu’il a entendu. Mahmoud demande à voir l'étranger. Firdousi récite devant le sultan et devant les poêles des épisodes de ses poëmes en vers magnifiques; mais ses ennemis ne se laissent pas vaincre, ils suggèrent que ces vers peuvent nôtre pas

de lui. Mahmoud décrète que chacun des poètes sera enfermé séparément et leur assigne un sujet à traiter. Le triomphe de Firdousi est complet, ses rivaux se retirent d'eux-mômes devant lui, et le sultan le charge seul de mettre le Schah-Nameh en soixante mille distiques, lui promettant soixante mille ducats d'or en récompense.

Firdousi, au comble de ses vœux, appelle tous les Dikans en renom à son aide pour s’entourer des anciennes traditions, et ne néglige rien pour faire de son travail un chef-d'œuvre. Lorsque le trésorier du sultan se présente pour faire un premier paiement de vingt mille ducats, Firdousi refuse de les recevoir jusqu’à la fin de son œuvre, disant qu’il les destine à un monument dans sa ville natale de Thouss.

Firdousi passa plusieurs années à compléter son poëme; il dit lui-même, en faisant allusion à son premier travail joint à celui qu'il accomplit à la cour de Mahmoud, qu'il avait passé trente ans de sa vie à son œuvre. Il avait plus de soixante-douze ans lorsqu'il fut achevé; mais l'enthousiasme du sultan s’était refroidi, et, lorsqu’il fallut envoyer à Firdousi la récompense promise, Mehmendi, son vizir lui représenta que soixante mille ducats d’or étaient la charge d'un éléphant, qu’il devait les réduira à soixante mille pièces d’argent, , et le sultan consentit à cet acte de déloyauté. Firdousi, indigné de la trahison, distribua immédiatement les soixante mille pièces d’argent à ses serviteurs. Mehmendi, craignant pour lui-même l'effet de la fierté de Firdousi sar le sultan, lo

désigne à la colère de Mahmoud, déclarant qu’il a manqué de respect à son souverain. Le sultan ordonne qu'il soit mis à mort.

Averti en secret de son danger, Firdousi se sauve, déguisé en derviche, jusqu’à Bagdad, où il demeure quelques années poursuivi par la colère du sultan, mais protégé- par:

Achmet IV. Enfin le désir de revoir son pays et sa famille dans sa vieillesse le décide à retourner à Thouss, malgré les dangers auxquels il s’expose.

Cependant, à la mort de son vizir Mehmendi, le sultan Mahmoud se repentit de sa conduite, et voulut la réparer; mais il était trop tard. Lorsque l’éléphant chargé d’or arriva à la porte de Firdousi, son cercueil en sortait. Sa famille indignée, convaincue que le chagrin

avait abrégé les jours de Firdousi, refusait de recevoir cette tardive réparation, lorsque sa fille, se souvenant du vœu de son père, déclara qu’il l'avait léguée à la construction d'un Pont sur l’Oxus, et l’or fut déposé au trésor de la ville pour exécuter les dernières volontés du poète.

C’est une tâche peu facile que celle d’abréger et de rendre acceptable en langue vulgaire l’épisode de Rustem, tiré du poème deFirdousi, que M. Mohla si admirablement traduit du persan en prose poétique, suivant pas à pas et strophe à strophe le poème du Schah-Nameh. Essayons, cependant, de faire pressentir et admirer ce grand ouvrage. Le style du poète

persan, ses images orientales, ses scènes

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épiques, ses contes merveilleux se traduisent difficilement en prose familière. Pourtant les exploits de l'Hercule des Grecs, qui ne sont pas moins merveilleux, et sa vie, qui est bien moins historique que celle de Rustem, sont acceptés de tous. 11 n'a manqué au héros persan que d'étre connu en Occident comme il l’est en Orient et aux Indes, où, après tant de siècles, les joujoux des enfants représentent encore les faits principaux de sa légende et où ses exploits sont toujours - célébrés dans les chants populaires.

Le Livre des Rois do Firdousi s’ouvre par une invocation :

« Au nom du Maître de l’âme et do l’intelligence, qui est plus haut que tout nom, que tout signe, que toute idée! La pensée même

ne peut atteindre celui qui est au delà de tout; lieu et de tout nom : tout ce qui s’élève audessus de ce monde dépasse la portée de l’esprit et de l'intelligence... Si l’esprit choisit des paroles, il ne saurait les choisir que pour les choses qu’il sait ; mais personne ne peut, apprécier Dieu tel qu’il est. 11 ne te reste que de te ceindre d’obéissance. Adore et cherche le vrai chemin, et sois attentif à obéir à ses commandements... Puissant est celui qui connaît Dieu ! la connaissance de Dieu rajeunit le cœur; mais la parole nepeut percerce voile, et la pensée ne peut pénétrer jusqu'à l’Être... 0 sage! parle, et tire de la raison ce que tu sais afin que l'oreille de celui qui t'écoute s’en nourrisse... La raison est l’œil de l’àme et le gardien de l'àme. Prends toujours la raison

pour guide, elle t’aidera à te tenir loin de ce qui est mauvais... Sache que ce livre ne contient ni mensonges ni faussetés; que tou3 ceux qui sont doués d’intelligence se nourrissent de mes paroles, quand môme il faudrait y chercher des symboles! »

Voici l’origine de Rustem et l’histoire de sa naissance :

Parmi les princes ou chefs tributaires du grand royaume de Perse, le plus puissant était Sam (grand-père de Rustem), prince du Zaboulistan, un héros renommé pour sa bravoure, sa justice et sa haute vertu. On l'avait surnommé leChampion du peuple. Le roi de Perse,

Minu-tcher, l’appela à son secours contre le roi

de Touran, son ennemi. Sam l’accompagna à la guerre en grande pompe, et prit place à

ses côtés dans les conseils. Sam avait un üls nommé Zal-zer, qui naquit avec les cheveux blancs. Ce prodige étant considéré par les astrologues comme de mauvais augure.

L’enfant fut éloigné de la cour, malgré le désespoir de sa mère, et abandonné sur l’Alborz, montagne éloignée, où il fut miraculeusement sauvé, dit la chronique, par un aigle qui le nourrit dans son nid. Après quelques années, Sam eut un songe qui lui annonçait que le fils qu’il avait répudié deviendrait un grand chef et serait père du plus puissant héros qui eût encore paru sur la terre. Sam se repentant du criminel abandon de son enfant, passa plusieurs jours en prières pour obtenir la faveur de le retrouver. Dieu l’exauça et le consola par un second songe qui lui apprit que son fils

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avait ôté conservé par le dive Simourg. Sam part pour la montagne ; il arrive au pied d’un roc escarpé qui s’élève perpendiculaire jusqu’aux nues, sans aucun sentier pour parvenir au sommet, où il aperçoit un nid d’aigle. Il invoque de nouveau le secours du Tout-Puissant en s'humiliant et en s’aceusant amèrement du crime d'avoir exposé son enfant. Dieu, jugeant l’épreuve suffisante, ordonne à l'aigle de descendre de son aire en emportant Zal-zersurses ailes. Il le dépose aux pieds de son père : Zalzer refuse avec sanglots de quitter l’aigle nourricier. Son père lui fait comprendre que telle est la volonté do Dieu. L’aigle, qui n’est qu’une transformation dm dive Simourg, lui donne une plume qu’il doit toujours porter sur sa tête, et, lorsqu’il 9e trouvera dans un grand danger, il

jettera sa plume sur un brasier en invoquant l’assistance de Simourg. Sam emmène son fils sur un éléphant; il est reçu avec de grandes réjouissances à la cour de son père.

Zal-zer, après avoir été instruit par Sam dans l’art de la guerre et du gouvernement, voulut voyager pour rapporter au Zaboulistan les découvertes et les arts des autres peuples. 11 partit pour l'Indoustan avec quelques compagnons d’élite et une suite digne de son rang. Il s’arrête dans les villes pour examiner les monuments et dans les campagnes pour étudier l’agriculture. Il est reçu avec de grands honneurs par Mihrab, roi du Kaboul ; mais Mihrab, étant de la famille de Zobak le Tyran, Zal-zer ne voulut pas entrer dans son palais, il campa hors de la ville dans la vallée aux Roses.

Le roi Mihrab avait une fille unique d’une grande beauté, cachée à tous les yeux, suivant la coutume de l’Orient. Zal-zer entendit parler de cette merveille, appelée la Perle du harem ; il en devint épris. La princesse Roudabée, de son côté, entendit vanter par son père les exploits de Zal-zer et sa mine royale.

Il disait que « Zal-zer donnait du repos

et de l’amour aux âmes par sa haute stature et son beau visage. Roudabée désire ardemment le voir ; elle envoie ses esclaves favorites dans la vallée près du camp de Zal-zer cueillir des roses dont les femmes d’Orient tirent les parfums et les essences. Zal zer, les apercevant de sa tente, sortit à pied comme pour la chasse, tira un oiseau, et l'abattit aux pieds des esclaves de Roudabée. Il s'approche comme pour le ramasser, et entre en conversation; il leur parle de leur maîtresse et de son amour, leur donne des ornements d’or et des pierreries. Les esclaves rapportent ses louanges à Roudabée, ol, après quelques conférences par leur entremise, elle consent à une entrevue au pied de la tour.

« Zal-zer, au comble de sesTœux, mesure la

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lenteur de cette journée, qui lui paraît longue comme une année, et invoque la nuit.

» Lorsque le soleil brillanteut disparu, qu’on eut fermé la porte du palais et qu’on eut retiré la clef, le prince se dirigea vers la tour. Roudabée parait sur son balcon’ à la clarté de la lune, lève son voile, et éblouit Zal-zer par l’éclat de sa beauté. Les créneaux du palais étaient éclairés par ce joyau. »•

Le poète dit:

« De taille, c’est un platane; de couleur, c’est de l’ivoire. Elle porte sur sa tête une couronne que Dieu lui a donnée ; ses deux yeux sont sombres, ses sourcils sont des arcs, son nez est une colonne mince et argentée, sa bouche est étroite comme le cœur d'un homme triste, les boucles de ses cheveux tombent

comme des anneaux jusqu’à ses pieds, ses deux yeux sont pleins de langueur, ses traits pleins d'éclat; ses joues sont comme des fleurs, ses cheveux sont comme du musc ; le souffle de la vie ne trouve de chemin que par ses lèvres. »

Enfin Zal-zer jeta son lacet sur les créneaux du palais, et escalada le balcon. Elle déroula ses longues tresses d’ébène, et les lui tendit pour l’aider à monter, elle le reçut dans une salle, dit la chronique, « ornée comme le gai printemps, » garnie de portraits de héros, tendue de brocarts de la Chine. Elle avait fait disposer des vaSes d’or avec du musc môlé de vin et d’ambre. D’un côté étaient des roses pourpres, des narcisses et des tulipes;del’autre, des branches de jasmin etde fleursde lis. Toutes

les coupes étaient d’or, ornées de turquoises, et du palais de cette « belle au visage de soleil , » s’élevait un parfum jusqu’au ciel. En recevant le héros, « les joues de Roudabée rougirent comme la fleur du grenadier ; » elle s’assit sur un divan couvert de lapis brodés d’or, et le héros s’assit à ses côtés. Les esclaves se tenaient debout, à une distance respectueuse, au fond de la salle.

« O jeune fille, au visage de lune, dit le héros, que mes bénédictions et les grâces du ciel soient sur toi! Que de fois, dans la nuit, les yeux dirigés sur l’étoile du nord, j’ai prié Dieu, le maître du monde, de me laisser voir ton visage! Je sais que, lorsque le roi Minutcher apprendra cette aventure, il bouillonnera de colère contre moi ; mais je tiens ma vie et

mon corps'pour choses viles, et je me vêtirai sans peine du linceul avant de manquer à ma foi envers toi. Le Dieu créateur entendra mes paroles, et tu seras mon épouse à la face du monde. #

Roudabée jura que nul ne serait son seigneur que Zal-zer le héros; et, lorsque le son lointain du tambour s'éleva des tentes, les cils de leurs yeux se mouillèrent de larmes, ils adressèrent des reproches au soleil, disant: « 0 gloire du monde, encore un instant, n’arrive pas si subitement! » C’est la prière , c’est le regret de Roméo et de Juliette dans l’adieu du matin, c’est la scène éternelle du balcon.

La mère de Roudabée surprend des présents que Zal-zer envoie à sa fiancée. Son père entre en fureur, et menace de la tuer; mais Rouda-

bée, sans se troubler, répond avec douceur et fermeté qu’elle n’aura jamais d’autre époux que Zal-zer, et le roi Mihrab, craignant la colère de ce puissant chef, se calma et attendit ce que le temps en déciderait.

Le mariage fut longtemps contrarié par la haine de Minu-tchcr contre la race de Zohak; mais la persévérance de Zal-zer surmonta tous les obstacles, et il emmena son épouse triomphante à Nimrouz, sa capilale.

Après neuf mois d'une grossesse qui avait mis les jours de Roudabée en danger, elle sentit approcher le moment de ses couches, mais avec des terreurs que rien ne put calmer. Zalzer consulte des astrologues, qui déclarent que l’enfant ne pourra naître que par le glaive.

Désespéré à l’idée du péril de sa femme adorée, il se souvient de Simourg, brûle la plume qu’il

lui avait remise comme un talisman pour le

jour du danger, et invoque son assistance.

Simourg répond à son appel et descend sur le palais comme un grand vent de tempête; il rassure le roi ; il compose un breuvage qui doit rendre Roudabée insensible pendant qu'on lui ouvre le flanc; il fait broyer des herbes avec du musc pour guérir sa blessure, et, lorsqu’elle sortit de son assoupissement, elle contempla avec ravissement son enfant d’une merveilleuse beauté et d’une grosseur prodigieuse.

Zal-zer, au comble du bonheur, le nomma Rustem (qui signifie délivrance) ; Zal zcr rendit grâce à Dieu, et, dans sa joie de la beauté et de la force de Rustem, il fit faire une image de l’enfant monté sur un éléphant blanc, et l’envoya réjouir les yeux de son grand-pêre Sam, qui en eut le cœur comblé de joie.

« J'ai invoqué en secret, dit-il, jour et nuit, le Créateur du monde pour que mon œil vit un fils de ta race qui me ressemblât; maintenant il ne me reste plus qu’à prier pour sa conservation. »

El il leva son regard jusqu’à la voûte bleue du ciel.

« Lorsque Rustem eut atteint la hauteur de huit palmes et qu’il fut devenu semblable à un noble cyprès, on l’eût pris pour une étoile que le monde contemple avec admiration. A voir sa stature, son intelligence, sa mine fière et sa sagesse, on aurait dit que c’était Sam le héros. »

Sam se mit en route pour aller voir son petitfils. Lorsque Zal-zcr apprit son approche, il apprêta une fête, et les hennissements deschevaux

arabes et les cris des éléphants s’entendirent jusqu’à une distance de cinq milles. Un éléphant de guerre fut caparaçoné des plus riches étoffes, on plaça sur son dos un trône d’or sur lequel s’assit le jeune Ruslem. Sur sa tête était une couronne, autour de son corps une ceinture, dans sa main un arc et des (lèches, et il fut conduit au-devant de son grand-père.

« Lorsque Sam vit sa stature noble, ses épaules et ses bras de héros, il sourit en regardant le lionceau, et la joie fit battre son cœur. »

Ils passèrent quelques jours en festins. Enfin Sam, sentant que sa vie approchait de sa fin, résolut de retourner dans son pays; il appela son petit-fils, et lui dit :

« O mon fils ! ne t’éloigne jamais de Dieu le très-juste ; préfère toujours la raison aux riches-

ses, lave ta main de mauvaises actions, et cherche chaque jour la voie de Dieu ; sache que le monde ne reste à personne. Si tu veux que ton bonheur soit le môme dans ce monde et dans l’autre, suis le conseil que je te donne, ne le néglige pas, ne marche jamais sur la terre que dans le droit chemin.

» Labouche pleine de ces douces paroles et le cœur rempli de tendresse, il prit congé de ses fils, qui l’accompagnèrent pendant trois jours. »

Rustem donna bientôt des preuves de sa force et de son courage. Une nuit, quand il était encore enfant, il s’éleva un grand bruit dans le palais de Zal : l’éléphant blanc avait rompu ses liens, et il était devenu furieux. Personne n’osait l’approcher. Rustem se lève sans se vêtir, saisit la masse d’armes de son père,

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renverse ceux qui veulent s’opposer à son passage, court droit à l’éléphant, pousse un cri comme le cri du lion, et, sans lui donner le temps de se mettre en garde ou d’attaquer son» antagoniste, lui assène un coup si violent sur la tête qu’il tombe étourdi. Rustem, calme et sans émotion, rentre dans son appariement.

Lorsque son père apprit ce qui était arrivé, il courut à lui, lui baisa la télé et dit :

a O flls d’un lion! tu as levé ta griffe. Tu es encore un enfant, et déjà tu n’as pas ton égal; maintenant tu peux ceindre le glaive et venger le sang de ton aïeul Nériman. Écoute mes paroles : Sur le mont Sipend s’élève un château dont la tète touche les nuages,l'aigle danssonvol ne peut l’atteindre, il est plein d’or et d’objets précieux. Un seul chemin y conduit, et la porte

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est haute comme le firmament. Pendant une année ton aïeul Nériman fit le siège de cette forteresse, repaire d’une horde de brigands puissants et audacieux qui: ravageait le pays. Le siège aurait pu durer longtemps; car les habitants n’auraient pas manqué d’un brin de paille, quand môme le chemin aurait été intercepté pendant des années. Mais une pierre fut lancée par les assiégés sur Nériman, et sa place sur 1 a terre resta vide ; le lion de la guerre avait' cessé de combattre. Depuis ce jour, la terreur entoure ce château comme d'un rempart; nul n’a osé l’attaquer, mais aujourd’hui le temps est venu de venger le sang de ton aïeul par un moyen plein de ruse. Tu n’es pas encore connu comme un chef; déguise-toi en chamelier, fais- venir du désert une caravane

de chameaux, charge les de sel. Une charge de sel est précieuse dans ce lieu. Quand ils verront inopinément un convoi de sel, grands et petits accourront au-devant de toi. »

Rustem écouta son père; il choisit des hommes prudents et courageux, cacha les armes dans la charge des chameaux et la massue de son père dans un sac de sel, puis, souriant de la ruse, il partit pour le mont Sipend.

Lorsque le gardien de la porte du mont Sipend aperçut la longue caravane qui se déroulait lentement au bas de la montagne, il envoya un messager « rapide comme la panthère, # et demanda ce que contenaient les ballots.

Rustem répondit :

« Ce sont des ballots de sel. »

Le maître du château s'en réjouit et fit ouvrir

les portes. Dès qu’il fat entré dans le bazar, tous les habitants, hommes, femmes et enfants, entourent la caravane pour faire des échanges Ils donnent des habits, de l’argent et de l’or pour le sel. Mais lorsque la nuit sombre est venue et que tout dort dans le château, Rustem et ses compagnons laissent tomber leurs vêlements de chemeliers, et, paraissant avec leurs brillantes armures, se dirigent contre la forteresse. Le cliquetis des armes réveille le gouverneur; mais, avant qu’il ait le temps de se défendre, Rustem lui plonge son épée indienne dans le cœur. Rien ne résiste plus ; en un instant tout est sang et carnage.

Rustem, maître de la place, s’avance dans l’intérieur du château vers un édifice bâti en pierre dure, ayant une porte en fer; il force la

porte avec sa pesante massue à tète de bœuf, et demeure ébloui à l'entrée d’une grande salle voûtée, remplie de tous les trésors du monde connu. Rustem se dit en lui-méme : « Il ne doit rester ni or dans les mines ni perles dans la mer; tout est rassemblé ici. » 11 appela ses compagnons et chargea tous ses chameaux des trésors, puis, selon les ordres de son père, il mit le feu au château, afin qu’il ne restât qu’un las de cendres sur la montagne qui avait été le repaire des brigands ; puis il se mit en route pour Nimrouz. Tout le peuple sortit à sa rencontre avec les trompettes, les cymbales, les clairons et les clochettes indiennes. Rustem, plein d’impatience, se rendit auprès de sa mère et voulut baiser respectueusement la terre; mais Roudabée l’entoura de ses bras, le pressa

sur son cœur, et lui baisa la poitrine cl les bras. Puis on envoya un messager de bonne nouvelle à son grand-père Sam, « dont il rajeunit le cœur. »

A cette époque de la vie de Rustem, mourut le roi de Perse. Les astrologues mobeds lui annoncèrent le jour même i où la majesté du roi devait s’obscurcir; » ils lui dirent :

« Le temps est venu où il vous faut aller dans l’autre monde; espérons que tu auras devant Dieu une place meilleure. Pense maintenant à ce que tu auras à faire ; car il ne faut pas que tu partes sans avoir fait les préparatifs

de voyage et que tu te laisses ainsi ensevelir dans la terre. »

Lorsque le schah entendit ces paroles, il fit venir son fils et lui donna des conseils, disant :

« Le trône de la royauté n’est que vent et illusion -, il ne faut pas y mettre son cœur. Cent vingt ans ont passé sur moi; j'ai beaucoup travaillé et beaucoup souffert; j'ai éprouvé beaucoup de joie, et souvent les désirs de mon cœur ont été satisfaits. J’ai fondé beaucoup de villes et bâti beaucoup de forteresses ; maintenant je suis dans un tel état que tu dirais que je n’ai pas vécu, et le nombre des années passées est effacé de mon souvenir... Je te laisse ce trône tel que je l’ai reçu. Ce trône a vu beaucoup de rois. Sache que, quand tu en auras

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joui, il cessera d’étre à toi, et il te faudra passer dans un monde meilleur; mais la trace que tu laisseras après toi durera longtemps, il ne faut pas que ce soit autre chose que des bénédictions. Il ne restera d’autre souvenir de toi que les discours des hommes. »

Une guerre désastreuse étant survenue entre les Persans et les Touraniens, les grands allèrent en députation au Zaboulistan pour supplier Zal-zer de leur venir en aide. Rustcm, enflammé du désir de combattre, demande à son père des armes et un cheval de guerre. Son père lui dit :

« Tu n’es pas dans l'âge des combats; tu es en âge de jouir des fêtes, des sons de la musique, de boire du vin et d’écouter des chants héroïques. Tes lèvres sentent encore le

lait de ta mère : comment t’enverrai-je contre Âfrasiab, le tyran, le roi belliqueux du Touran ? Tu n’es pas en âge de combattre, d’acquérir de la gloire, de lutter et de faire voler la poussière de la terre jusqu’à la lune. »

Rustem répond :

« Mon père, je ne suis pas fait pour le repos et les coupes des festins : ce serait une honte de laisser languir dans la mollesse ces bras et ces mains puissantes. Quand le combat acharné se présentera, Dieu me sera en aide, et la victoire me favorisera; tu verras comme je traverserai la mêlée sur mon cheval couleur de , feu. Je prendrai dans ma main une massue, le feu en jaillira, et quand ma lance éclatera dans le champ de bataille, elle rougira le cœur de la pierre par le sang qu’elle versera. Mais il

me faut un cheval que je puisse seul prendre au lacet ; il me faut un cheval qui puisse porter à la fois ma lourde massue, ma haute stature et ma gloire. »

Le roi, ravi de ces paroles, semblait verser son àme sur celle de son fils; il ne cessait d’invoquer sur lui les bénédictions de Dieu.

Zal-zer fit venir d'immenses troupeaux de chevaux sauvages de toutes couleurs; mais chaque cheval que Rustem attira vers lui, et sur lequel il posa la main, plia sous ses efforts et toucha du ventre la terre. Enfin une jument grise passa rapidement, les deux yeux brillants comme des poignards. Un poulain aussi grand qu’elle la suivait; sa croupe et sa poitrine étaient larges comme celles de sa mère, sa queue levée, ses sabots semblables à de l’acier,

son corps pommelé de taches de feu sur un fond d'or. C'était un éléphant pour la force, un chameau pour la taille, et pour la vigueur un lion. Rustem, aussitôt qu’il vit lajumentetson poulain, fit un nœud à son lacet royal pour séparer le poulain du troupeau.

Mais le vieux pâtre lui dit :

« O homme puissant! ne cherche pas ce cheval * il court beaucoup de bruits sur lui; nous le nommons Raksch. Il est brillant comme l’eau et vif comme la flamme; mais, dès que sa mère voit le lacet d’un cavalier, elle accourt comme une lionne pour se battre et défendre son poulain. Garde-toi, ô homme prudent! de tourner autour de ce dragon ! car, lorsque cette jument s’élance à l’attaque, elle déchire le cœur du lion et la peau du léopard. »

Quand Rustem eut entendu ce discours, il fit un nœud à son lacet royal et prit dans le nœud la tête du poulain pommelé. La mère accourut comme un élùpliant furieux, et voulut lui arracher la tête avec ses dents; mais Rustem rugit comme un lion sauvage, et la jument étonnée de sa voix, fit un bond et s’enfuit devant lui. Rustem affermit ses pieds sur le sol, étendit sa puissante main de héros et la posa de toute sa force sur le dos du cheval. Raksch ne plia pas : on aurait dit qu’il ne s’en apercevait point. Rustem s’écria :

« Voilà mon siège ; c’est maintenant que je puis faire de grandes choses. »

11 sauta sur Raksch rapide comme le vent, et le cheval couleur de feu s’élança sous lui comme un cheval de guerre. C’était une biche

qui courait; il avait la bouche tendre, l’écume abondante, de l’ardeur, des hanches rondes, de la sagacité et l’allure douce.

« Le cœur de Zal était gai comme le printemps. » Dans la joie qu’il ressentait de son fil3, il ouvrit les portes de son trésor et distribua de l’or aux indigents.

Zal-zer rassembla les grands et leur dit :

« Nous avons une armée nombreuse, mais nous n'avons pas de chef depuis la mort du roi ; il nous faut un chef de la race Keïanide, afin que tous lui obéissent. J’ai appris par les astrologues qu’un jeune prince rempli de courtoisie et de justice, descendant du grand Féridoun, nommé Keïkobad, vit retiré sur le mont Àlborz. J’enverrai Rustem à sa recherche ; il nous le

ramènera, et nous poserons sur sa tète la couronne de turquoises. »

Il donna ses instructions à Rustem, qui se prosterna les sourcils contre terre devant son père, puis sauta joyeusement sur Raksch et se hâta d’entreprendre le voyage périlleux à travers les provinces envahies par les Touraniens. Après plusieurs combats dont il sortit victorieux, il approcha du mont Alborz, et aperçut un magnifique palais entouré de beaux arbres et d’eaux vives. Un siège élevé était placé près de l’eau; un jeune homme brillant était assis sur ce trône à l’ombre d’un platane.

« Le lieu était semblable à un paradis plein de parfums et de beautés. »

Il était entouré d’une assemblée de grands digne d'un roi, et, lorsqu’ils aperçurent Rustem

de loin, ils allèrent au-devant de lui pour lui offrir l’hospitalité; mais Rustem leur répondit : « 0 héros illustres, qui portez haut la tête, il ne convient pas que je tarde auprès de vous, car je suis chargé d’une affaire importante, et j’ai devant moi de longs et pénibles travaux. La frontière est remplie d’ennemis, chaque famille est en deuil, le trône de Perse est privé de son roi; il ne m’est pas permis de boire de vin jusqu’à ce que j’aie accompli ma mission.

» Les chefs lui répondirent :

» Dis-nous ce que tu vas chercher sur le mont Alborz : nous t’escorterons, et pendant ce temps notre amitié s’accroîtra. »

Rustem leur expliqua qu’il cherchait Keïkobad, prince de la race de Féridoun. Ils lui

promirent en souriant de lui donner de ses nouvelles. Alors ils coururent comme le vent jusqu’au bord de l’eau, et ils s’assirent tous à l’ombre de grands platanes.

Le jeune homme qui était assis sur le trône prit la main de Rustem, remplit une coupe et but en l’honneur de son hôte. Alors Rustem expliqua sa mission ; le jeune homme sourit et lui dit :

« O Pélewan, je suis Ke'ikobad, et je connais le nom de mes aïeux. J’ai eu un songe : deux faucons blancs sont venus vers moi, tenant dans leurs serres une couronne brillante comme le soleil ; ils se sont approchés en se balançant, et ils ont placé cette couronne sur ma tête. Et maintenant Rustem est devenu pour moi le faucon blanc, et j’ai reçu le

message touchant la couronne de la Perse. »

Rustem lui répondit :

« Lève-toi et allons rejoindre les braves qui t’attendent. »

Ils s’élancent sur leurs chevaux de guerre avec toute leur escorte et ne se lassent pas d’aller jour et nuit. Ils rencontrent en route les Touraniens que le roi Afrasiab (1) envoyait leur intercepter le chemin. Keïkobad veut s’élancer au combat, mais Rustem le retient :

« Un tel combat n’est pas digne de toi; mon cœur, mon cheval et ma massue, c’est assez d’amis pour moi, et je ne désire que Dieu pour gardien. »

(i) Afrasiab était le nom dynastique des rois du Touran, et il passait de fils en fils, comme celui de Pharaon pour les rois d’Égypte.

HUSTEM

Il dit, et, faisant bondir Raksch, il distribue des coups « comme les donne un brave, » et étend à terre tous les guerriers qui s’avancent au-devant de lui.

Alors le chef de l’armée ennemie, voyant tomber ses guerriers, sort des rangs et se pré* sente pour combattre; mais Rustem lui arrache ses armes des mains, l’enlève de sa selle, et le transperce de sa propre lance, comme un oiseau percé par la flèche d’un chasseur.

Lorsque l’armée voit son chef jeté à terre comme une chose vile, elle s’enfuit, et les chefs continuent leurroute et arrivent près de Zal-zer, qui les reçoit avec des honneurs souverains, et place la couronne de turquoises sur la tête de Kelkobad. Pendant huit jours il y eut de grandes réjouissances et de somptueux banquets.

.' n rf'mogle

Ainsi investi du pouvoir, le roi Keïkobad se hâte de faire des préparatifs pour le combat contre les troupes d’Afrasiab.

11 passe son armée en revue; Rustem se revêt de son armure de guerre, et « fait lever la poussière sous les pieds de son cheval, comme un éléphant en fureur. »

Il devance l’armée, les grands le suivent; derrière eux s’avancent Keïkobad et Zal-zer.

« L’un était le feu, et l'autre la raison. »

L’étendard de Kaweh le forgeron, porté devant eux, donne de brillants reflets jaunes, rouges et violets. La terre était agitée comme un vaisseau soulevé par les vagues; les boucliers couvraient les boucliers sur la plaine et sur la montagne comme des écailles brillantes, et les épées étincelaient comme des flambeaux.

« Le sol était comme une mer au-dessus de laquelle auraient brillé cent mille lampes. »

Lorsque les deux armées se rejoignirent, on n’en voyait plus ni le commencement ni la fin.

Rustem, ardent au combat, demande à son père de lui montrer l’étendard du roi Afrasiab :

c’est lui qu’il veut combattre. Zal-zer, effrayé du péril de son fils, veut le dissuader, il lui dit qu'Afrasiab est comme un dragon pour la force, et que sa colère est comme un nuage qui verse le malheur :

« Son drapeau est noir, sa cotte de mailles est noire, ses brassards sont de fer, son casque est de fer incrusté d’or et surmonté d’un panache noir. »

Rustem répond :

« Ne sois pas inquiet de mon sort, car Dieu est avec moi. »

Et il saute sur son cheval aux sabots retentissants, et il jette un grand cri de guerre. Afrasiab s’étonne de son extrême jeunesse, et demande son nom. On lui répond que c’est un jeune fils du héros Zal-zer qui vient pour ac-

quérir de la gloire. Afrasiab s’élance au-devant de lui comme sur une proie facile ; mais Rustem, prompt comme l’éclair, suspend à l’arçon sa pesante massue, serre son cheval, saisit Afrasiab par la ceinture, et le soulève de sa selle. Le cuir de la ceinture ne résiste pas au poids, il se rompt, et Afrasiab tombe sur la poussière. Ses cavaliers l’entourent et l’emmènent sur un cheval rapide; il se sauve, laissant son armée sans chef.

Alors l’armée du roi de Perse s’ébranle comme la mer sous la tempête, et disperse les Touraniens. Afrasiab retourne auprès de son père, confondu de sa prompte défaite, et lui donne le conseil de chercher la paix, car rien ne résiste à Rustem.

« Tu sais, dit-il, que j’ai le bras et le cœur,

la force et la hardiesse; mais dans sa main je ne pèse pas plus qu’une mouche. Il lâche les rênes de son cheval, et franchit les torrents et les précipices. Qu’est-ce devant lui qu’un fleuve ou qu'une montagne? Tu sais que j'ambitionne la puissance et la possession du monde, mais devant lui ma force s’est évanouie. Cherche les conseils de la sagesse, et fais la paix. »

Le roi, les yeux remplis de larmes, resta étonné des paroles d’Àfrasiab; cependant il lit choisir un homme prudent pour l’envoyer à Keïkobad, et écrire une lettre ornée de dessins d’or et de couleur sur les marges. Keïkobad, clément et juste, écoute les propositions de paix, malgré l’ardeur de ses guerriers qui veulent profiter de leurs avantages pour exterminer les ennemis. Keïkobad leur dit:

« Si l’élépliant combat la mouche, iJ manque à la justice. La colère de Dieu me porterait malheur, soyons toujours sous la protection du maître du monde. »

La guerre ainsi terminée par la valeur de llustem, le roi, de retour dans sa capitale, prépara des présents pour Zal-zer et pour Rustem ; on plaça sur cinq éléphants des litières brodées d’or et de turquoises, et sur les litières des charges d’armes incrustées d’or et des brocarts.

Il leur écrivit :

« J’aurais voulu vous faire un plus grand

présent; mais, si ma vie est longue, vous n’aurez rien à désirer dans le monde. »

Le roi Keïkobad, ayant rendu la paix à ses États, voyagea dans ses vastes possessions pendant dix ans, rendant partuut justice et miséricorde. Il disait :

« Si quelqu’un est trop pauvre pour jouir de la vie, mon trône est son bien et le bien de tous ceux qui sont sous ma protection. »

Enfin lorsqu’il sentit que la mort approchait, il appela son fils Kaous, qui devait lui succéder, et lui parla longuement sur la justice et la libéralité.

« Ceux qui s’attachent à la vie n’ont pas de sens; pour moi, je sors tel que j’étais quand j’arrivais du mont Alborz pour prendre possession du trône. Si tu es un homme juste et

d’intentions pures, tu trouveras ta récompense

dans l’autre monde; mais si les passions t’en-

veloppent de leurs lacets, et, si tu tires injustement de son fourreau une épée tranchante, ton séjour sera comme une flamme et ton cœur sera plein d’amertume. »

Il dit :

« Et changea son palais contre un cercueil. »

Lorsque Kaous succéda à son père, lorsqu’il vit les trésors de toute sorte accumulés et le monde entier tributaire et soumis à sa puissance, « l’orgueil lui fit quitter les voies de la justice. » Il ne songea qu’à boire et à jouir, et ne marcha pas sur les traces de son père. Esprit faible, plein de vanité, il se laissa entraîner aux guerres les plus injustes et les plus désastreuses ; il ne prenait conseil ni de Zal-zer ni

de Rustem, et toutes les prouesses de ces grands guerriers ne servaient qu’à réparer les fautes de Kaous et à le tirer de la captivité dans laquelle ses folies l’avaient jeté. Il passait son temps à boire et à festoyer avec des musiciens et des danseurs; blasé sur tous les plaisirs, il en cherchait sans cesse de nouveaux. Il arriva qu’un jour qu’il buvait du vin sous un bosquet de jasmins, on lui annonça un chanteur étranger qui demandait à se faire entendre. Le roi l’admit avec empressement, car tout ce qui était nouveau lui plaisait. Or ce musicien était un espion envoyé par un roi rival du Mazcndéran pour tenter la faiblesse et la vanité de Kaous. Il était habile dans son art ; il chanta avec un goût infini une chanson sur les beautés du Mazendéran.

HUSTEM

« Que le Mazendéran, mon pays, soit célébré ! La rose ne cesse.de fleurir dans ses jardins; la tulipe et l’hyacinthe couvrent ses montagnes ; l’air y est doux, la terre y est peinte de fleurs. 11 n’y a ni froid ni chaleur; il y règne un printemps éternel. Le rossignol chante dans ses jardins, la biche erre dans ses vallées; tout y est plein de couleurs et de parfums ; les bords des ruisseaux y sourient toute l'année; on dirait que ses rivières coulent de l’eau de rose. Que ce soit en hiver ou en ôté, au printemps ou à l’automne, la terre est toujours couverte de fruits et de fleurs, et partout les faucons de chasse sont à l’œuvre. Le pays tout entier est orné d’or, de brocart et de joyaux. Des esclaves belles comme des idoles portent des couronnes d’or. Quiconque ne demeure pas dans ce pays

ne peut se réjouir d’avoir accompli le désir de son âme. »

L’esprit de Kaous s’assombrit en entendant ces paroles : il s’était cru jusque-là le plus grand monarque de la terre. L’ennui et la jalousie s’emparèrent de son âme ; il résolut de conquérir ce merveilleux pays du Mazendéran.

Lorsque les chefs du pays connurent le désir insensé du roi, qui allait les précipiter dans une guerre injuste, ils expédièrent un messager sur un dromadaire de course à Zal-zer et à Rustem. Eux seuls pouvaient avoir assez d’empire sur Kaous pour le détourner deson fatal projet. Mais, obstiné autant que vain, il n’écouta pas leurs sages conseils, et ils se retirèrent de devant lui le cœur brisé de douleur, prévoyant tous les malheurs qui devaient arriver.

Le Mazandéran était au centre du pays des Géants. Leur chef, appelé le Dive blanc habitait les montagnes, et descendait dans les plaines lorsque le roi réclamait son assistance. Sa gigantesque stature et sa force prodigieuse inspiraient la terreur à ses ennemis et une aveugle confiance aux soldats du Mazendéran.

Kaou3 éprouve une défaite complète; il est

fait prisonnier avec ses principaux chefs, et

jeté dans un cachot. Le géant les frappa de cécité, et dit au roi du Mazendéran :

« Je n’ai pas voulu tuer le roi Kaous, parce que l’adversité le rendra sage et que son exemple détournera tout souverain d’attaquer désormais le Mazendéran. »

Kaous trouve le moyen d’envoyer un message, « prompt comme l’oiseau qui vole à tire d’aile, » à Zal-zer, le chef révéré des Persans, pour l’instruire de ses malheurs et s'accuser de les avoir mérités en méprisant ses conseils. L? prudent Zal ne communique à personne la nouvelle du désastre de l’armée et de la captivité du roi, pour ne pas exciter des révoltes dans les provinces tributaires; car il savait combien l’autorité de Kaous avait souffert de ^ette guerre téméraire, et aussi pour ne pas

mettre l'ennemi sur ses gardes. Il concerte seul avec Rustcm le moyen d'aller secrètement à Mazendéran délivrer le roi. Ce périlleux voyage et les aventures merveilleuses de son cheval forment une partie très-populaire des exploits du héros, quelque chose d’analogue aux travaux d'Hercule chez les Grecs. C’est celte légende que nous allons raconter.

Rustem part seul pour délivrer le roi Kaous, prisonnier à Mazendéran. 11 voyage jour et nuit, prenant le chemin le plus dangereux, le moins fréquenté, mais le plus court. Il arrive dans une prairie où paissaient des onagres : il en tue un et le rôtit sur un feu de broussailles, car il avait faim. Il ôte la bride de Raksch et s’arrange pour dormir dans un champ de ro-

seaux. Au milieu de la nuit, un lion du désert aperçoit un homme couché et un cheval en liberté : il se jette d’abord sur le cheval, mais celui-ci s’élance comme le feu, lève ses deux pieds de devant, frappe le lion sur la tête et le saisit avec ses dents aigues à la nuque. Après un combat terrible, Raksch tue le lion. Rustem, réveillé par le bruit, caresse son cheval et lui dit :

« O imprudent animal ! si tu étais tombé dans ses griffes, comment me serais-je acquitté de ma mission ? »

Et il adressa ses prières à Dieu qui répand ses grâces.

Rustem avàit devant lui un chemin difficile : c’était un désert sans eau, et d'une chaleur si ardente que les oiseaux tombaient morts sur

le sable brûlant. On aurait dit que le feu venait d’y passer. Le cheval et le cavalier étaient haletants. Rustem descendit de cheval tout chancelant; ne voyant aucun moyen de résister à la chaleur et à la soif, il tomba sur le sol et tourna ses regards vers le ciel, disant :

« O Dieu ! si mes souffrances te plaisent, da mesure est comble pour moi dans ce monde ; mais je me traîne encore, espérant que le Tout-Puissant se servira de mon bras pour prêter secours au roi Kaous. »

Dans ce moment, un bélier venant à passer devant lui, il dit dans son cœur:

« Où donc est l’abreuvoir? Certainement c’est Dieu qui me protège. »

Et suivant de l’œil le bélier, il découvrit une source d’eau claire et limpide.

« Quand une position est difficile, dit le poète, il ne faut chercher asile que près de Dieu ; car quiconque s’écarte de Dieu, unique distributeur des miséricordes, est dépourvu de raison. »

Après des actions de grâces, il ôta la selle de Raksch, le lava le rendit brillant comme le soleil, et se baigna lui-même dans l’eau limpide, puis il se coucha.

Pendant qu’il dormait, un tigre sortit du désert, Raksch court vers le héros, frappe la terre de ses pieds et secoue la queue. Rustem se réveille, regarde autour de lui ; mais le tigre avait disparu. 11 gronda Raksch de l’avoir réveillé, et se remit à dormir. Le tigre sort de nouveau de sa tanière, et Raksch déchire le sol en ruant. Rustem se réveille les joues

pâles de colère, il apostrophe son cheval, et, ne voyant rien dans l’obscurité de la nuit, il s’endort une deuxième fois. De nouveau le tigre s’avance, et Raksch s’enfuit, car il avait peur du tigre et de Rustem; mais son amour pour son maître le ramena bientôt près de lui. Il revint rapide comme le vent, hennissant et frappant la terre de son sabot d’airain. Cette fois la terre ne put cacher le monstre, qui se jeta sur Rustem. Quand Raksch vit le tigre qui assaillait son maître, il coucha les oreilles et se mit à déchirer avec ses dents l’épaule du tigre, qui se retourna sur lui. Rustem saisit ce moment pour frapper le tigre avec son épée, et il sépare la tête du corps.

Le lendemain Rustem entre dans le pays dominé par les magiciens ; il aperçoit tout près, sons des arbres, un repas préparé à côté d’une fontaine et une lyre couchée à terre. Plein d'étonnement, il prend la lyre, cl en tire quelques sons qui frappent l’oreille d’une jeune et belle magicienne, qui s’approche de lui et s’assied à ses côtés. Rustem, ne sachant que penser de cette apparition, adresse une prière

à Dieu, invoque sa protection, et présente une coupe de vin à la belle jeune fille; mais, aussitôt que le nom de Dieu est prononcé, les traits de la magicienne se décomposent, et elle disparaît dans la forêt.

Après avoir rendu grâce au Tout-Puissant d’avoir échappé à ce péril, il continua sa route jour et nuit.

Enfin il parvint à un beau pays émaillé de verdure et de fleurs, et il chercha à prendre du repos. Le terrain était couvert de riches moissons. Or, comme Raksch paissaitenliberté, les gardiens des] champs se jetèrent sur lui pour le prendre au lacet; mais Raksch bondit vers son maître, qui se réveilla aussitôt et vengea son injure. Les gardiens s’enfuirent, et racontèrent au puissant Aulad, gouverneur

du pays, qu’un héros étranger ravageait ses moissons et maltraitait ses serviteurs.

Aulad part avec sa suite et une poignée de braves, et se précipite sur Rustem ; mais celuici s’était mis en selle et avait tiré son épée indienne du fourreau. « Il s’avance comme un nuage d’où sort la foudre; » il frappe les premiers qui veulent lui barrer le passage et fait voler leurs têtes dans la poussière. Les autres prennent la fuite. Rustem roule son long lacet soixante fois autour de son bras, et le lance sur le chef Aulad. Il prend sa tête danslenœud , serre le lacet, le désarçonne et le jette par terre, mais il ne le tue pas ; car il veut profiter de ses connaissances du pays. Il lui dit que, s'il veut lui servir de guide fidèle dans l’entreprise qu’il doit accomplir, il lui mettra la couronne du

B U ST JB M

Mazendéran sur la tète, mais qu’au premier signe de trahison ou de lâcheté, il lui percera le eœur.

Ayiad,houreux de sauversa vie et pénétré de respect pour Rustem et les hauts faits dont il a été témoin, lui promet de le conduire à. la prison où le roiKaous etlesPereanssont enfermés, et près de la demeure du géant appelé le Dite blanc; mais en même temps il tâche de le détourner de cette audacieuse entreprise par le récit des dangers qu’il va courir. Rustem se presse de plus en plus, ne voulant pas laisser

arriver dans le Mazendéran le bruit de ses exploits avant qu’il ait atteint son but en délivrant le roi. 11 relâche Aulad du lacet, le fait courir devant lui , et le suit, gaiement nuit et jour, sans repos, à travers les montagnes et les plaines.

Après une longue marche, il entend le bruit des timbales et de la musique guerrière; il voit mille feux qui illuminent la nuit. C’est le Mazendéran. Les magiciens gardent la cité et passent la nuit en festins. Rustem tombe à l’improviste sur la garde, tue le chef et avance dans la ville. Son cheval Raksch hennit d’une telle force, que du fond de sa prison le roi Kaous s’écrie :

« Mes malheurs sont finis; il n’y a que le cheval de Rustem qui puisse pousser un tel cri. »

Les chefs qui partageaient sa captivité se regardent, disant :

« Le roi a perdu l’esprit ; le malheur a altéré sa raison. »

Mais au môme moment Rustem, avec l’aide d’Aulad, pénètre dans la prison. Kaous le serre contre sa poitrine, et tous rendent grâce à Dieu, qui leur a amené un libérateur.

Mais Rustem sait que sa tâche n’est pas encore achevée; que, tant que le chef des géants sera en vie, il n’y aura aucun moyen de soustraire les prisonniers à sa puissance et de les faire sortir du pays. Il ne tarde pas un inslant, même pour partager leur joie. Il leur recommande la prudence, et repart avec son guide Aulad pour la montagne des Géants.

Lorsqu’il voit de loin la caverne béante, de-

nUSTEM

meure du Dive blanc, gardée par une forte armée, il s’arrête et consulte Aulad. Gelui-ci, effrayé de lai témérité de Rustem, lui dit que, quand il serait de fer, il ne résisterait pas. Rustem n’était pas d'humeur à se laisser détourner de son entreprise; il lui répond qu’il le consulte seulement pour savoir l’heure la plus convenable à l’attaque. Aulad lui dit :

« A midi, lorsque le soleil est dans toute sa force, le géant dort au fond de sa caverne* et tous ses sujets se couchent à rentrée. Si Dieu prête à Rustem une force surnaturelle, il pourra seulement alors tenter de les surprendre. »

Rustem reçoit cet avis avec joie et se dér sarme pour prendre du repos, en attendant l’heure fatale.

Lorsque le soleil ferme le calice des fleurs et

HUSTEM

îiO-

que les insectes bourdonnants assourdissent la terre, il se 1ère se revêt de son bouclier et de son casque, s’arme de son épée de combat; il attache Aulad A un tronc d’arbre; et s'avance seul vers la caverne. Arrivé à l'embouchure* il pousse un cri semblable à un coupde tonnerre, et fait voler les têtes des gardiens endormis. Ceux qui échappent s’enfuient.

Rustem pénètre dans l'intérieur du rocher.

Pendant- quelques instants il ne distingue rien, tant la caverne est sombre et profonde. Lorsque ses yeux se furent accoutumés à l’obscurité, il’ aperçut une masse énorme comme un rocher étendue à terre. Le géant avait une chevelure comme la crinière d’un lion ; sa hauteuT et sa largeur remplissaient l’espace. Alors commença un combat horrible. Jamais Rustem n’avait

HUSTEM

couru de si grands périls. Le géant lui-même n’avait jamais rencontré un adversaire si redoutable. Rustem évite un quartier de roche lancé pour l’écraser, et porte au géant un coup d’épée si tranchant qu’il lui coupe une jambe. La lutte désespérée dura longtemps ; la terre était inondée de sueur et de sang.

« Mais Dieu donna la force et l’audace à Rustem, qui vainquit son ennemi et lui ouvrit le côté pour en arracher le cœur; car quelques gouttes de ce sang, versées sur les yeux du roi et ses compagnons de captivité, devaient leur rendre la vue (1) . «>

Toute l’armée du Dive s’enfuit, voyant son chef vaincu et mort.

(1) On remarquera l’analogie partielle et lointaine de cette tradition persane avec l’histoire de Tobie.

Rustem délivre Au] ad, et retourne en hâte vers Kaous pour achever de le mettre en sûreté, lui et les siens. Après leur avoir rendu la vue, il revêtit Kaous de ses ornements royaux, aün qu’il ne rentrât pas dans son pays sous l’aspect humiliant d’un captif délivré de ses chaînes, mais comme un roi rentrant dans ses États.

Kaous écrivit au roi du Mazendéran une lettre prudente et sage, l’engageant à se soumettre et à lui rendre hommage, disant qu’il n’avait voulu détruire que les magiciens qui ne croyaient pas en Dieu ; il envoya la lettre par un messager actif et intelligent. Le roi, lorsqu’il l’eut reçue, la fit parfumer de musc et d’ambre, et appela un sage pour la lui lire. Mais la vengeance était dans son cœur; il n’écouta aucun avis, et répondit :

122 RU8TEM

« J’ai à ma cour mille fois mille guerriers; j’ai douze cents éléphants tels que vous n’en avez jamais vu de pareils. Je conduirai contre' mon ennemi une armée formidable, et je soulèverai la poussière de la destruction. *< Lorsque le messager revint vers Kaousavec ces paroles de guerre, Rustem décida le roi à; l’envoyer lui-même avec un nouveau message.

« Le scribe tailla sa plume de roseau comme une pointe de flèche , »

Et écrivit ces paroles que le roi lui dicta- :

« Ge que tu as écrit sont des paroles vaines qui ne conviennent pas à un homme de sens; dépouille-toi de cette arrogance, et viens selon mes ordres, sinon je couvrirai de mes armées l’espace entre une mer et l’autre, et les vautours feront de toi leur proie. *

BUSTEM

Le roi, ayant scellé lu lettre de son sceau, la remis à Rustem, qui partit comme un simple courrier.

Lorsqu'il arriva en face de Tannée du Mazendéran* pour conserver un caractère dé messager de paix et en même temps pour inspirer le respect par sa force prodigieuse à ceux qui venaient à sa rencontre avec dés figures douteuses ou malveillantes, il saisit un arbre à larges branches qui se trouvait sur sa route, le déracina par la force seule de sonpoignet, et lé prit dans la main comme unjavelot, au grand étonnement des chefs de l’armée ennemie ; puis, avec mépris, il le lança de côté loin de lui, et la chute de ses branches écrasa plusieurs cavaliers. Un des grands du Mazendéran, renommé pour sa force,

s’avance pour prendre la main de Rustem en signe d’amitié, mais en réalité dans l'intention de la serrer de telle force qu’il espère faire fléchir le messager. Rustem sourit, et étreignant à son tour la main du cavalier, il le fit pâlir et tomber de cheval sans connaissance, le roi, étonné de tout ce qu’il entendait dire de cet envoyé de Kaous, le manda en sa présence et lui offrit de magnifiques présents; mais Rustem n’en voulut accepter aucun, et, voyant que le roi se courrouçait de la lettre de Kaous et qu’il n’inclinait pas à la paix, il revint près du roi, la tête pleine du désir de la vengeance.

Un combat acharné dura sept jours entre les deux armées. Enfin Rustem triomphe ; il tue le roi du Mazendéran, et toutes ses richesses sont réunies et entassées comme une montagne

devant Kaous, qui les distribue à toute son armée, selon les mérites de chacun; puis il ordonne des prières pendant sept jours, en actions de grâce des sept victoires. Le huitième jour il fit venir tous ceux du pays qui étaient indigents, et leur fit largement l’aumône. Il établit Aulad sur le trône pour accomplir la promesse de Rustem, et repartit pour sa capitale avec toute son armée.

Kaous prépare un présent digne de Rustem :

un trône orné de turquoises et de têtes de béliers en or, une couronne royale enrichie de pierreries, un coussin de brocart, un bracelet, une chaîne d’or, cent femmes esclaves richement vêtues, cent hommes armés et cent chevaux caparaçonnés d’or et d’argent, cent mulets noirs, cent bourses de pièces d’or, des coupes

de rubis et de turquoises pleines de parfums, enfin une lettre d’investiture de Nimroux et de tous les royaumes du Midi. Ruslera, comblé d'honneurs, retourna prèsdeZal-zer, son père;

Mais l’humeur inquiète de Raous ne resta pas longtemps en repos. Il s’attaqua au roi du ^ Hamavéran. Il eut d’abord des succès contre lui; mais le roi lui tendit un piège. Il inspira au faible Kaous un violent amour pour sa fille Soudabée. Kaous consentit à l’épouser elr à la proclamer reine au-dessus de ses autres femmes, quoique la première lui eût donné un

fils nommé Sciawousche, confié pour son éducation à Rustem.

Dès que le roi du Hamavéran eut attiré Kaous et ses guerriers dans son palais, il les üt prisonniers et les enferma tous dans une forteresse. Les Persans supplièrent encore, comme toujours, Zal-zer et Rustem de venir à leur aide.

« Le cœur de Rustem, avide de combats, s’élança comme la flamme. #

Il se mit à la tête de l’armée des Persans pour délivrer Kaous une seconde fois. La route par terre était longue : Rustem s’embarqua sur des vaisseaux et arriva par mer.

« Quand son armée aborda sur la terre ferme, on ne vit plus ni montagnes ni plaines. On aurait dit que la terre n’était plus qu’armu-

res et cuirasses, et que les étoiles empruntaient leur lumière aux pointes des lances. Il y avait tant de casques d’or, de boucliers d’or, tant de haches d’armes brillantes appuyées sur les épaules des braves, qu’on aurait dit que la . terre ôtait d’or fluide. Le son des trompettes fendait les rochers, le sol se dérobait sous les pieds des chevaux ; les tambours, les clairons et les timbales retentissaient d’un camp à l’autre. Les champions sortent des rangs, jettent les rênes sur la crinière des chevaux, trempent dans le fiel la pointe de leurs lances, et, baissant la tête sur le bouton des selles, poussent le cri de guerre. Le combat fut tel, qu’on aurait dit qu’il pleuvait du vermillon sur la terre noire. »

La terreur s’empara des Touraniens à l’as-

pect de cette armée inattendue, et surtout à l’aspect de Rustem « au corps d’éléphant. » Ils avaient appelé à leur aide les Berbères et les cavaliers d’Égypte, et Rustem eut trois armées à combattre à la fois. Il triompha partout : les auxiliaires se soumirent et vinrent grossir l’armée persane. Le roi fut délivré, et, accompagné de Soudabée, rentra dans son Toyaume.

Pendant les loisirs de la paix, le roi Kaous rendit la splendeur à son trône et entreprit de magnifiques constructions sur le mont Alborz, pour forcer au travail les géants conquis et leur ôter les moyens de nuire, pour profiter aussi de leur science; car ils passaient pour savoir tous les secrets de la nature. Kaous leur fit bâtir un palais de cristal incrusté d’émeraudes pour un lieu de fêtes et de festins. Il fit

creuser dans le roc, pour les chevaux et les dromadaires, des écuries soutenues par des piliers de pierre dure et des barreaux d’acier. Il fit bâtir ensuite un édifice avec un dôme d'onyx, et il y établit un mage célèbre, afin que la science ne se perdit jamais dans ce lieu. Enfin il éleva pour sa résidence royale un palais construit de lingots d’argent et d’or incrustés de turquoises et de rubis. Des jardins délicieux entouraient ce palais. Le climat était si doux dans ce lieu, qu’un printemps perpétuel y faisait fleurir des roses en toutes saisons.

Mais Ariman, chef des Dives, voulut perdre Kaous pour délivrer les siens de sa dure domination. Sous différents déguisements il approcha du roi ; il attisa sa vanité et lui persuada que, pour être supérieur à tous les monarques de la terre, il fallait s’élever au ciel et planer à son gré au-dessus des mortels. Kaous ne dormit ni jour ni nuit, tant celte idée le possédait.

« Comment voler sans ailes?

« Ignorait-il (dit le poëte) que nul n’a le pouvoir de monter au ciel? Dieu n’a pas besoin du monde, Dieu est un, et toutes les créatures sont impuissantes contre ses ordres. Le ciel et la terre, ô homme ! ont été créés pour toi ; mais le ciel est au-dessus de ton vol. #

L'insensé Kaous rassembla les magiciens :

Ariman avait triomphé de son faible esprit.

Ils inventèrent d’élever dans l’air le roi Kaous par le moyen de quatre aiglons nourris dans un lieu obscur, puis enchaînés au trône sur lequel serait assis le roi. Les aiglons, en voyant le ciel ouvert, s’élevèrent en effet comme des flèches au-dessus des sommets des plus hautes montagnes ; mais, lassés de leur vol impétueux et de leur lourd fardeau, ils s'abattirent sur un

R.USTEM

rocher, laissant Kaous brisé et meurtri de sa chute.

Rustem et les grands se mettent à la poursuite du roi. Après de longues recherches, ils le trouvent épuisé et gisant à terre. Ils l’accablent de reproches, lui rappellent toutes les fautes de sa vie passée, ses guerres injustes, et ce dernier trait de révolte contre Dieu même, qui le couronnait d’opprobre. Kaous dévore sa honte et s’humilie. De retour dans son palais, il reste quarante jours prosterné devant Dieu, demandant grâce et pardon avant de remonter sur son trône.

Cette aventure de Kaous n’est évidemment qu’un des symboles que Firdouzi a annoncés.

Elle est, comme la fable d’Icare, l'allégorie de la démence de l’orgueil puni.

Je passe plusieurs hauts faits d’armes de Rustem, pour arriver à la partie la plus touchante de son histoire. Firdouzi commence ainsi :

« Écoute maintenant un récit plein de larmes. Si un vent froid vient de l’espace et fait tomber un fruit avant sa maturité, l’appellerons-nous juste ou injuste? Si la mort est une

nécessité, quelle injustice y a-t-il en elle? Ton

esprit ne peut percer ce mystère ni soulever ce voile. Tous arrivent devant cette porte avide qui ne se rouvre pour personne. Mais s’il est vrai que tu trouves en mourant un meilleur séjour, alors les braves et les jeunes doivent bénir dans leur cœur la mort. Si le feu brûle quand on l’allume, est-ce une chose étonnante? Le souffle de la mort est comme le feu dévorant: il n’épargne ni la jeunesse ni la vieillesse. La vieillesse et la jeunesse sont même chose quand elles sont arrivées au terme fixé pour chacun. Livre-toi à l’adoration et à la la prière, prépare-toi pour le dernier jour, et tu n'auras pas à te plaindre de ce que Dieu aura fait. »

Uii jour Rustem, entraîné par la chasse, entra dans un pays ennemi ; mais le roi de Semengan, loin de se mettre en guerre avec Rustem, l’attire chez lui et le comble d'honneurs. Rustem voit la fille du roi et en devient amou* peux. Il l’épouse; mais, n’osant déelarer son union avec une fille d’une race ennemie, il la laisse chez son père et lui donne de grands trésors, entre autres un bracelet orné d’un onyx

sans prix qu’elle doit mettre sur le bras de son premier-né.

Rustem, très-aflligé de quitter sa jeune femme, retourne dans son pays. Au bout de neuf mois, Théminée met au monde un fils beau comme le soleil et semblable à Rustem. Théminée se dit en elle-même :

« Si Rustem sait qu’il lui est né un fils, il

viendra l’enlever de mes bras et me privera pour jamais de la lumière de mes yeux. »

Elle fait partir un messager pour Zaboulistan, disant qu’elle a mis au monde une fille qui sera élevée comme la fille du roi. Rustem renvoie le messager avec de grands présents pour la mère; mais, croyant n’avoir pas de fils, il ne songe plus trop à cet enfant. Les filles dans les harems d'Orient sont à peine au-

dessus des esclaves. Ce n’est qu’en se mariant qu’elles prennent quelque importance, comme gage d’alliance d’une cour avec une autre.

Quinze ans se passent. Sorhab, filsde Rustem, devient un colosse de force, un lion de courage, et de plus sonâmeest tendre et.génércuse. Il dit à sa mère qu’il voit bien qu’il n’est pas de la race de Semcngan, qu’il se sent supérieur à toute sa famille. Il exige que sa mère lui révèle son origine. Lorsqu’il apprend qu'il est le fils de Rustem, il se redresse fier et heureux, et dès ce moment il ne rêve plus que guerres

et conquêtes. Il veut mettre la couronne de la Perse et du Touran réunis sur la tête de Rustem et de Tliéminée. Sa mère tremble que, dans l’ardeur de sa jeunesse, il ne se vante de son origine, et que le tyran Afrasiab, roi du Touran, ne le fasse périr en haine de Rustem. Mais Afrasiab, le croyant alors fils de son allié le roi de Semengan, place en lui tout son espoir de vaincre les Persans. Il l’investit d’un commandement important, malgré son extrême jeunesse, et l’envoie avec une forte armée sur les frontières de la Perse.

Les frontières étaient défendues par une forteresse qui dominait la plaine. Sorhab combat le châtelain Iledgir et le renverse de cheval . Iledgir demande grâce, et Sorhab, généreux autant que brave, lui laisse la vie.

Le gouverneur avait une fille nommée Gurdaférid ; élevée parmi les guerriers, elle s'était formée aux combats et accompagnait toujours son père à la guerre. Du haut des remparts de la forteresse elle voit tomber Hedgir. Sans hésiter elle se couvre de son armure, cache ses tresses sous son casque, ferme sa cotte de mailles, s’élance sur son cheval de bataille et se présente en guerrier devant Sorhab le vainqueur. Elle bande son arc et fait pleuvoir une grêle de traits sur Sorhab, et, lorsqu’il s’approche pour la combattre, elle le reçoit avec la pointe de sa lance en avant et ferme contre le choc. Lorsque Sorhab voit qu’il a devant lui un ennemi sérieux, la colère l’anime, il recule son bras, la pointe de sa lance touche ses côtes ; il frappe Gurdaférid à la ceinture, et déchire

sa cotte de mailles. Elle, tirant son épée tranchante, coupe la lance en deux, et retourne la tête de son cheval comme pour fuir. Sorhab la poursuit et lui enlève son casque. Alors ses cheveux, n’étant plus retenus, tombent sur ses joues, et son visage animé par la lutte frappe d’admiration le jeune guerrier.

Lorsque Gurdaférid voit qu’elle est au pouvoir de Sorhab, elle cherche à le sédiiire et lui parle de paix et d’alliance.

« Ses yeux étaient comme ceux de la gazelle, et on aurait dit que sous l'arc de ses sourcils s'épanouissait le ciel. »

Elle voit que Sorhab est ébloui de sa beauté, et elle commence à le railler, disant :

« L’armée entière va rire de toi quand elle saura que tu as couvert ainsi ce champ de

poussière pour combattre une femme. Ne t’expose pas à rougir, cache cette aventure. Maintenant la forteresse est à toi; permets-moi d’y rentrer, et demain tu viendras en prendre possession. »

Sorhab, subjugué par la beauté, laisse échapper sa proie et perd l’occasion d’une victoire assurée. Gurdaférid se traîne blessée et désarmée jusqu'au château; mais à peine a-t-elle fermée les portes, qu’elle raille son vainqueur du haut des remparts. Sorhab, qui avait voulu réellement en faire sa femme, voyant qu’elle se rit de lui et qu’elle n’a proposé paix et alliance que pour lui soustraire sa victoire, lui répond quelle se repentira de ses paroles légères, et retourne courroucé au camp préparer l’attaque pour le point du jour.

Mais, pendant la nuit, la belle Gurdaférid rassemble ses trésors, ses bijoux et ses serviteurs, et s’enfuit par un passage souterrain. Sorhab, à l’aube du jour, s’avance avec son armée pour prendre possession du château, il le trouve vide. Humilié de s’être laissé jouer, il se venge en ravageant tout le pays.

XXYII

Kaous, apprenant l’invasion des troupes d’Afrasiab et les exploits du jeune héros qui est à la tête de l'armée, envoie un chef de la famille royale, nommé Guivele Vaillant, auprès de Rustem, dont il était le gendre. Rustem, si ardent au combat, si prompt à la vengeance, demeure froid à l’appel de Kaous ; il lui répugne de prendre part à cette guerre ; il donne

des fêtes à Guive, et retarde pendant neuf jours le moment de sa fatale décision. Enfin le sentiment du devoir triomphe de sa répugnance ; il se met en route avec Guive. Kaous, impatient, impérieux et irascible, le reçoit avec colère et lui reproche sa lenteur; il s’emporte jusqu’à le menacer de mort. Les courtisans épouvantés veulent entraîner Rustem hors de la présence du roi ; mais Rustem, indigné de l’outrage, apostrophe le roi, lui rappelle ses fautes et ses folies, ainsi que les services qu’il lui a rendus. « Sans lui, où serait Kaous? Qui est-il pour oser parler de porter la main sur Rustem? » Puis, rugissant de colère, il remonte à cheval pour retourner dans le Zaboulistan, jurant de ne jamais revoir le roi.

Les chefs consternés se concertent entre eux,

et disent : « Le roi n’a aucun frein. Rustem est le héros du monde, c’est à lui que Kaous doit la vie : il n’y eut jamais pour les malheureux un sauveur tel que lui. Quand les géants du Mazendéran ont chargé le roi et les grands de lourdes chaînes, que de périls et de dangers Rustem n’a-t-il pas affrontés pour le délivrer ! Il a vaincu le chef des géants, il a rétabli Kaous sur son trône, il l’a salué comme son roi; et, lorsqu’une seconde fois Kaous a été emprisonné dans le Hamaveran, Rustem a combattu trois rois et trois armées pour le secourir. Jamais il n’a tourné le dos aux ennemis du roi; il a encore ramené Kaous sur son trône, et, loin de se vanter de ses exploits, il s’est prosterné devant lui dans la joie de son âme. Si la mort doit être sa récompense, il ne nous reste qu’à

BUSTEM

nous enfuir; sans Rustem, nous serons tous perdus. Comment calmer le roi? et comment faire revenir Rustem, si justement offensé?

Gouderz, vieillard plein de prudence et de sagesse, honoré de tous, s’engage à affronter la colère de Kaous et à le faire rentrer en luimême. Le roi, honteux de ce qui s’était passé, charge Gouderz de faire sa paix avec Rustem.

Rustem ne fléchit pas ; mais Gouderz lui fait entrevoir que, s'il refuse la guerre, on pourra penser que l’apparition de ce jeune héros le fait reculer. A cette parole, Rustem bondit de rage et consent à rejoindre l’armée. Du plus loin que Kaous l’aperçoit, il va au-devant de lui et lui dit :

« Mon caractère et ma nature sont durs; mais, quand tu t’es senti blessé, je me suis repenti. »

Huslem, d’un air fler, s’incline el dit :

« Je suis venu pour exécuter tes ordres :

puissent le bonheur et le pouvoir te rester fidèles! »

Le roi, se tournant vers les grands, leur dit : « Allons, célébrons la fête joyeuse, et demain nous partirons pour la guerre. »

L’armée s’avance jusque sous la forteresse occupée par les Touraniens. Sorhab cherche à découvrir Rustem. Il monte sur les remparts, amenant son prisonnier Hedgir, et il lui promet la liberté s’il veut lui montrer la tente de Rustem. Mais Hedgir, pensant que Sorhad ne cherche Rustem que pour se mesurer avec lui, trompe le jeune prince et lui assure que Rustem n’est point encore arrivé du Zaboulistan.

T\U STEM

Deux chefs touraniens qui accompagnent Sorhah confirment le mensonge; ils avaient été apostés par Àfrasiab pour prévenir toute entrevue avant le combat entre les deux héros dont il commençait à soupçonner la parenté ; il espère les détruire l’un par l’autre et veut à tout prix empêcher une reconnaissance.

La répugnance de Rustem à combattre, si contraire à sa nature, le préoccupe lui-même : il s’en étonne, et refuse d’entrer en lice le premier jour. Mais dans l'impatience de Sorhab de se montrer digne de son sang avant l’arrivée de Rustem, il porte un défi au roi lui-même.

Laous intimidé ne veut pas risquer un combat singulier, il prétexte qu’il ne convient pas à sa

tonifia do se mesurer avec un jeune imberbe,

et appelle Rustem pour prendre sa place. Ainsi pressé entre son devoir et sa répugnance, Rustem se recommande à Dieu et se rend au centre du champ de bataille. Les deux champions se mesurent de l’œil. Ils sont de même stature, de môme valeur; mais l’un a la prudence de l’àge mûr, l’autre l’impétuosité de la jeunesse. Rustem apostrophe son adversaire sur son inexpérience, et l’engage à ne pas se mesurer avec lui, chef aguerri dans mille combats. Sorhab dit seulement :

« Êtes-vous Rustem ? »

Rustem répond :

« Je ne suis que son serviteur. »

Alors Sorhab fond sur lui, et un combat meurtrier s’engage ; ils se combattent à la lance , à l'arc, à l’épée et avec la massue. Ils

sont de môme force, aucun n’a l’avantage. La nuit les sépare. Ils se promettent de reprendre la lutte au point du jour.

Rustem rentre dans sa tente, il appelle son frère, et lui dit :

« Ce jeune guerrier est aussi fort que moi, et il a plus de souplesse et d’adresse; nul ne peut prévoir quelle sera l’issue du combat de demain. Tu sais que je tiens ma vie pour rien ; mais je prévois que ce jeune héros sera le conquérant de la Perse et que rien ne lui résistera. Si je succombe, engage le roi à prévenir sa défaite par une prompte paix, qui seule peut sauver sa couronne. »

Cela dit, il prend quelque repos pour se préparer au lendemain.

Sorhab, de son côté, rentre à la forteresse,

préoccupé; il appelle Human le Touranien, et lui dit :

« Je n’aurais pas cru qu’il y eût parmi les Persans un champion pareil à celui qui m’a combattu, sauf Rustem; je me sens le cœur ému à son aspect; dis-moi la vérité, ne me trompe pas. »

Mais Iluman, inspiré par Afrasiab, soutient que ce héros n’est pas Rustem. Sorhab se retire contristé, mais avide de vengeance. La nuit, lorsque tout est tranquille, il se jette à l’improviste sur le camp des Persans et fait un grand carnage, puis il rentre dans la forteresse, impatient du jour.

Lorsque les deux héros se rencontrent à l’auhe, Sorhab se sent plus que jamais porté vers Rustem, il lui adresse des paroles de paix :

RII STEM

« Jette cette massue et cette épée; asseyonsnous, faisons un traité en invoquant Dieu, et repentons-nous de cette inimitié. Mon cœur te communiquera son amour, je ferai couler de tes yeux des larmes de honte. »

Mais Rustem répond tristement :

« Jeune homme, c’est pour la lutte que je me suis ceint ; nous ferons de notre mieux, et il en sera ce que le maître du monde aura voulu et ordonné. »

Sorhab dit :

« Mon avis ne te va pas au cœur; j’aurais désiré que ton âme ne quittât ton corps que sur ta couche et quand ton temps serait venu ; mais, puisque tu me livres ta vie, apprêtons-nous à accomplir les desseins de Dieu. »

Le combat recommence. Ayant vainement

essayé toutes leurs armes, ils descendent de cheval et combattent corps à corps. La préoccupation de Rustem le prive d’une partie de ses forces ; il est renversé par Sorliab, qui tire son épée pour lui trancher la tête. Rustem lui crie que les lois du champ clos exigent que le champion ait le droit de se relever de sa première chute. Sorhab suspend le coup, et le combat reprend. Rustem sent se réveiller en lui la colère au sentiment de sa défaite : cette fois il se vengera. La colère lui rend ses forces; il jette à terre son adversaire, puis le relève avec courtoisie. Désormais ce ne peut plus être entre eux qu’une guerre à mort. Ils prennent quelques instants de repos avant la lutte suprême. Rustem invoque la puissance de Dieu. Il avait bien fait le sacrifice de sa vie ; mais l'idée de son

pays subjugué et rentré sous la puissance d'Afrasiab l'idolâtre lui fait désirer de triompher. Ils s’attaquent l’un l’autre, et leur malheur commence à s’accomplir. Rustem, avec une force renouvelé, et déterminée à vaincre, attaque son jeune adversaire avec trop d’avantage. Le sort se déclare pour lui, et, après une lutte acharnée, il plonge son épée dans la poitrine deSorhab. Sorhab tombe, et, poussant un long soupir il dit :

« Le ciel me punit d’avoir fait la guerre à la patrie de mon père. Hélas! c’était pour le chercher que je venais en Perse; mais, qui que vous soyez, ô guerrier indomptable, ni la terre ni la mer ne pourront vous soustraire à la vengeance de mon père Rustem. #

Rustem, à ces mots comme frappé par la

foudre, tombe évanoui à côté de Sorhab.

Les chefs persans, les yeux fixés de loin sur les différentes phases de ce combat d'où dépend lapaix ou la destruction , accourent en voyant les deux champions à terre. Ils rappellent Ruslem à lavie, et Sorhab lui faitsigne de délier sa cotte de mailles. Rustem éclate en un désespoir furieux en reconnaissant le bracelet remis à Théminée ; il s’accuse avec imprécation d'ôtre le meurtrier de son ûls. Le doux Sorhab, reconnaissant son père, s’efforce de le calmer, tout en déplorant le sort qui ne les réunit que pour les séparer. Ils s’embrassent avec désespoir. Sorhab lui demande de faire la paix et de ne pas inquiéter les Touraniens dans leur retraite.

« C’est moi qui les ai menés follement à la guerre pour retrouver mon père. Je le deman-

dais à tous ceux qui m’entouraient, tous m’ont trompé, Dieu le voulait ainsi ; nous nous retrouverons dans une meilleure vie. #

Pendant ce discours, interrompu par des sanglots, Guive le Vaillant, gendre de Rustem court vers la tente du roi.

Kaous possédait un baume composé, selon la croyance populaire, par les magiciens, et qui avait la vertu miraculeuse de guérir les blessures les plus mortelles. Guive le supplie de lui en donner à l’instant pour sauver la vie de Sorhab. Le roi est ému, mais il hésite. Les courtisans, jaloux de Rustem, l’entourent et lui représentent que Rustem, déjà si puissant, deviendra indomptable lorsqu’il sera accompagné d’un fils tel que Sorhab, et qu’il fera trembler le roi sur son trône. Kaous refuse le baume.

HUSTEM

Rustem, furieux, s’élance lui- môme et va forcer le roi à le lui remettre mais, pendant ce court intevalle, Sorhab expire (I).

11 faut renoncer à peindre la douleur de Rustem. 11 déchire ses vêtements, il se couvre la tête de poussière, il est dégoûté de la vie, il appelle la mort, il voudrait se punir de son meurtre involontaire et cacher sa honte à ous les yeux. Il emmène le corps de son (ils dans le Zaboulistan, lui fait des obsèques magnifiques et lui consacre un monument Tout le pays partage le deuil de Zal-zer et de Rustem. Ils renoncent à la guerre et vivent

(i) Dans toute la Perse et jusque dans l’Inde et dans la Chine, ce fait est devenu proverbial, et l'on dit, pour exprimer un secours tardif : « Cest le baume après la mort de Sorbab. »

plusieurs années dans la retraite .Rustem envoie chercher Théminée pour pleurer avec elle; mais la pauvre mère, frappée au cœur par la mort de son ûls, s’accuse elle-même de n’avoir pas éclairé Rustem sur l’existence de Sorhab et de ne l’avoir pas suivi pour le faire reconnaître de son père; elle languit et meurt avant la fin de l'année.

Le sage dit :

« N’attache pas ton cœur aux morts, tu ne resteras pas longtemps ici ; sois donc prêt, ton père a fixé le jour de ton départ, sais-tu s’il n’est pas arrivé? C’est là son secret, qui ne peut être connu. N’attache pas ton cœur à ce séjour passager, car ce qui est passager ne peut te profiter beaucoup. »

Pendant ces années de retraite, le malheureux Rustem se dévoue à l'éducation du fils du roi. Voici à quelle occasion le jeune Sciawousche lui fut confié. Firdouzi commence ce récit de la manière suivante :

« Cette histoire a vieilli, je vais rajeunir les temps anciens; ce qui a été rajeuni par le^poète ne peut plus vieillir. »

On annonce à Kaous la naissance d’un fils.

Les prêtres et les magiciens tirent l’horoscope de l’enfant, et déclarent qu’il n’y a rien d’heureux dans la conjonction des étoiles qui ont présidé à sa naissance, et ses qualités autant que ses défauts contribueront à son malheur.

Inquiet de ces pronostics, Kaous confie son éducation à Rustem , qui l'emmène dans le Zaboulistan. Rustem cherche à distraire son chagrin de la mort de son fils en s’attachant cet enfant; il en fait un prince accompli.

« 11 lui fit connaître, dit Firdouzi, ce qui est juste et ce qui est injuste; il lui apprit les devoirs du trône et de la couronne, les arts de la parole et de la guerre. Il lui enseigna toutes les vertus. Il se donna beaucoup de peine, et cette peine porta son fruit. »

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