‹ RustresChapitre 1 sur 4 · Rustres · texte numérisé non relu

Rustres

Carpe diem, conseille un Latin. Cueillez vos jours et vos nuits^ qui sont leprésenty comme ils furent le passé, qui forment la métrique de votre existence^ qui représentent un parterre cosmogoniquement divisé selon la symétrie des lois profondes,.. Et y en ce mythique jardin ^ vous trouverez des sensations ensoleillées ou douloureuses, des souvenirs, des espérances, des personnages miroirs de votre âme... Et, de tout cela, faites des gerbes, des glanes.

Ne vous chagrinez point si, dans cette récolte spontanée, il y a des chardons, des fleurs frustes à l'inutile sourire, aux formes mal ébauchées, au parfum nul ou plat de très humbles végétations. Tout cela n'est-il point légitime autant que les fruits de ferme^ les floraisons de serre?

Faut-il cultiver la terre en lui imposant iC- pesante flore humanifiée^ en y appliquant le travail utilitaire de Vagronome, la fantaisie créatrice

yGoç)gIe^

d'un artiste, les essais d'un imaginatif? Ou bien convient'il simplement d'exercer^ à travers ses plaines par elles-mêmes fécondes^ un droit de « parcours et vaine pâture >, comme dit V ancienne coutume de France, la sagesse des vieux i

Uâme des rustres, élémentaire tout à fait, leur gros rire, leur imparfaite sensibilité, V épaisseur de leur silence, leur solide et dure conscience, leur substance mal affinée, tout cela est-il mépris sable, par trop vulgaire, indigne d'attention?

Non. Tout ce qui est né doit vivre et peut se survivre, en la vision photographiante d'un spectateur de bonne foi.

yGoogk

yGoogk

yGoogk

A Octave Mirbeau.

Quand M. Anlhime Pépin, a maît' Anthime », comme on l'appelait à Foulbec (Normandie), eut ouvert les fenêtres de sa chambre, qu'il eut promené un regard sur les animaux, les arbres, l'herbe de la cour-masure, un pli dur barra son front...

Évidemment, ses réflexions étaient moroses... oui, il se reprochait présentement sa générosité — et en quels termes !

— Imbécile...abruti... Je vous demande un peu quel besoin j'avais de donner c'te cour à mon neveu! Je suis plus chez moi, maintenant; il m'héberge... et je sens bien que je lui suis à charge. Il voudrait me voir mort... V'ià ce que c'est que de faire du bien... on n'en est jamais récom-

yGoogk

pensé... Dieu de Dieu, vingt Dieux de bon Dieu, esl-il permis d'être niais à ce point-là!...

Mail' Anthime avait tort de se tant malmener ; et, s'ad ressaut des paroles aussi sévères, il ne se rendait pas suffisamment justice.

Bien au contraire, les circonstances dans lesquelles il avait consenti cette donation à Ernest Canu, son neveu, n'étaient point pour compromettre son vieux renom de sagacité.

D'abord, c'était au cours d'une grave maladie, mauvaise fièvre compliquée « d'arième >, où le père Pépin avait failli trépasser.

— S'il s'en tire, avait dit le médecin, la convalescence sera très longue : beaucoup de soins... il ne pourra plus travailler. . .

Alors, le neveu et la nièce Canu étaient venus, offrant leurs services, leurs soins à l'oncle Anthime, « pauvre oncle qu'ils aimaient tant, tant... » On le soignerait, il aurait du linge blanc, de bonnes soupes, du rôti le dimanche et le jeudi... il pourrait se reposer sur ses vieux jours... et bien sûr qu'il ne manquerait jamais de rien... L'oncle leur ferait donation de sa cour, naturellement; mais ils la feraient valoir comme il voudrait, à s'n'idée; on demeurerait ensemble; Pépin garderait sa chambre au premier étage : les repas auraient lieu en commun, dans la salle, et l'oncle aurait, comme de juste, les meilleurs morceaux... Et puis, on lui

yGoogk

ferait une rente viagère de cinq cents francs... bien sûr qu'on n'aurait jamais de difficultés : entre parents, n'est-ce pas?... Du reste, les Canu avaient de la conscience... ils pouvaient s'en vanter...

Naturellement méfiant, Pépin ne fut pas trop dupe de ces protestations de dévouement; mais il réfléchit, longuement. . . et vit bien qu'il n'y avait rien de mieux à faire que d'accepter. Sans femme ni enfant, vieux, convalescent pour jusqu'à la mort prochaine, il lui fallait un foyer, les soins attentionnés d'une femme... Abandonner la cour... ça, c'était dur... oh ! oui... mais, enfin, elle n'était point perdue... il continuerait d'y habiter, de la voir, de s'y promener... Oui, oui, cela valait mieux que de mourir comme un chien.

Alors, le notaire était venu : on avait signé l'acte de donation, moyennant la charge prise par Canu de nourrir son oncle « tant en santé qu'en maladie » et de lui faire une rente de sept cent trente francs (Pépin avait voulu au moins quarante sous par jour pour faire le garçon). Avant d'écrire son nom au bas de ce papier qui lui enlevait « son bien », Pépin eut un tremblement et dit au donataire :

— Tu vas avoir une belle cour, on peut le dire, marche... et bonne... et tout... Elle contient trois acres, grande mesure... Je l'aime plus que m'n'enfant... Enfin, tu la cultiveras bien, pas? elle

est à toi... t'es le fils de ma sœur... ça me fait moins deuil... elle sortira pas de la famille...

II avait du regret, le pauvre... mais enfin, à part lui, dans son âme rusée de vieux compère normand, il convenait bien que, si son neveu faisait une bonne affaire, lui. Pépin, n'en faisait pas une mauvaise non plus.

En cette circonstance, le « fin matois », comme on l'appelait dans le pays, n'avait point démérité de son surnom et s'était, comme toujours, arrêté au meilleur parti qu'il convînt de prendre.

Seulement, voici que le diagnostic du médecin se trouva mis en défaut par la robuste constitution du père Pépin. La a mauvaise fièvre » et pareillement « l'arième » guérirent, n'ayant pu corrompre ce bon sang rustique qui battait aux veines du paysan. Le vieillard reprit des forces, se sentit comme rajeuni par sa victoire sur le mal... Alors, il regretta. . .

Or, précisément, le jour où commence notre récit, il était dans un accès spécial d'amertume et de tristesse.

Au déjeuner, il fut sombre, taciturne, ne toucha guère au plat, prétendit qu'il était mauvais.

— Que qu't'as, m'n'oncle? demanda Ganu.

— J'ai rien, dit Pépin... Eh ben... j'ai, que t'es pas un homme de parole.

— Moi! dit Ganu, abasourdi... et d'où vient?.,.

— T'avais promis de soigner ma cour ; eh ben^ y a des orties, des cardons, de la catepuce, deg capetagneux.,. lu n'épartis point les fourmilières; tu ne fais pas prendre les taupes.,, et pui«, t'embricole mal tes vaches... alors, va-t'en voir, ton jeune plant, les greffes et les écorces... ils sont dans un bel état!... t'y mets tes chevaux sans les déferrer : ça me bout le sang, ed' voir ça...

Pépin soulagea sa bile, énumérant les méfaits dont son neveu se rendait coupable vis-à-vis de la cour. Et il sortit, étouffant, ne voulant plus écouter les arguments par lesquels Ganu, le délinquant, prétendait se justifier.

Quand l'oncle fut parti, Canu se tint un instant silencieux, à la mode des paysans.

— Que qui peut avoir? prononça-t-il enfin, s'adressant à sa femme.

— Il a, répondit celle-ci, qu'il voudrait ravoir son bien : tu l'y rendras pas, ben sûr?

L'œil de Canu étincela.

— Jamais de la vie, dit-il; seulement... faut prendre garde : c'est un vieux chicanier.

M"** Canu avait vu juste. Dans la cervelle de Pépin s'agitaient des desseins, des projets, des possibilités... Un plan s'ébaucha.

Le mardi suivant, jour du marché de Beuzeville, on put Voir tnaît' Anthime éiitrànt chez Batlsâl'd,

l'homme d'affaires connu et redouté dans tout le canton.

D'autres paysans attendaient. Pépin s'assit et fit comme eux.

Il attendit longtemps, car Bansard avait pour système de laisser les clients « faire nombre » avant de les admettre dans son cabinet; il pensait, non sans raison, que tout ce monde en expectative, cela fait bien pour le public, et que l'on prend en estime particulière un homme de loi pareillement achalandé, occupé, assiégé à ce point.

Mais le paysan possède une inaltérable -patience — le temps n'existant point pour lui. Pépin se résigna.

La salle d'attente était très intelligemment disposée; le but de Bansard était d'imiter autant que possible les études de notaire, afin d'inspirer confiance. N'avait-il pas même imaginé de mettre à sa porte des panonceaux dorés ? Mais le parquet lui adressa une communication pour le rappeler à l'ordre. Bansard, « respectueux des lois de son pays », dut s'incliner; mais à l'intérieur il se rattrapa : les panonceaux furent mis dans le vestibule : comme chez les officiers ministériels reconnus par la loi, il installa des volumes reliés en parchemin contenant les c minutes », — on voyait, chez lui, une bibliothèque où trônait le Dalloz, relié en maroquin noir, — une table ou

LA QOUR 9

s'empilaient plusieurs numéros du Droit, de la Gazette des Tribunaux^ quelques exemplaires de la Revue dit Notariat et de V Enregistrement j un Code annoté de la main même de Bansard.

Sur la cheminée, un bronze allégorique représentant une dame qui tient son glaive d'une main et de l'autre la Balance... Et, sur le socle, cejsimple mot gravé : lustitia (par un grand I). Cette pièce est destinée à conquérir le public, à le méduser, à le frapper de respect. Et le public, effectivement, est impressionné, pénétré, craintif, devant ces redoutables syllabes : « lustitia! » — Ah! mais...

Appendueau mur, une lithographie où Ton voit une scène célèbre de l'histoire de France : « Saint Louis rendant la justice sous un chêne > ; loisible aux paysans actuels de reconnaître leurs aïeux de la féodalité, serfs de la glèbe.

En face, le portrait du « Président Lamoignon ».

Dans les carreaux, cette inscription en lettres dépolies : « Dieu et mon Droit. »

Et, un peu partout, des affiches où se lit Ten-lête suivant: « Étude de M^ Bansard, gradué en droit. » Les affiches, comme le papier à leltres, portaient cette petite ligne imprimée : « Vingt-cinq mille francs déposés à la Banque de France, succursale de X... >

La mise en scène était, comme on voit, simple et habile, faite pour que les clients de l'étude

yGoogk

<( fussent docileSy bien en mains, tout en confiance ».

Bansard était de bonne famille. Dans Théritage de ses parents il avait trouvé un appréciable patrimoine, mais aussi malheureusement un atavisme de goûts procéduriers qui le mit aux prises avec tous, voisins, connaissances, créanciers, débiteurs, parents et autres... De plus, il n'était pas très ordonné dans ses dépenses, insuffisamment économe, aimant la bonne chère, légèrement polygame sous Tofficielle étiquette de « célibataire i)... De sorte que toutes ces causes réunies grevèrent rapidement la fortune de Bansard. Les emprunts s'accumulèrent, les intérêts grossirent... Chez les notaires, les avoués, au bureau des hypothèques, « l'état Bansard i, qui comprenait plus de cinquante inscriptions, avec subrogations, translations, radiations partielles, mentions en marge, mainlevées, cessions d'antériorité, suppléments de garantie, etc.. devint légendaire. Les purges, les notifications, les ordres et consignations, les juridictions contentieuses à tous degrés n'avaient plus de secret pour Bansard... et c'est là précisément ce qui lui donna l'idée, lorsqu'une bonne expropriation définitive lui eut enlevé ses immeubles, de s'établir « homme d'affaires ». « La connaissance de la loi, se dit-il, m'a coûté assez cher... il faut qu'elle me serve maintenant. » Et il s'ajouta, à

yGoogk

lui-même (car il avait des lettres) : « La procédure est comme la lance d'Achille : elle doit guérir les blessures qu'elle a occasionnées. M'ayant ruiné, elle me nourrira. Et franchement c'est bien le moins qu'elle puisse faire à mon égard : je serai homme de loi. i

Et il le fut — homme de mauvais aloi, surtout, comme disait le notaire, son voisin, qui l'abhorrait : « Misère engendre tricherie », ce vieux proverbe avait trouvé là encore son application ; car on pouvait mettre sur le compte de Bansard bien des duplicités, quelques filouteries, de suspects conseils, des erreurs, volontaires ou non, qui coûtaient gros à ses clients.

Le tabellion Rebetin, qui le poursuivait de ses brocards, se plaisait à dire de lui : c Quand Bansard se couche, il fait ainsi sa prière : Mon Dieu ! je ne vous demande pas de me donner de l'argent; je vous demande seulement de me mettre à côté de ceux qui en ont. » Mais c'étaient là propos de basochard qualifiés « jalousie », qui ne prévalaient guère contre la vogue de Bansard, laquelle s'étendait sur tout le canton et amenait à lui les paysans. Physiquement, c'était un gaillard aux épaules voûtées, à grands favoris, à lèvres épaisses, avec un tic étrange qui lui crispait la joue et lui fermait l'œil gauche dans les moments d'embarras ou de réflexion.

yGoogk

... Anthime attendait toujours. II retira sa casquette et sa physionomie apparut en son expressive totalité : front très blanc pour toule la moitié habituellement ombragée par la visière du couvre-chef et ensuite bruiii par le hâle du soleil; crâne absolument chauve; joues ravinées par Teffort, sillonnées de rides, ruisseaux pour les sueurs; peau semblable à du cuir; œil fixe et large, presque sans battements de paupières ; bouche fermée ressemblant à un pli dur — bouche hermétique des races primitives, des races aphones et résignées, des races faites pour les longs mutismes et les silences séculaires, des races qui ne savent point parler et se taisent devant la nature... admirable face de rustre : le paysan n'a-t-il point le calme fataliste, l'impassibilité des grands arbres, des bêtes tranquilles aux sens épais?

— C'est à vous, monsieur, dit solennellement Bansard, apparaissant à la porte de son cabinet, en cravate blanche, toque de velours et douillette garnie de fourrures (costume bien composé en vue des visiteurs habituels).

A pas pesants, marchant avec crainte sur le parquet ciré, Pépin s'approcha, fut introduit, s'assit, obéissant à une invitation cérémonieuse de Bansard, et, après un silence, dit :

— C'est moi, m'sieu Bansard, qui viens pour vous consulter, parce que j'ai à me plaindre de

mon neveu, Canu, Canu Ernest, vous le connaissez ben, vu que je lui ai fait donaison de ma cour et que je voudrais la ravoir... Alors, comme vous êtes un homme réputé...

Bansard interrompit :

— ... Oh ! je ne fais pas de miracles... C'est délicat, voire affaire. Comme disaient nos anciens auteurs : a Donner et retenir ne vaut... >

Il aimait les citations, les sentences, ayant remarqué que cela produisait sur Tauditeur une impression excellente généralement ; mais, demisavant, il ne les mettait pas toujours très bien à leur place. C'est par cœur qu'il avait appris les petits adages de droit romain : « Reipublicae oportet — Superficies solo cedit, — Errorcommunis facit jus, — Resinter alios acta, — Priortempore potius jure, — Res mobilis, res vilis, — Spoliatus aiite omnia », etc. Et il citait tout cela, un peu pêlen^êle, devant le client émerveillé...

— Il faudrait, poursuivit l'homme d'affaires, que je lise l'acte par lequel vous avez fait cette donation : vous reviendrez me rapporter.

— Le v'ià... dit Pépin, tirant de sous sa blouse une enveloppe longue, soigneusement pliée.

Voyant la couverture où se lisait le nom du notaire détesté, « Rebetin », Bansard eut dans Tœil un éclair de haine... Oh! s'il pouvait faire casser l'acte, trouver quelque cause de nullité,

quel triomphe, quelle exquise vengeance! Malheureusement, tout paraissait en règle : la donation était consentie, acceptée, enregistrée, transcrite, l'immeuble bien désigné, les témoins à l'acte connus, ayant toute la capacité civile, présents à l'acte : rien à faire!...

— Pourquoi avez-vous donné votre bien?

demanda- t-il.

— J'avais pas ma tête, répondit Pépin d'une voix sourde : j'étais malade : le notaire aurait pas dû recevoir mon signe.

Bansard tressaillit ? il y avait quelque chose, là... peut-être la responsabilité du notaire...' un procès?... l'inscription de faux?...

— Pourriez-vous faire attester que vous n'étiez pas en état de comprendre ce que vous faisiez ? Le médecin qui vous soignait...

— Il est mort... mort avant moue, dit Pépin avec une nuance de satisfaction... U me traitait pour être poumonique : il m'avait dit comme ça qu'il me fallait des soins : alors, j'avais cru bien faire en signant.

— Vous vous êtes donc parfaitement rendu compte de ce que vous faisiez... Rien à plaider, làdessus.

— J'vous payerai ce qu'il faudra, dit Pépin, obstiné; mais j'r'veux ma cour; je ne reculerai point devant le coûtément...

— Ah! si je pouvais... — le tic de Bansard fonctionna longuement. — Votre neveu vous paye-til bien la rente?

— Ma rente voyagère? Il me la paye, oui. Mais, écoutez : notre acte dit qu'il doit me solder « en espèces d'or et d'argent et non autrement » : eh bien, i'm' donne des billets de banque : ça, Je peux le prouver. Se met-il pas dans la commise, là?

— Rien à faire, dit mélancoliquement Bansard : € il n'échet de s'y arrêter ».

— Si vous trouvez pas de moyen, observa Pépin, fâché, d'autres plus malins le trouveront. Ce n'est pas tout cha : il l'entretient pas ben, ma cour ; il a laissé prendre par le voisin Eude une haie qu'était mitigée.

— Mitoyenne, rectifia Bansard, sentencieux :

usurpation, action possessoire : « beati possidentes » ; mais c'est son afiaire à lui, pas la vôtre : € res périt domino ».

— J'en verrons plus long.

— Je connais la loi, proclama Bansard, aussi bien que quiconque. J'ai cru un instant que votre contrat était pignoratif. . .

Le paysan, à ce mot étrange, s'écarquilla...

— ... Il ne l'est pas, dit l'autre : c'est une donation, et une donation ne peut être révoqiifee que pour trois causes : non-exécution des charges, — ingratitude, — survenance d'enfant. Eh bien, votre

neveu vous paye bien, — il n'a pas voulu encore vous assassiner^ — vous êtes célibataire. Rien à faire, vous dis-je,.. Dura lex, sed lex...

Après s'être fait longuement expliquer, commenter les cas divers de révocation. Pépin sortit et revint à Foulbec, à pied, lentement, méditatif.

... Une guerre sourde s'alluma dès lors entre donateur et donataire. Pépin observant, épiant, Canu soupçonneux, et légèrement railleur, sûr de lui.

Plusieurs fois, aux jours où Canu était parti au marché, Pépin se tint en grand conciliabule avec des voisins, vint regarder par-dessus les fossés, inspecter les bâtiments, fit constater le mauvais état des glanes aux couvertures, le gui aux arbres, les greffes mal faites, avariées, le puceron sur les entes, etc.. il rassemblait des témoignages.

Et enfin, une lettre du juge de paix arriva, convoquant Canu à la requête de Pépin. Celui-ci demandait que son donataire fût déchu de ses droits pour abus de jouissance, dégradations commises au préjudice du plant, des clôtures et des bâtiments.

Bansard soutint la demande de toute son éloquence, flétrit le donataire avec indignation, dépeignit la douleur de Pépin, ses justes raisons d'inquiétude, les causes de ses alarmes... Mais cette première escarmouche échoua, Canu ayant

yGoogk

démontré que tout cela n'était pas bien grave et ayant obtenu un délai pour remettre les choses en ordre.

La vie commune continuait cependant, mais combien pénible, entre ces deux êtres qui, maintenant, se détestaient, se souhaitaient réciproquement toutes sortes de malheurs! Parfois, Canu regardait Pépin en dessous, de son œil sournois et méchant, grommelait, disant à sa femme :

— J'en serons donc jamais débarrassés!

La femme comprit à demi-mot...

Une nuit, le vieux fut pris de coliques épouvantables, et faillit mourir sans soins, les Canu ayant refusé d'aller quérir le médecin.

Pépin s'en tira, tant sa constitution était vigoureuse ; mais, aussitôt rétabli, il vint trouver Bansard.

— Ils ont voulu m'empoisonner, dit-il.

— Parfait, cela! conclut l'homme de loi.

— Ça doit être ça, l'ingratitude ! observa Pépin, je les tiens.

— Oui, dit Bansard, c'est écrit dans l'article 955 du Code civil : je connais la loi.

Une dénonciation, savamment rédigée par Bansard, fut adressée à M. le procureur de la République pour apprendre à ce magistrat que, le 12 février 4895, Pépin avait mangé des champignons préparés et assaisonnés par la femme Canu, que ces champignons étaient vénéneux, que les

époux Canu n'avaient pas touché au plat, que le sdils consorts avaient intérêt à faire mourir Pépin auxquels ils servaient une rente viagère; qu'en refusant de procurer des soins à leur oncle, ils avaient manqué à tout devoir d'humanité, etc..

Une enquête fut ordonnée; elle établit, malheureusement pour Pépin, que c'était lui qui avait ramassé les champignons, et qu'il avait bien pu se tromper sur la qualité de quelques-uns de ces « cryptogames » — pour employer la rédaction du commis-greffier.

Mais Pépin, lui, savait bien que la femme Canu avait ajouté de mauvais champignons. Il n'ignorait pas que les Canu faisaient de faux serments en affirmant avoir tous deux goûté au plat et s'être même « rudement régalés >.

Cet attentat, ce presque parricide contre sa per^ sonne, l'impossibilité de se venger, l'insuccès de ses deux tentatives, le regret croissant de se voir dépouillé de son bien, de la cour autrefois tant choyée, portèrent à son maximum la haine qu'il avait vouée à l'usurpateur, à l'odieux Canu, à l'empoisonneur.

Et, alors, dans le cœur ulcéré de maît' Anthime, des pensées germèrent, des semences de crime, les semailles de ce Mal toujours vigilant, qui couve l'univers...

La Nature se faisait insidieuse, tentatrice.., on

était alors au mois de mai, et la cour était fleurie, blanche, sous le soleil, tout effluente de parfums. Anthime la contemplait comme un amoureux regarde sa liliale fiancée, parée pour le mariage...

Il se promenait en elle, et se caressait les yeux au triomphal épanouissement de celte Végétalité, Mais cette floraison, autrefois consolatrice, devenait source de remords : pareille gloire des choses était une permanente accusation dont il entendait la voix, l'ironique voix...

Et la cour, aussi, semblait regarder Anthime, de tous ses yeux qui étaient des cœurs épanouis.

Les pommiers, les poiriers, leslilas, les glycines, les abricotiers criaient :

— Regarde nos bourgeons, nos fleurs, nos fruits noués déjà... regarde, homme de peu de foi... tu nous as quittés, abandonnés, reniés... or nous sommes vivants, toujours en fermentation, en ferveur, et nous chantons la puissance fécondatrice d'un autre... Alors, tu n*es pas jaloux, misérable? Tu as eu peur, égoïste ; lu nous as vendus pour trente deniers. Judas ! 11 fallait nous cultiver, nous soigner, nous soigner jusqu'à la mort. Il fallait avoir confiance en nous : peut-être t'aurions- nous guéri en mettant nos baumes, nos dictâmes, nos effluves en tes veines épuisées; et, si tu devais succomber, il fallait rendre le dernier soupir sous

noire ombrage, l'ensevelir dans nos racines qui sonl des bras, qui sont à la fois un cercueil et un berceau; il fallail revivre en nos sèves ressuscitées par des pétales... Tu ne l'as pas fait, lu nous as méprisés, et voici ton châtiment : nous t'ignorons, nous te chassons : va par les chemins, nomade; parcours les chemins poudreux, souillés... Juif errant.

Et la cour, entêtée, souveraine, féminine, parut prendre une personnalité somptueuse, et crier, ironiquement :

— Je suis belle : il me faut des hommes : va-t'en, castrat!

Dans l'âme obscure, dans le cœur sensitif du paysan, ces voix, ces suggestions bruissaient... Et il percevait autour de lui une réprobation : il marchait sur un sol hostile, parmi des arbres rancuneux, le long de haies méchantes qui l'invectivaient, l'accrochaient, déchiraient ses vêtements. Le gazon semblait vouloir calciner ses semelles, vouloir brûler la plante de ses pieds — celle plante désormais sans racine...

Et, tout à coup, une résolution farouche emplit son être tout entier : soulevé, admirable de force, le vieux cria :

— Rien ne me coûtera... tout... je ferai tout...

Oh! l'amour du paysan pour sa terre ! —la passion

tragique qui n'a pas encore rencontré son Eschyle. .. C'est burlesque parfois... mais cette passion-là représente un des grands spectacles de la nature.

Quelque temps après, un bruit étrange se répandit daus le pays . Matt' Anthime se mariait ! . . . oui, malgré ses soixante-cinq ans!... Et avec qui? avec Palmyre Morlet, une servante, grosse et belle nile de vingt-deux ans.

D'abord, on n'y voulait pas croire, tant c'était énorme, invraisemblable!... Et d'où vient?... Et pourquoi?... Quelle idée!... C'est pas possible!...

EnfiD, il fallut bien se rendre à l'évidence quand on vil les bans publiés à la mairie... Les deux intélessés pressèrent les formalités, et, après le strict délai minimum, eut lieu la célébration de ce mariage extraordinaire.

Préalablement, entre Pépin et les Canu était intervenue une convention en vertu de laquelle l'obligation de nourrir, loger et habiller, stipulée dans l'acte primitif de donation, était transformée en un supplément de rente viagère de quatre cents francs.

Le déménagement fmi, Pépin et Canu allaient se séparer, muets tous les deux, hostiles, adversaires circonspects...

Mais la femme Canu, une commère rousse à l'air effronté, ne put retenir sa langue.

— Comme ça, dit-elle, not' oncle, vous ne direz

yGoogk

plus qu'on vous empoisonne... Bonne chance... Bon voyage... Bien le bonjour à not' future tante... J'vas prier le bon Dieu qu'a vous donne un effant...

Anthime tressaillit, regarda sa nièce... hésita... serra les dents et, à voix basse, murmura :

— G'est-il que ça ferait tant t'n'afFaire, qu'il en vienne, un petit?. .. Vous ne ririez pas tant que ça, , , tous les deux...

Canu flaira dans ces paroles une menace, quelque chose d'inconnu, un danger, une hypothèse inquiétante, on ne savait quoi... Il intervint, conciliant :

— Tais-toi, dit-il rudement à sa femme : tu parles comme une corneille qu'abat des noix : je nos quittons ben, avec not' oncle, pas vrai, maît' Anthime : que que vous avez... voulu dire, que je ririons pas?

— Suffît! dit Pépin, devenu mystérieux... tu seras parrain... si les dragées te font pas mal au cœur !

Canu et sa femme ne furent pas invités à la noce; et, l'eussent-ils été, qu'ils auraient refusé avec indignation — avec fureur surtout, car maintenant ils comprenaient tout, ils devinaient l'abominable plan du vieux — Canu était allé chez M' Rebetin pour avoir l'explication des airs narquois que prenait à son égard l'oncle Anthime.

Et M' Rebetin, une petite tête chafouine, où le

nez rejoignait presque le menton, où les yeux brillaient étrangement, lui avait répondu :

— Toute donation est révoquée pour survenance d'enfant.

— Alors, interrogea Ganu d'une voix étoufFée, i'reprendrait sa cour, au cas où...

— Oui.

— Vingt Dieux! Bon sang!... hurla le paysan, serrant les poings, devenu terrible... Il n'vaut rien donc, votre acte... je vous l'ai pourtant payé ben cher. Mais, pour lui rendre sa cour, à lui, faudra voir... c'est pas encore fait...

Tout le village apprit bientôt l'étrange conflit où se trouvaient engagés donateur et donataire. On connut les graves intérêts qui se mouvaient derrière ce mariage au moins singulier. On se gaussa généralement de l'outrecuidance du « vieux ». Mais ses partisans déclaraient qu'il était bien solide, râblé... Les gens instruits citèrent les choses de l'histoire sainte, Ruth et Booz, Jacob et son Benjamin, certaines faveurs accordées aux hymens des vieillards, tant dans l'antiquité que dans les temps modernes. Les commères du pays surveillèrent attentivement la nouvelle mariée, Palmyre, dont la situation était, sinon intéressante déjà, au moins digne du plus vif intérêt.

Et, en effet, une intense curiosité surexcitait le village : à la campagne, les nouveautés, les événe-

ments sont rares : or, cette affaire-là constituait une nouveauté palpitante, un gros événement; à la fontaine(quiest, comme dans l'antiquité, le lieu de réunion;, les conversations ne tarissaient point : laveuses, vachères, bergères, servantes venant puiser deFeau, s'interrogeaient, se communiquaient leurs impressions, relativement à Palmyre, à son état, à sa mine plus ou moins relevée. Des reporters femelles l'interviewèrent, rendirent compte de leurs entretiens, commentèrent les mutismes comme les réponses. Des regards investigateurs la suivaient, la surveillaient, la pourchassaient, épiant sa démarche, notant les lignes de sa taille, observant sa silhouette.

Cela devenait une persécution; et M. le curé crut devoir, certain dimanche au prône, morigéner ses ouailles, blâmer leur indiscrétion, rappeler les principes de la civilité chrétienne, déclarer que le respect du prochain était un des commandements de Dieu, voire même de l'Église, que les principes de la charité avaient pour première application le respect des secrets de famille, la non-violation de l'intimité des foyers voisins, que les fidèles devaient s'abstenir de la curiosité et des jugements téméraires, que la médisance était un péché presque égal à la calomnie... Il disait cela, sacerdotalement, en termes généraux, mais tout le monde comprit l'allusion.

yGoogk

Rien n'y fit, cependant : les objurgations du prêche furent assez inefficaces : bavardages, papotages, commérages allaient leur train; l'état de Palmyre touchait de très près villageois et villageoises, faisait concurrence aux feuilletons du Petit Journal,

On s'abordait... que qu'a devient, Palmyre?... que qu' j'en dirons?... Le médecin fut interrogé, interviewé de très près et dut faire étalage de ses connaissances physiologiques, gynécologiques et obstétricales. On sollicita l'avis de M. l'instituteur. . . Le garde champêtre et le cantonnier donnaient des nouvelles que le facteur rural colportait dans les communes voisines.

La question devint généralement connue, discutée. € Anthime et Palmyre » troublèrent les séances du conseil municipal... on fit allusion à cette histoire drolatique et palpitante jusque dans le sein du conseil d'arrondissement. Même, un des conseillers, qui était esprit jovial, crut devoir dire : (proh piulorl...). «Cela rentre dans notre compétence, les questions d'arrondissement... »

Un poète satirique des environs célébra les noces allégoriques « d'Estelle », non pas avec Némorin, mais avec Philémon...

Pépin avait des partisans ; il reçut des avis, des lettres : un rebouteur conseilla d'immoler une gé-

nisse toute blanche (suivant les anciennes offrandes à Lucine) ; — une commère prélendit avoir obtenu de bons résultats par une flagellation de houx ; — une autre préconisa des herbes, des boissons canlharidées, de l'ail, un bain dans la fontaine de Sainte- Hélène; — le médecin ofliciel du canton ordonna des pilules ferrugineuses, des globules et songea même à éleclriser Pépin ! . . .

... Au milieu de tous ces commentaires, de toute cette agitation, l'objet de Tattention générale, l'héroïne sur qui convergeaient tous les regards, Palmyre, demeurait parfaitement tranquille, heureuse de n'avoir plus rien à faire, de bien manger, de boire sec, de dormir à sa suffisance.

On avait dit à Anlhime : « Faut pas qu' aF travaille; al'se fatiguerait... » Et alors, le pauvre homme veillait sur « sa légitime », écartant d'elle toute cause d'effort ou de tracas.

M"" Pépin était toujours à la promenade ou à la sieste, participait à un régime abondant, prenait du café, une rincette, et trouvait ça « fameux tout de même ».

Elle était florissante, Palmyre, plantureuse, callipyge...

Mais, lui, Anthime, changeait, fléchissait... il était devenu maigre, se minait visiblement, apparaissait maintenant les joues creuses, le teint plombé, les yeux caves, les épaules voûtées, la poitrine

aplatie... et... rien toujours... les résultats désirés Devenaient point...

Le vieux avait trop présumé de ses forces : le chagrin, le doute le consumaient; il se déprimait... C'était l'épuisement physique et moral.

Les Canu triomphaient, se félicitaient de la tournure que prenaient les événements, se montraient enchantés du concours à eux apporté par la belle Palmyre.

— Al'a du bon, c'te vadrouille, proclamait Canu... al'va nous aider à nos débarrasser de li... j'aurons sa peau avant qu'il soit peu.

Mais M"* Canu était moins rassurée ; et, connaissant les ruses de son sexe, gardait un fond d'inquiétude. Un jour, elle prit à part son mari et lui di t :

— Tu n'veilles à rien, toi! l'as pas remarqué... Célestin, le fils à Pierraïne, i'court après Palmyre... alors... elle, qui n'est qu'une traînée... un souillon... al'n'demande pas mieux!...

Et ses mèches rousses parurent s'ébouriffer autour de son bonnet de coton... une émotion intérieure rendit ses lèvres couleur de cendre.

Canu reçut en pleine poitrine cette révélation, comprit les insinuations de sa femme et dit : « Tonnerre de Dieu! i'ne nos manquerait plus qu'ça! »

Efifectivement, une petite rumeur s'élevait; des

mots perfides étaient chuchotes, parmi les rires; au jeu de boules, les dimanches soir, les jeunes « gars » ne tarissaient point. De grosses plaisanteries s'échangeaient, en un symbolisme gaillard et pesant : « Paraît qu'il aime l'ouvrage toute faite, le père Anthime. — S'il nous veut en journée, il n'a qu'à le dire. — Faut-il pas s'entraider ! — Je sommes pas tant décaduits que li! — Une bonne berbis pour un mauvais blin, que malheur! — Y a-t-il toujours de la chaleur par cheux vous, père Pépin? — Avez-vous des amouillantes, j'avons des tourets...»,etc.

Qu'y avait-il de vrai en de pareils racontars ? La vertu de Palmyre avait-elle fléchi devant des nécessités de politique impérieuse... devant des raisons d'État?...

La malignité publique n'avait pu établir aucune certitude, nul corps de preuve irréfragable. On possédait quelques indices, certaines probabilités... Le garçon à Pierraïne avait été vu, escaladant la haie, une nuit... Pépin le prenait maintenant volontiers à la louée...

Le scandale s'accentua quand on sut que Pépin acceptait le gars comme domestique tout à fait, «en condition », quand on remarqua que le vieux s'absentait souvent, laissant seul, comme à dessein, le jeune paysan à la maison!

Pour sûr qu'il était complice, le vieux, et qu'il

yGoogk

consentait à Tadultère — on devinait bien dans quel but! C'était une indignation générale... quelle immoralité ! On n'avait jamais vu ça, de mémoire d'ancien... Et le bon Dieu ne punissait pas des péchés pareils!...

Les Ganu, nécessairementjetaient feu et flamme, menaient cette campagne de réprobation, provoquaient meetings et palabres, trouvaient des accents de flétrissure... Leur fureur était au paroxysme : la femme Ganu alla trouver « sa tante » pour « l'agoniser de sottises et d'injures » ; mais la Palmyre écoutait tout, placide et souriante, heureuse d'un plaisir animal, incapable de s^offenser.

Ganu essaya Tintimidation : un soir, à la brune, il accosta Gélestin et lui dit tout bas :

— Toi, tu t'exposes ben... si tu laisses pas ma tante tranquille.

— Que qu' j'y fais. . . à vot' tante ?

— C'est peut-être point l'envie qui t'en manque, eh ! clampin ! Seulement, écoute ben : tu vas me promettre de quitter la maison à m'n'oncle d'ici-t-à huit jours; si tu dis oui, t'auras cent francs; si tu dis non, j'te casse les reins.

Ganu passait pour être aussi fort que brutal... il paraissait terrible; Gélestin n'était point hardi, ne se souciait guère d'afi'ronter des vengeances, c Une autre Palmyre, songea-t-il, on peut la retrouver; mais cent francs!.., »

Donc il promit tout ce que Canu exigea.

Et, bientôt, la conscience publique eut la satisfaction d'apprendre que Célestin avait disparu du pays.

Quelque temps après, Canu vint trouver Pépin pour lui payer sa rente. Radieux et féroce, il dit :

— Tu l'as été... — et il lui jeta au visage le mot rabelaisien que Molière a rendu classique — tu l'as été ! ... Et ça ne te servira à rien. . . ta cour, lu l'auras jamais, jamais... entends-tu, vieux canaillon?

Pâli, cassé, calamiteux, paraissant vaincu. Pépin pliait l'échiné, baissait la tête, contemplant son abjection...

Mais, quand son ennemi fut parti, et qu'il se trouva seul en face de la grosse Palmyre, une fureur le saisit tout à coup. Et, haineux, soulevé, il dit à sa femme :

— T'engraisses toujours, toi... t'engraisses... t'es dodue, t'es replète; te voilà bonne à conduire au marché... mais c'est pas pour çaquej' t'ai prise... tu vas me faire le plaisir ed'déménager.

Et il la battit furieusement, encore, encore, tandis que Palmyre répétait, abrutie :

— Ne me maruble point comme ça ! C'est-il de ma faute?

Maît' Anthinie gît dans un désespoir affreux... L'idée fixe l'assiège ; une insupportable obsession le

suggestionne, lui enlevant sommeil, appétit, conscience...

Les derniers mots de Canu : < Tu l'auras jamais, ta cour, jamais », vibrent encore douloureusement dans tout son être, le révoltent, le rendent fou...

Et voici que, peu à peu, une pensée criminelle s'éveille en lui, insidieuse et vivace...

Il a entendu parler d'un berger, d'un « jeteux de sorts » qui réside à trois lieues de là... on dit que cet homme possède des secrets redoutables... S'il voulait... peut-être bien... pourquoi pas?... oui, il le faut... en payant... on dit qu'il a des poudres, ce berger-là, pour faire avorter les vaches, pour faire mourir les poulinières...

... Et, maintenant, regardez, par cette nuit sans lune, Pépin semant, sur les herbes de la cour, à petites pincées, du poison.

Et il marmotte, à l'adresse des herbes qu'il contamine ainsi, des mots incohérents :

— ... Pardon, vous... pardon... il le faut... c'est pour vous ravoir...

Ce fut une stupeur dans le pays quand on sut que les trois vaches de Canu étaient mortes, à peu près subitement, ensemble, dans des circonstances mystérieuses, d'une maladie que les vétérinaires ne connaissaient point.

Il y eut des murmures, des mots dits à voix basse,

des soupçons échangés ; mais, dénoncer l'auteur probable de l'attenlat, personne ne l'osa, le paysan ayant grande frayeur d'aller « à la justice >.

Homme de décision, Canu ne passa pas son temps à récriminer ni à accuser le coupable. Il courut au plus pressé : ce coup qui l'atteignait le rendait presque insolvable : or il fallait des fonds pour payer la rente du père Pépin, et c'était là, bien sûr, qu'on l'attendait...

— 11 ne m'est pas possible d'hypothéquer votre immeuble parce que la donation pourrait être révoquée pour inexécution des charges et qu'alors mon inscription ne vaudrait rien.

Telle fut la réponse de M° Rebetin, à la demande que vint lui faire Canu. Celui-ci sortit de l'étude, accablé.

— Si j'allais consulter Bansard? se dit-il tout a coup ; il est peut-être plus malin que le notaire.

Cette idée lui plut : il avait apprécié, lors d'une première escarmouche, les ressources et Taplomb de cet homme de loi, et, de plus, c'était peut-être une manœuvre savante de le mettre du côté Canu, parce qu'alors il ne serait plus du côté Pépin.

Aux premiers mots du paysan, Bansard eut son inévitable clignotement, et dit :

— Rebetin, c'est un mauvais notaire; votre

acte est fait en dépit du boa sens ; melius est non habere titulum qnam habere vitiosum ; je peux vous rendre service tout de même... je connais la loi ; seulement, ça vous coûtera un peu plus cher.

— Ça ne fait rien, j'payerai : prenez m'n'intérêt ; piégez-moi, m'sieu Bansard, je r'garderai pas à la dépense.

Effectivement, ce fut cher; mais Canu ne sourcilla point... A la grande stupéfaction de Pépin, la rente continua d*être payée à l'échéance; de plus Canu avait racheté deux vaches.

L'objet de cette lutte, à la fois grotesque et ter- .rible,la cour-masure demeurait prestigieuse, effervescente, tout en rumeur, tout en joie, dans son orgueilleuse fertilité... elle était charmante en sa parure d'efflorescences et de frondaisons : elle était brillante de santé, palpitante sous de jeunes ardeurs.

C'était le mois de mai, le temps des amours, l'ouverture de tous les calices, la semaille des pollens... Des abeilles et des martinets faisaient, autour du verger fleuri, des vols paraboliques, des courses astrales en ellipses; grives, merles, pinsons, mésanges picoraient les arbres, pépiaient, sifflaient, couvaient des nids. C'était, de toutes parts, un bruit de ruche et d'amour, un remous d'océan... C'étaient des parfums, des essences, ré-

yGoogk

pandus comme l'encens d'un office — Toffice de la Terre où communiaient les insectes.

La cour était un psaume fait des énergies foncières, un poème divin, une Messe printanière où pontifiait le Créateur.

Anthime ne comprenait pas la poésie, ni la mysticité des choses... mais il les sentait. Lui, humble, près de la Terre, était gagné, submergé par la force tellurique... son âme indigente et lourde devenait lyrique — pro magnitudine amoris — tant il l'aimait... En ce rustre palpitaient les effluves de la végétalité... un charme agissait. Regardant ce verger, il se reconnaissait de même nature que lui, uni à lui par une consubstantialité, uni par * l'amour...

Cette fraction de la Planète était comme la Galatée d'un lamentable Pygmalion qui l'avait pétrie, sculptée, couverte de parures vivantes, façonnée avec ses mains calleuses et son œil d'extase, qui l'avait conçue en un cœur pantelant... Oh! cette passion du cérébral pour l'inanimé, fatalité de l'âme qui attend son poète ...

11 évoquait entre lui et elle je ne sais quelles fiançailles dont les bouquets étaient partout... dans le pyramidion des lilas comme dans les grappes épanouies des pommiers... Il pensait à je ne sais quelles parturitions... Il demeurait devant Elle, en une muette adoration, en un délire de

pensées... Il Tinvoquait, lui imposait les mains... Dans sa douleur simple, dans son désespoir de bête, ce paysan retrouvait les profonds mythes de la Genèse; il voyait cette cour comme une Personne luxuriante et luxurieuse, exubérante de vie florale et frugifère... antiques sensations, ambiguës visions d'où sont issus, dans le cerveau des hommes, les déités arborescentes, les êtres ligneux de la mythologie panthéistique, Hamadryades, dieu Terme, faces chenues d'êtres à double vie, transfigurations lourdes, créatures agrestes et forestières, nymphes et sylvains. Flore, l'épouse de Zéphire, et la déesse Pomone...

Autour de ce Paradis perdu, le long de ce Verger des Hespérides, Anthime errait, tournait, frôlant les fossés, flattant l'épiderme des arbres, des plantes, s'extasiant devant les orties, les arbustes, les jeunes plantes robustes. Il était jaloux des oiseaux, êtres fortunés qui pouvaient entrer, faire leurs nids dans les arbres, picorer les mousses, s'ébattre parmi la rosée du malin... 11 aurait voulu être cette mésange qui habite au creux, du pommier... Il enviait les taupes, les vers et les mans qui fouillent la terre et dorment en elle, perdus, embrassés, ensevelis... même les moineaux qui becquètent les pailles devant l'écurie... Que n'étaitîl cette fourmi dont il voyait le sentier traverser le fossé pour se perdre dans l'herbe!... Heureuse,

yGoogk

celte chenille qui rampait, baisant le sol... Mais il suivait d'un œil de haine et de rancune les animaux domestiques, ces envahisseurs maudits, ces parasites à la solde de l'ennemi ! . . .

Et, quand il était loin d'Elle, marchant dans la campagne, il lui arrivait parfois de monter à un arbre pour contempler de loin son Amie...

Alors, il la voyait distinctement, brillante sous la lumière blonde, nimbée d'une lueur d'arc-en-ciel, lui souriant, tendre et bonne, agitant à son adresse la tête des poiriers, tendant vers lui les rameaux des ormes, ainsi que des bras...

Il devenait bien un peu fou, le pauvre Anthime; et le soleil, les fougues du printemps semblaient surchauffer, surexciter encore les ardeurs de ce lamentable amoureux ; le vieillard s'irritait, s'exacerbait en un paroxysme de désir vers cette Entité morne et radieuse.

L'idée fixe poussa le malheureux aux extravagances, aux perversions, à l'hypnotisme d'en bas. On le vit, comme les anciens anachorètes à l'âme obscure,*manger des racines, des feuilles, mâcher 'aubier des arbres, chiquer les bourgeons, boire sous les écorces la sève, boire jusqu'à l'ivresse ce lait nourricier pour les végétaux, toxique pour les humains. 11 se délectait avec ce breuvage amer, avec cette levure germinative... Et les sucs bouillaient en lui, les huiles essentielles corrodaient sa chair,

des buées obscurcissaient sa raison. Le moût, les sirupeux acides versaient en ses artères l'alcool des vengeances, un bestial élber : c'était Tenivrement lourd et terrible des sauvages qui se sont gorgés de vin de palme, qui se sont grisés avec du jus de bouleau ou de l'eau-de-vie de grain ; c'était rébriété despythonisses etdesménades...

Anthime ressemble aux êtres de légende, aux êtres caprins qui broutaient les cytises, aux boucs, éons et gnomes, aux héros sylvestres qui étanchaient leur soif en ouvrant les veines des arbres, qui transfusaient en eux l'âcreté, les violences, les esprits pesants de la matière, qui gisaient, orgiaques et farouches, en un mélange d'hystérie et d'hébétude, soûlés par les émulsions défendues, par les priapiques marées, par lesélixirs du dieu Pan... Soulevé parles écumeuses liqueurs, par les spiritueux de végétalité, le misérable Anthime éprouvait je ne sais quelle fermentation de la substance qui se traduisait en une ferveur de l'âme : il avait des accès de fièvre, avec du délire, puis s'écroulait frissonnant, une mousse hideuse aux lèvres, en des crises de delirium...

— Il tombe du haut mal, disaient les paysans, du mal bénit... et ils s'éloignaient de l'épilèptique, avec une crainte superstitieuse.

... Mais Canu perdait patience, s' exaspérant à la vue de ce fantôme qui errait, qui vaguait sans cesse

yGoogk

autour dé lui, dont la face égarée apparaissait aux portes, au-dessus des fossés, à travers les haies. Aussitôt la nuit tombée, domestiques et bonnes n'osaient plus sortir, « par crainte de voir la hère » — cette chimère étrange dont s'affolent les villageois, aux heures de ténèbres, dans le grand isolement des fermes.

C'était intolérable, affolant. Canu acheta un chien de garde, un chien de boucher, bête terrible, dressée à mordre les intrus : et Anthime fut bien des fois cruellement déchiré par le molosse!... Mais il revenait toujours, toujours, inerte, obstiné... tant et si bien que le chien, déconcerté, se lassa, s'apprivoisa, et, comme saisi de pitié, épargna désormais ce lamentable humain, si faible, si résigné, qui ne se défendait pas!...

En face de pareille obsession, devant cette hantise, Canu sentait monter à son cerveau une effroyable colère, perdait la tête, commençait à voir rouge...

Un matin, il trouva une de ses génisses ayant le pis coupé et constata que durant la nuit presque toutes les greffes de sa pépinière avaient été cassées : ce fut alors un accès de rage : en proie à une fureur positivement folle, il se mit à la recherche de son oncle. Le trouvant enfin, dans le bourg, il l'assaillit, hurlant et féroce, le roua de coups, le piétina, s'acharna sur sa victime, voulant l'assommer.

Laissé pour mort sur la place, le vieux fut emporté évanoui, la mâchoire brisée, une côte enfoncée, crachant le sang.

Anthime avait l'âme chevillée au corps... ses blessures guérirent; il ne mourut point de celte épouvantable agression. Au contraire, quand il eut repris ses sens, il parut rajeuni, plus gaillard que jamais, oubliant ses douleurs, insoucieux des ecchymoses, plaies et infirmités, chantant pouilles aux c lésions internes » qu'avait diagnostiquées le médecin.

Et, comme Palmyre sanglotait bruyamment, avec de grands hoquets dans la voix :

— E'n'pleure pas... et n'te. lamente point... je la raurons, la cour... à c't'heure, oui, je la raurons...

Et, en effet, Anthime se remémorait parfaitement maintenant les observations de Bansard : et des mots lui revenaient en tête : a coups et blessures, sévices... exemple d'ingratitude... cause de révocation... >

C'était bien ça! des témoins pouvaient attester la chose, raconter la scène terrible qui avait failli lui coûter la vie: Ernest ne pouvait pas nier..<; donc... Et, à ces réflexions, devant la perspective qui s'offrait à lui, Pépin ressentait une joie profonde.

yGoogk

— Assurément, disait Bansard à maît' Anthime, maintenant vous pourrez faire révoquer cette donation; mais il faudra rembourser l'hypothèque de deux mille cinq cents francs... Bona non intelliguntur nisi deducio œre alieno.

— Gomment ! s'écria le paysan, une hypothèque ! Et il fit le geste d'essuyer quelque chose, cette tache infamante pour le Normand économe, cette lèpre hideuse qui rongeait sa chère cour.

Bansard lut à Anthime l'article 958 du Code civil : « La révocation pour cause d'ingratitude ne préjudiciera ni aux aliénations faites par le donataire, ni aux hypothèques et autres charges réelles qu'il aura pu imposer sur l'objet de la donation... »

Mais 1 nomme d'affaires s'arrêta à cet endroit et n'acheva point le texte de l'article... Pourquoi?... Et il îijoula, après une hésitation :

— Attendez encore un peu pour engager le procès : je tâcherai d'arranger ça à l'amiable : les avoués et avocats, vous savez, ça coûte gros : je vais faire venir Canu : que me dira-t-il? Pas grand'ehose, ce coupable : Nemo audiiur propriam hirpitudinem allegans... comme disaient les vieux auteurs. . . Enfin, on verra. . . Canu réprimandé, morigéné par moi, signera sans frais la résiliation de vos conventions.

Bansard et Canu recommencèrent leurs conci-

yGoogk

liabules : ils s'absentèrent ensemble pour aller au chef-lieu d'arrondissement... Anthime attendait toujours patiemment les propositions d'arrangement et de résiliation amiable : mais rien ne s'annonçait... et Canu derechef semblait narguer Pépin.

N'y tenant plus, dévoré d'inquiétude et de soupçons, le vieillard vint aux nouvelles.

Dès qu'il le vit, Bansard lui dit, clignant son œil et tiquant plus que jamais :

— Canu est intraitable, malgré mes avis : je ne peux pas faire plus : il perdra son procès, sûrement, il est fou... Quos vult perdere Jupiter dementat... Votre affaire est bonne : voyez un avoué : intentez une action pétitoire...

Le paysan sortit, courroucé, belliqueux, sûr de la victoire...

Et, pourtant, quelques semaines après, il gisait, accablé, tête basse dans l'étude de M* Rebetin, notaire. Que. s'était-il passé? Voici :

A dessein, Bansard n'avait point lu au paysan la fin de l'article 958, qui est ainsi conçue :

«... Pourvu que le tout soit antérieur à l'inscription qui aurait été faite de l'extrait de la demande en révocation... »

Or, pendant que, trompé, abusé par les avis de Bansard, Anthime perdait un temps précieux et négligeait de faire inscrire sa demande en révo-

cation, Ernest Canu avait vendu, à Bansard luimême, rimmeuble litigieux moyennant un prix de huit mille francs déclaré payé comptant.

— Il y a là, dit M* Rebelin, fraude, collusion, manœuvres dolosives : Bansard n'a certainement pas payé tout le prix, malgré les déclarations de l'acte ; les deux gredins sont d'accord : Canu réduit aux abois a cédé à vil prix sa cour, et Bansard, homme sans scrupules et taré, a saisi l'occasion d'acquérir à peu de frais un excellent immeuble.

Mais, comme conclusion, le notaire n*en donnait pas ; il y avait des côtés louches dans cette affaire : on pouvait plaider : la vente serait peut-être annulée, mais ce n'était pas sûr, Pépin ayant négligé d'agir, ayant été « morosif»... Pourquoi aussi n'était-il pas venu, tout de suite, consulter son notaire? En tout cas, maintenant c'était une procédure à engager... c'étaient des frais...

Anthime n'était pas riche! Et puis comment oser entreprendre un procès contre un « homme de loi »?

Il retrouvait l'antique terreur du paysan à l'endroit des « procureurs , robins et gens de j ustice » , l'invincible éloignement qu'inspirent aux êtres de nature, aux simples, les conflits des intérêts, les ruses de la parole, les mensonges de la procédure. . . Confondant en son esprit élémentaire juges, avoués,

yGoogk

notaires, avocats, Rebetin, Bansard : « Tous ces voleurs-là s'entendent contre le pauvre monde... murmura- t-il, je suis perdu... »

Il demeurait accablé, incapable de prendre un parti, cerné, pris dans une impasse de la vie^ acculé à un désespoir sans issue. Le vieillard se sentait mourir... mourir d'affliction, tomber dans le néant!

Sa cour était vendue par un traître, sortie maintenant de la famille, devenue étrangère, exilée, répudiée, loin, loin... Il ne pouvait la reprendre... et pourtant il ne pouvait vivre sans elle, qu'il avait tant, tant aimée. . .

Elle avait été louée à des fermiers d'un pays voisin, et le nouveau propriétaire Bansard, pressé de réaliser quelque argent, faisait abattre les hauts arbres des fossés, Anthime suivait ces meurtres avec douleur; les coups de hache qui entamaient récorce des vieux amis lui retentissaient sur le cœur, semblaient marteler, taillader sa chair à lui: il voyait couler la sève comme si c'était le sang de ses propres veines... et il tremblait de fureur impuissante, sous le coup d'une émotion vengeresse : des sanglots lui emplissaient la gorge.

Maintenant ce sont de longs jours de prostration,de stupeur et de chagrin... Rongé par l'idée fixe, brisé de corps, et d'âme, privé de sommeil et

d'appétit, désormais sans raison de vivre, le malheureux décline, s'affaisse en l'irrémédiable sénilité, s'en va vers la mort : il demeure des heures entières assis, affalé sur un banc, les coudes sur ses genoux... ou bien il erre dans le pays, sans but et sans raison, le dos voûté, le regard à terre, butant contre les cailloux et les arbres qu'il ne voit point... Parfois il entre au cabaret, buvant taciturne, se mettant parfois dans des colères subites. Quand on lui demande ce qu'il a : « J'ai du chagrin » , dit-il, frappant la table d'un poing débile, roulant des yeux terribles.

... Cette nuit de novembre est sombre, pluvieuse, emplie de feuilles mortes, attristée par la plainte lugubre du vent... vesprée de mélancolique volupté, heure de genèse et de mort...

Immobile, perdu dans le noir, Anthime est étendu contre le fossé... Anesthésié, il ne sent pas h pluie qui l'inonde. La désolation des choses le poigne et le gagne; l'universelle mort dont il est entouré le fait entrer en agonie : ses yeux pleins de larmes obéissent à la vaste éploration dont gémit la Planète. Et il demeure là, gisant, larve boueuse, pitoyable épave de la vie...

Un froid le pénètre jusqu'aux moelles, un froid qui sera tout à l'heure le trépas pour cet organisme usé, que réchauffe mal une vacillante flamme de vie... L'instinct de la conservati^on se réveille

pourtant et le vieillard fait quelques pas, inconscient, au hasard... Ses pieds rencontrent une souche d'arbre abattu.,, il tombe les bras étendus sur un tronc, il reconnaît le cadavre de son plus bel arbre, un orme planté jadis par lui, aujourd'hui à terre, dépecé, pourri...

Alors, égaré, halluciné, il embrasse ce corps, disant des mots sans suite: ^ Mon pauvre ami... t*es mort... ils t'ont tué... t'es mon fils..., t'es m'n'enfant... » Et ses pauvres mains crevassées flattent l'écorce de l'arbre.

Puis il se laisse glisser sur le sol et, comme à l'office du vendredi saint, il baise la terre à pleines lèvres...

Et alors un sanglot... des hoquets, une éruclation plaintive.

Il se relève et continue d'aller devant lui, chancelant... Quel est, luisant dans l'ombre, ce miroir? La mare... Pépin s'approche, regarde, les yeux fixes, les mâchoires claquantes... Que voit-il? Du noir, un repos, l'oubli éternel... Qu'entend-il? Des voix confuses qui l'appellent, des voix de trépas qui disent des tendresses, des voix caressantes et désolées... t Viens... viens. . . tu ne souffriras plus. . . Sois-nous fidèle : ne t'en va plus maintenant, plus jamais... nous allons te faire mourir et nous garderons ton corps, . . Tu seras enseveli dans ta cour. . . la cour... »

yGoogk

Il se penche... il sourit, extasié, en un rictus qui découvre sa bouche de vieillard, ses pauvres gencives édentées... II se penche...

« Plouff»... L'eau rejaillit, clapote, se referme, bouillonne un peu... c'est fini... le pauvre vieux, qui n'avait plus que le souffle, est noyé...

Quelques jours après, le corps surnagea, et il apparut, la face tuméfiée, la barbe souillée de fange, les cheveux blancs emmêlés dans les glaïeuls et les renouillères, recouvert ainsi d'un linceul vert, d'un suaire végétal... La main droite tenait sur la bouche une poignée d'herbe, comme pour un dernier et funèbre baiser; personne ne comprit ce témoignage de suprême amour, ce délicieux geste d'adieu aux formes de la nature, aux êtres de création.

Dans les papiers du défunt on trouva quelques lignes : « Je veux que no m'enterre dans ma cour ! » Palmyre voulut exécuter le vœu de son mari.

Naturellement, Bansard objecta que sa propriété n'était point un lieu de sépulture, refusa de rece-» voir ce cadeau macabre et demanda si le cimetière était fait pour les chiens.

Il fallut s'incliner; mais M. le curé ne voulut point rendre au mort les devoirs et les honneurs du clergé, « attendu qu'il y avait eu suicide ».

Il fallut enfouir le cadavre dans un coin rélégué,

yGoogk

loin des autres tombes... elle paysan gît tout seul près des murs extérieurs, comme un pestiféré, ainsi qu'un criminel qui a subi l'exécution capitale.

Page 1