CHAPITRE V PIÈCES SATIRIQUES
Nous avons déjà signalé deux chansons satiriques de Rutebeuf, et nous parlerons plus loin de ses fableaux, où la satire joue un rôle important. On examinera ici celles de ses poésies satiriques qui ne sont ni des chansons, ni des contes, et qui répondent le mieux, pour le fond, à ce qu’on est convenu d'appeler satire, au sens classique du mot. La forme en est très variée; on y trouve tous les genres de mètres et de strophes. Ce n’est plus le vers grave et uniforme des œuvres classiques.
Rutebeuf aborde toutes les grandes questions qui -ont agité la société de son temps, la multiplication des ordres religieux, les querelles de l’Université et des ordres mendiants, l'Église et le. monde, les croisades, la guerre de Pouille. Ses satires nous font vivre avec lui en plein xur° siècle; elles jettent sur l'histoire une lumière nouvelle en nous donnant l'impression très vibrante d’un contemporain.
Les ordres religieux.
On sait quel pieux respect saint Louis professait pour les ordres religieux, et quel soin il mettait à les attirer près de lui dans sa capitale. Il ÿ installa successivement les Carmes, les Béguines, les Frères du sac ou Sachers, dont l’ordre n’eut qu’une durée éphémère et survécut peu au roi qui le soutenait; il fonda la communauté des Quinze-Vingts, celle des filles de l’Hôtel-Dieu qu’on appelait les Filles-Dieu ou encore les Filles du roi.
« De même, dit Joinville, que le scribe qui a fini son livre l’enlumine d’or et d'azur, le roi enlumina son royaume de belles abbayes qu’il y fit, et d’une grande quantité d’hôtels-Dieu et de maisons de Prêcheurs, de Cordeliers et autres religieus. »
Les Carmes étaient aussi nommés les Barrés, à cause de leur costume coupé de bandes ou barres transversales. Ils demeuraient tout près des Béguines, dans la région qui s’est appelée plus tard le quartier de l’Ave-Maria. Les Béguines et les Filles-Dieu ne prononçaient pas de vœux perpétuels ; elles pouvaient quitter l’ordre au bout d'un temps déterminé, comme de nos jours encore les béguines de Gand. Il y avait aussi des Béguines et des Béguins qui vivaient dans le monde en suivant certaines règles. Paris possédait en outre les Cordeliers ou frères Mineurs, portant sur leur robe grise le cordon à trois nœuds de Saint-François, les frères Prêcheurs ou Dominicains ou encore Jacobins {leur couvent était rue
Saint-Jacques), qui allaient sans chemise, portant directement sur la peau la robe de laine ou lange, les Trinitaires, voués à la rédemption des captifs et qui, de par leur règle, ne pouvaient chevaucher qu’à âne, les chanoines réguliers du Val des Écoliers, les Chartreux, qui, établis d’abord à Gentilly, avaient obtenu en 1258 de s'installer à Paris dans l’hôtel de Vauvert, les Hermins ou hermites de Saint-Augustin, les Guillemins ou Guillemites, qui se rattachaient aussi à l’ordre de Saint-Augustin.
Nous les voyons tous défiler dans la satire intitulée les Ordres de Paris et dans la Chanson des ordres. Rutebeuf se plaint qu'il ne suffise plus d’être prud’homme {honnête homme) pour être considéré : il faut être affilié à quelque béguinage; les Béguins, etpar là il entend les religieux en général, dominent le monde. C’est particulièrement aux Jacobins qu’il en a;il ne leur pardonne pas la guerre faite à l’Université de Paris, dans laquelle ils ont su mettre de leur côté le pape et le roi. Les adversaires des ordres mendiants n’ont réussi qu'à faire condamner l’Evangile éternel, œuvre d'un Cordelier, où l'institution des nouveaux ordres était présentée comme la troisième et définitive phase de l’évolution religieuse du monde, comme le règne du Saint-Esprit!, la
1. Les ordres mendiants ne faisaient que s'appliquer à euxmêmes cette idée du règne du Saint-Esprit, formulée avant eux, notamment par les Albigeoïis, et qui repose sur lApocalypse. Le titre complet de l'ouvrage est Introduction à l'Évangile éternel. L'auteur est Gérard de San Donnino.
première phase, règne du Père et des laïques, étant caractérisée par l'Ancien Testament, et la secondé, règne du Fils et du clergé séculier, par l'Évangile du Christ.
Dans la Chanson des ordres, Rutebeuf reproche aux frères Mineurs d'avoir, comme les Prêcheurs, acquis des richesses. Qui n’obéit.à ces deux ordres passe pour hérétique, si honnête homme qu'il soit. Le poète décoche aussi quelques traits aux Trinitaires, aux Barrés, aux Sachers, aux Filles-Dieu, aux Béguines : « Ceus de la Trinité ont grand fraternité; ils ont transformé les ânes en roussins. Les frères Barrés sont gras et carrés. Les frères Sachers ressemblent à un vacher qui sort de son maisnil. Le roi a sept-vingts filles ou plus.: jamais comte ni duc n’en engendra autant. Nous avons beaucoup de Béguines, qui ont de larges robes : dessous la robe font ce que pas ne vous dis. » Il y à encore un couplet consacré aux Quinze-Vingts, l'ordre des « non-voyants », comme dit Rutebeuf, mais il y règne une obscurité, peut-être voulue.
Les sentiments du poète se donnent plus libre carrière dans la satire des Ordres de Paris. |
Au nom de Dieu triple et un, Rutebeuf commence. à dire ce que son cœur lui dicte. |
De maintes sortes, maintes guises, S'y prennent ceus qui n’ont appris Métier par quoi ils puissent vivre :
Les uns revêtent cotte grise,
Et les autres vont sans chemise, .
Et font savoir leur pénitence...
Les Barrés sont près des Béguines :
Ils en ont sept-vingts pour voisines.
Ne leur faut que passer la porte :
Car par autorités divines,
Par exemples et par doctrines
Que les uns aus autres apportent, Nc peuvent prendre nul détour 1...
Léger est l’ordre des Béguines,
Je vous dirai de quel manière :
L'on en sort bien pour mari prendre; D'autre part, qui baisse la tête
Et a robe large et plénière,
Devient Béguine sans le cloître,
Et ne leur peut-on pas défendre Qu'’elles n'aient de la chair tendre...
Si pour cela Dieu leur donnait
Le bonheur qui ne prendra fin, Saint Laurent l'acheta trop cher.
Les Jacobins sont si prudhommes Qu'ils ont Paris et qu’ils ont Rome.
Ils sont à la fois rois et papes,
Et de biens ils ont grande somme, Celui qui meurt et ne les nomme Ses exécuteurs, pert son âme.
Ils sont apôtres par parole :
Bien profitèrent de l'école.
Qui sur eus dit vrai, on l'assomme; Car leur haine n'est pas légère, Pour moi, qui crains ma tête folle, Plus ne dis qu'un mot : ils sont hommes.
Si les Cordeliers peuvent gagner Dieu avec leur : corde, ils furent bien inspirés de la prendre. (Viennent ici des plaisanteries et de mauvais jeux de
1. Ruteheuf dira ailleurs, dans la Vie du monde : « Les Béguines et les Béguins mènent très bonne vie, mais il ne faut pas mettre glouton avec bon vin, ni geline avec coq, ni chat avec le lard ».
mots sur corde, accord, miséricorde, concorde, etc.). Un d'eux a cependant fait un livre qui, dit-on, ne peut plaire à Dieu !.
L'ordre des Sachers n’est pas né viable :
L'ordre des Sacs est pauvre et nu, Et il paraît si tard venu
Qu'’avec peine se soutiendront.
Si Dieu avait pareille robe
Qu'ils portent au milieu des rues, Bien ont son habit retenu,
Et leur en est bien advenu.
Par un homme ? ils sont soutenus :
Tant qu’il vivra, que Dieu les aide!
Si Mort le dépouille de vie,
Qu'ils aillent d’où ils sont venus :
Chacun s’en aille à la charrue.
Le roi a mis en un repaire,
Mais je ne sais pas pourquoi faire, Trois cents aveugles côte à côte...
Les uns tirent, les autres poussent, Et se donnent mainte secousse, Car n’y a nul qui leur éclaire.
Si le feu y prenait, nul doute
Que l’ordre ne fût tout brûlé :
Aurait le roi plus à refaire.
On parle de Filles de Dieu; Pourtant ne m'’a-t-on fait savoir Que Dieu ait eu femme en sa vie.
Si vous croyez faus comme vrai, Et pour bon sens tenez folie,
Je vous en quitte ma partie.
Je dis que ce n’est: point un ordre, Mais c'est mensonge et tricherie Pour les folles gens décevoir.