‹ Rutebeuf. Deuxième éditionChapitre 14 sur 42 · SATIRES. L’UNIVERSITÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

SATIRES. L’UNIVERSITÉ DE PARIS

sités laïques; c’est aux prêtres séculiers que les réguliers disputaient le privilège d'enseigner.

De très bonne heure les ordres mendiants s'étaient écartés de l'esprit d’humilité dans lequel ils avaient été créés, et ils y étaient poussés par leur succès même, dû sans doute à l'esprit nouveau qu'ils représentaient, au caractère populaire de leur règle, à leur contact incessant, dans leur vie errante, avec les différentes classes de la société. On les rechercha comme confesseurs et comme prédicateurs, et par là ils virent bientôt leur influence s’accroître dans des proportions considérables. Ils en vinrent — du moins les frères Mineurs — à se considérer comme des rénovateurs, inspirés de Dieu, chargés de répandre un nouvel évangile, l’évangile définitif et éternel, et l’un d'eux eut la naïve audace de formuler cet évangile. C'était prêter le flanc aux attaques des prêtres séculiers, qui guettaient une occasion de rétablir leur autorité compromise.

Pendant ce temps, la lutte d'influence, engagée par la force des choses entre les deux clergés, se continuait sans répit dans la vie de chaque jour. Un moine italien, fra Salimbene, de l'ordre des frères Mineurs, nous a laissé dans sa Chronique les renseignements les plus curieux sur cette lutte. Il est à la fois juge et partie, mais sa partialité inévitable est corrigée par un grand fonds de naïveté et de franchise. Comme ïl arrive dans toutes les choses humaines, les questions d'intérêt se mêlaient intimement aux préoccupations plus élevées. Les prêtres

séculiers se plaignaient que les dimes leur fussent mal payées parce que les fidèlés préféraient remplir les paniers des frères mendiants. « Et cependant, disaient-ils, la dîme est d'institution divine, car Dieu a dit : Apportez la dime de chaque chose dans mon grenier. — Sans doute, riposte Salimbene, mais vous ne citez pas le texte complet, car il y a ensuite : pour que j'aie dans ma maison de quoi me nourrir. Or, non seulement vous avez de quoi vous nourrir; mais il y en a parmi vous qui possèdent plus de terres que vingt paires de bœufs ne pourraient en labourer. — Vous nous enlevez nos morts, disent les séculiers, et ainsi nos églises se trouvent dépouillées de beaucoup de biens temporels. — Chacun a bien le droit de se faire enterrer par ceux qui lui plaisent », répond Salimbene, et il riposte plus vertement encore au reproche d’accaparer la confession et la prédication : « C’est notre droit, droit reconnu par les papes sous certaines conditions que nous observons scrupuleusement. D'ailleurs vous êtes indignes de confesser et incapables de prêcher. Soyez plus instruits et plus éloquents, et le peuple ne désertera pas vos chaires. »

Il paraît que le peuple désertait aussi les messes des églises paroissiales, qui se trouvaient ainsi privées des offrandes, et se portait en foule dans les couvents. On s’en plaignit à Innocent IV, qui, après avoir résisté, finit par décider que, les jours de fête, les frères Mineurs ne pourraient ouvrir leurs portes qu'après neuf heures. Innocent IV, raconte

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