‹ Rutebeuf. Deuxième éditionChapitre 20 sur 42 · Donne · texte numérisé non relu

Donne

2, Va-t'en,

Quand le pape Martin, qu'on appèle Simon, Donna au fils du roi le règne d'Aragon,

S'il lui avait donné trente jours de pardon

Ce lui eût mieus valu que de faire un tel don...

Dessous la loi de Rome point n'est de région Qui à Rome obéisse de cœur, sinon la France : De son obéissance elle a tel récompense

Que souvent ‘on lui prent sa laine et sa toison.

Pourquoi ne prent le pape la dime en Allemagne, En Bavière ou en Saxe, en Frise ou en Sardaigne? Il n’y a cardinal, si haut qu'il ait l'épée,

Qui l’irait chercher là, pour être roi d'Espagne!

Les prélats sont loin de faire tout ce que Dieu leur a commandé : veiller jour et nuit, ceindre leurs reins. La vigne de Dieu est délaissée, livréé à . Simonie. Quand Dieu y viendra pour vendanger, il n’y trouvera rien; mais il saura se venger des méchants, et punir l'abus qu’on fait de ses biens.

Des biens de Sainte Église se complaint Jésus-Christ Qu'on les met en joyaus, fourrure, petit-gris,

Et qu’en traînent leurs queues Margot et Béatrix,

Quand les membres de Dieu sont pauvres, nus, sans pain.

Les Jacobins sont ménagés; le poète leur reproche seulement de s’enrichir et de bâtir des palais, mais il leur sait gré de l'opposition qu'ils font aux prélats. On sent qu'on est déjà loin des luttes irritantes qu'avait soulevées la question de l'Université de Paris.

Jacobins, Cordeliers sont gens de bonne affaire. Ils parleraient assez, mais il leur faut se taire,

Car les prélats ne veulent qu'ils disent rien contraire À tout ce qu'ils ont fait, à ce qu'ils veulent faire,

Les curés doyens reçoivent leur part des invecüves de Rutebeuf : |

J'ai bien longtemps pensé à res doyens curés,

Car je croyais trouver “quelque prud’homme entre eus, Mais il n’est si prud’homme, d'ici à Roncevaux,

S'il devenait doyen, qui ne devint mauvais.

Parmi les prêtres et curés, il y en a de tels,

Que l’évêque peut dire : j'ai fait du loup berger...

Or prions à la fin le Seigneur qui ne ment,

Que par lui nos péchés nous soient tous pardonnés, Qu'il nous laisse en ce siècle vivre si saintement Qu'ayons bonne sentence pour nous au jugement.

Le dit des Règles est de beaucoup antérieur à la pièce qui précède : au ton dont Rutebeuf y parle de Guillaume de Saint-Amour, qui « jadis » a été banni, on comprend que ce jadis est tout récent. Le mot règles est mis ici par antiphrase, car il s’agit des mauvais errements des gens d'Église, qui vendent le paradis. Rutebeuf, au début de la pièce, se plaint de n'avoir plus la liberté de dire la vérité. On verra pourtant qu’il ne se gêne guère. Il ne pardonne pas aux prélats de s'être laissé fermer la bouche quand l'accord qu’ils avaient fait entre l’'Université et les Jacobins a été rompu par le pape. En revanche, il témoigne une vive sympathie aux pauvres prêtres de campagne.

Puisqu’il faut la vérité taire, De parler n'ai-je plus que faire.

Vérité j'ai dite en maïnts lieus :

La dire devient périlleus

À ceus qui n'aiment vérité,

Qui ont mis en autorité

Tels choses que mettre n’y doiv ent.

Ils nous trompent et nous décoivent Comme Renard fait aus oiscaus.

Savez le tour du damoiseau ?

En terre rouge s'enveloppe,

Fait le mort et la sourde oreille :

Lors viennent les oiscaus des nues, Et il aime moult leurs venues,

Car illes tue et les affole,

Ainsi vous dis en peu de mots :

Ceus-ci nous tuent, nous affolent, Qui de paradis font leur chose.

A ceus le donnent ct délivrent

Qui les abreuvent et enivrent

Et qui leur engraissent la panse, Mais sont souvent vrais hérétiques Et en paroles ct en fait,

Ou usuricrs faus ct retors,

Dont nous est dit en un verset :

Qu'ils sont tous damnés et perdus...

Si l'on avait le paradis,

Après la mort pour son avoir, Ferait bon voler et piller.

Si on vend le paradis, Dieu sera du moins à la livraison. Saint Pierre n’a pas abandonné les clefs.

Ces gens-là flattent les riches et se font donner par testament les biens mal acquis. Puis ils gardent tout, sans plus s'occuper de l’âme du mort.

Et le curé n’en peut avoir

Qu’'à grand peine du pain pour vivre,

Ni acheter un petit livre

Où il puisse lire complies.

Mais eus, ont la panse remplie,

Ont bibles et psautiers glosés, !

On les voit gras et reposés.…

Quand chez un pauvre prêtre ils viennent, I1 semble que ce soient des rois :

Il faut pour eus grand appareil,

Ce dont le pauvre homme est en peine.

Et dût-il engager sa chape,

I1 faut qu'il serve d’autres mets

Que l'Ecriture ne commande.

S'ils ne sont repus sans défaut,

Si en cela le prêtre manque,

Sera tenu pour mauvais homme, Valût-il saint Pierre de Rome.

Dans la satire de Sainte Eglise Rutebeuf développe à nouveau cette idée que les saints ont eu bien tort de s’exposer au martyre, s’il est si facile de gagner le paradis.

Des yeus du cœur ne voyons ue Plus que la taupe sous la motte.

Si l'on peut paradis avoir

Pour habit brun ou blanc ou noir, Qu'il est de fous parmi les saints!

Je tiens bien pour fou, pour niais, Saint Paul, saint Jacques de Galice, Saint Barthélemy, saint Vincent, Qui furent sans faute et sans vice, Et prirent, sans autre délice,

Plus de cent supplices pour Dieu.

Les saints prud'hommes s’occupant A rechercher parmi les bois Racines pour toute richesse,

Furent aussi bien fous vraiment

Si on a Dieu si aisément

Pour large cotte et pour pelisse!

Le dit d'Hypocrisie nous transporte à Rome au moment de l'élection de Thibaut, ancien chanoine de Lyon, archidiacre de Liège, qui devint pape sous le nom de Grégoire X (septembre 1271). Il n’y avait

pas un an que Thibaut était à Rome. Les cardinaux avaient employé trois ans à faire leur choix, .et, pour se mettre d'accord, avaient dû prendre l'élu en dehors d'eux; aussi le nouveau pape fit-il décider par le concile de Lyon que désormais les cardinaux seraient enfermés dans un conclave jusqu’à l’élection faite. Telle est l’origine des conclaves.

C’est un songe que Rutebeuf nous raconte. Au temps où les corneilles « braient » et'où, sentant le froid venir, elles enterrent les noix et en font provisions d'hiver, alors que les vers sont rentrés dans la terre d’où l'été les avait fait sortir, un soir de cette saison, Rutebeuf s’endormit après boire.

Mais mon esprit ne dormit pas, Et chemina toute la nuit.

Il lui sembla en songe qu'après avoir longtemps voyagé par maints lieux et par maints pays, il s'arrêtait dans une grande cité (Rome). Il y rencontre. un prud’homme {le futur pape Grégoire X), qui lui offre l'hospitalité dans sa maison

Bien fut courtois et débonnaire.

Ce pays n'a de tels gens guère...

Mais il n’était point de la ville

Et n’y avait encore été

Qu'une partie de l'été...

T1 demanda : « Comment vous nomment Les gens de votre connaissance ?

— Seigneur, sachez, sans en douter, Que l’on m’appèle Rutebeuf,

Qui est dit de rude et de bœuf.

— Rutebeuf, beau très dous ami, Puisque Dieu céans vous a mis,

ee RL LS

vs

Joyeus suis de votre venue.

Car maints propos avons tenus

De vous, que jamais nous ne vimes, Et de vos dits ct de vos rimes. »

Avec vos rimes, poursuit le prud’homme, on peut connaître ceux qui craignent plus Dieu que les hypocrites. Ceux qui craignent plus les hypocrites tremblent et se cachent pour écouter vos dits. Ceux qui se soucient peu si les hypocrites ont froid ou chaud et qui ne craignent pas leur colère, aiment à entendre dire par vous la vérité « toute plaine ».

À son tour, après souper, Rutebeuf demande à son aimable hôte quel est son nom. Et il lui répond: « J’ai nom Courtois. Mais les gens de ce pays me

prisent moins qu’un denier nantais, et chacun d’eux

me montre au doigt. [ls n’aiment que l'argent et ne font bonne mince qu’à ceux qui leur donnent; les gens pauvres sont fous de venir ici, et peuvent retourner dans leur pays. Dans cette ville il y a une cour où la justice s’achète : on commence par vous regarder aux mains; Si vous avez, vous aurez; Si vous n'avez pas, vous avancerez autant que l’oie sur la glace. Ils rognent les mains et vident les bourses. Le nom des habitants de la cité vient de rognemains.

Tel y va et riche et riant,

Qui s'en vient pauvre mendiant.

Ils vendent là, je vous le dis,

Le patrimoine au crucifis

A bons denicrs secs et comptants…..

Avarice est de la cour dame, À qui ils sont de corps et d'âme,

Et Convoitise la surfaite,

Qui est sa cousine germaine :

Par ces deus se conduit et mène Toute la cour entièrement.

La Sainte Église en est victime, la foi diminue,

Car tel y va bon chrétien,

Qui s'en vient faus pharisien…., Je demandai qui est le sire,

Si c’est royauté ou empire;

Et il me répont aussitôt :

«Il n’y a empereur ni roi,

Ni seigneur, il est trépassé.

Mais prétendants y a assez

Qui convoitent la seigneurie...

Point ne se veulent consentir

A faire seigneur sinon d’eus....

Hs s’assemblent assez souvent Et en chapitre et en couvent; Assez disent, mais ils font peu. »

Pour savoir ce qui se passe dans l'assemblée électorale, Rutebeuf se déguise en ermite. Il achète huit aunes de camelin brunet et grossier, dont il fait faire cotte et surcot, et une housse grande et large, fourrée de serge noire. Dans cet accoutrement, ilest reçu par Hypocrisie, qui lui conte ses secrets. Il y a en elle tant de fiel que, si quelqu'un l'offense, jamais il ne peut avoir sa grâce.

C'est le glaçon qui ne peut fondre...

Ours ni lion, serpent ni guivre

N'ont tant de cruauté cnsemble

Comme elle seule, ce me semble,

Si vous savez raison entendre,

C’est le charbon dessous la cendre,

Qui est plus chaud que quand il flambe.

Hypocrisie a tant travaillé qu’elle a conquis presque tout le pays. C’est elle qui a le plus gros parti dans l’assemblée. Mais Dieu a eu pitié de l'humanité :

L'un ne pouvant l’autre souffrir, Ils se prirent à entr'offrir

L'un à l’autre Courtois mon hôte Chacun le veut, nul ne s’en ôte.

Ainsi fut lors Courtois élu

Et je fus bien de joie ému.

Et je m'éveillai sur le champ.

Grégoire X devait se montrer digne de la bonne opinion qu'avait de lui Rutebeuf : il s’opposa à l'établissement de nouveaux ordres religieux.

Dans toute la littérature du moyen âge, en vers latins comme en vers français, et aussi bien à l'étranger qu’en France, on retrouve les mêmes attaques contre la cour de Rome et contre les prélats. D'ailleurs les religieux et les clercs ne se ménageaient guère les uns les autres. Que doit-on conclure de semblables polémiques ? D'aucuns seront tentés de prendre au mot les uns comme les autres. La réciprocité parfaite des accusations, sans prouver qu’elles fussent entièrement justifiées des deux parts, permet au moins d'affirmer que la moralité du clergé du moyen âge, tant séculier que régulier, offrait sérieusement prise à la critique. Il ne faut pas d’ailleurs se méprendre sur les sentiments que cet état de choses inspirait au peuple et à ses auteurs favoris; ils voyaient le mal, ils aimaient à en rire, mais leur religion n’en était pas ébranlée. Ils dis-

tinguaient toujours entre l'Église et ses ministres. La foi catholique ne semble pas avoir souffert, à cette époque, de l’indignité trop fréquente de ceux qui étaient chargés de l’enseigner. Les hérétiques allèguent, il est vrai, l’immoralité des dignitaires ecclésiastiques, mais ce n’est là pour eux qu’un argument subsidiaire. Les scissions religieuses qui se sont produites au moyen âge reposent toujours sur des subtilités théologiques, jamais sur des révoltes de la conscience morale.

Les Croisades et la guerre de Pouille.

Les poésies inspirées à Rutebeuf par les croisades sont toutes postérieures à la première croisade de saint Louis.

En quittant la Terre Sainte, le roi avait confié la garde de Saint-Jean-d’Acre à Jofroi de Sergines et à cent chevaliers sous ses ordres. Jofroi de Sergines s'était vaillamment conduit pendant la croisade. Il avait partagé la captivité du roi, après l'avoir brillamment défendu ainsi que le raconte Joinville, qui le place parmi les huit meilleurs chevaliers de l’armée : « Je vous dirai comment le roi fut pris, comme lui-même me le conta..….. Il me conta qu'il était monté sur un petit roussin, revêtu d’une housse de soie; et il me dit que derrière lui ne demeura, de tous les chevaliers et de tous les sergents, que messire Jofroi de Sergines, lequel accompagna le roi jusqu'au village où il fut pris, en telle manière que

le roi me conta que messire Jofroi de Sergines le défendait des Sarrasins comme le bon serviteur défent la coupe de son seigneur contre les mouches;

car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il prenait sa lance qu'il avait mise entre lui et l’arçon de sa selle, il la mettait sous l’aisselle et leur courait sus, et les chassait loin du roi. »

La Complainte de Jofroi de Sergines a été composée pendant la défense de Saint-Jean-d'Acre, apres le retour de saint Louis en France. Rutebeuf célèbre en vers enthousiastes la valeur de Jofroi. Beaucoup, dit-il, négligent le soin de l'âme pour celui du corps;

Mais qui peurrait en lui avoir

Tant de prouesse et de savoir

Que l’âme fût et nette et pure

Et le corps honoré au monde,

Il y aurait bel avantage.

Mais de ceus-là je n’en sais qu'un, Il est plein des leçons de Dieu :

Messire Joffroi de Sergines,

De ce prudhomme c'est le nom,

Et bien le tiennent pour prudhomme Et empereurs et rois ct comtes, Beaucoup plus que je ne vous conte.

Si on permettait à Rutebeuf de changer son âme pour une autre, il prendrait plutôt l'âme de Jofroi de Sergines que celle d’aucun autre. Si on lui permettait de changer de corps, c’est aussi le corps de Jofroi qu'il choisirait. On avait déjà pu l’apprécier en France :

Quand il était en ce pays...

N'y avait jeune ni chenu

Qui si bien püt des armes faire.

Dous et courtois et débonnaire Le trouvait-on en son hôtel; Mais au combat, bien différent L'aurait trouvé son ennemi...

Moult aimait Dieu et Sainte Église; Il n’eût voulu en nulle guise Envers personne, faible ou fort, A son pouvoir à tort agir.

Ses pauvres voisins aimait bien, Volontiers leur donnait du sien.

Il aimait la compagnie des « prud'hommes » et détestait les faux médisants. Si Rutebeuf voulait raconter toutes ses belles qualités, il fatiguerait le lecteur. |

Jofroi de Sergines accompagna son seigneur outre mer pour venger la honte de Dieu, et prit avec le roi bien et mal, offrant à Dieu son âme et son corps. Les Sarrasins trouvent en lui un fâcheux voisin, car il ne cesse de les guerroyer;

Mais il a bien petite troupe :

S'ils sont peu, aussi peu se troublent, Car le payeur qui si bien paie

Les peut bien sans doute payer, .… Auront couronne de martyr

Quand du monde devront partir.

Une chose les réconforte :

Quand ils combattent hors des portes Et qu'ils ont monseigneur Jofroi, Aucun d’eus ne connaît l’effroi,

Mais l’un en vaut au besoin quatre.

Sans lui ils n’oseraient combattre,… De lui font leur château, leur tour,

A lui s'adressent, se rallient;

C'est, disent-ils, leur étendart,

C’est celui qui du champ ne bouge.

Toujours qui veut l'y peut trouver.

Prions Dieu, qui ne refuse rien à ceux qui le prient et l’aiment, de garder le corps de ce prud’-

homme, et de recevoir son âme. Amen.

Bientôt un nouveau malheur atteignait les chrétiens, la chute de l'empire latin de Constantinople. Rutebeuf déplore ce malheur dans la Complainte de Constantinople. 11 redoute de nouvelles pertes : |

Dieu garde Japha, Saint-Jean-d'Acre!

Autre secours ne leur puis faire, Carvne suis point homme de guerre.

Ah! Antioche, sainte terre,

Qui tant coûtas à conquérir !…

Sicile, Corse, île de Crète,

Chypre, douce terre et douce île, Où tous savoicnt trouver secours, Quand vous screz en d'autres mains, Le roi decà tiendra concile Comment Aiol s’en vint en France, Et fcra nouvelles demeures

Pour ceus qui font croyance neuve, Nouveau Dieu et neuve évangile; Et laissera Hypocrisie,

Qui est dame de cette ville,

Par crainte semer sa semence.

La neuve évangile, c'est évidemment l'Évangile éternel qui joua un rôle si important dans la querelle de l'Université et des ordres mendiants. Rutebeuf reproche ici à saint Louis de n'avoir pas de plus grand souci que la protection des ordres reli= gieux. La chevalerie, dit-il un peu plus loin, qui

1. Dans la Chanson d’Aiol Élic de Saint-Gille est chassé de France par un traitre, et son fils Aiol reconquiert l'héritage paternel,

vint de Grèce en France et en Bretagne, y a été longtemps chérie. Mais Ogier et Charlemagne sont bien morts! Loyauté, la compagne de Chevalerie, est morte aussi! On n'aime plus les chevaliers, qui pourraient défendre la Sainte Église. Le roi ne leur rend pas justice, il les méprise; au lieu de Naime de Bavière, le sage conseiller de Charlemagne, il tient près de lui des gens à double face, vêtus de robe blanche et grise! Si la France était menacée, il ferait beau voir les armes et le conseil remis aux mains de la gent béguine! Puis le poète feint de croire que le roi ne quitte pas son royaume pour éviter un pareil danger. |

Qu'ont fait les clercs pour la croisade? On sermonna les gens, on les invita à prendre la croix, on pensa vendre le paradis et Le livrer de par le pape. L'on put bien le sermon entendre; mais nul ne voulut tendre la main à la croix, quelque émouvant que fût l’appel. os

Le roi dépense sans compter pour les pieuses fondations. Si tout l’argent qu'on a donné à ceux qui de Dieu se disent amis avait été employé en Terre Sainte, cela eût mieux valu. Les religieux recueillent des héritages sans que la cause de Dieu en tire profit : |

Que sont les deniers devenus Que les Jacobins et Mineurs

1. Allusion aux romans chevaleresques du cyele de l'antiquité et du cycle de Bretagne. .

Ont hérités par testament D'impies pour loyaus tenus

Et d’usuriers vieus et chenus Qui se meurent soudainement?

On aurait pu s'en servir pour aider l’armée de Dieu. Mais ils les gardent pour eux, et Dieu reste là-bas tout nu!

Jadis, au lieu de brûler des cierges, on exposait sa vie. Le chemin qui mène à la Terre Sainte n’est

. plus battu. Les preux qui luttent encore succombe- ‘ront bientôt, il faudra agrandir le cimetière de Saint-Jean-d’Acre.

Dieu resouffre un nouveau martyre.

Qu'ils fassent large cimetière,

Ceus d’Acre, ils en auront besoin.

Tout est plein d'herbes le sentier Qu'on battait jadis volontiers

Pour offrir l'ime au lieu de cire...

Messire Jofroi de Sergines,

Je ne vois plus, decà, nul signe Que l’on désormais vous secoure.

Les chevaus ont mal à l'échine Et les puissants à la poitrine.

Mais viendra le jour où les diables, noirs comme mûres,/les tiendront en leurs disciplines, les appel- -leront Chantepleure (qui pleure pour avoir trop chanté) et sans repos leur courront sus.

Dans la Complainte d'outre-mer, Rutebeuf pousse à la croisade les rois, les prélats, les chevaliers amateurs de tournois, gourmandant la mollesse des uns et des autres. Rarement il trouva de plus cha- Jleureux accents :

EULA RUTEBEUF,

Empereurs, rois, comtes, ducs et princes, qui vous faites raconter pour vous distraire les aventures des héros de l’ancien temps, qui ont combattu pour Sainte Église, c'est comme eux, par la peine et le martyre, que vous devez gagner le paradis.

Voici le temps, Dieu vous vient querre, Bras étendus de son sang teints!

Je priserai peu tout seigneur qui ne partira pas pour la Terre Sainte, si bien qu’il fasse le papelard.

Mais je dirai et jour et nuit :

N'est pas tout or ce qui reluit.

Ab! roi de France, roi de France!

La loi, la foi et la croyance

Va presque toute chancelant!

Secourez-la, vous et le comte de Poitiers et tous les barons, avant que la mort vous prenne l’âme.

Assez de gens sont moult dolents De ce que l’on trahit Roland, Et pleurent de fausse pitié,

Et voient de leurs yeus l'amitié Que Dieu nous fit, qui nous créa, Qui en la sainte crois cria

Aus Juïfs qu’il mourait de soif, Ce n’était pour boire à son gré, Mais avait soif de nous sauver.

C’est pour lui qu'il convient de craindre Pour tel seigneur doit-on pleurer!

Roi de France, qui avez déjà donné votre avoir et vos amis, et qui avez souffert pour Dieu la prison, il faut que vous alliez en Sainte Terre, ou que vous y envoyiez de vos gens,

Le poëte s'adresse ensuite aux prélats et aux « tournoyeurs » :

Ah! prélats de la Sainte Église, Qui, pour garder vos corps de bise, Ne voulez aller aus matines, Messire Jofroi de Sergines

Vous demande, delà la mer!

Mais je dis que celui a tort

Qui autre chose vous demande :

Fors bons vins et bonne viande, Et que le poivre soit bien fort!

C’est votre Dieu, c’est votre bien...

Rutebeuf dit, qui rien ne cache, Qu'assez aurez d’un peu de toile, Si vos panses ne sont trop grasses.

Et que feront vos pauvres âmes?

Elles iront où dire n'ose...

Ah! grands clercs et grands prébendiers, Qui tant êtes grands « viandiers », Qui faites Dieu de votre panse, Dites-moi par quelle accointance Vous aurez part aus biens de Dieu?. .

Dieu veut que vous l'alliez venger Ou que laissiez le patrimoine

Qui est au sang du crucifis.

Mal le tener, je vous le jure.

Si vous servez Dieu à l’église,

Dieu vous le rent en autre guise,

Il vous nourrit en vos maisons :

C'est quitte quitte, par raison.

Mais si vous aimez le séjour

Où sans fin se goûte la joie, Achetez-le, car Dieu le vent!

Vous, tournoyeurs, que direz-vous Quand au jour de justice irez ?

Devant Dieu, que pourrez répondre?

Car lors ne se pourront cacher

Ni les laïques ni les clercs,

Et Dieu vous montrera ses plaies!

S'i] vous redemande Ja terre

Où pour vous la mort il souffrit, Que direz-vous ? Je ne sais quoi.

Les plus hardis seront si cois

u’on les pourrait prendre à la main.

Et nous n'avons point de demain, Car le terme vient et approche Que la mort nous clora la bouche.

A la fin de la pièce, Rutebeuf, mélangeant les grands noms de l’histoire et ceux de la légende épique, rappelant Engelier de Gascogne, le compagnon de Roland, à côté de Tancrède et de Godefroy de Bouillon, déplore qu’on ne trouve plus de Tancrèdes, plus d'Engeliers, plus de Godefroys, plus de Baudouins.

Il y eut quelques départs isolés pour la Terre Sainte, dont il faut peut-être faire honneur à l’ardente propagande de Rutebeuf. Le comte de Nevers, parti en 1265, mourait malheureusement deux ans après. À la fin de la complainte qui lui est consacrée, le poète renouvelle son cri de détresse :

Ha! roi de France, roi de France!

Acre toujours est en danger.

Secourez-la, il en est temps!

Chevaliers, que faites-vous ici? Comte de Blois, sire de Couci, comte de Saint-Pol!,

Comment crier à Dieu merci,

Si la mort en vos lits vous tue ?...

La mort n’accorde nul délai,

Elle frappe à coups de massue :

De jour clair tôt elle a fait nuit.

1. Le comte de Saint-Pol répondit à l'appel de Rutebeuf, car il prit part à la croisade de 1270.

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