‹ Rutebeuf. Deuxième éditionChapitre 19 sur 42 · À l’époque de Rutebeuf, le nom Paul avait la · texte numérisé non relu

À l’époque de Rutebeuf, le nom Paul avait la

forme que l’adverbe peu : « Pou ».

Parmi les clercs, les étudiants seuls sont dignes

même

Je n'ose ainsi que les deus autres.

Car tout ainsi qu’on sait que l'or ‘ Est le meilleur métal qu'on trouve, :

Elle est le puits là où l'on puise Tout sens, tout bien et tout honneur :

Il est bon que je les honore.

Mais iout ainsi que draperie

Vaut mieus que ne fait friperie, Valurent mieus ceus qui sont morts Que ceus qui sont et qu'on voit vivre; Car le monde est si fort changé Qu'un loup blanc les a tous mangés, Les chevaliers loyaus et preus.

Ce sont là de beaux vers, mais ils recouvrent un lieu commun familier aux moralistes et aux satiriques de tous les temps. Bien des gens sont disposés aujourd'hui à considérer le siècle de saint Louis, non seulement comme un grand siècle, mais comme un âge d’or. Voyez ce qu’en pense un contemporain du saint roi! Il regrette le temps des chansons de geste. Et si nous interrogeons un écrivain du xi° siècle, il nous répondra avec l’auteur de la Vie de saint Alexis :

Bon fut le monde au temps des anciens.

On pourrait remonter ainsi Jusqu'à l’origine même de l’humanité, où sans doute les moralistes, s’il y en eut, vantaient l’époque du chaos.

La Vie du monde ou la Complainte de Sainte Église exprime encore la même idée générale; mais cette pièce a, grâce au rythme, une tout autre allure que les précédentes. On y trouve en outre une allusion intéressante à la malheureuse guerre d'Aragon,

entreprise en 1285 par Philippe le Hardi pour appuyer les droits que son fils Charles tenait d’une donation pontificale. L'année précédente en effet, le pape Martin IV (Simon de Brie) avait répondu aux Vépres siciliennes en donnant l’Aragon à Charles de Valois. II avait à cette occasion imposé une dîme au clergé de France, dont Rutebeuf soutient les intérêts en attaquant l’avarice de la cour de Rome, ce qui ne l’empêche pas de prodiguer ses sarcasmes habituels à ceux dont il prend la défense et de les accuser aussi de convoitise. Les chevaliers ne sont pas oubliés. Dans la Chanson de geste d'Aspremont on voit Charlemagne triompher d’Agolant, roi paien d'Aspremont, et de son fils Eaumont : « Les Eaumont et les Agolant, dit Rutebeuf, ne trouvent plus de Charles pour les vaincre ». Ici la satire atteint le roi lui-même.

La pièce débute par une courte introduction.

Un matin de mai, dans un jardin, sous une aubépine, Rutebeuf trouve un petit livre en parchemin, d'auteur inconnu, auquel il donne ce titre : /a Vie du monde.

S'il vous plait, écoutez, et je le vous lirai.

Après ce préambule commence le poème annoncé, divisé en strophes de quatre alexandrins :

Sainte Église se plaint, ét ce n'ést point merveille, Chacun à gucrroyer contre elle se prépare;

Ses fils sont endormis, pour elle nul ne veille : Elle est en grand péril si Dieu ne la conseille,

Puisque Justice cloche, ct Droit penche et s'incline, Et Loyauté chanñcèle et Vérité décline,

Et Charité froidit, et Foi se pert et manque,

Je dis que n'a le monde fondement ni racine...

Rome, qui devrait être de notre foi la base, Simonie, avarice et tout mal y abonde :

Ceus-là sont plus malpropres qui doivent être purs, Et par mauvais exemple avilissent le monde.

Qui argent porte à Rome a bientôt la prébende, On ne la donne mie comme Dieu commanda.

On sait bien dire à Rome : « Tu veus obtenir, da! Si tu ne veus donner, anda via, anda!? » ‘

France, qui de franchise est dite par droit nom, À perdu de franchise la gloire et le renom :

I n’y a plus nul franc, ni prélat ni baron,

En cité, ni en ville, ni en religion.

Au temps que les Français vivaient tous en franchise, Fut par eus mainte terre et gagnée et conquise, Alors les rois menaient tous leurs projets à fin, Car on priait pour eus de cœur en Sainte Église!

J'oscrais bien le dire devant tous ceus de Rome, Dicu serait plus touché par la vois d’un prud’homme Ou d’une pauvre vicille qui de bon cœur le nomme, Que par tout l’or d'Espagne s’il était réuni.

Judas le Machabée dit anciennement

Que victoire n’est point en grand masse d'argent, En grandes chevauchécs, en grand nombre de gens, Mais qu’elle vient de Dieu, qui fit le firmament!…

Convoitise vaut pis que le serpent volant :

Elle avilit le monde, dont je suis moult dolent.

Si Charle était en France, ou son neveu Roland,

Ne pourraient rien contre eus Eaumont ni Agolant..…

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