CHAPITRE VIII VIES DE SAINTS ET FABLEAUX
Rutebeuf a rimé deux vies de saints, celle de sainte Marie l'Égyptienne qui, après une folle jeunesse, acheva sa vie au milieu des bois dans une pénitence qui dura vingt ans, et celle de sainte Élisabeth de Hongrie, la princesse amie des pauvres,
dont Rutebeuf fut presque le contemporain.
C’est pour la reine Isabelle de Navarre, fille de saint Louis, que le poète traduisit du latin, comme il nous l’apprend lui-même, la vie d'Élisabeth. Quant à la vie de Marie l’Égyptienne, elle avait été écrite par un trouvère antérieur, dont il s’est contenté de renouveler l’œuvre. Les deux poèmes sont en octosyllabes rimant deux à deux.
Les Vies de saints ont subi dans notre littérature le même sort que les légendes épiques, et elles rentrent à vrai dire dans le genre héroïque. Elles ont eu le même âge d’or, qui s'étend du xr° au commencement du xmr siècle. C’est alors qu'elles produisirent des œuvres de haute valeur, comme la Vie de
saint Alexis et celle de saint Thomas de Cantorbéry. Mais l’époque de Rutebeuf est pour ce genre littéraire un temps de décadence. Aussi doit-on se borner à signaler les œuvres hagiographiques de notre trouvère. Il serait fastidieux d'analyser ces deux longs poèmes qui comptent, l’un près de treize cents vers, l’autre plus de deux mille. Le mérite de Rutebeuf comme conteur ressortira bien mieux de récits moins édifiants, il est vrai, mais plus courts, nous voulons parler de ses fableaux.
Les fableaux sont des contes en vers !, dans le genre de ceux de La Fontaine. Notre littérature en a produit un grand nombre au xHtI° et au xIv° siècle; puis, au xv° et au xvi° siècle, ils sont remplacés par les nouvelles en prose, les Cent Nouvelles nouvelles, les Contes de la reine de Navarre, les Joyeux Devis de Bonaventure des Périers. C’est seulement au xvir® siècle que le conte en vers a repris faveur.
Ce sont ordinairement les vilains, les clercs, les maris itrompés et les femmes, qui sont raillés et bafoués par les auteurs de fableaux. Plus d’une fois
cependant les clercs ont le rôle le plus avantageux
dans les aventures galantes, où les trouvères étalent complaisamment les trahisons et les ruses féminines, Nos fableaux sont trop souvent grossiers, plus que grossiers, obscènes; mais quelques-uns sont char- - mants, délicats même. Ceux de Rutebeuf respirent