Une noce où il y eut beaucoup d'invités
Assez y eut de belles gens,
Ce ne sais-je combien y furent.
Beaucoup mangèrent-ils ct burent, Beaucoup ils firent fête et joie.
Moiï-même, qui présent étais,
N'en vis jamais si belle faire,
Ni qui püût tout autant me plaire.
Par les biens que Dieu nous réserve!
N'est réunion (qui) toujours dure.
Les bonnes gens se sont quittés, Chacun s’en va de son côté.
Les ménestrels déjà bottés
S’en vinrent droit à l'épousé.
Nul n’y fut de parler en reste :
« Donnez-nous maîtres ou deniers, Font-ils, comme il est juste et bon; Ira chacun en sa maison ».
Que vous irais-je racontant
Ni mes paroles prolongeant?
Chacun maître eut, même Charlot, Qui n’était pas moult beau varlet.
Charlot eut pour maitre celui
À qui le lièvre fit ennui.
Pour lui il reçut une lettre
Moult bien scellée et bien écrite.
Ne pensez pas que je vous mente :
Charlot s’en est allé au bois, À Guillaume sa lettre baille.
Guillaume la reçut sans faute, Guillaume la commence à lire, Guillaume se mit à lui dire :
« Charlot! Charlot, beau dous ami, Vous êtes ci à moi transmis De noce à mon cousin germain.
Mais je crois bien, par saint Germain!
Que je vais vous donner tel chose, Dussé-je des regrets avoir, Qui m'a coûté plus de cent sous, Par la merci que Dieu me fasse! »
Lors appèle ses serviteurs, Qui furent sages et fidèles ; La peau du lièvre fit chercher
Pour qui il fit maint pas sur terre.
Ils l'apportent en toute hâte,
Et Guillaume de rechef jure :
« Charlot, par la grâce de Dieu,
Par tout le bien qu'il peut me faire, Tant me coûta comme j'ai dit.
— L'on n’en aurait pas samedi," Fait Charlot, autant au marché. »
Il prent la peau qu'on lui tendit, Nulles grâces il n’en rendit, Car, bien savez, n'y eut de quoi.
Vous l’eussiez vu pensif et coi; Pensif il est sorti dehors, Et il pense dedans son cœur, S’il peut, qu'il la lui saura vendre.
En la rendant la lui vendit, Il a trouvé ce qu’il fera, Et comment il la lui rendra Pour lui rendre la félonie....
F1 fut ainsi deus fois capot :
Du ménestrel il fut berné,
Et du lièvre il fut mal bailli,
Car son cheval il en perdit.
Rutebeuf dit, bien m'en souvient :
« Qui cherche à fourber, fourbe trouve ».
La vengeance de Charlot est d’une telle nature que nous avons dû omettre les vers où elle est racontée.
Cette pièce donne une idée assez complète du genre des fableaux, du ton qui domine dans tous, et du mérite littéraire qui distingue les. meilleurs. Le récit de la chasse au lièvre et celui de la noce forment de petits tableaux intéressants et mouve= mentés, et l’entrevue de Guillaume et de Charlot est ingénieusement présentée. Le dialogue, ici, est
court ct pris sur le vif. Les négligences qu’on peut relever sont inhérentes au genre même, qui est sans prétention, et au mètre employé, le vers de huit syllabes, où le laisser-aller est presque inévitable. On peut comparer le récit de Rutebeuf, non pour le sujet, mais pour l'allure, à un délicieux fableau du xix° siècle, Sünone, d'Alfred de Musset :
Dans le beau pays des Toscans Vivait jadis, au bon vieux temps, La pauvre enfant d'un pauvre père, Dont Simonette fut le nom.
Fille d'humble condition, Passablement jeune et jolie, Avcnante et douce en tout point, Mais de l'argent n’en ayant point.
Et donc elle gagnait sa vie
De la laine qu'elle filait
Au jour le jour, pour qui voulait. Etc.
Il ne faudrait pas tenir rigueur à Rutebeuf pour d'aimables négligences qu’on tolère, qu'on loue même parfois, chez d’autres.
La Vengeance de Charlot n’est pas le seul fableau de Rutebeuf dont le sujet soit emprunté à une aventure contemporaine. C’est aussi le cas du dit de Frère Denyse, au moins selon toute vraisemblance. Pour bien comprendre un des détails importants du récit, il faut savoir que le nom masculin Denys avait au moyen âge la double forme Denys ou Denyse. On disait « saint Denys » ou « saint Denyse ». Denyse m'était donc pas exclusivement, comme aujourd’hui, une forme féminine,
L'introduction morale, par laquelle s'ouvrent toujours les fableaux, est plus développée dans Frère Denyse que dans la Vengeance de Charlot.
L’habit, dit-on, ne fait l’ermite.
Un homme en ermitage habite,
Il en a la robe vêtu :
Je ne prise point deus fétus
Ni son habit ni sa vêture,
S'il ne mène vie aussi pure
Que son habit nous le promet.
Mais maintes gens font belle montre Et merveilleus semblant ! qu'ils vaillent :
Ts semblent les arbres qui trompent, Qui furent trop beaus en la fleur.
Bien devraient telles gens mourir
A grand douleur et à grand honte!
Un proverbe dit et raconte
Que tout n’est pas or, qu’on voit luire.
Pour ce, je dois avant ma mort
Faire un fableau d’une aventure
De la plus belle créature
Que l’on puisse trouver ni querre
De Paris jusqu’en Angleterre.
Vous dirai comment il avint.
Grands gentilshommes plus de vingt L'avaient comme femme requise; Mais ne voulait en nulle guise Avoir ordre de mariage,
Car elle a fait de sa jeunesse Vœu à Dieu et à Notre Dame.
La demoiselle noble fut, Chevalier était feu son père.
Mère elle avait, ni sœur ni frère :
Moult s’entraimaient, à ce qu'il semble, La fillette et la mère ensemble.
. Frères Mineurs hantaient chez elles,