Ce vers s'adresse aux auditeurs du fableau
Alors se turent, font la pais;
I n’en doit plus parler jamais.
Quoi que sa femme puisse faire, N’entendra plus menace ou noise.
Rutebeuf dit dans ce fableau :
« Mari niais de femme cest joie ».
La facilité avec laquelle les poètes du moyen âge, d’ailleurs très pieux, faisaient jouer à des prêtres un rôle immoral, trouve son explication dans les désordres du clergé du temps et dans les sentiments de réprobation mitigée que ces désordres inspiraient. Les prêtres dont la vie était honnête, et qui condamnaient ces abus, n’en faisaient pas une cause d’indignité absolue pour leurs collègues moins austères, et saint François d'Assise lui-même recommandait de les respecter : « La souillure de leurs mains, disait-il, n’enlève rien à la vertu des sacrements ». Certains prêtres vivaient publiquement en état de concubinage, ce qui n’empêchait personne d'aller à leurs messes. On se bornait à éviter d'échanger avec la prétresse le baiser de paix, comme avec les autres assistants; car alors, d’après la superstition courante, on aurait perdu tout le fruit de la messe. Le paysan qui conjurait les rats de respecter son tas de blé leur disait :
Je vous conjur, souris et rats, Que vous n'ayez part en ces tas Pas plus que n’a part en la messe Qui reçoit pais del prétresse.
Les prêtres impurs ne scandalisaient pas plus nos ancêtres dans les fableaux que dans la réalité.
Les qualités maîtresses de Rutebeuf sont la verve, l'entrain, le trait et, quand il y a lieu, la couleur. Pâle ou rudimentaire dans les œuvres des siècles précédents, la couleur prend chez lui plus d'éclat, plus de variété et de relief. Il tire un effet charmant du mélange et du croisement des images, comme dans la Grièche d'hiver, où il se compare à la fois à l'osier et à l'oiseau, indiquant tout d'abord la première idée pour y revenir après avoir développé la seconde :
Ainsi suis comme l’osier franc
Ou comme l'oiseau sur la branche :
L'été, je chante;
L'hiver, je pleure et me lamente,
Et me défeuille ainsi que l'arbre Au premier gel.
Ila vraiment inauguré et il personnifie au x1° siècle l'esprit français, cetesprit primesautier qu'on retrou-
vera plus tard chez Villon, chez Marot et Bonaventure des Périers, chez La Fontaine, chez Voltaire.
‘Avant lui, on peut rencontrer des traits d'esprit
épars dans les œuvres littéraires; on ne citerait pas une seule pièce achevée, finement ingénieuse d’un bout à l'autre, comme le dit de Brichemer, celui des Ribauds de Grève ou celui des Béguines. Pour la première fois on trouve dans les bons passages de Rutebeuf l'harmonie parfaite de l’idée et de l’expression :
Ce sont amis que vent emporte, Et il ventait devant ma porte :
Sont emportés !
Quel est le poète, parmi nos meilleurs, qui n'eût voulu signer ces trois vers? Et ils portent bien la marque de Rutebeuf; si les manuscrits qui les ont
conservés n'avaient pas nommé l’auteur, on n'eût
pas hésité à les lui attribuer, tant ils rentrent dans sa manière, tant il est vrai qu'il avait une manière, un style à lui, ce qui est une nouveauté dans notre : littérature.
Tel de ses défauts n’est pas moins caractéristique que ses qualités. Le plus grave est l'abus, et souvent la puérilité des jeux de mots. Il pousse cet abus plus loin qu'aucun de ses contemporains. Il aime à accumuler les mots de même racine ou qui sonnent de même, par exemple à la fin du dit de Notre Dame: accorder, raccorder, recorder (rappeler), décorder, accord, corde, cordon, miscricorde.
Il commence ainsi le dit des Jacobins :
Seigneurs, moult me merveille que ce monde devient, Et de cette merveille trop souvent me souvient,
Tant qu'en me merveillant à force il me convient Faire un dit merveilleus qui de merveille vient.
Il est rare qu’il cite son nom sans jouer longuement et obscurément sur les syllabes qui le composent, comme à la fin de la Vie de sainte Élisabeth, œuvre sérieuse s’il en fut :
Si Rutebeuf rudement rime,
Si rudesse en sa rime y a, Prenez garde qui la rima.
Rutebcuf qui rudement œuvre, Qui rudement fait la rude œuvre Qui fort en sa rudesse ment, Rima la rime rudement;
Car pour rien je ne pourrais croire Que bœuf ne fasse rude raie, Tant y mettrait-on grande étude.
Si Rutebeuf fait rime rude,
Je n’y pers plus; mais Rutebeuf Est aussi rude comme bœuf.
On comprend que notre trouvère, aimant à à jongler ainsi avec les mots, n'ait pas évité, lorsqu'il ne les recherchait pas, les répétitions de mots et de syllabes. On peut lui reprocher aussi des chevilles non dissimulées {parfois des vers entiers), et d’autres : négligences qui sont plutôt le fait de son temps, et qui s'expliquent par les conditions mêmes dans lesquelles les œuvres littéraires du moyen âge étaient
1. Indicatif présent du verbe ouvr qui avait le sens général de travailler,
communiquées au public, conditions toutes différentes de celles que présente l'antiquité classique. L'auteur se réservait et ne se faisait pas scrupule de modifier son œuvre, en la débitant, d’après l'inspiration du moment, et il savait que les jongleurs qui la colporteraient après lui répareraient souvent des défaillances de mémoire par des improvisations personnelles. C’est seulement après l'invention de l'imprimerie, qui permettait de fixer les productions littéraires, que nos poètes ont pu songer à arrêter définitivement la forme de leur pensée, à peser chaque mot, à « vingt fois remettre sur le
métier », enfin que le souci d'un style châtié a pu
chez nous prendre naissance.
Les négligences sont surtout fréquentes dans l’octosyllabe narratif, qui s’y prête et les autorise en quelque sorte par son allure familière. Il faut aussi, pour être juste, considérer que telle inversion, qui nous paraît puérile, était alors usuelle, même en prose, que telle expression, qui nous semble vulgaire et plate, pouvait avoir au xrr1° siècle un relief que le long usage lui a fait perdre 1. Comme les monnaies courantes dont l'empreinte s'efface en passant de main en main, les mots s’usent en circulant de bouche en bouche, et les termes les plus énergiques
1. C'est ainsi que le mot eur, très employé encore au xvir® siècle, était considéré par Furetière comme un terme bas. Mais depuis, il a disparu de la langue courante, et comme nous ne l'employons plus, il prend à nos yeux la valeur d’un terme très relevé, quand nous le rencontrons dans Corneille,
arrivent à n'avoir plus aucune force. On sait l'histoire du verbe « gêner », qui signifie torturer chez Corneille, et dont la valeur s’est tellement affaiblie depuis lors! Quantité de mots ou de locutions, dont l’histoire nous est moins connue, ont pu subir une atténuation semblable. Faute d'un critérium pour mesurer exactement la force des vieux mots, nous devons être très circonspects et ne pas prodiguer à nos trouvères le reproche de platitude.
Il serait intéressant de suivre le développement du talent de Rutebeuf. Malheureusement les pièces qu'on arrive à dater ne sont pas assez nombreuses. Ce qu'il est permis d'affirmer, c’est que les œuvres qu’on peut sûrement attribuer à la fin de sa carrière, comme la Vie du Monde, postérieure à 1285, ou la Repentance de Rutebeuf, qui est son testament littéraire, ne sont pas inférieures aux poésies, telles que le Mariage de Rutebeuf, écrites un quart de siècle auparavant. 3 ;
Rutebeuf a subi l'influence de la première partie du Roman de la Rose et, à son tour, il a exercé une influence incontestable sur la seconde. C’est ainsi qu’il se rattache à la fois à Guillaume de Lorris et à Jean de Meung. Il a puisé chez Guillaume de Lorris, ou tout au moins à la même source que lui, le goût de l’allégorie, qu’il a contribué à transmettre aux siècles suivants, et qui se fait sentir jusqu’au xvii® siècle, jusqu’à la carte du Tendre. Il a fourni, selon toute vraisemblance, à Jean de Meung plus d'un trait de satire et sans doute l'idée première du