‹ Rutebeuf. Deuxième éditionChapitre 40 sur 42 · PT VS · texte numérisé non relu

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personnage de « Faux Semblant ». D'ailleurs,comme Jean de Meung était son contemporain, on peut admettre entre eux une action réciproque, du moins à partir de 1277, date de la continuation du Roman de la Rose.

Notre vieille littérature épique était bien connue

de Rutebeuf. Il fait allusion à la Chanson de Roland, . ‘à la Chanson d’Aspremont, aux romans du cycle Bre-

ton et du cycle de l'antiquité, et on peut signaler dans ses poésies en alexandrins plus d’un vers à

tournure épique :

T1 a nom le roi Charles, il lui faut des Rolands!

J’expliquerais volontiers par l’influence des Chansons de geste un des défauts de Rutebeuf : la répétition fréquente des mêmes locutions, des mêmes séries d’épithètes. L’adjectif « net » par exemple est presque toujours accompagné de « pur et monde ». Il ÿ a là comme une imitation inconsciente de l’épithète homérique, qui caractérise les épopées primitives dans toutes les littératures.

On peut aussi relever plus d'une fois chez notre

trouvère des.traces de ce que j'appellerai le style de

sermon. Il « prêche » la croisade, comme il le dit lui-même en plaisantant. Et il ne se borne pas à reproduire, en les revêtant d’une autre forme, les arguments des sermonneurs du xim° siècle; il lui arrive d'emprunter les procédés familiers aux prédicateurs de tous les temps, comme dans la Nouvelle

Complainte d'outre-mer où, après avoir posé en principe que Dieu est un « juge fort, puissant et sage », il reprend chacun de ces termes pour en donner le commentaire. .

Il est impossible de préciser l'influence de Rutebeuf sur les poètes de son temps autres que Jean de Meung, et sur ceux des siècles suivants. Aucun d’ailleurs ne se réclame de lui. Sans douie on trouve, chez Villon par exemple, des qualités qui rappellent celles de Rutebeuf, mais elles peuvent très bien se rencontrer chez l’un et l’autre sans qu'il y ait eu transmission du premier au second. Si l’on essaye d'établir un lien intellectuel et moral entre le trouvère du xrrr° siècle et ses précurseurs ou ses successeurs, d’après les idées ou les qualités qui leur sont communes, on se heurte à la difficulté de faire la part de limitation consciente ou inconsciente et celle de l'inspiration personnelle. Il y a eu plutôt transmission de siècle à siècle que d'homme à homme.

Une qualité de Rutebeuf qui lui est bien propre, et qui participe à la fois de l'esprit et du cœur, c’est l'élévation de la pensée quand il traite les grandes questions de son temps. Plusieurs de ses satires sont d’une inspiration aussi haute, aussi soutenue que les poésies les plus relevées des littératures classiques. Malheureusement il lui arrive de reproduire, dans plusieurs pièces, les mêmes idées exprimées à peu près dans les mêmes termes, et la répétition des mêmes effets en atténue forcément la portée. Toutefois il sait encore varier l'expression

des grands lieux communs qu'il affectionne, tels

. que la brièveté de la vie, l’avarice des clercs, la

décadence des vertus guerrières." Chez Rutebeuf, la valeur morale est à la hauteur

‘du mérite littéraire. La vie d’expédients qu’il s'accuse . lui-même d’avoir menée était une conséquence pres-

que fatale de sa modeste origine et de sa pauvreté. Mais s’il a, de ce fait, encouru quelque blâme, tout s'efface devant la noblesse de son attitude dans le procès de Guillaume de Saint-Amour. Nous n’avons pas à prendre parti dans la querelle. Mais en supposant même que la cause de Guillaume fût mau-

vaise, Rutebeuf s’est doublement honoré, d'abord

en défendant son ami, à ses risques et périls, contre les adversaires les plus puissants, ensuite en affirmant avec énergie la supériorité du droit sur la force, même exercée par les autorités légitimes. Il ne conteste ni les pouvoirs du pape, ni ceux du roi, il ne songe pas à s'insurger contre leurs décisions, mais il en appelle à Dieu, au nom du droit.

Que deviennent, après Rutebeuf, la langue et la littérature françaises ? Dès le siècle suivant, la langue commence à s'embrouiller dans la déclinaison à deux cas, que le xv° siècle réduit définitivement à l’état actuel. Désormais les noms et les adjectifs n'auront plus qu’un seul cas pour chaque nombre, et la place des mots pourra seule indiquer le sujet et le complément, ce qui diminue sensiblement l’ancienne liberté des inversions.

À partir de la fin du xiv° siècle, dans ses flexions

comme dans les traits généraux de sa syntaxe, la langue «est telle que nous la parlons aujourd'hui. Aussi lisons-nous facilement dans le texte Villon et Charles d'Orléans; ou du moins, nous ne sommes arrêtés que par des difficultés de vocabulaire, devant les mots qui ont disparu de la langue, mais non plus devant des formes ou des tournures qui nous déconcertent.

Il y a toutefois entre la langue du xv° siècle et le français moderne — qui date du xvu® siècle — toute une série de différences, d’origine commune, qui affectent à la fois le vocabulaire et la syntaxe. C’est la part de la Renaissance dans la formation de notre langue. Cette part eût été considérable, si nous avions conservé tous les termes empruntés au latin et au grec par les écrivains du xvi° siècle, toutes les constructions calquées par eux sur le latin. On peut dire que le plus souvent ils n’écrivent pas en français, mais dans une langue hybride et factice, qui n'a jamais été parlée 1. L’imitation des anciens dépassait toute mesure. Bien que Rabelais s’en moque avec son écolier limousin, il n'échappe pas à ce défaut, même dans l’admirable lettre de Gargantua à Pantagruel. Les exceptions sont rares. Parmi les grands écrivains du temps, Bonaventure des Périers est peut-être celui qui représente le mieux la pure tradition française. . :

1. C'est à eux aussi que nous devons cette orthographe antifrançaise, hérissée de lettres parasites, qui n’a été que très imparfaitement corrigée depuis:

Cette tradition, appuyée sur le langage parlé, devait nécessairement triompher, et ellé prévalut au xvir® siècle. Mais le mouvement du xvi° siècle, si artificiel qu'il ait pu être, laissa son empreinte dans notre langue. Nous n’avons pas d’ailleurs à le regretter. Les néologismes mal venus disparurent en foule, les constructions pédantesques et bizarres tombèrent dans l'oubli, mais notre vocabulaire resta enrichi de termes utiles qui lui manquaient, et la

phrase française, désormais assouplie, se prêta à:

des effets plus variés et devint apte à prendre, dans les genres élevés, la noble allure de la période latine. ‘ |

La Renaissance eut, sur la littérature, une influence plus grande encore et plus durable que sur la langue. Ce fut un renouvellement complet de tous les genres, qui revêtirent la forme consacrée par les classiques grecs et latins et se modelèrent sur les conceptions antiques, au lieu de poursuivre leur développement spontané et libre.

Le drame, tel que le moyen âge l'avait inconsciemment créé, tel que le comprend Rutebeuf dans son

‘ Miracle de Théophile, fait place à la tragédie, qui

régnera sans partage jusqu'à notre siècle. Si la tragédie atteignit assez vite à un degré de perfection dont les vieux mystères étaient toujours restés fort loin, il faut en faire honneur à l'esprit français, qui arrivait à maturité, beaucoup plus qu'aux

trois unités, sans lesquelles nous aurions certaine-

ment eu notre Shakespeare, tout aussi bien que

les Anglais, un peu plus tard qu'eux seulement.

- Mais on aurait tort de regretter que nos grands poètes dramatiques du xvn° siècle se rapprochent plutôt de Sophocle et d’Euripide. Notre génie dramatique n’a pu que gagner à se soumettre pendant plus de deux siècles à la forte discipline des règles classiques. Le romantisme, qui nous en a affranchis, a été injuste pour elles, semblable « à ces enfants drus et forts d’un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice ». II n’a fait d’ailleurs que renouer la chaîne interrompue par la Renaissance; il a restauré, sans s’en douter, le vieux drame français, en apportant une plus grande variété dans les sujets et une incontestable supériorité dans l’exécution.

Le genre dramatique était bien vivant en France quand la Renaissance lui fit subir la métamorphose qui vient d’être rappelée. Le genre épique, au contraire, était mort depuis longtemps lorsque Ronsard entreprit sa Franciade. Nos chansons de geste, dégénérées au xiv° siècle, s'étaient transformées au xve en romans de chevalerie. Au siècle suivant, on songea à ressusciter le genre, sous sa forme antique, en imitant Homère et Virgile, et depuis Ronsard les épopées à la mode classique, sans aucun rapport avec notre épopée nationale du moyen âge, se sont succédé presque jusqu'à notre temps sans jamais s'élever au-dessus d’une honnête médiocrité, et en se tenant maintes fois beaucoup au-dessous.

On peut parcourir ainsi tous les genres littéraires et leurs différentes subdivisions; partout on

constatera, à partir de la Renaissance, la substitution des formes antiques aux vieilles formes françaises ! telles que nous les offre le siècle de saint Louis. On ne fit grâce qu'aux genres du moyen âge qui, comme le sonnet, se présentaient avec la recommandation d’une littérature étrangère. La satire fut asservie par Vauquelin de la Fresnaye à une exacte imitation d’Horace, à laquelle se soumirent tous les grands satiriques du xvir° et du xvinr siècle, Régnier, Boileau, Voltaire. Il faut arriver jusqu’au milieu de notre siècle, jusqu'aux Chétiments, pour retrouver, dans un recueil de satires, la même variété de rythmes, la même liberté d'inspiration que dans l’œuvre de Rutebeuf.

Il est cependant un genre littéraire dont l’antiquité n'avait pas l'équivalent, et qui est resté à peu près identique à lui-même, de Rutebeuf à Alfred de Musset, c’est le conte en vers. L’éclipse qu’il a subie pendant plusieurs siècles n’était que partielle, car on.avait alors la nouvelle en prose, due à l’imitation, non plus des classiques de l'antiquité, mais des nouvelliers italiens, auxquels nous reprenions notre propre bien sous une autre forme et à notre insu. Il y a une communauté évidente de conception, sans parler de la communauté fréquente des sujets, entre nos meilleurs fableaux et les contes de La Fontainc et de ses successeurs. Nos conteurs en

1. Toutefois, pour Ja comédie, il y a cu plutôt fusion des deux inspirations que triomphe de l’unc sur l’autre.

vers sont les héritiers véritables des trouvères, et ici les modernes, n'étant plus gênés par un type latin ou grec, ont toujours joui d’une grande indépendance d’allure, plus grande même que les auteurs du moyen âge, qui maintenaient par tradition Île rythme octosyllabique.

Un autre élément nouveau, que l’on voit aussi s’introduire dans notre littérature surtout à partir du xvi siècle, c'est l'imitation des littératures étrangères vivantes, et au milieu de tant d’imitations la critique a parfois quelque peine à démêler la part du talent personnel et celle du génie national. Ce qui fait le grand intérêt du développement littéraire du moyen âge, outre la valeur réelle de beaucoup d'œuvres, c'est l'unité et le caractère bien français de l'inspiration. Dans son action considérable à l’extérieur, c'est l'influence française sans mélange que notre litiérature répandait alors sur le monde civilisé, et quand plus tard nous nous sommes avisés à

notre tour d’imiter nos voisins, il nous est souvent arrivé de récolter à l'étranger, sans y prendre garde, ce que nous avions libéralement semé nous-mêmes quelques siècles auparavant.

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