‹ Rutebeuf. Deuxième éditionChapitre 5 sur 42 · CHAPITRE Il VIE DE RUTEBEUF · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il VIE DE RUTEBEUF

; Pour le caractère et pour le talent, Rutebeuf peut être comparé à Villon. C’est le Villon du x siècle, un Villon non moins besogneux, mais plus honnête.

Il n’y a pas apparence qu’en fouillant les archives on trouve jamais à son compte un casier judiciaire aussi chargé que celui de François Villon. Il nous a laissé sa confession publique dans la Repentance de Rutebeuf; même en lisant entre les lignes on n'y peut relever trace de fautes graves :

à Renoncer me faut à rimer, Et je me dois moult étonner Quand l'ai pu faire si longtemps!

Bien me doit le cœur larmoyer Que jamais ne me pus plier A Dieu servir parfaitement.

Mais j'ai mis mon entendement En jeu et en ébattement, Jamais ne daignai dire psaumes.

Si ne m’assiste au Jugement Celle en qui Dieu reçut asile, J'ai passé bien mauvais marché.

Tard je viendrai au repentir.

Pauvre moi! Point ne sut comprendre Mon fol cœur ce qu'est rcpentance, Ni à bien faire se résoudre!

Comment oserais-je mot dire

Quand justes mème trembleront ?

Tous les jours j’engraissai ma panse Du bien d'autrui, d'autrui substance.

Bon clerc est qui mieus sait mentir.

Si je dis : « C’est par ignorance, Car je ne sais qu'est pénitence », Cela ne me peut garantir...

J'ai fait au corps sa volonté,

J'ai fait rimes et j'ai chanté

Sur les uns pour aus autres plaire Car l’Ennemi m'a enchanté

Et rendu mon âme orpheline Pour la mener au noir repaire.

Si Celle en qui brille tout bien

Ne prent en souci mon affaire, Mauvaise rente m'a valu

Mon cœur d’où me vient tel tourment.

Médecins ni apothicaires

Ne me peuvent donner santé...

J'ai tant fait que plus je ne puis; Aussi me faut tenir en pais :

Dicu veuille que ne soit trop tard!

Tous les jours j'ai accru mon fais, Et chacun dit, clerc ou laïque :

« Plus le feu couve, plus il brûle ».

J'ai pensé engeigner Renard :

Rien n'y valent engins ni arts, Tranquille il est en son palais.

Pour ce siècle qui se finit,

Il m'en faut partir d'autre part :

Nul n’y peut rien, je l’abandonne.

On ne se méprendra pas sur le sens des vers

où Rutebeuf s’accuse d’avoir vécu du bien d'autrui. Ce ne fut pas un voleur, mais simplement un débi-

teur peu scrupuleux. Quant à ses autres aveux, il n’en est aucun que, par humilité chrétienne, les plus grands saints n’eussent pu faire. S'il se confesse d’avoir « chanté sur les uns pour aus autres plaire », c'est le péché de médisance. Il a en effet, nous le verrons, beaucoup médit de son prochain; mais assurément il ne croyait pas l'avoir calomnié, car, dans la dernière strophe, il attaque encore, sous le nom de Renard, ses adversaires les hypocrites, qu’il a si vertement fustigés : le vieux satirique repentant ne peut s'empêcher de leur lancer un dernier trait.

Le peu que nous savons sur la vie de Rutebeuf, c'est dans ses œuvres’que nous l’apprenons. Nous ignorons la date de sa naissance et celle de sa mort. Parmi ses poésies à date un peu sûre, les plus anciennes sont postérieures de quelques années à la première croisade de saint Louis, les plus récentes nous reportent à la fin du règne de Philippe le Hardi. Il habitait Paris, mais rien ne prouve qu’il y fût né. Dans la pièce intitulée Ze Mariage de Rutebeuf, il raconte qu’il.prit femme le 2 janvier 1261, « l'an de l’Incarnation mil deus cents, en l'an soissante ?, huit jours après la naissance de Jésus ». Ce n'était point sa première femme, comme il nous l’apprend ailleurs. Celle-ci était pauvre, laide et vieille. C’est une folie qu’il a commise, mais « un

1. On est porté, d’après certaines rimes, à le faire naître dans la région orientale de la France.

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