‹ Rutebeuf. Deuxième éditionChapitre 4 sur 42 · L. CLÉpar · texte numérisé non relu

L. CLÉpar

Les contemporains de saint Louis ont célébré à l’envi sa haute taille, ses formes grêles, mais élégantes, son visage « angélique », son air avenant, la modestie de son costume, la noblesse empreinte dans toute sa personne, et nous savons qu'à cet extérieur attirant répondaient les plus rares qualités de l'esprit de gouvernement, les dons du cœur les plus séduisants. Dans toute l’histoire du monde, Guizot ne trouve qu’un seul prince qui soit digne de lui être comparé, c’est Marc-Aurèle.

Nul prince n’a mérité plus que lui l'honneur de donner son nom au siècle où il a vécu, et le xim* siècle est le plus grand du moyen âge. La France était alors remarquablement prospère, à côté de l’Italie, déchirée par les luttes des Guelfes et des Gibelins, de l'Allemagne livrée aussi aux dissensions intestines pendant que ses empereurs dispu-

taient à la papauté des lambeaux de territoire et d'autorité, de l’Angleterre soumise à la triste administration de Henri III et réduite à solliciter l’arbitrage de saint Louis. Les autres peuples souffraient des mêmes misères ou végétaient dans une obscure tranquillité.

La France seule jouissait des bienfaits d’un gouvernement sage, consciencieux jusqu'au scrupule, soucieux de la paix publique, du bonheur de tous et d’une exacte justice, et elle rayonnait au dehors d’un éclat incomparable. Elle continuait à diriger ce grand mouvement des croisades, si glorieux malgré de cruelles défaites, si fécond bien que le but immédiat n'en ait pas été atteint. Les bannières de nos chevaliers flottaient à Saint-Jean-d’Acre; leur valeur maintenait en Orient l’influence politique de” la France, que Charles d'Anjou tentait, non sans grandeur, de faire pénétrer au sud de l'Italie, et, avec saint Louis, au nord de l'Afrique. Un descendant de Charlemagne, un parent du roi de France, occupait l'empire de Constantinople, et s’il en fut bientôt dépossédé, il y laissa l'usage de notre langue, que longtemps après on parlait encore à Athènes et dans la principauté de Morée.

A cette époque, le français était bien près de devenir la langue définitive de l'Angleterre, car il y faisait, dans le peuple même, de grands progrès, et sans la guerre de Cent Ans il n’aurait pas eu de peine, selon toute: vraisemblance, à reléguer l'anglais à l’état de patois. Les écrivains anglais de

LE SIÈCLE DE SAINT LOUIS. nil

naissance employaient le français. C’est aussi notre langue que choisissait Brunetto Latino, pour écrire .sa naïve encyclopédie du Trésor, et il donne ainsi la raison de son choix : « Bien que nous soyons. Italien, ce livre est écrit en roman de France, parce que le langage des Français est le parler le plus ‘délectable et le plus commun à toutes gens ». Depuis la conquête romaine on n'avait rien vu de pareil à cette diffusion de notre langue, ou, pour être plus exact, de nos deux langues, celle d’oil et celle d’oc. Le provençal était compris en Espagne et en Italie. C'est en provençal, et non dans leur propre dialecte, que les poètes catalans composaient, et l'Italie du Nord a fourni à notre littérature méridionale une vingtaine de troubadours, parmi lesquels on compte de très grands seigneurs, comme le marquis de Malespina et deux membres de l'illustre famille génoise des Doria. L'influence provençale, qui était une des formes, et une des plus brillantes, de l’influence française, ne devait pas survivre longtemps à la croisade albigeoise. Cette guerre sans merci assura en France l’unité de langue littéraire, qui n'était pas indispensable à l'unité de la patrie, et précipita la réunion à la couronne d’une partie du Languedoc. L'avantage ne devait compenser ni les désastres accumulés que saint Louis — c'est une de ses gloires — essaya de réparer, ni l’étouffement brutal d’un foyer intense de civilisation.

Désormais, pendant bien des siècles, l’unique centre de notre rayonnement sur le monde sera la

France du Nord, et dans celle-ci Paris prend déjà le rôle prépondérant qu'il n'a pas cessé de garder et qui en fait, dès ce temps, la capitale des lettres et des arts. Dans le merveilleux développement de l'architecture et de la sculpture monumentale qui caractérise le xrrr° siècle, l’école de l'Ile-de-France, comme l’a constaté Viollet-le-Duc, avait une supériorité marquée, dont témoignent encore aujourd’hui l’harmonieuse façade et l'imposant vaisseau de Notre-Dame et l’inimitable joyau qu'on nomme la Sainte-Chapelle. Dans l’ordre littéraire, si les différentes provinces de la France continuent à produire des poètes et des prosateurs de talent, la langue de l'Ile-de-France prévaut de plus en plus sur les dialectes voisins, et les auteurs provinciaux s’excusent de mal parler le parisien. Enfin Paris était par excellence la ville des fortes études. Les étudiants y affluaient de toutes les parties du monde civilisé ‘; quelques-uns d’entre eux devenaient des maîtres à leur tour et s’honoraient de professer dans l’Université qui les avait formés. « Paris, écrivait en 1256 le pape Alexandre IV, remplit l'univers de la plénitude de sa science, répand les lumières de l’intelligence, chasse les ténèbres de l'ignorance, révèle au monde les secrets de la connaissance. C’est la cité renommée des lettres et des sciences, la première école de l’érudition. » Alexandre IV ne se

1. Des quatre parties ou régions du monde, comme on disait alors, sans pour cela prophétiser la découverte de l'Amérique.

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contentait pas de célébrer la gloire de Paris, il ÿ envoyait ses deux neveux et prouvait ainsi la sincérité de ses éloges.

Parmi les étrangers célèbres qui ont étudié ou enseigné à Paris ou qui y ont séjourné au xnI° siécle, on peut citer Albert le Grand, Roger Bacon, le Docteur admirable, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, le chroniqueur italien fra Salimbene, ce « spirituel vagabond », et son compatriote Jean de Parme, qui fut non pas l’auteur, mais l’éditeur responsable de l'Évangile éternel, Brunetto Latino, enfin le grand poète Dante. On y vit aussi

pendant quelque temps de jeunes Byzantins que.

l'empereur Baudouin avait envoyés pour mettre les Grecs en contact avec les Occidentaux. Malheureusement le renversement de l'empire latin de Constantinople ne permit pas de renouveler cette intéressante tentative.

Ce n’est pas seulement par les armes et par l’enseignement, c’est aussi par la Littérature que nous agissions sur le monde, et on a là, au moyen âge comme de nos jours, une des causes principales de la diffusion de notre langue. On oublie trop ou, à vrai dire, on ignore trop en France que notre littérature a été la première à se développer et que longtemps elle a régné seule en Europe. Nos chansons de geste étaient chantées sur les places publiques d'Italie, tantôt en français même, tantôt en français italianisé, tantôt en italien, avec un tel succès que la circulation en était interrompue et que les munici-

palités devaient prendre des mesures pour la rétablir {. On peut dire, à quelques exceptions près, que jusqu’à la fin du xur° siècle la littérature des autres peuples n’a été qu'une traduction ou qu’une imitation dé la nôtre. Nos vieux poèmes épiques ont été traduits, en leur temps, dans toutes les langues européennes, y compris le suédois et le norvégien ?. Un succès analogue était réservé à notre Roman de . la Rose, à nos fabloaux.

Au xrr° siècle, la période héroïque de la littérature épique était passée; toutefois ce siècle a encore produit, surtout dans sa première partie, des chansons de geste remarquables et de beaux romans du cycle breton. La plupart des autres genres littéraires ont pris naissance ou se sont particulièrement développés entre Philippe-Auguste et Philippe le Bel. L'histoire en prose française débute avec Villehardouin, qui montre la voie à Joinville; la satire, née

à la fin du siècle précédent, prend avec Rutebeuf”

une vigueur et une autorité qui en font une véritable puissance. La littérature dramatique poursuit lentement son évolution, tandis que la poésie lyrique se renouvelle sous l'influence des poètes méridionaux, inventeurs des rythmes savamment compliqués. Le . genre si français du conte en vers, du fableau, dont

© 4. Un édit de 1288 défend aux chanteurs de gestes français de stationner sur les places publiques de Bologne.

2. Un bon nombre d’opéras de Wagner traitent des sujets empruntés à la littérature française du moyen âge : ainsi Tristan et Yseult, et les opéras où figurent les chevaliers du Saint-Graal.

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les premiers essais parvenus jusqu'à nous rémontent au milieu du x1r° siècle, est, au xini°, en pleine floraison. Enfin de nouvelles « branches » s'ajoutent au Roman de Renard, etle Roman de la Rose, commencé dans les premières années du règne de saint Louis, s'achève au milieu du règne de son fils.

C'est aussi sous saint Louis et Philippe le Hardi qu'a vécu Rutebeuf. Il est cité surtout comme satirique. Mais si l’on excepte le genre épique, entré dans la période de décadence et qui ne produira plus de grandes œuvres, on peut dire qu’il a abordé tous les genres. Pièces lyriques, pièces satiriques, poèmes allégoriques, poèmes dramatiques, vies de saints, fableaux, son talent se prête aux sujets les plus divers, et on doit le considérer comme le représentant le plus complet de la littérature française au moyen âge. C’est à ce titre, non moins que pour Foriginalité de son talent, qu’il a été choisi entre tant d’autres pour prendre place dans cette collection.

Toutefois l’œuvre de Rutebeuf ne peut donner qu'une idée incomplète du genre lyrique; car on n’y trouve point trace de cette poésie amoureuse, d’un caractère si particulier, dont le plus illustre représentant au xim° siècle est Thibaut IV de Champagne, roi de Navarre.

Le siècle précédent avait produit dans la France du Note des pastourelles, des romances, des chansons à danser, pendant que se constituait dans les cours du Midi la poétique de la chanson d'amour proprement dite, qui devait prévaloir au temps de

saint Louis. L'amour qui fait le fond de cette poésie lyrique est un singulier mélange d'inspirations paiennes et chrétiennes. Il procède à la fois de l’Art d'aimer et de l'Évangile, empruntant naïvement à Ovide l'idée d'une réglementation, qui cesse d'être un jeu pour devenir un code, et prenant de l'amour divin ses formules mystiques et ses grâces moralisatrices. « Ce qui nourrit l'amour comme l’eau le poisson, dit un troubadour, c’est la bra-. voure, la valeur, la libéralité. » On doit se rendre digne de l’amour de sa dame, comme de l'amour de Dieu, par la pratique de toutes les vertus, bien qu'on ait le ferme propos et l’unique préoccupation de pécher contre l’une de ces vertus. Car cet amour est par essence illégitime. Les poètes ne s'adressent jamais qu'aux femmes mariées; ils cherchent à leur inspirer un sentiment que, d’après la théorie du temps, elles ne peuvent et n’ont jamais pu éprouver pour leur mari. La comtesse Marie de Champagne, fille de la célèbre Éléonore d'Aquitaine, déclare que l'amour est aussi impossible entre époux que la véritable amitié entre un père et son fils. On affecte de ne tenir aucun compte du mari, de n’en point parler, de ne point se cacher de lui plus que de tout autre. C'est surtout par le soupirant évincé qu’on craint d'être surpris, et celui-ci tâche de pénétrer le secret de son rival, pour pouvoir l’accuser d’avoir manqué au premier article du code de l'amour, la discrétion. Les Précieuses n'ont rien imaginé de plus subtil. Est-il utile d'ajouter que cet amour n'était ni popu-

laire ni bourgeois? Il était né dans les cours sous l'influence des femmes, et il eut pour expression une poésie exclusivement aristocratique et courtoise.

Au moyen âge, les livres d’érudition et d’histoire et les textes sacrés étaient conservés, sous forme de manuscrits généralement très soignés, enrichis de lettres ornées et de belles miniatures, dans les bibliothèques de couvents, à côté desquelles on ne peut encore signaler qu'un petit nombre de collections privées, très restreintes, comme celle que saint Louis avait organisée dans la Sainte-Chapelle. Quant aux ouvrages composés pour la classe aristocratique ou pour le peuple, bien qu’on en ait fait de bonne heure de volumineux recueils ou d'élégants volumes, destinés à prendre place dans les bibliothèques d’où notre temps les a tirés après un oubli de plusieurs siècles, c’est par l'intermédiaire des jongleurs qu'ils arrivaient jusqu’au public.

Les jongleurs étaient à l’origine, comme le mot l'indique (/oculatores), des amuseurs, au sens le plus large. Les grands seigneurs en avaient à leur service, soit pour répandre leurs propres œuvres dans les cours voisines, quand ils cultivaient la poésie lyrique, soit pour se faire débiter les œuvres des autres. Il y avait aussi les jongleurs ou ménestrels indépendants, qui couraient le pays avec un léger bagage où figuraient des manuscrits compacts, économiques, sans miniatures, destinés à secourir leur mémoire trop souvent surchargée. Les uns colportaient ainsi de longues chansons de geste, des

romans d'aventure, d’autres des fableaux, des pièces satiriques, des miracles de Notre-Dame, ou bien un peu de tout. Ils s’arrêtaient sur la voie publique, dans les châteaux, dans les logis que quelque fête de famille mettait en joie, et ils donnaient des séances où les bouffonneries des histrions et les jongleries, au sens moderne du mot, laissaient place à la distraction plus élevée d’une récitation littéraire.

Partout est bien chose commune, Chacun le sait, aussi chacune,

Quand un homme fait noce ou fête

Où y a gens de bonne race,

Les ménestrels, quand ils l’apprennent, Qui autre chose ne demandent,

Vont là, soit amont soit aval,

L'un à pied et l'autre à cheval1.

Le débit des jongleurs était une sorte de psalmodie qu’ils accompagnaient sur la vielle, sur la harpe, sur la guitare. Les chanteurs de complaintes, que l’on voit encore de nos jours installer leurs tréteaux dans nos carrefours, sont les héritiers dégénérés des vieux ménestrels. j

On accueillait presque toujours les ménestrels avec empressement. Îls trouvaient partout sur leur passage, même dans les couvents, uné large hospitalité. Le cardinal Jacques de Vitry raconte, comme un fait exceptionnel, l’histoire d’un jongleur qui était venu frapper une nuit à la porte d’un monastère et à qui l’on n'avait offert que du pain noir, de l’eau,

1, Rutebeuf, la Vengeance de Charlot,

des légumes cuits au sel et un lit dur et malpropre. L'abbé était un homme sans cœur, qui avait eu soin de préposer au service de l'hospitalité un frère semblable à lui. Pour se venger au moins de l’un des deux, le jongleur, rencontrant au sortir du couvent l'abbé qui revenait d’un petit voyage, lui dit : « Je vous remercie, mon bon monsieur l'abbé, vous et tout le couvent, car frère un tel m'a reçu magnifquement cette nuit; il a fait préparer un grand feu et m'a servi, avec du vin de choix, d’excellents poissons et tant d’autres plats que je n’en sais plus le nombre. Et encore, au moment où je partais, il m'a donné des chaussures, une courroie et un couteau. » L'abbé, furieux contre le frère, s’empressa, en rentrant au couvent, de le destituer de ses fonctions, et c’est ainsi, dit Jacques de Vitry, que le jongleur se vengea de ce mauvais chien. La faveur dont jouissaient les ménestrels est encore attestée par ce qu'on raconte de saint Louis, qui faisait appeler, après ses repas, les ménestrels avec leurs vielles, et attendait pour dire les grâces qu’ils eussent fini de réciter leurs vers. “

Ainsi, dans l’histoire littéraire du xin° siècle, à côté du poète, du trouveur ou trouvère, le jongleur ou ménestrel a un rôle capital. Deux siècles avant que l'invention de l’imprimerie permît de multiplier les exemplaires des ouvrages de l'esprit et de placer entre l’auteur et le public l'intermédiaire d’un libraire, les jongleurs, d’une autre façon, remplissaient cet office, Les deux rôles étaient souvent

réunis, et les poètes de profession allaient euxmêmes chanter ou débiter leurs œuvres. Rutebeuf fut un de ces trouvères-jongleurs, le plus grand de tous, sinon le plus connu, celui dont l'esprit se . rapproche le plus de l'esprit moderne et qui peut . le mieux nous donner cette sensation qu'à travers toute notre littérature, du moyen âge aux temps modernes, malgré la diversité des mœurs, des conceptions et des formes, circule un même souffle qui manifeste l’intime parenté de nos grands écrivains de tous les temps et de tous les genres.

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