CHANSONS, CHANTS PIEUX, CHANTS DE DEUIL
Trois des poésies de Rutebeuf portent le nom de chansons : la Chanson des ordres, la Chanson de Fouille, la Chanson de Notre-Dame.
La Chanson des ordres se compose de treize petits couplets de quatre vers suivis d'un refrain de deux vers. Par une disposition d'un heureux effet, les trois premiers vers de chaque couplet riment ensemble, et le quatrième rime avec le dernier vers du refrain :
Du monde yeus chanter
Qui se laisse enchanter;
Tel vent pourra vent^-r v
Que plus n'ira ainsi.
Refrain,
Papelards et Béguins Ont le monde avih*.
Nous aurons l'occasion d€ revenir, à propos des pièces purement satiriques, sur les sentiments de
Rutebeuf à l'égard des papelards et des béguins. Nous ne voulons que signaler ici Tallure vive et spirituelle de cette chanson, avec ses petits vers dégagés et ses couplets alertes :
Tant d'ordres nous avons!
Ke sais qui les invente.
Dieu les aime-t-il ? Non, Ki ne sont ses amis.
Papelards et Béguins Ont le monde avili.
Frères Prédicateurs Sont en simples atours; Mais en cachette ils ont.
Croyez, maint parisis.
Papelards et Béguins Ont le monde avili,...
Assez disent de bien, Ne sais s'ils en font rien.
Qui leur donne du sien, Tel brave homme on ne vit !
Papelards et Béguins Ont le monde avili
Aus frères Guillemins Et aus frères Hermins J'ajourne mon amour :
Les aimerai mardi.
Papelards et Béguins Ont le monde avili.
La Chanson de Fouille est d'allure plus grave, et n'a pas de refrain. Elle a été composée à l'occasion de la guerre entreprise par Charles d'Anjou pour
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s'assurer le royaume des Deux-Siciles. Rutebeuf demande aux clercs de contribuer aux frais de la guerre, et il gourmande la jeunesse qui hésite à s'enrôler dans les troupes du roi Charles :
Jeunes gens, qu'avez-vous pensé ?
De quoi vous irez-vous vantant Quand venus serez en vieil âge?
Qu'irez-vous à Dieu reprochant?
De tout ce qu'il vous a donné, Cœur et force et vie et santé, Vous lui avez le cœur ôté :
C'est ce qu'il veut tant seulement.
Quant à la Chanson de Notre-Dame, c'est un véritable cantique, dont les couplets, au nombre de cinq, ont tous les mêmes rimes. Il n'y a guère à y relever que le dernier couplet, où est assez heureusement exprimée une comparaison qui était populaire au moyen âge, et que Rutebeuf lui-môme a plusieurs fois reprise :
Comme l'on voit le soleil, chaque jour.
Qu'en la verrière entre et sort et s'en va Sans la briser, tant y frappe et refrappe.
Ainsi vous dis que resta sans dommage
La Vierge Marie.
Vierge fut nourrie,
Vierge Dieu porta.
Vierge l'allaita,
Vierge fut sa vie.
Cette chanson pieuse, comme beaucoup d'autres pièces analogues du moyen âge, a probablement été composée sur le modèle d'une chanson d'amour, à
laquelle les deux premiers vers ont pu être empruntés textuellement :
Chanson me faut chanter de la meilleure Qui onques fut ni qui jamais sera.
C'est le lieu commun favori des trouvères et des troubadours quand ils nous parlent de leur dame, l^a sainte Vierge était la dame par excellence, et c'est sans aucune pensée irrévérencieuse qu'on appliquait aux chants composés en son honneur le rythme, la musique et parfois les paroles des poésies profanes.
Il faut rapprocher de la Chanson de Notre-Dame VAve Maria de Riitebeuf, le dit de Notre-Dame et le dit des Propriétés de Notre-Dame^ bien qu'aucune de ces pièces n'ait entièrement la forme lyrique ^
L'iipe Maria de Rutebeuf débute par une introduction satirique. Le poète fait ensuite un « salut de la douce Dame » : il prend les paroles de VAi^e Maria et fait suivre chacune d'elles d'un commentaire. En voici quelques fragments comme exemple
Gratia plena êtes toute :
Cel.ui qui n'y croit ne voit goutte,
Et le palra.
Dominus, le Père sauveur, Fit de vous sa fille et sa mère,
Tant vous aima !
1. La forme lyrique est caractérisée par la répartition semblable des rimes masculines et féminines dans les différentes strophes. C'est grâce à cette répartition identique que le même air peut s'appliquer sans aucun changement à tous les couplets.
Vous appela dame des anges....
Tecum^ par sa digne piété,
Veut toujours être, Lù-haut en la gloire céleste ; Faites qu'aussi puissions y être
A son côté!...
Plus intéressant est le dit des Propriétés de Notre-Dame, encore appelé le dit des Neuf Joies de Notre-Dame. On donnait le nom de dits à des poésies de genres très variés, généralement descriptives. Celui dont on vient de lire le double titre est une longue pièce de vingt-six strophes. Le poète n'aborde les joies de Notre-Dame que tout à fait à ia fin, dans les six dernières strophes : sa première joie fut la conception du Créateur, sa neuvième l'Assomption. Tout le reste de la pièce est occupé par de véritables litanies, oii sont exaltées les propriétés, les qualités mystiques de la Vierge :
O reine de pitié, Marie, En qui déité pure et claire A mortalité se marie, Tu es et Tierge et fille et mère.
Vierge enfantas le fruit de vie, Fille ton fils, mère ton père ; Moult as de noms en prophétie, Et n'y a nom qui n'ait mystère.
Tu es sœur, épouse et amie Du Roi qui fut, sera toujours; Tu es vierge sèche et fleurie, Dous remède de mort amère ; Tu es Esther qui s'humilie, Tu es Judith qui bien se pare :
Aman en pert sa seigneurie, Et Holopherne est châtié..,.
Dame, c'est toi qu'on doit prier
En tempête et en grand orage :
Tu es étoile de la mer,
Tu es ancre, nef et rivage,
C'est toi qu'on doit servir, aimer,
Tu es fleur de l'humain lignage,
Tu es la colombe sans tache,
Qui porte aus captifs leur message!...
Tu es château, roche hautaine Qui ne craint assaut ni surprise, Tu es le puits et la fontaine Dont notre vie est soutenue, Et l'haleine des cieus par qui Verdure est en terre épandue, Aube qui le jour nous amène, Tourterelle aus amours fidèles....
Tu as des vertus les prémisses.
C'est ton droit, c'est ta propre rente.
Tu es et l'aiglp et le phénix Qui du soleil reprent jeunesse, Chambre de fleurs et champ d'cpices, Baume, cannelle, encens et menthe, Notre paradis de délices, Notre espérance, notre attente!...
Le trouvère n'était pas toujours aussi heureusement inspiré dans ses chants pieux. Le dit de Notre- Dame est très faible : le poète va chanter la glorieuse Dame, il ne peut s'en taire; mais on pourrait plus tôt épuiser un puits que raconter combien elle est débonnaire. Il ne sait par où commencer, il est besogneux par trop d'abondance. Il imagine alors la prière que la bonne Vierge adresse à son fils en faveur des humains, lui rappelant tout ce qu'il a déjà fait pour eux par sa vie et sa mort, et lui demandant de ne pas les abandonner. Conclusion : dévotion à Notre-Dame.
46 nUTEBEUF.
Rutebeuf n'a écrit aucune chanson d*araour, et on a pu s'en étonner. Mais l'amour était au moyen âge un sentiment de luxe, inaccessible aux pauvres hères. Les femmes que Rutebeuf connaissait n'étaient sûrement pas de nature à lui inspirer ce sentiment raffiné — je ne dis pas platonique — que les trouvères grands seigneurs ont chanté, après les troubadours.
En dehors des chansons satiriques et des chants pieux, ou ne Irouve à ranger parmi les œuvres lyriques de Rutebeuf que les complaintes composées à l'occasion de la mort de plusieurs grands personnages. Encore deux d'entre elles ne sont-elles pas même divisées en stro[)hcs ; mais le ton est généralement lyrique. Le mot « complainte » désignait non pas comme aujourd'hui des chansons très vulgaires ayant un caractère narratif, mais des poésies d'une inspiration souvent fort élevée.
Rutebeuf attribue naturellement toutes les qualités à chacun des personnages dont il déplore la mort, et il le fait chaque fois à peu près dans les mêmes termes, ce qui donne à ses complaintes une certaine monotonie. Toutefois, on y rencontre aussi des allusions précises, qui les sauvent de la banalité et ajoutent à leur valeur littéraire un intérêt historique.
Si les portraits que l'on trouve dans les complaintes de Rutebeuf se ramènent tous à un type à peu près uniforme, il .faut en accuser plutôt son temps que lui-même; C'est ainsi que dans les chan-
sons d'amour il semble que tous les poètes aient chanté la même maîtresse. Par là ils évitaient de compromettre leur « dame » et se conformaient à la loi de discrétion imposée par la poétique du genre ; mais ils auraient été probablement fort empêchés de procéder autrement. Dans la littérature entière du moyen âge on remarque cette impuissance d'individualiser qui se manifeste aussi dans les œuvres d'art : toutes les descriptions et toutes les peintures de la nature se ressemblent, tous les personnages ont pour ainsi dire même visage. A travers les qualités particulières on ne voit qu'un type général, qui varie seulement d'après l'âge et par grandes catégories de personnes : tous les traîtres des Chansons de geste sont des Ganelons, tous les bons chevaliers sont des Rolands. La distinction établie entre Roland et Olivier est un trait exceptionnel dans notre vieille poésie ; encore tient-elle tout entière dans ce vers :
Roland est preus, mais Olivier est sage.
C'est dans les chroniques que la préoccupation de l'exactitude conduit insensiblement à une vue et à une peinture plus précise des formes individuelles» physiques ou morales, et les ébauches de Joinville font pressentir les portraits de Comines.
Des quatre grands seigneurs pleures par Rutebeuf, le moins connu est Anceau de l'Isle-Adam, Tun des ancêtres du fameux grand maître de Rhodes ^
4tl KUTBBEUF.
Villiers de risle-Adam. S'agit-il d'Anceau IV, qui mourut en 1285 en Aragon, où il avait accompagné Philippe le Hardi, ou bien de son père Anceau III ? Les commentateurs hésitent. Rutebeuf ne nous apprend guère qu'une chose sur le compte de son héros, c'est qu'il aimait la chasse. La complainte est médiocre, pleine de jeux de mots insipides et obscurs. Nous n'y relèverons que quelques vers où le poète reproche à la Fortune son inconstance :
Un homme est rite sur la roue.
Chacun le sert, chacun l'honore.
Chacun Tainie. chacun l'entoure.
Mais elle tourne en hien peu d'heure; Les servis tombent en la boue.
Et les serTants lui courent sus.
Le comte Eudes de Nevers était parti en 1265 pour la Terre Sainte, en compagnie d'Erard de Valéry. Deux ans après, il y mourait, et son cœur était rapporté à Gîteaux. Il laissait pour lui succéder dans le comté de Nevers son gendre le prince Jean, fils de saint Louis.
Ha! comte Jean, beau très dous sire.
De vous puisse -t-on dire un jour Tout le bien qu'on dit du comte Eudes !
Rutebeuf fait un grand éloge d'Eudes :
Meilleur que lui ne pourra naître, Mon escient, de corps de femme....
Le cœur du comte est à Citeaux, Son âme là-haut en saints cieus, Et son corps repose outre mer, Voilà partage bon et beau !
Y a là trois joyaus de pris, Que tous les bons doivent aimer.
Dans les cieus il fait bon semer :
N'y faut pas la terre fumer, Nul oiseau n'y mange le grain....
Messire Erard,Dieu vous maintienne Et en bonne vie vous tienne 1 Il en est bien besoin là-bas!...
Rutebeuf exhorte le roi et les seigneurs à partir au secours de Saint- Jean-d' Acre, maintenant qu'elle est <c dégarnie » de la bannière redoutée du comte Eudes.
Quatre ans après, en 1271, la mort frappait encore, entre autres personnages considérables, le roi de Navarre et le comte de Poitiers, et Rutebeuf écrivait deux nouvelles complaintes.
Thibaut V, comte de Champagne et de Brie et roi de Navarre, fils du célèbre trouvère Thibaut IV, était mort à trente et un ans en Sicile, à son retour de la croisade de Tunis, laissant ses possessions à son frère Henri. Issu du troisième mariage de Thibaut IV, Thibaut V avait, par le fait même de sa naissance, encouru la haine de son oncle et de sa tante, le duc et la duchesse de Bretagne, qui comptaient hériter du royaume de Navarre. D'après la pièce de Rutebeuf, on peut conjecturer que cette haine s'était manifestée par des calomnies : avant la croisade de Tunis, le jeune roi de Navarre n'avait pas eu l'occasion de montrer ses vertus guerrières, on l'accusait de n'en ])oint avoir. Rutebeuf répond à ces attaques en invoquant le témoignage d'Erard de Valéry, qui fut
connétable de Champagne; Erard avait accompagné le rôi de. Navarre à Tunis et lavait sans doute initié au métier des armes.
Le poète insiste d'abord sur cette idée, que le jeune roi est mort avant le temps :
Pitié me fait pleurer la mort D'un homme qui avait sur Seine Et sur Marne maintes maisons.
Nul homme n'atteignit si haut Qu'il fut venu, ne fût la mort Qui avant le temps l'a saisi.
C'est le roi Thibaut de Navarre.
Sa mort met en deuil son royaume et son comté. Quand il succéda à son père, il eut assez d'ennemis; il n'avait oncle ni tante qui le cœur n'eût plein de colère. Mort déloyale, qui n'entends rien, si tu l'avais laissé vivre encore soixante ans, on se serait moins désolé. Mais tu l'as tué en sa venue. Le poète ne peut se taire quand il se souvient des exploits du prince devant Tunis :
Le premier il était sorti, Ne retournait que le dernier.
Il ne prenait pas garde à la dépense,
Pair des barons, des pauvres père, Et des moyens ami et frère.
Il faisait tremper la soupe deux fois par jour pour nourrir ses familiers. Sur le champ de bataille, son exemple inspirait à tous la hardiesse :
Qui l'avait en Champagne vu, A Tunis ne l'eût point connu :
Au dçinger Vçn cojmaît prud'h9mmç«
Quand on est en paix dans son pays, on passerait pour fou si on se battait contre les murs. Par là, dit Rutebeuf, je veux abattre calomnie , si on en a dit. Quand il faisait le guet, chacun était tranquille.
Car son guet valait bien un mur....
Roi Henri, frère du bon roi»
Dieu mette en tous si bon courage Qu'eut le roi Thibaut votre frère !
Déjà vous eûtes si bon père!...
La complainte du comte de Poitiers est du même temps que celle du roi de Navarre. Saint Louis avait donné en 1241 à son frère Alphonse le comté de Poitiers, enlevé aux Anglais ; peu d'années après, Alphonse, marié avec l'héritière du comté de Toulouse, avait joint ce comté à celui de Poitiers. Après avoir accompagné le roi dans ses deux croisades, le comte de Poitiers et de Toulouse mourut en Italie, au retour de la seconde, laissant ses possessions à son neveu, le nouveau roi Philippe le Hardi.
Rutebeuf vante les sentiments religieux du comte, et nous apprend qu'au serment habituel : «. Par sainte Marie I » il avait substitué, par scrupule, cette curieuse variante : « Par sainte Garie ! » Les largesses d'Alphonse de Poitiers étaient célèbres au XIII* siècle, le poète en avait eu sa part et témoigne sa reconnaissance. Les éloges donnés à la libéralité du comte ne sont donc pas des compliments de commande. Pour achever de s'en convaincre, il suffit de relirç ce récit de Joinville ; « Pen^
dant le séjour du roi à Saint-Jean-d' Acre , les frères du roi s'étaient mis à jouer aus dés, et le comte de Poitiers jouait si courtoisement que, lorsqu'il avait gagné, il faisait ouvrir la porte de la salle et faisait appeler les gentilshommes et les gentillesfemmes, s'il s'en trouvait là, et il donnait à poignées aussi bien ses deniers que cens qu'il avait gagnés. Et quand il avait perdu, il achetait par estimation les deniers de cens avec qui il avait joué, et il donnait tout. »
La complainte du comte de Poitiers est composée avec un soin particulier. Rutebeuf commence par faire le portrait du parfait chrétien : Celui qui aime Dieu et le sert et le redoute, volontiers écoute sa parole, ne craint ni maladie ni mort. La tentation lui semble un souffle, car il a bon écu contre elle, c'est le côté de son créateur :
De son côté il fait son heaume»
Et s'en fait écu et yentaille,
Et blanc haubert et double maille.
Il fait le sacrifice de sa vie, abandonne père et mère, femme et enfants, laisse sa terre, et combat pour Dieu jusqu'à la mort. Alors il reçoit le prix de son service, car Dieu et lui sont quitte à quitte.
Ainsi fut le comte de Poitiers. Jamais on ne le vit si irrité qu'il lui sortît de la bouche autre chose que de bons enseignements. Son plus grand serment était : « Par sainte Garie ! » Il fut, tant qu'il vécut, miroir de chevalerie. Seigneur Dieu! oii pre-
PIECES LYRIQtJES. 5^
nait-il tout ce qu'il donnait aux pauvres prud'hommes, sans attendre qu'on lui demandât ?
L'on nous a parlé d'Alexandre, De sa largesse, de son sens, Et de ce qu'il fit de son temps :
Chacun peut là-dessus mentir, Et nous ne l'osons démentir, Car alors nous n'y étions pas.
Mais si pour sa bonté, ses dons, Le royaume céleste on gagne, Le comte Alphonse y doit bien être.
Dieu le tenta maintes fois pour connaître sa foi : il le trouva un Job pour la patience, un saint Abraham pour la confiance. Le comte accompagna outre mer son bon frère le roi. Jamais prince ne tint plus grandement sa maison près de son frère ; il ne fit pas honte à son bon père. Dieu l'a pris dans son paradis; si dans cette région on faisait un roi par élection, je ne sais prince qui le valût.
Quelle dure nouvelle est arrivée à Toulouse et à Poitiers !
Le vilain dit : « Tôt vont nouvelles » .
J'entens le$ bonnes et les belles.
Qui mauvaise nouvelle apporte, Tout à temps vient-il à la porte, Mais il y vient bien toutefois.
On sut vite qu'en la croisade De Tunis, en son revenir.
Voulut Dieu retenir le comte.
On le sut tôt et cà et là.
Partout la renommée alla, Partout en fut fait le service En chapelles et en églises....
Les Toulousains et Poitevins N'auront jamais meilleur seigneur
Les ordres religieux.
On sait quel pieux respect saint Louis professait pour les ordres religieux, et quel soin il mettait à les attirer près de lui dans sa capitale. Il y installa successivement les Carmes, les Béguines, les Frères du sac ou Sachers, dont l'ordre n'eut qu'une durée éphémère et survécut peu au roi qui le soutenait; il fonda la communauté des Quinze- Vingts, celle des filles de l'Hôtel-Dieu qu'on appelait les Filles-Dieu ou encore les Filles du roi.
« De même, dit Joinville, que le scribe qui a fini son livre l'enlumine d'or et d'azur, le roi enlumina son royaume de belles abbayes qu'il y fit, et d'une grande quantité d'hôtels-Dieu et de maisons de Prêcheurs, de Gordeliers et autres religieus. »
Les Carmes étaient aussi nommés les Barrés, à cause de leur costume coupé de bandes ou barres transversales. Ils demeuraient tout près des Béguines, dans la région qui s'est appelée plus tard le quartier de VAve'Maria. Les Béguines et les Filles-Dieu ne prononçaient pas de vœux perpétuels ; elles pouvaient quitter l'ordre au bout d'un temps déterminé, comme de nos jours encore les béguines de Gand. Il y avait aussi des Béguines et des Béguins qui vivaient dans le monde en suivant certaines règles. Paris possédait en outre les Gordeliers ou frères Mineurs, portant sur leur robe grise le cordon à trois nœuds de Saint-François, les frères Prêcheurs ou Dominicains ou encore Jacobins (leur couvent était rue
Saint- Jacques), qui allaient sans chemise, portant directement sur la peau la robe de laine ou lange, les Trinitaires, voués à la rédemption des captifs et qui, de par leur règle, ne pouvaient chevaucher qu'à âne, les chanoines réguliers du Val des Ecoliers, les Chartreux, qui, établis d'abord à Gentilly, avaient obtenu en 1258 de s'installer à Paris dans l'hôtel de Vauvert, les Hermins ou hermites de Saint-Augustin, les Guillemins ou Guillemites, qui se rattachaient aussi à l'ordre de Saint-Augustin.
Nous les voyons tous défiler dans la satire intitulée les Ordres de Paris et dans la Chanson des ordres, Rutebeuf se plaint qu'il ne suffise plus d'être prud'homme (honnête homme) pour être considéré : il faut être affilié à quelque béguinage; les Béguins, et par là il entend les religieux en général, dominent le monde. C'est particulièrement aux Jacobins qu'il en a; il ne leur pardonne pas la guerre faite à l'Université de Paris, dans laquelle ils ont su mettre de leur côté le pape et le roi. Les adversaires des ordres mendiants n'ont réussi qu'à faire condamner VÉvan^ gtle éternel, œuvre d'un Cordelier, où l'institution des nouveaux ordres était présentée comme la troisième et définitive phase de l'évolution religieuse du monde, comme le règne du Saint-Esprit*, la
1. Les ordres mendiants ne faisaient que s'appliquer à euxmêmes cette idée du règne du Saint-Esprit, formulée avant eux, notamment par les Albigeois, et qui repose sur l'Apocalypse. Le titre complet de l'ouvrage est Introduction à VÉwangile éternel. L'auteur est Gérard de San Donnino.
première phase, règne du Père et des laïques, étant caractérisée par l'Ancien Testament, et la seconde, règne du Fils et du clergé séculier, par l'Évangile du Christ.
Dans la Chanson des ordres, Rutebeuf reproche aux frères Mineurs d'avoir, comme les Prêcheurs, acquis des richesses. Qui n'obéit à ces deux ordres passe pour hérétique, si honnête homme qu'il soit. Le poète décoche aussi quelques traits aux Trinitaires, aux Barrés, aux Sachers, aux Filles-Dieu, aux Béguines : « Geus de la Trinité ont grand fra4;ernité; ils ont transformé les ânes en roussins. Les frères Barrés sont gras et carrés. Les frères Sachers ressemblent à un vacher qui sort de son maisnil. Le roi a sept-vingts filles ou plus : jamais comte ni duc n'en engendra autant. Nous avons beaucoup de Béguines, qui ont de larges robes : dessous la robe font ce que pas ne vous dis. » Il y a encore un couplet consacré aux Quinze-Vingts, l'ordre des « non-voyants », comme dit Rutebeuf, mais il y règne une obscurité, peut-être voulue.
Les sentiments du poète se donnent plus libre carrière dans la satire des Ordres de Paris,
Au nom de Dieu triple et un, Rutebeuf commence à dire ce que son cœur lui dicte.
De maintes sortes, maintes guises, S'y prennent ceus qui n'ont appris Métier par quoi ils puissent vivre :
Les uns revêtent cotte grise, Et les autres vont sans chemise, Et font savoir leur pénitence....
Les Barrés sont près des Béguines :
Ils en ont sept-vingts pour voisines.
Ne leur faut que passer la porte :
Car par autorités divines, Par exemples et par doctrines Que les uns aus autres apportent, Ne peuvent prendre nul détour *....
Léger est Tordre des Béguines, Je vous dirai de quel manière :
L'on en sort bien pour mari prendre; D'autre part, qui baisse la tête Et a robe large et plénière, Devient Béguine sans le cloître.
Et ne leur peut-on pas défendre Qu'elles n'aient de la chair tendre....
Si pour cela Dieu leur donnait Le bonheur qui ne prendra fin, Saint Laurent l'acheta trop cher.
Les Jacobins sont si prudhommes
Qu'ils ont Paris et qu'ils ont Rome,
Ils sont à la fois rois et papes,
Et de biens ils ont grande somme.
Celui qui meurt et ne les nomme
Ses exécuteurs, pert son âme.
Ils sont apôtres par parole :
Bien profitèrent de l'école.
Qui sur eus dit vrai, on l'assomme;
Car leur haine n'est pas légère.
Pour moi, qui crains ma tête folle,
Plus ne dis qu'un mot : ils sont hommes.
Si les Cordeliers peuvent gagner Dieu avec leur corde, ils furent bien inspirés de la prendre. (Viennent ici des plaisanteries et de mauvais jeux de
1. Rutebeuf dira ailleurs, dans la Vie du monde : a Les Béguines et les Béguins mènent très bonne vie, mais il ne faut pas mettre glouton avec bon vin, ni geline avec coq, ni chat avec le lard ».
mots sur corde, accord, miséricorde, concorde, etc.). Un d'eux a cependant fait un livre qui, dit-on, ne peut plaire à Dieu *.
L'ordre des Sachers n'est pas né viable :
L'ordre des Sacs est pauvre et nu, Et il parait si tard venu Qu'avec peine se soutiendront.
Si Dieu avait pareille robe Qu'ils portent au milieu des rues, Bien ont son habit retenu, Et leur en est bien advenu.
Par un homme 2 ils sont soutenus ; Tant qu'il vivra, que Dieu les aide!
Si Mort le dépouille de vie, Qu'ils aillent d'où ils sont venus :
Chacun s'en aille à la charrue.
Le roi a mis en un repaire, Mais je ne sais pas pourquoi faire.
Trois cents aveugles côte à côte....
Les uns tirent, les autres poussent, Et se donnent mainte secousse, Car n'y a nul qui leur éclaire.
Si le feu y prenait, nul doute Que l'ordre ne fût tout brûlé :
Aurait le roi plus à refaire.
On parle de Filles de Dieu ; Pourtant ne m'a-t-on fait savoir Que Dieu ait eu femme en sa vie.
Si vous croyez faus comme vrai.
Et pour bon sens tenez folie.
Je vous en quitte ma partie.
Je dis que ce n'est- point un ordre.
Mais c'est mensonge et tricherie Pour les folles gens décevoir.