‹ Rutebeuf (volume 2)Chapitre 11 sur 37 · Le roi · texte numérisé non relu

Le roi

On y vient, puis on se marie.

Le lignage de Notre-Dame

Est hui plus grand qu'il n'était hier.

Le roi a filles à foison,

Et en a si grande famille

Que nul ne l'oserait penser.

La France n'est point orpheline...

Car le roi engendre des filles,

Et ses filles en font autant....

Point ne méprise Trinitaires :

De ce qu'ils ont acquis et pris Envoient le tiers à mesure Outre mer racheter captifs.

S'ils font ce que j'en ai appris, C'est charité et nette et pure :

Je ne sais s'ils partagent bien.

Je vois, deçà, les pommeaus luire Des manoirs qu'ils ont entrepris.

S'ils font, delà, même dépense, Ils font comme veut l'Écriture, Et n'en doivent être repris.

Le Val des Ecoliers m'enchante :

Ils quêtent pain et ont des rentes Et vont à cheval et à pied.

L'Université, la dolente, Qui se plaint et qui se lamente, Trouve en eus bien peu d'amitié, Quoique d'eus elle ait eu pitié.

Mais ils ont moult bien appliqué Ce que dans l'Ecriture on chante :

Quand on a les mauvais aidé, On trouve en eus inimitié; Mauvais fruit sort de mauvais arbre.

Ceus de Chartreuse sont moult sages; Car ils ont laissé le bocage Pour approcher la bonne ville....

Notre croyance dégénère, Mensonge devient évangile *,

1. C'est encore ici, selon toute vraisemblance, une allusion ù V Évangile éternel.

62 RDTEBEUF.

Nul n'est sauvé sans béguinage.

Pinid'homnie n'«st cru en concile Plus que deus gens contre deus mille :

C'est grand douleur et grand dommage.

La pièce se termine par une strophe assez obscure sur les Guillemins.

Rutebeuf, on le voit, s'en prend directement au roi, et le rend responsable de l'autorité croissante des ordres religieux. Cependant Joinville nous raconte que lorsque saint Louis « était en joie », il aimait à entendre démontrer que a prud'homme vaut mieus que béguin », ce qui est la thèse même de Rutebeuf. Le poète va jusqu'à insinuer qu'en faisant ses fondations pieuses, saint Louis cède à un besoin d'agitation plus qu'à un zèle bien entendu pour la religion : a Si le feu prenait aus Quinze-Vingts, le roi aurait plus à refaire! » Le nom du roi revient encore, spirituellement amené, à la fin du dit des Béguines^ écrit en jolis vers de sept syllabes :

En quoi que Béguine die, N'entendez tous rien que bien.

Tout est de religion Ce que l'on trouve en sa vie.

Sa parole est prophétie.

Elle rit.î* C'est compagnie.

El pleure? Dévotion.

Elle dort ? Elle est ravie.

El songe? C'est vision.

Elle ment? Ne croyez mie.

Si Béguine se marie, C'est sa conversation :

Son vœu, sa profession, I>('e8t pas pouv toutç s^ vie<

Antan pleurait : cet an, prie; L'an prochain prendra mari.

Elle est Marthe et puis Marie ; £1 se garde ou se marie.

Mais n'en dites point de mal, Le roi ne le souffrirait.

Dans une pièce de satire générale, la Vie du monde, Rutebeuf nous dit qu'il chercherait volontiers un ordre religieux pour y sauver son âme; mais la plupart n'ont de l'ordre que l'habit et le nom. On y viole tous les vœux.

Chanoines réguliers mènent très bonne vie, Chacun a son hôtel et sa maison montée :

Il y en a de tels qui ont grand seigneurie, Qui font peu pour amis, et beaucoup pour amie.

En l'ordre des chanoines dits de Saint-Augustin Ils vivent grassement, sans tumulte et sans bruit. Qu'il leur souvienne donc, le soir et le matin, Que la chair bien nourrie porte à l'âme venin.

L'ordre des Moines noirs, l'ordre de Saint-Benoît a qu'on dit le Mal-tourné », ne pense plus à Dieu. L'ordre de Cîteaux est sage et bien croyant,

Mais trop ils me déplaisent quand ils se font marchand?, Et de charité faire deviennent oublieus.

Ceux de Prémontré se laissent décevoir par Orgueil et Convoitise :

Ils sont par dehors blancs, et par dedans sont noirs.

Les Barrés, les Sachers, les frères de la Pie ^, Comment trouveront-ils en ce siècle leur vie ? Ils sont trop tard venus, c'est l'heure de complies : Le pain est tout donné, il n'y faut plus compter.

1. Ordre de chanoines réguliers établi par saint Lou^s eq 1268,

^IZJkTA aux r-'^r^r-il:!*. c^es t-:;. i^=.t trop :

La.* h'jkibt.i^^ et I*^ yrl-Hf» *i !-•■* 2.: Ire* Bp^aitûiks .S>r.t *<x;7<tal ptl-tr.i** aa:» **--:*«* «< ai* saints. S» t> 'i - I*, •T etk *a-î ^T-!: ^«r z, ci **.* psi« certain : 5;; <^,**-« ttii'ïî:;! *a^^e*, elle* iril-tit i>»éa zaoins-

Q,;îf,^ *.«* ftor.fl^ic* »'en togî par le pajs s'ebaUre, L** Tf»*^« i» Pari*. le* aalre* a Montmartre. Vurioi^ îl en part dea». qa on en ramené quatre — .

D'après Achille Jubioal, on répéterait encore à Parih ce vieux dicton : « C*e<t Tabbaye de Montmartre; — on y va deus, on revient quatre. »

La Bataille des vices contre les vertus^ ou le dit de la Mensonge^ est spécialement dirigée contre les ordrcH mendiants. Cette pièce est ironique d'un bout â Tautrc ; c'est d'ailleurs ce qu'annonce le second liln? : a 'dit de la Mensonge ».

Puisqu'on s'accorde à dire que « Qui est oiseus p(;(;ho facilement », Rutebeuf va travailler, comme il Huil le faire, c'est-à-dire rimer,

Gur autre ouvrage ne sais faire.

Il vu |)arl('r de deux ordres saints, élus de Dieu, (|ui ont coinhallu les vices et exalté les vertus. Humililé u aballu Orgueil, Largesse a triomphé d'Avarice, Drhonuaireté d'Ire, Charité d'Envie, Abstinence do (îloulouuio, Chasteté de Luxure. 11 n'y a pas woi\uuto-dix ans que ces deux saints ordres vinrent :

iVmr prtV'hor Humiliée,

Qui ost voie do vt^ritô,

Pour ToxiiUor ot pour la suivre.

Comme ils le trouvent eu leur livre.

Vinrent ces saintes gens sur terre, Dîea les envoya nous sauver. Quand ils vinrent premièrement, Ils vinrent assez humblement.

Du pain quêtèrent, c'est la règle, Pour ôter les péchés du siècle.

Quand ils vinrent chez pauvre prêtre, Tel bien qu'il eut, c'est vérité.

Prirent en bonne patience, Au nom de sainte Pénitence.

Humilité était petite, Que pour eus ils avaient choisie :

Humilité a bien grandi, Car les Frères sont les seigneurs Des rois, des prélats et des comtes....

Humilité chasse l'Orgueil :

C'est bien le droit et la raison Que si grand dame ait grands maisons £t beaus palais et belles salles, Malgré tant de mauvaises langues.

Celle avant tout de Rutebcuf, De les blâmer si coutumicr....

Pour micus Humilité défendre Contre les attaques d'Orgueil, Ont fondé dcus palais les frères....

Or parlent quelques médisants, Qui par le pays vont disant Que si Dieu avait pris le roi, Par qui ils ont honneur et pris.

Moult serait la chose changée, Et leur seigneurie éloignée ; Et tel qui leur fait bonne mine Peu songerait à ]eur amour, Et tel leur fait semblant d'amour Qui par crainte le fait ainsi.

Et je répons à leurs paroles Et les dis vaines et frivoles.

Si le roi leur fait son aumône Et s'il leur donne de ses bicnâ, Et qu'ils en prennent, ils font bien, Car ils ne savent pas combien

Ni quel temps cela peut durer....

Qu'on prenne le bien quand on peut, Car on ne le prcnt quand on veut.

Humilité est si grand dame Qu'elle ne craint homme ni femme; Et les Frères, qui la maintiennent, Tout le royaume en leur main tiennent.

Les secrets ils cherchent et fouillent.

Partout s'abattent et pénètrent.

Si partout on les laisse entrer, Il y a trois bonnes raisons :

L'une est qu'ils portent bonne bouche, Et chacun doit craindre reproche; L'autre qu'on ne doit s'aviser De repousser nulle gent d'ordre ; Et la troisième est pour l'habit Où l'on pense que Dieu habite, Et il le fait, point je n'en doute.

Les méchants ont peur de leurs enquêtes, et leur font joie et fête. Aussi font-ils tenir pour prud'homme tel qui ne croit pas la loi de Rome ; ils transforment ainsi un avare en homme généreux.

Bien que, dans le dit de la Mensonge^ il s'agisse à la fois des deux ordres mendiants, ce sont avant tout les Jacobins que vise Rutebeuf. Il avait plus de mansuétude pour les Gordeliers ou frères Mineurs. Une pièce obscure, le dit des Cordeliers, semble même être une apologie de cet ordre à propos d'un procès qu'un couvent de Gordeliers vient de soutenir contre « la servante qui cloche la cloche du clocher », procès où interv^iennent le pape, l'évêque et un prêtre Itier, né à Reims. Les Gordeliers ont été obligés de s'installer ailleurs. Dans celte pièce, Rutebeuf épilogue sur la signification du mot Menof*

(frère mineur) d'après le sens qu'on peut attribuer à chaque lettre. On trouve des plaisanteries dans ce goût :

En la corde s'encordent cordée à trois cordons, A la corde s'accordent dont nous descorderons.

Les Jacobins sont seuls pris à partie dans le dit des Jacobins et dans le Pharisien. La première pièce est d'un rythme grave, et s'élève parfois jusqu'à l'éloquence :

Quand frères Jacobins vinrent d'abord au monde. Us étaient par dehors et purs et nets et mondes ; Longtemps ils ont été comme les eaus profondes Qui sans courir jamais tournoyent à la ronde.

D'abord ne demandèrent qu'un toit où reposer,

Avec un peu de chaume ou de paille grossière.

Le nom dé Dieu prêchaient aus pauvres sans monture;

Maintenant n'ont que faire de gens qui vont à pied.

Tant ils ont eu d'argent de clercs et de laïques Et d'exécutions, d'aumônes et de legs, Que des basses maisons ont fait si grands palais ^ Qu'un homme lance au poing y ferait un galop»

De tels gens ne vont pas dans le sentier de Dieu, Car Dieu ne veut avoir tonneaus sur son chantier, Ni deniers l'un sur l'autre, ni blés, ni pains entiers, Et ce sont des banquiers que les frères du jour...*

Honni soit qui croira jamais pour rien au monde Que dessous simple habit méchanceté ne loge; Car tel vêt rude robe, où félon cœur repose; Le rosier est piquant, si suave est la rose.

1. Il nous est difficile de nous associer à ce reproche dd Rutcbeuf, qui revient si souvent dans ses satires; c'est au goût des ordres religieux pour les « grands palais » que nous devons ces beaux cloîtres du moyen âge qui font encore l'admiration de notre temps.

Dans le Pharisien ou Hypocrisie^ les Jacobins ne sont pas nommés, mais ils sont désignés fort clairement.

Rutebeuf veut protester contre Hypocrisie, cousine germaine d'Hérésie. Elle qui avait l'habitude de coucher dans la vermine, on la prise et on l'honore; nul n'est bien vu et honoré qui ne la flatte. Elle a fait crier merci ù tous ses adversaires :

Je vous veus dire sa façon,

Qui sont SCS seigneurs et ses maîtres

Parmi la ville....

Grands robes ont de simple laine Et ils ont de simples manières ; Simplement chacun se comporte, Couleur ont simple et pâle et vaine,

Simple visage, Et sont cruels, félons et traîtres Vers ce us à qui ils ont affaire,

Plus que lions Ni léopards, ni scorpions....

Ils nous trompent et trahissent Dieu. S'il était sur terre, ils le tueraient.

Autrement ils font qu'ils ne disent :

Prencz-y garde.

Hypocrisie la renarde.

Qui dehors oint et dedans larde,

Vint au royaume :

Tôt eut trouvé frère Guillaume, Frère Robert et frère Alleuume,

Frère Jofroi, Frère Lambert, frère Lanfroi....

Tel qui, croit-on, se frotte au lange^ Autre chose a sous la courroie^

A mon avis.

N'est pas tout or ce qui reluit.

Hypocrisie est en renom;

Tant elle a fait, Tant ont les siens bien travaillé Que par la fraude ils ont conquis

Grand part du monde....

C'est par de telles gens que l'Antéchrist viendra.

On voit que le personnage allégorique qui porte dans le titre le nom de Pharisien^ change de sexe et devient Hypocrisie dans la pièce. Ce personnage ne diffère pas du Faux- Semblant introduit par Jean de Meung dans le Roman de la Rose, L'un et l'autre sont la personnification de l'hypocrisie qui se couvre du manteau de la religion, ce sont les ancêtres du Tartufe de Molière. Mais l'un et l'autre, dans l'esprit de nos trouvères, appartenaient à l'ordre de Saint' Dominique. « Je suis, dit Faux-Semblant, des valets de l'Antéchrist,

Je suis des Talets d'Antéchrist, Des larrons dont il est écrit Qu'ils ont habits de sainteté Et vivent en telle feij;itise :

Dehors semblons agneaus plaintifs, Dedans sommes loups ravisseurs.

En somme, le principal reproche que l'on adresse aux Jacobins est le reproche d'hypocrisie : ils affectent, dit-on, d'avoir la robe de laine (le lange) sur la peau, mais plus d'un porte chemise * ; ils flattent par

1. La chemise était encore un objet de luxe. On a pu dire que l'usage universel de cette pièce du costume est l'événement le plus considérable du xiv^ siècle, par l'influence qu'il a eue sur la fabrication en grand du papier de chiffe, notre papier moderne.

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devant et frappent par derrière. Ajoutez l'amour des richesses, contraire à la lettre comme à l'esprit de leur règle, la passion de dominer, l'orgueil. Nous savons qu'ils fournirent à l'Eglise beaucoup d'inquisiteurs; dès cette époque, on les accuse de s'insinuer dans les maisons, de chercher ù surprendre les secrets des familles. Mais leur grand crime, aux yeux de Rutebeuf et de ses amis, celui qui explique la violence de toutes ces attaques, c'est leur hostilité . contre l'Université.

Les Jacobins reparaîtront dans les pièces relatives à l'Université, et aussi, avec les autres ordres, dans les satires sur le Monde et l'Église. Un seul ordre trouve grâce devant Rutebeuf, c'est celui de Saint- Victor ; a Nul, dit-il dans le poème allégorique intitulé Voyage du paradis, nul ne tient la voie de charité excepté les moines de Saint- Victor. Jamais on ne vit gens si sages ; ils ne font pas leur Dieu de leur panse, comme les autres moines font. »

L'Université de Paris. Le procès de Guillaume de Saint-Amour.

Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour eux n'avait point d'ailleurs le caractère d'une tendresse aveugle, car il les gourmaiiilc, non biki- \jgueur, dans le dit de ûfé de l'uris. C'i'lait à la suite d'une de ces

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