‹ Rutebeuf (volume 2)Chapitre 16 sur 37 · SATIRES. LA GUERRE DE FOUILLE · texte numérisé non relu

SATIRES. LA GUERRE DE FOUILLE

Tournoyeurs, qu'attendez- vous donc, Vous qui ne défendez la terre Qui est à votre créateur?

Vous avez bien les yeus bandés Quand vers Dieu ne vous défendez, Et pour lui ne vous préparez.

Peu craignez la profonde tour D'où les captifs n'ont nul retour, Où par paresse descendez.

N'y a plus là ni tour ni passe. ^ Quand mort ainsi vous va guettant, A Dieu corps et ûme rendez.

Par ses chants de croisade, Rutebeuf aidait comme il le pouvait le pape Clément IV, qui faisait aussi de grands efforts pour répondre aux demandes de secours de Jofroi de Sergines.

Si dans la Complainte de Constantinople et la première Complainte d'outre^mer Rutebeuf exhorte les princes et les chevaliers à voler au secours de Saint- Jean-d'Acre, il les poussait d'autre part, presque en même temps, à seconder Charles d'Anjou dans sa guerre de Fouille, pour la conquête du royaume des Deux-Siciles. Le pape, instigateur de l'entreprise, avait autorisé la levée d'un décime sur les biens du clergé pour subvenir aux frais de guerre.

Charles d'Anjou eut à lutter successivement contre Manfred et son neveu Conradin, que Rutebeuf, dans le dit de Fouille ^ compare à Agolant et à son ûls Eaumont, les adversaires de Charlemagne dans la chanson d'Aspremont. Les arguments du trouvère sont toujours les mêmes : on n'a le paradis que si on le gagne, et, comme la vie est courte, il faut se hâter de l'employer au service de Dieu.

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La pief* d^ R'.iu Ivul" d. bute par od court rècil : Laulre jiur, vers la Sainl-Renji . il rbevaurhait |>.>iir ses atTairps, ji^nsani aux malheurs de la Terre Saillie. Dislrjîl par cttle jiensêe, il se dêlourna de sa vi*io, el lr\iuva UTie mais<>D où il v avait quatre chi'^aliiTS, qui jpivs soujkt allt-reut s'ébattre dans un veiyi'r j>rès du bi>is. Il desrendit jK>«r s'accoter à une h.iie et il les éci>uta parler. L'un d'eus avait pris I.ï ■•ivl\, ot un autre oe la voulait prendre. Or i l.ctder l'aulrr à i

On peut aujourd'hui avoir facilement le paradis. Saint Pierre et saint Paul l'ont acheté bien plus cher, d'un bien fort précieux, la tête et le cou.

Le Décroisé. — Sans courir les aventures, on peut gagner Dieu ici, et vivre de son héritage.

Le Croisé. — Tu penses, sans tribulation, gagner Dieu par ton beau rire ! Ils furent donc fous, les saints qui souffrirent le martyre pour obtenir la rédemption?

— Seigneur qui prêchez la croisade, Sermonnez donc ces haut tondus, Ces grands doyens et ces prélats....

Clercs et prélats doivent venger Notre Dieu, puisqu'ils ont sa rente.

Ils ont à boire et à manger, Il ne leur chaut s'il pleut ou vente.

Le monde est tout en leur pouvoir.

S'ils vont à Dieu par telle sente, Seraient bien fous de la changer.

Car c'est de toutes la plus gcntc.

Le Croisé. — Laisse les clercs et les prélats, et vois le roi de France qui, pour conquérir le paradis, expose son corps et ses enfants. Il aurait de meilleures raisons que nous de demeurer dans son royaume.

Le Décroisé. — Je veux rester au milieu de mes voisins et mener douce vie. Vous irez outre mer, vous qui pouvez embrasser de grands faix. Dites au Soudan que je me moque de ses menaces. S'il vient par ici, il lui en cuira, mais là-bas je ne Tirai pas chasser. Je ne fais tort à personne, me couche tut et fais grand somme, et aime bien mes voisins.

122 RtTBBBUF.

— Ici tu veus à Taise vivre, Sais-tu si tu vivras longtemps?...

C'est tout un, tiens-le pour certain»

Et vie d'homme et œuf brisé.

Las! Malheureus! Mort te pourchasse, Qui tôt t'aura lacé et pris :

Dessus ta tête tient sa masse :

Vieus et jeunes ont même pris.

Tôt a fait d'un pied une échasse.

Le Décroisé. — C'est grand merveille que les geqs qui vont outre mer et dont Tâme est pour meilleure tenue, ne vaillent rien quand ils reviennent.

Pourquoi aller chercher Dieu si loin?

Si Dieu est quelque part au monde, Il est en France, c'est sans doute.

Ne pensez qu'aille se cacher Entre gens qui ne l'aiment mie.

Votre mer est si profonde qu'il est bien juste que je la redoute.

Le Croisé. — Tu ne redoutes pas la mort et sais qu'il te faut mourir; et tu dis que la mer te fait peur ! Quelle folie ! Les mauvais mourront ici en leur lit (( comme des vaches ». Bienheureux qui mourra là-bas I Pour moi , pourvu que le corps puisse sauver l'dme, peu m'importe la prison, la bataille, ni de laisser enfants ni femme f

Le Décroisé. — Beau cher sire, quoi que j'aie dit, vous m'avez vaincu et maté, je prens la crois.

On est frappé de voir le Décroisé se déclarer subitement vaincu, sans préparation, sans qu'on l'ait senti faiblir dans ses ripostes. Mais la brus-

SATIRES. LÉS CllOISADES. l2â

querie de la conclusion n'est pas, quoi qu'on en ait dit, un moyen habile du poète pour marquer son secret sentiment tout en concluant, pour la forme, en faveur de la croisade. C'est le contraire d'une habileté. L'intérêt du sujet et le charme des détails dissimulent mal la gaucherie de l'auteur dans la conduite générale du dialogue. On n'avance pas, on piétine sur place, chacun des interlocuteurs revenant sans cesse aux mêmes arguments. Dans ces conditions le débat ne pouvait se clore que par une conversion instantanée, par une sorte de coup de grâce. Rutebeuf qui est, sans aucun doute possible, un partisan du Croisé, néglige même l'artifice élémentaire qui consiste à atténuer les raisons du personnage à qui on veut donner tort; il était trop heureux de mettre dans la bouche du Décroisé de vigoureuses attaques contre les prélats.

Malgré d'honorables exceptions , l'inexpérience dans l'art du dialogue est générale au moyen âge. Cependant les dialogues, sous le nom de « débats », formaient un véritable genre, qui remontait d'ailleurs à l'antiquité. Les débats du vin et de l'eau, de l'hiver et de l'été, du corps et de l'âme, sont célèbres dans notre ancienne littérature. Rutebeuf en a composé deux : celui qui vient d'être analysé, et la Dispute de Chariot et du Barbier, qui est une satire personnelle, et dont il sera question plus loin.

Le dit de la Croisade de Tunis [de la Voie de Tunes] est le manifeste de la dernière croisade.

Les évangélistes, les apôtres, les confesseurs ont

souffert pour Dieu des supplices. Prenez-y garde, vous qui êtes leurs successeurs, on n'a pas le paradis sans martyre. En s'abandonnant aux délices de la chair, on va tout droit à la grande fournaise, au puits d'enfer. Prenons garde,

Car Dieu ne mourra plus pour nulle âme mauvaise !

Dieu dit dans l'Evangile : « Si le prud'homme savait à quelle heure viendra le larron, il veillerait, et le larron ne pourrait lui nuire » . Aussi ne savonsnous quand Dieu dira : « Venez ! » Malheur à ceus qui ne seront pas prêts, car Dieu sera pour eus comme un lion forcené. Vous n'y pensez pas, vous qui prenez toutes vos aises. Le roi ne les prent pas, lui qui va à travers les mers combattre les infidèles ! Il veut quitter douce France. Dieu lui donne de retourner en joie à Paris ! Le comte de Poitiers et le bon comte d'Artois (frère et neveu de saint LouisJ, messire Philippe et le comte de Nevers (fils de saint Louis) suivent le roi de France, ainsi que le bon roi de Navarre Thibaut : il laisse si belle terre qu'on ne saurait en trouver une plus belle. Et le poète ajoute, avec une générosité intéressée : « Quoique les deus fils du roi et le comte d'Artois soient tardifs et lents à me faire du bien, j'ai de pitié pour eus le cœur dolent » .

Rutebeuf s'indigne ensuite contre ceux qui hésitent à suivre le roi :

Dites, qui vous assure de vivre longuement.?

Je vois tel homme riche construire une demeure : Quand il l'a achevée, sans qu'il y manque rien, On lui en fait une autre qui coûte peu d'argent....

Dès lors que rhomme naît, il a bien peu à vivre ; Quand il a quarante ans, il en a moins encore. Quand il doit servir Dieu, il s'abreuve et s'enivre : Il ne se prendra garde que lorsque mort viendra....

Voyez et d'où vous vîntes et où vous reviendrez. Dieu ne fait tort à nul ; n'est nul juge si droit. Il est seigneur des lois, il est maître des droits, Tous jours le trouverez droit juge en tous endroits.

Le moment est venu qu'il a besoin d'amis.

Il ne veut que le cœur de ce qu'il mit en vous. Qui lui aura le cœur et promis et donné, Pour gagner son royaume aura fait un grand pas.

Lés mauvais demeureront :

S'ils sont mauvais ce jour, ils seront demain pires : De jour en jour iront de royaume en empire i.

Puisse le Roi qui conduisit les trois rois à Bethléem conduire les croisés et leur permettre de triompher du Soudan !

Rutebeuf avait d'autant plus de mérite de pousser à la croisade, qu'elle éloignait, comme il le dit, les « bonnes gens ». C'est à cette époque même qu'il s'adressait au roi pour lui conter sa détresse, dans le dit de la Pauvreté de Rutebeuf,

On sait la déplorable issue de l'expédition de Tunis. Le zèle de Rutebeuf n'en est pas refroidi. Il souhaite encore une nouvelle croisade, et il la prêche avec éloquence dans la Nouvelle Complainte d' outre-mer,

1. Ce vers répète purement et simplement l'idée du précédent, avec un jeu de mots que Rutebeuf ne manque jamais une occasion de reproduire.

longue pièce de 366 octosyllabes rimant deux à deux.

Je suis courroucé, dit le poète, de voir qu'on ne secourt pas la Sainte Terre. Saint Paul dit que nous sommes tous un corps en Jésus-Christ : nous sommes donc membres les uns des autres, et cependant nous sommes comme les chiens qui se battent pour un os. Il en dirait plus, mais il n'ose. Dieu est plein de miséricorde, mais il est aussi juge plein de droiture, fort, puissant et sage. Sachons prévoir le jour du Jugement.

Roi de France, roi d'Angleterre, qui devez conquérir pendant votre jeunesse l'honneur du corps et le profit de l'âme, avant que le corps soit sous la pierre, si vous voulez avoir paradis il faut secourir la Sainte Terre, qui est perdue si on ne vient à son aide cette année même. Et si elle est perdue de votre temps, en quel temps sera-t-elle rendue? Roi de Sicile, à qui Dieu a permis de conquérir la Fouille et la Sicile, souvenez-vous de l'Evangile, qui nous ordonne de laisser pour Dieu père et mère, femme et enfants. Barons, à quoi pensez-vous donc? Serontils jamais défendus par vous, ceux d'Acre, qui sont en grand danger et en espérance de secours ? Comtes de Flandre et de Bourgogne, comte de Nevers, quelle honte pour vous si la Terre Sainte était perdue de votre temps! Tournoyeurs, qui vous gelez à courir les tournois l'hiver, quelle folie de prodiguer ainsi votre temps et de laisser paradis pour vaine glpire! SQuv^nçz-YOus de monseigneur Jofroi.de

Sergines, qui fut si brave et qui est aujourd'hui couronné en paradis, et du comte Eudes de Nevers, sur lequel on ne peut chanter que de bonnes chan'sons. Vous devriez prendre exemple sur eux et secourir Saint-Jean-d'Acre et les chevaliers du Temple. Jeunes écuyers « au poil volage », vous ne pensez pas à bien faire! Vous êtes fils de maints prud'hommes — je les vis tels, tels je les nomme, — et vous êtes musards et fous. Vos éperviers sont mieux dressés que vous : car, lorsque vous les lancez, ils vous rapportent Talouette sur le poing.

Honni soit qui ne sert que lui, £t non son Dieu et son pays !

Vous ne faites que ce qui peut vous être agréable. Vous enlevez aux pauvres filles leur honneur, et quand elles ne peuvent trouver mari, elles deviennent « du grand nombre ». C'est un péché qui pèse sur votre âme. Vous marchez sur vos pauvres voisins, et oubliez votre noblesse. Vous attendez, pour penser à bien faire, d'avoir la face ridée et d'être vieux et chenus. Si vous aimiez l'honneur et le renom de votre race, vous seriez prud'hommes et sages.

Quand avez votre temps yécu Sans que païen vit votre écu, Que demandez- vous à Celui Qui sacrifice fit de lui?...

Prélats, clercs, chevaliers, bourgeois, Qui trois semaines pour un mois Laissez aller à votre guise

3an8 servie Pieu et 3ainte Église,

Dites, savez-YOus en quel livre

L'on trouve combien Ton doit vivre ?

— Je ne sais, je ne puis trouver. —

Mais je vous puis par droit prouver

Que quand l'homme commence à naître,

£n ce monde il a peu à être,

Et ne sait quand partir en doit ;

La chose qui plus sûre soit,

C'est que la mort nous courra sus,

La moins certaine, c'en est l'heure.

Après ces généralités, Rutebeuf prend à partie chaque classe de la société : les prélats et les clercs, les chevaliers, les bourgeois.

Prélats aus palefrois danois,...

Vous sermonnez les gens menues Et les pauvres vieilles chenues Qu'elles soient pleines de droiture.

Contre leur gré font pénitence :

Elles ont, sans pain, assez peine ; Elles n'ont pas la panse pleine.

N*ayez peur, on ne vous dit pas de partir à la défense de la Terre Sainte. Mais vous pouvez prendre autour de vous assez de pauvres gentilshommes, chargés de dettes, dont les enfants meurent de faim : donnez-leur de votre avoir, et envoyez-les outre mer. Montrez en exemple, comme en parole, que vous aimez Dieu et le Temple.

Clercs, qui allez bien nourris et bien vêtus grâce au patrimoine du Crucifix, si vous manquez à Dieu, Dieu vous manquera au jour du jugement, ou ce proverbe est trompeur qui dit : « Fais pour moi ce que pour toi j'ai fait ». Dieu vous a fait du bien :

faites-lui don de votre corps, de votre cœur et de votre âme. Que vous serviront vos trésors, quand votre âme sera séparée du corps? Vos exécuteurs garderont vos biens, sans plus s'occuper de votre âme.

S'adressant aux chevaliers, le poète leur dit :

Quand la tête est bien avinée,

Au feu, près de la cheminée.

Vous vous croisez sans sermonner ;

Lors -vous iriez grands coups donner

Sur le Soudan et sur sa gent :

Vous les mettez en triste état.

Quand tous vous levez, au matin.

Avez changé votre latin ;

Bien guéris sont tous les blessés,

Et les abattus redressés.

Les uns vont au lièvre chasser,

D'autres prendre un canard ou deus.

Car de combattre n'est pas jeu.

Bourgeois, riches du bien d'autrui, qui faites un Dieu de votre panse, les pauvres de Dieu se réunissent chez vous et meurent de faim. Vous savez qu'il faut mourir, mais je ne sais s'il vous souvient qu'on est traité selon ses œuvres. Vous ne pensez qu'à avoir de belles récoltes de blé, à vendre sous bonnes cautions, à acheter à bas prix et vendre cher, à faire l'usure et à tromper les gens. Quand votre corps est en terre, vos enfants dissipent votre argent à la taverne et dans les mauvais lieus, les terres demeurent en friche, voilà la fin de votre avoir.

Rutebeuf dédie en quelque sorte son poème au grand maître du Temple, à l'instigation duquel le

pape Grégoire X s'efforçait alors vainement d'organiser une nouvelle croisade :

Frère Guillaume de Beaujeu, grand maître du Temple d'outre-mer et de France, vous pouvez voir ce qu'on sait faire aujourd'hui pour le service de Dieu ! Ce n'est plus le temps de Godefroy, de Bohémont, de Tancrède !

Or prions au Roi glorieus

Et à son cher fils précieus

Et au Saint Esperit ensemble.

En qui toute bonté s'assemble.

Et à la précieuse Dame

Qui est salut de corps et d'àme,

A tous saints et à toutes saintes ^

Qui pour Dieu eurent peines maintes,

Qu'il nous octroi(c) sa joie fine.

Rutebeuf son sermon défine.

A côté des lieux communs habituels sur la mort toujours menaçante, sur le paradis qu'il faut conquérir, on aura remarqué dans cette complainte une inspiration plus originale, lorsque le poète nous parle des beaux projets de croisade qu'on forme le soir après un bon dîner, et qui s'évanouissent au matin. Huit ans auparavant il avait ébauché ce tableau dans la complainte du comte de Nevers ;

Quand la tète est bien avinée,

Au feu près de la cheminée,

Lors nous nous croisons de grand cœur^

Et quand arrive matinée,

Est la croisade terminée.

La retouche a été heureuse*

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