‹ Rutebeuf (volume 2)Chapitre 19 sur 37 · POÈMES ALLÉGORIQUES · texte numérisé non relu

POÈMES ALLÉGORIQUES

Les deux grands genres allégoriques de la poésie narrative, l'allégorie animale et l'allégorie morale, se trouvent représentés dans l'œuvre de Rutebeuf par le dit de Renard le Mal-tourné [Renard le Bes^ tourné) et par le Voyage du Paradis [la Voie de Paradis) .

Toutefois, Renard le Mal-tourné ne se rattache au roman de Renard que par le titre et par les noms des personnages. 11 ne s'agit pas d'une nouvelle aventure de Renard ; ce n'est pas un récit, mais une suite de traits satiriques qui visent des personnages du XIII® siècle, trop bien cachés pour nous sous les noms des héros du célèbre roman. Noble le lion, Ysengrin le loup, Bernard l'âne, etc. L'allure purement satirique du dit est bien marquée dès les premiers vers :

Renard est mort, Renard est vif, Renard est ord, Renard est yil, Et Renard règne !

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Faute de comprendre suffisamment les allusions, nous perdons tout le sel de cette pièce, que nous n'essaierons pas d'analyser. Rappelons seulement que le nom de Renard revient souvent dans les autres poésies de Rutebeuf, personnifiant toujours l'hypocrisie religieuse, celle que le poète reproche volontiers aux ordres mendiants, particulièrement aux Jacobins.

Le Voyage du Paradis a plus de rapports avec le roman de la Rose de Guillaume de Lorris que Renard le Mal'tourné avec le roman de Renard. Le cadre du récit est aussi un songe, comme dans une autre pièce de Rutebeuf (le dit d'Hypocrisie]^ où le trouvère raconte, sous le voile de l'allégorie, l'élection du pape Grégoire X. Ce cadre, dont l'idée était empruntée au Songe de Scipion de Gicéron, avait d'ailleurs été employé au moyen âge avant le roman de la Rose. Guillaume de Lorris n'était pas non plus l'inventeur des personnages allégoriques, qui jouent déjà un rôle important dans la poésie des troubadours, et il imitait un « Voyage du Paradis » antérieur à celui de Rutebeuf.

Il y a une ressemblance frappante entre le début du petit poème de Rutebeuf et l'introduction du roman de la Rose :

Me semblait qu'il était matin ; C'était en mai, je le révais, Au temps amoureus, plein de joie, Temps où toute chose s'ég-aye, Que l'on ne voit buisson ni haie

us BUTBBErF.

Qui ea mai parer ne se vemUe Et coarrir de noaTelIe feuille.

Les bois recoarrent leur xerdare.

Qui sont secs tant qoe FfaÎTer dure; Et la terre s>norgneillit De la rosée qui la mouille.

Et oublie la paurreté Où elle a toot TfaÎTer été.

Ainsi s'exprime Guillaume de Lorris. Même description dans Rutebeuf :

Mi-mars, tout juste en ia saison Que de terre sort la Termine Où elle a tout lliÎTer été.

Et s'éjouit devant l'été.

Les arbres se couvrent de feuilles ; De fleurs s'enorgueillit la terre Et se couvre de fleurs diverses.

De bleues, de jaunes, de perses; Le prudbomme, en voyant le jour.

Retourne travailler son champ.

A cette époque, et au point du jour, Rutebeuf a un songe. 11 se voit prenant écharpe et bourdon et commençant un pèlerinage dans la voie de Paradis. Il laisse à gauche un chemin très large et très plaisant, mais qui va toujours en se rétrécissant et au bout duquel on trouve un peuple félon qui ne laisse échapper aucun pèlerin. Rutebeuf prend le chemin de droite, et couche, le soir, dans la cité de Pénitence, où il est bien accueilli par un prud'homme qui lui offre l'hospitalité :

Quand fus en l'hôtel de mon hôte, Le bourdon et l'écharpe il m'ôte Lui-même, sans autre appeler; Puis m'interroge sur ma terre,

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Sur le chemin que j'avais fait.

Je lui dis ce que j'en savais, Et j'ajoutai, bien m'en souvient :

« S'il me faut suivre tel chemin Comme j'ai fait le premier jour, Je crierai la retournée ! »

Le prud'homme dit : « Bel ami, Ce seigneur Dieu, qui vous a mis Au cœur de faire ce voyage, Vous aidera en dur passage.

Aidez ceus que vous trouverez, Conseillez ceus que vous verrez, Qui requerront votre conseil ; Je vous donne bien ce conseil. »...

Je le vis dous et débonnaire, ^

Et fort me plurent ses paroles....

Quand il m'eut tout ce commandé, Je lui ai après demandé Qu'il dit son nom par amitié, Et il me dit : « J'ai nom Pitié.

— Pitié ? dis-je, c'est bien beau nom.

— C'est vrai, dit-il, mais mon renom Est petit, tous jours diminue. »

Le bonhomme Pitié et sa femme Charité ont pour ennemis dame Avarice, dame Envie, Vaine Gloire, et Orgueil le gendre de Félonie. Pitié recommande à Rutebeuf de bien se garder de tous ces gens, et pour qu'il puisse les reconnaître, il lui fait une description détaillée de l'habitation et des mœurs d^Orgueil, d'Avarice, d'Ire, d'Envie, etc. Ce sont des portraits dans le genre de ceux que l'on trouve au commencement du roman de la Rose. Les vers sont faibles. On peut cependant relever quelques idées ingénieuses. Orgueil a mis sa maison au beau milieu de la route pour que chacun la voie; elle est belle et bien faite par devant, mais un peu de vent

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la fait tomber. Les clients d'Orgueil en viennent à curer tine étable pour du pain. Ils sont vêtus de soie vermeille, mais qui déteint au soleil. Ils ont de merveilleux chapeaux de fleurs que la chaleur a vite fanés. — Avarice, dans son manoir,

Emmi la salle sur un coffre E3t assise mate et pensive ; Mieus semble être morte que vive ; Jà ne sera sa bourse ouverte, Et si est sa maison couverte D'une grande pierre d'aimant.

Les murs autour sont à ciment, Moult est bien fermée l'enceinte.

Puis l'Envie :

Au fond d'une obscure vallée, D'où la clarté s'en est allée.

S'est Envie cachée et mise.

Elle couche dans l'ordure; sa maison n'a ni fenêtre, ni verrière, et jamais le soleil n'y luit. Elle se réjouit du deuil et s'afflige de la joie des autres; etc.

Gloutonnie va souvent frapper à la porte de Hasard le tavernier. Luxure (dont le chambellan est Fou-s'y-fie) est voisine de Gloutonnie,

Tel entre chez elle à cheval,

Qui s'en revient nu, sans chaussure....

Son portier a nom Bel Accueil.

Bel Accueil, qui garde la porte.

Connaît bien celui qui apporte :

A lui il met les bras au cou.

Car il sait affoler le fou.

Celui qui y va bourse vide

Est bien fou si trouver y pense

Beau jeu, beau ris et belle chère ;

De vide main vide prière,

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Car TOUS oyez dire à la gcnt :

« A la porte ! qui n'a argent * .

Luxure, qui est si grand dame, Qui bien détruit le corps et Tâme, Prent bien le loyer de son hôte, Détruit le corps, la richesse ôte.

Et, quand elle a bien tout ôté, Ote l'hôte de son hôtel.

Le bonhomme Pitié recommande à Rutebeuf d'éviter avec soin la route où habitent tous ces personnages, et lui indique la droite voie pour aller à Confesse. On y rencontre d'abord Humilité, tante de Pitié. Elle est vêtue d'une cotte blanche, faite d'un drap qu'on nomme bonheur. Les fondements de sa maison sont de concorde, le seuil est de patience. Les murs sont d'amitié, les chevrons et les poutres du toit sont faits de bonne aventure. Parmi les verrières, deux, qui sont de loyauté et de foi, sont brisées depuis longtemps. A la porte se trouve Largesse, nièce de Pitié :

Elle a langui un si long temps

Que je crois bien qu'elle soit morte....

C'est là qu'on voyait se loger

Et empereurs et rois et comtes,

Et ces autres dont l'on vous conte.

Qui d'amours ont chanson chanté.

Mais Avarice a enchanté

Si bien les jeunes et les viens

Et tous les bacheliers errants

Et chanoines et moines noirs,

Que tout est gâté le manoir.

L'on savait pour amour aimer.

L'on savait trésors entamer,

L'on savait donner et promettre :

Nul ne s'en veut plus entremettre.

lU BCTBBBCr.

Le poète nous parle eacore de Débonnaîreté, de Charité, d'Abstinence, de Chasteté qui guide Rutebeuf à travers la cité. Rutebeur ne pourrait raconter toute l'hîstcfre de la cité de Repentance, même si le Roi de gloire lui avaîl donné autant de langues que de dents. L'une des quatre portes est faite d'amour fine. C'est celle qui conduit à Confesse, qui tout nettoie. Le poème s'arrête brusquement à la porte de Confesse.

Le Voyaye du Paradis et le dit d'Hypocrisie sont les seules pièces de Rutebeuf où l'allégorie règne d'un bout k l'autre, maïs il introduit à chaque instant, dans ses autres poésies, des personnages allégoriques. C'était la mode de son temps, mode persistante dont on retrouve encore l'abus au commencement du siècle de Louis XIV, avec Clélie et la carte du Tendre.

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