CHAPITRE VII
Le théâtre comique du moyen âge, antérieurement au XV® siècle, se réduit, dans l'état actuel de nos connaissances , à un très petit nombre de pièces : une courte farce, et les deux « jeus » d'Adam de la Halle, contemporain de Rutebeuf. L'un de ces jeux est une pastorale, l'autre une pièce aristophanesque où l'auteur met crûment sur la scène ses contempo-. rains et compatriotes d'Arras. C'est seulement au XV® siècle qu'on voit se multiplier les œuvres comiques, moralités, farces, soties et monologues.
Aux trois pièces indiquées on peut cependant ajouter le dit de THerberie de Rutebeuf; car il offre tous les caractères de ces monologues dramatiques qui eurent tant de succès au xv® siècle, et qui se continuent, après une notable interruption, par les monologues de notre fin de siècle , beaucoup plus raffinés, plus excentriques, mais parfois moins spirituels et moins gais*
Le dit de l'Herberie est un boniment de charlatan, vendeur d'herbes médicinales :
(i Seigneurs, qui ci êtes v^nus, Petits et grands, jeunes et -vicus, Bonne fortune vous avient,
Sachez pour yrai ; Je ne vous yeus pas décevoir, Bien le pourrez apercevoir
Avant que parte.
Asseyez-vous, ne faites bruit, Et écoutez, s'il ne vous pèse.
Je suis un mire i, Et j'ai été en maint empire.
Du Caire m'a tenu le sire
Plus d'un été.
Longtemps ai avec lui été.
Grande richesse y ai gag^é.
Mer ai passée Et m'en revins par la Morée, Où j'ai fait un moult grand séjour.
Et par Salerne, Par Burienne et par Biterne.
En Pouille, en Galabre, a Palerme
J'ai herbes prises Qui de grands vertus sont douées :
Sur quelque mal qu'elles soient mises,
Le mal s'enfuit.
Jusqu'à la rivière qui bruit.
Roulant des pierres jour et nuit,
Fus chercher pierres.
Le prêtre Jean 2 y a fait guerre ; Je n'osai entrer en la terre,
Je fus au port.
Moult riches pierres j'en apporte Qui font ressusciter le mort.
Ce sont férites.
Et diamants et cresperites.
Rubis, jacinthes, marguerites,
li Médecin.
2. Le prêtre Jean, prêtre ncstorien, dont les possessions en Orient étaient devenues légendaires^
Grenats, topazes, Et tellagons et galofaces.
De mort ne craindra les menaces
Tel qui les porte....
Vous ne savez qui vous voyez ; Taisez- vous et vous assoyez,
Voici mes herbes :
Je vous dis, par sainte Marie, Que ce n'est point de friperie.
Mais nobles choses...
Toute fièvre, même la quarte.
Guérit en moins d'une semaine
Sans faute aucune ; Et je guéris aussi la goutte, Tant soit-elle basse ou soit haute,
Je Tabas toute....
Et de la dent Je guéris manifestement Par un tout petit peu d'onguent.
Que vous dirai-je ?
Oyez comment je fais l'onguent, En le disant ne mentirai.
C'est vérité :
Prenez graisse de la marmotte, De la fiente de la linotte
Mardi matin, Et de la feuille du plantain,...
De la poussière de Tétrille^ De la rouille de la faucille
Et de la laine, Et de l'écorce de l'avoine.
Pilez, premier jour de semaine^
Vous en ferez Un emplâtre : du jus lavez La dent, et l'emplâtre metteas
Dessus la jouCé Dormez un peu, je vous le dis»
Si, au lever, il n'y a boue,
Dieu vous détruise!
Or oyez ce dont me chargea Ma dame, qui m'envoya çà. »
144 RUTEBBUF.
Le boniment se continue en prose :
Belles gens, je ne suis pas de ces pauTres prêcheurs ni de ces pauTres herbiers qui vont par devant les églises, avec de pauvres chapes mal cousues, qui portent des boites et des sachets, et étendent un tapis. Car tel vent poivre et cumin et autres épices, qui n'a pas autant de sachets qu'ils en ont. Sachez que de ceus-là je ne suis pas; mais je suis à une dame qui a nom madame Trote de Salerne i, qui fait un couvre-chef de ses oreilles, et les sourcils lui pendent avec des chaînes d'argent par-dessus les épaules; et sachez que c'est la plus sage dame qui soit dans les quatre parties du monde. Ma dame nous envoie ainsi en diverses terres et en divers pays, en Fouille, en Calabre, en Toscane, en Terre de Labour, en Allemagne, en Saxe, en Gascogne, en Espagne, en Brie, en Champagne, en Bourgogne, en la forêt d'Ardenne, pour occire les bêtes sauvages et pour en tirer les onguents pour donner médecines à ccus qui ont les maladies dans le corps. Ma dame me dit et me commanda que, en quelque lieu que je vinsse, je disse certaines choses pour que cens qui seraient autour de moi y prissent bon exemple ; et, parce qu'elle me fit jurer sur des reliques quand je la quittai, je vous apprendrai à vous guérir du mal des vers si vous le voulez ouïr. De par Dieu I
Quelques-uns me demandent d'où les vers viennent. Je vous fais assavoir qu'ils viennent de diverses viandes réchauffées et des vins mis en fûts et boutés. Ils se créent dans le corps par la chaleur et par l'humeur, car, comme disent les philosophes, toutes choses sont créées par la chaleur et par l'humeur, et pour cela viennent les vers dans le corps, qui montent jusqu'au cœur, et font mourir d'une maladie qu'on appelé mort subite. Faites le signe de la crois! Dieu TOUS en garde tous et toutes.
Pour la maladie des vers guérir, à vos yeus vous la voyez, sous vos pieds vous la foulez, la meilleure herbe qui soit dans les quatre parties du monde, c'est l'armoise. Les femmes s'en ceignent le jour de la Saint-Jean et en font des chapeaus sur leur tête, et disent que la goutte ni le vertige ne peut les prendre ni à la tête, ni aus bras, ni aus pieds
1. Allusion à Trotola de'Roggeri, médecin célèbre de Salerne nu xie siècle.
ni aus mains ; mais je m'étonne que leur tête ne se brise, et que leur corps ne se rompe par le milieu, tant l'herbe a de vertu en soi. Dans cette Champagne, où je suis né, on l'appelé Marrebour, ce qui veut dire la mère des herbes. De cette herbe vous prendrez trois racines, cinq feuilles de sauge, neuf feuilles de plantain. Battez ces choses en un mortier de cuivre, avec un pilon de fer, prenez le jus à jeun par trois matins, vous serez guéri de la maladie des vers.
Or, ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma dame envoie en ce pays et en cette terre ; et parce qu'elle veut que le pauvre y puisse au&si bien arriver que le riche, elle m'a dit d'en donner pour un denier! Car tel a un denier dans sa bourse qui n'y a pas cinq livres. Et elle me dit et me commanda que je prisse un denier de la monnaie qui aurait cours dans le pays et dans la contrée où je viendrais : à Paris un parisis, à Orléans un orléanois, à Etampe un étampois, à Bar un barrois, à Vienne un viennois, à Clermont un clermondois, à Dijon un dijonnois, à Mâcon un mâconnois, à Tours un tournois, à Troyes un tressien^ à Reims un reincien, à Provins un provenésien, à Amiens un monsien, à Arras un artésien, au Mans un man- 8ois, à Chartres un chartain, à Londres en Angleterre un esterlin ; pour du pain, pour du vin à moi ; pour du foin, pour de l'avoine à mon roussin; car celui qui sert l'autel doit vivre de l'autel. Et je dis que s'il y avait si pauvre, ou homme ou femme, à n'avoir que donner, qu'il s'avance : je lui prêterais l'une de mes mains pour Dieu, et l'autre pour sa mère, à la condition que d'aujourd'hui en un an il fit chanter une messe du Saint-Esprit, je dis nommément pour Tâme de ma dame, qui ce métier m'apprit....
Ces herbes, vous ne les mangerez pas ; car il n'y a si fort bœuf en ce pays, ni si fort destrier qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la langue, ne mourût de maie mort, tant elles sont fortes et amères ; et ce qui est amer à la bouche est bon au cœur. Vous me les mettrez trois jours dormir en bon vin blanc; si vous n'avez du blanc, prenez du vermeil; si vous n'avez du vermeil, prenez du châtain; si vous n'avez du ch&tain, prenez de la belle eau claire ; car tel a un puits devant sa porte, qui n'a pas un tonneau de vin dans sa cave. Vous en boirez à jeun treize matins. Si vous y manquez un matin, prenez-en un autre ; si vous y manquez le quatrième, prenez-en le cinquième; car ce ne sont pas des sortilèges. Et je vous dis, par le supplice que Dieu infligea ù Corbitaz.
le Juif qui forgea dans la tour d'Abilant, à trois lieues de Jérusalem, les trente pièces d'argent pour lesquelles Dieu fut Tendu, que vous serez guéri de diverses maladies et de diverses infirmités ; de toutes fièvres, sans excepter la fièvre quarte, de toutes gouttes sans excepter la palatine, de TenQure du corps.... Car si mon père et ma mère étaient en danger de mort, et s'ils me demandaient la meilleure herbe que je leur pusse donner, je leur donnerais celle-ci. C'est ainsi que je vcns mes herbes et mes onguents ; qui voudra en prenne, qui ne voudra pas les laisse!
De nos jours, le mal de dents est le seul qui ait le privilège d'être traité sur les places publiques par des guérisseurs non diplômés. Mais les comptes rendus judiciaires nous montrent que les marchands d' a herberie », pour exercer clandestinement leur métier, n'en sont pas moins les dignes successeurs du charlatan de Rutebeuf. Les exploiteurs de la crédulité publique ont d'ailleurs , en dehors des remèdes , ample matière à bénéfices. Aujourd'hui encore ils vendent, dans nos carrefours, les objets les plus divers, et le ton de leurs boniments n'a pas changé ; c'est toujours la même volubilité d'idées et de paroles, la même assurance emphatique, le même appel au gros rire, les mêmes flatteries insidieuses à l'adresse des petites bourses. Il n'est pas douteux que le trouvère n'ait fidèlement reproduit le langage des charlatans de son temps, en leur prêtant toutefois un peu de son esprit et beaucoup de sa fantaisie de poète.
On a prétendu que le dit de l'Herberie ne pouvait être rangé parmi les monologues dramatiques parce qu'il serait le seul à être mélangé de prose et de
vers. Qu'importe? La question de savoir si le dit a été réellement porté à la scène est elle-même très secondaire. Débité par un jongleur ou par un acteur, dans un théâtre, ou partout ailleurs, ce boniment devait forcément être joué. Il fallait entrer dans la peau du marchand d'orviétan, imiter ses gestes, son débit précipité, ses éclats de voix, en un mot jouer le rôle.
Rutebeuf s'est essayé aussi dans le genre dramatique sérieux, et il y a beaucoup moins réussi. Son Miracle de Théophile est cependant un spécimen intéressant de ces miracles et mystères du moyen âge, oii l'on rencontre parfois quelques beaux vers, des scènes naïves, d'édifiantes tirades, mais jamais un ensemble bien conçu constituant vraiment une bonne pièce de théâtre. Le moyen âge est souvent heureux dans la comédie, sous ses formes les plus populaires, et toujours médiocre, pour ne pas dire plus, dans le drame. Aucun mystère ne saurait être comparé à la farce de Pathelin.
Le théâtre est né en France, comme en Grèce, au milieu des cérémonies de la religion; la première pièce a été une partie de l'office dramatisée. Aujourd'hui encore, le jour des Rameaux, l'évangile de la Passion est débité à la grand'messe par deux officiants. On faisait de même pour d'autres récits sacrés, avec un plus grand nombre d'officiants, qui joignirent bientôt le geste à la parole, qui prirent le costume du personnage dont ils tenaient le rôle, et transformèrent complètement la narration en drame.
On vit s'avancer dans l'église le prophète Balaam assis sur son âne.
Puis le drame sortit de l'église pour s'installer sur la place voisine : cette évolution était déjà achevée au XII® siècle, mais il nous reste bien peu de monuments et de témoignages pour cette époque. Le XIII® siècle lui-même ne nous a transmis que deux pièces sérieuses : le Jeu de saint Nicolas de Jean Bodel d'Arras * et le Miracle de Théopldle de Rutebeuf. Ce qui fait le principal intérêt du Jeu de saint Nicolas, c'est que la croisade y est mise en action par un poète qui s'était lui-même croisé et qu'une attaque de lèpre empêcha seule de partir pour la Terre Sainte. Suivant le goût du temps, les scènes les plus relevées et les épisodes les plus vulgaires se succèdent dans ce drame touffu et maladroitement construit, qui est cependant supérieur au Théophile de Rutebeuf.
La légende de Théophile a été très répandue en France. Théophile était vidame d'une église de Cilicie; après avoir refusé de succéder à son évêque, il fut disgracié par le nouvel élu, et destitué de ses fonctions. Irrité de cette injustice, il fit, par l'entremise d'un juif, un pacte avec le diable. Mais il se repentit bientôt, et implora Notre-Dame, qui obligea le diable à lui rendre le pacte signé de lui. Cette histoire a été narrée en grec, en latin, en vers fran-
1. Arras, patrie de Jean Bodel comme d'Adam de la Halle, était alors une yéritable école de poésie et d'art dramatique*
çais, sculptée sur une des portes de Notre-Dame de Paris, et peinte à fresque au xvi® siècle dans une chapelle de Nancy. Rutebeuf Ta brièvement racontée dans son Ave Maria et adaptée au théâtre dans son Miracle de Théophile.
Le Miracle de Théophile se déroule en quinze scènes qui se passent successivement chez Théophile, chez Saladin, dans la vallée du diable, chez l'évêque, dans une chapelle de la Vierge. Le théâtre représentait simultanément, côte à côte, ces différents lieux, comme c'était l'usage, et les acteurs passaient de l'un à l'autre ; il fallait descendre pour aller dans la vallée où le diable donne rendez-vous à Théophile. Aucune trace de division en actes; mais sept ans s'écoulent entre les dix premières scènes et les dernières.
Le dialogue est généralement écrit en vers de huit syllabes, rimant deux à deux; c'est le vers consacré des œuvres dramatiques du moyen âge. On trouve aussi le rythme en deux mètres souvent employé par Rutebeuf dans ses œuvres satiriques : deux ou trois vers de huit syllabes suivis d'un vers de quatre. Le poète a presque toujours soin de placer les changements de personnages entre deux vers rimant ensemble; les acteurs, au moment de répliquer, trouvaient ainsi, dans le dernier mot qui leur était adressé, la rime qui devait terminer le premier vers de leur rôle : cette précaution a dû prévenir plus d'une défaillance de mémoire, et elle était particulièrement utile pour des acteurs improvisés, comme
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ceux qui jouaient les pièces du moyen âge. Dans les monologues, dans la partie lyrique du drame, le poète employait librement tous les genres de stro* phes : la prière de Théophile repentant se compose de deux parties, Tune en stances de quatre alexan* drins, Tautre en strophes de douze petits vers de six syllabes; le pacte de Théophile avec Satan est en stances de quatre alexandrins.
Nous donnerons une analyse rapide du Miracle pour qu'on ait une idée de la succession et de Tagencement des scènes et du ton général de la pièce.