Où le maillet enfonce le coin
VIE DE RtlTEBEUF. 25
Aura ma femme.
Bien pourra son âme sauver :
Qu'elle jeûne pour douce Dame !
Loisir en a....
Par le Seigneur qui tout gouverne, Quand je la pris j'avais bien peu,
Et elle moins.
Je ne suis ouvrier des mains.
L'on ne saura où je demeure,
Trop pauvre suis !
Point ne sera ma porte ouverte, Car ma maison est trop déserte
Et pauvre et nue.
Souvent n'y a ni pain ni pâte; Ne me blâmez si je n'ai hâte
D'aller chez moi, Car je n'y aurai bel accueil :
L'on ne m'a pas pour bienvenu
Si je n'apporte ; C'est ce qui plus me déconforle.
Que je n'ose entrer en ma porte
A vides mains.
Vous savez comment est ma vie : L'espérance du lendemain.
Ce sont mes fêtes.
Rutebeuf se compare ensuite aux martyrs, qui ont été rôtis, lapidés, écartelés, mais « dont la peine fut tôt finie », tandis que la sienne durera toute sa vie, et en terminant il prie Dieu de lui compter ses misères comme autant de pénitences pour gagner le paradis. Amen.
En entendant la plainte touchante de Rutebeuf sur l'accueil qui l'attend à la maison quand il y revient les mains vides, on se rappelle les vers célèbres d'un de ses contemporains. Colin Muset, s'adressant au seigneur devant lequel il a « vielle » :
26 j RCTEBEUF.
Sire comte, commandez De moi votre volonté.
Sire, s'il vous vient à gré, Un beau don me donnerez
Par courtoisie.
Désir ai, n'en doutez mie.
De raller à ma maison :
Quand vais bourse dégarnie , Ma femme ne me rit mie ;
Mais me dit : « Sire Engelé, En quel terre avez été, Que n'avez rien butiné
De par la ville!
Voyez, votre malle plie :
Elle est bien de vent farcie!
Honni soit qui a envie D'être en votre compagnie! »
Dans une pièce qui es-t comme la suite de la précédente, et qui porte le titre de Complainte de Rutebeufy le poète revient sur la misère qui a été la conséquence de son mariage, et il en plaisante avec une gaîté quelque peu amère. Pour comble de malheur, il a perdu l'œil droit, « dont il voyait le mieus », et son cheval s'est brisé la jambe. Sa femme est accouchée, et pendant ce temps il était lui-même malade et étendu dans un autre lit. Il a mis ses meubles en gage et son enfant en nourrice; mais la nourrice, qui ne reçoit pas d'argent, menace de rapporter le petit criard à la maison. Son propriétaire réclame le paîment du loyer, et le pauvre Rutebeuf, mal rétabli, sans ressources, sans bois pour son hiver, presque sans vêtements, est abandonné de ses anciens amis. Il adresse sa complainte au comte de Poitiers, frère
de saint Louis, qui l'a aidé jadis, et dont il espère un nouveau secours. Il est d'ailleurs plein de bonnes intentions, et promet de devenir sobre et sage. Il demande à Dieu de l'aider à nourrir l'enfant a qu'il a fait naître », et à mieux conduire sa maison. Ce qui lui brise le cœur, c'est l'abandon de ses amis :
Les maus ne savent seuls venir :
Tout ce qui pouvait m'avenir
Est avenu.
Que sont mes amis devenus, Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Je crois qu'ils sont trop clair semés :
Ils ne furent pas bien fumés.
Point n'ont levé.
De tels amis m'ont bien trahi, Que, tant que Dieu m'a assailli '
De tous côtéà.
N'en vis un seul en (ma maison.') » v » .^ - x K < Le vent, je crois, les m'a ôtés :
L'amour est morte.
Ce sont amis que vent emporte, Et il ventait devant ma porte :
Sont emportés I
Si, comme on l'a dit, Brunetto Latino faisait allusion à Rutebeuf quand il écrivait dans son Livre du Trésor : « Le rire, le jeu, voilà la vie du jongleur, qui se moque de lui-même, de sa femme, de ses enfants, de tout le monde », c'est sûrement à la Com^ plainte de Rutebeuf qu'il pensait. Mais on sent que les larmes sont près du rire.
Quelques années plus tard, à l'époque de la croisade de Tunis, les affaires de Rutebeuf allaient plus
mal encore. Cette fois, ce n*est plus au frère du roi, c'est à saint Louis- lui-même qu'il adresse sa requête, sous le titre de : la Pauvreté de Ruteheuf.
Je ne sais par où je commence,
Tant ai de matière abondance
Pour parler de ma pauvreté !
Pour Dieu tous pri(e), franc roi de France,
Que me donniez quelque cheyancc,
Vous ferez grande charité....
Sire, je vous fais à savoir :
Je n'ai de quoi du pain avoir.
A Paris suis entre tous biens.
N'est aucun d'eus qui soit à moi.
On ne veut plus lui faire crédit parce qu'il est endetté. Le roi, avec ses deux croisades, a éloigné les bonnes gens. « Je tousse de froid, de faim je bâille.... Je suis sans matelas et sans lit, n'y a si pauvre jusqu'à Senlis. » Il n'a que de la paille dans son lit, et « lit de paille n'est pas lit ». Il se souvient plus de saint Peu (saint Paul) que d'aucun autre apôtre.
Il serait injuste de reprocher à Rutebeuf d'avoir ainsi tendu la main. Pendant longtemps les dons et les pensions des rois et des puissants ont été la principale ressource des poètes qui n'étaient pas nés grands seigneurs. Relisez les dédicaces de Corneille! Et Corneille n'avait pas, comme Rutebeuf, l'excuse d'une extrême misère, ni le mérite de la mesure dans l'éloge. L'attitude politique de Rutebeuf, telle qu'elle ressort de ses poésies, a toujours été parfaitement digne. On ne peut lui imputer
aucune palinodie. Besogneux comme il Tétait, il lui fallait quelque courage pour soutenir dans la disgrâce Guillaume de Saint-Amour contre les plus puissants, contre le roi lui-même. Et lorsqu*il déclare, à la lin du dit de Guillaume de Saint-Amour, qu'il mourrait pour la défense de sa cause, on sent qu'on peut l'en croire sur parole.
Nous ignorons si saint Louis fut généreux. Mais Rutebeuf se plaint doucement, dans le dit de la croisade de Tunis, que les deux fils du roi, Philippe et Tristan, et leur cousin le « bon » comte d'Artois mettent peu d'empressement à le secourir. Son protecteur le plus assidu paraît avoir été le comte de Poitiers; dans la complainte composée à l'occasion de sa mort, Rutebeuf rappelle délicatement ses bienfaits :
Parce qu'il me fit tanl de biens, Veus retracer un peu des siens.
Quel est l'ami dont il est question dans la Prière de Rutebeuf} Il est impossible de le deviner.
J'avais un bon ami en France, Or l'ai perdu par malecbance ; De toutes parts Dieu me guerroie.
S'il l'a perdu, c'est au figuré. Cet ami est arrivé aux honneurs :
Quand le moyen devient grand sire,...
Lors est perdu jouer et rire....
Le pauvre ami en route reste :
S'il vient ù cour, chacun l'en chasse.
30 RDTEBEUF.
Aussi, quand on a un ami dans une posftion moyenne, doit-on prier Dieu qu'il l'y maintienne. Car « plus la lumière est près de nous, mieus nous y voyons ».
Parmi les poésies de Rutebeuf, un certain nombre ont été faites sur commande. Il nous apprend luimême qu'Erard de Valéry, connétable de Champagne, lui avait commandé la Vie de sainte Elisabeth de Hongrie pour la femme du roi Thibaut V de Navarre, Isabelle, fille aînée de saint Louis. On peut supposer aussi que plusieurs des complaintes qu'il a consacrées aux morts illustres de son temps, notamment la complainte du roi de Navarre Thibaut V, lui ont été payées par les familles. C'étaient là des aubaines rares. Ses ressources ordinaires étaient celles de tous les trouvères et ménestrels du moyen âge. Il nous raconte qu'il se rendit un jour à Vincennes pour assister à la noce d'un cousin de Guillaume, panetier du comte de Poitiers, et qu'il s'y trouva en compagnie de Chariot le Juif, l'un des rares ménestrels de son temps dont il ait cité le nom. On vivait bien pendant quelques jours ; puis, en prenant congé du héros de la fête, on recevait de lui soit un cadeau ou une somme d'argent, soit une lettre de recommandation pour quelque parent riche, mais parfois peu généreux.
Nous avons des raisons de croire que, dans la bonne fortune, Rutebeuf n'était pas avare de ses deniers. S'il eut beaucoup de créanciers, nous lui connaissons au moins un débiteur, du nom de
Brichemer, aussi mauvais payeur que lui-même, et pour cause. Il en plaisante finement dans une de ses plus charmantes pièces, le dit de Brichemer :
Rimer me faut de Brichemer, Qui de moi se joue à la briche.
Quant à moi, je le dois aimer, Ne le trouve avare ni chiche.
Nul n'est si grand jusqu'outre mer, Car de promesse m'a fait riche :
Du froment qu'il fera semer Me fera, cet an, bonne miche.
Brichemer est de belle affaire, N'est pas homme plein de désordre :
Dous et courtois et débonnaire Le trouve- t-on et de grand soin.
Je n'eu puis tirer que promesse, Je n'y vois pas d'autre ressource :
La même attente il me faut faire Que les Bretons font de leur roi '.
Ha! Brichemer, beau très dous sire, Payé m'avez courtoisement, Car votre bourse n'en est pire, Chacun le voit ouvertement.
Mais une chose vous veus dire, Qui n'est pas de grand coûtement :
Faites votre promesse écrire.
Et mettre en votre testament.
Les causes de la détresse habituelle de Rutebeuf sont faciles à déterminer, surtout lorsqu'on tient
1. Arthur, roi de Grande-Bretagne, dirigea au vi* siècle la résistance des Bretons contre l'invasion anglo-saxonne. Il demeura très populaire parmi les Bretons, qui attendaient toujours son retour, et qui chantaient ses exploits. Il a dans les romans de la Table Ronde la même importance que Charlemagne dans les Chansons de geste du cycle carolingien.
compte des ressources insuffisantes et précaires de son métier de poète. La première de ces causes, et la plus honorable, paraît avoir été sa générosité lorsqu'il lui arrivait d'avoir la bourse pleine. Joignez-y l'insouciance de son caractère, son amour de la bonne chère, dont il s'accuse, et qui devait être d'autant plus vif qu'il était plus rarement satisfait, enfin et par-dessus tout sa passion du jeu. Deux de ses pièces sont consacrées à la grièche, sorte de jeu de dés. 11 commence le dit de la Grièche (ï hiver par des lamentations sur son dénûment :
Pauvre sens et pauvre mémoire M'a donné Dieu, le roi de gloire,
Et pauvre rente....
Ainsi suis comme l'osier franc Ou comme l'oiseau sur la branche :
L'été, je chante; L'hiver, je pleure et me lamente, Et me défeuille ainsi que l'arbre
Au premier gel.
En moi n'ai ni venin, ni fiel :
Ne me reste rien sous le ciel,
Tout va sa voie....
Les dés que les détiers ont faits M'ont de ma robe tout défait :
Les dés m'occient, Les dés me guettent et épient, Les dés m'assaillent et défient,
C'est mon malheur !
Je n'en puis mais, si je m'e£fraie :
Ne vois venir avril ni mai,
Voici la glace.
Il fait ensuite le portrait du joueur : «... En été il ne cherche pas l'ombre, ni froide chambre, car nus lui sont souvent les membres ».
Les mêmes idées reviennent dans la Grièche d'été :
Me plains sept jours en la semaine, Et par raison !
Les joueurs composent l'armée de la Grièche :
Sont tous ceus de sa bande nus
Et tous déchaus Et par les froids et par les chauds ; Même le plus grand sénéchal
N'a robe entière.
La Grièche est de tel manière Qu'elle veut avoir gent légère
En son service.
Un est en cotte, autre en chemise.
Les joueurs se promettent de s'offrir des vetetnents avec l'argent qu^'ils auront gagné :
Mais deus tournois, Trois parisis, cinq viennois Ne peuvent pas faire un bourgeois
D'un pauvre nu.
Aussi boivent-ils leur gain, et se retrouvent-ils pauvres comme avant. Quand vient avril, on se remet à jouer de plus belle :
Voici la joie, N'y a si nu qui ne s'ébatte ; Plus sont seigneurs que rats en meule
Tout cet été»
Trop ont en grand froidure été, Or leur a Dieu un temps prêté
Où il fait chaud, Et d'autre chose ne leur chaut :
Tous savent bien marcher déchaus.
3\ lirTEBECF.
Voilà, avec quelques eNagératioriK sans doule, quelle était l'esisience de Rutebeuf. Nous avons réun! tous les élêmenls qu'on |>eut trouver dans ses poésies j>our la connaissance de sa vie et de son capartère. L'étude détaillée de ses œuvres permettra d'a|iprccier son rôle politique et littéraire.