‹ RutebeufChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pour le caractère et pour le talent, Rutebeuf peut être comparé à Villon. C'est le Villon du xiii® siècle, un Villon non moins besogneux, mais plus honnête.

Il n*y a pas apparence qu'en fouillant les archives on trouve jamais à son compte un casier judiciaire aussi chargé que celui de François Villon. Il nous a laissé sa confession publique dans la Repentance de Rutebeuf; même en lisant entre les lignes on n'y peut relever trace de fautes graves ;

Renoncer me faut à rimer, Et je me dois moult étonner Quand l'ai pu faire si longtemps !

Bien me doit le cœur larmoyer Que jamais ne me pus plier A Dieu servir parfaitement.

Mais j'ai mis mon entendement En jeu et en ébattement, Jamais ne daignai dire psaumes.

Si ne m'assiste au Jugement Celle en qui Dieu reçut asile, J'ai passé bien mauvais marche.

Tard je Tiendrai nu repentir.

PauTFG moi[ Point ne aul comprendre

Comment oscraîs-je mot dire Quand juatea même trembleront ?

Tous les jours j'engraissui ma panse Du bien d'autrui, d'aulrui substance.

Bon clerc est qui mieus sait mentir.

Si je dis : a C'est par ignorance, Car je ne sais qu'est pénitence n, Cela ne me peut garantir....

J'ai fait au corps sa volonté,

J'ai Tait rimes et j'ai chanté

Sur les uns pour aus autres plaire;

Car l'Ennemi m'a enchanté

Et rendu mon ime orpheline

Pour la mener au noir repaire.

Si Celle en qui brille tout bien

Ne prent en souci mon affaire.

Mauvaise rente m'a volu

Mon eœur d'oii me vient tel tourment.

Médecins ni apothicaires

Kg me peuvent donner santé....

J'ai tant Tait que plus je ne puis ; Aussi me faut tenir en pais :

Dieu veuille que ne soit trop tardl Tous les jours j'ai accru mon tais, Et chacun dit, clerc ou laïque :

« Plus le feu couve, plus il brûle o.

J'ai pensé engeigner Renard :

Bien n'y valent engins ni arts, Tranquille il est en son palais.

Pour ce sièelo qui se finit, 11 m'en faut partir d'outre port : Nul n'y peut rieu, je l'abandonne.

On ne se méprendra pas sur le sens des vers îi Rutebeuf s'accuse d'avoir vécu du bien d'autrui. le ne fut pas un voleur, mais simplement un débî-

teur peu scrupuleux. Quant à ses autres aveux, il n'en est aucun que, par humilité chrétienne, les plus grands saints n'eussent pu faire. S'il se confesse d'avoir « chanté sur les uns pour aus autres plaire » , c'est le péché de médisance. Il a en effet, nous le verrons, beaucoup médit de son prochain; mais assurément il ne croyait pas l'avoir calomnié, car, dans la dernière strophe, il attaque encore, sous le nom de Renard, ses adversaires les hypocrites, qu'il a si vertement fustigés : le vieux satirique repentant ne peut s'empêcher de leur lancer un dernier trait. Le peu que nous savons sur -la vie de Rutebeuf, c'est dans ses œuvres que nous l'apprenons. Nous ignorons la date de sa naissance et celle de sa mort. Parmi ses poésies à date un peu sûre, les plus anciennes sont postérieures de quelques années à la première croisade de saint Louis, les plus récentes nous reportent à la fin du règne de Philippe le Hardi. Il habitait Paris, mais rien ne prouve qu'il y fût né*. Dans la pièce intitulée le Mariage de Rutebeuf, il raconte qu'il prit femme le 2 janvier 1261, « l'an de l'Incarnation mil deus cents, en l'an soissante *, huit jours après la naissance de Jésus ». Ce n'était point sa première femme, comme il nous l'apprend ailleurs. Celle-ci était pauvre, laide et vieille. C'est une folie qu'il a commise, mais « un

1. On est porté, d'après certaines rimes, à le faire naître dans la région orientale de la France.

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